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Si l'art était conté... - Page 17

  • L'âge d'or hollandais - De Rembrandt à Vermeer

     

    Mes "coups de coeur"

     

     

          Je reviens une dernière fois sur l'exposition qui se tient actuellement jusqu'au 7 février prochain à la Pinacothèque de Paris. Le Rijksmuseum d'Amsterdam qui s'est séparé de quelques-unes des œuvres qui font sa richesse, les a confiées à la France pour quelques mois. Les reverrons-nous un jour ?

          J'ai consacré mon dernier article exclusivement à Vermeer et sa Lettre d'amour. Je me devais de montrer quelques-unes des autres toiles présentes dans l'exposition.

          Aujourd'hui, je décris mes « coups de cœur » rencontrés tout au long du parcours de visite menant à la petite toile de Vermeer qui clôture l'exposition. Mon choix est évidemment subjectif compte tenu de l'exceptionnelle qualité des toiles présentées.

          Au départ, j'avais prévu de me limiter à 8 tableaux seulement et, finalement, je n'ai pu me résigner à en supprimer certaines. J'ai donc choisi 12 tableaux qui viennent tous du Rijksmuseum. Ceux-ci m'ont paru les plus représentatifs de l'extrême diversité des talents qui oeuvraient dans le bouillonnement artistique de ce siècle d'or.

     

          Un état de grâce submerge la peinture au cours de ce 17ème siècle hollandais...

          Pour la première fois, au Pays-Bas, ce n'est plus l'histoire sainte, la mythologie grecque ou l'histoire qui deviennent le thème central du tableau, mais la vie quotidienne des gens.

          Un art libre s'installe. Le peuple néerlandais est prospère et la demeure familiale s'impose comme le modèle idéal pour le pays. Les principaux acheteurs deviennent des bourgeois aisés. Les peintres se spécialisent en fonction de la demande et de leurs goûts propres : portraits, paysages, natures mortes, églises et scènes de genre. Ces dernières, de dimensions réduites, s'accrochent plus facilement dans les salons. L'art est présent partout, même dans les demeures les plus humbles.

          Quelques uns des plus grands peintres de l'histoire mondiale de la peinture s'épanouissent dans cet âge d'or : Rembrandt, Vermeer et Hals rayonnent, accompagnés par un bouquet de peintres exceptionnels aux talents variés.

     

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    Rembrandt Harmensz van Rijn – Le reniement de Saint-Pierre, 1660

     

          A tout seigneur, tout honneur !

          Rembrandt est considéré comme un des plus grands peintres de tous les temps. Il est le génie universellement admiré.

          Dans ma sélection, il est le seul peintre pour lequel j'ai choisi de présenter deux œuvres. La deuxième œuvre clôturera ma sélection. Je montre Le reniement de Saint-Pierre en premier.

          Je suis resté longtemps planté devant ce tableau qui est, à mes yeux, avec La lettre d'amour de Vermeer, l'œuvre majeure de l'exposition.

          Toute la virtuosité du peintre est concentrée dans cette grande toile montrant une scène biblique. « On ne peut voir un Rembrandt sans croire en Dieu, disait Van Gogh ».

          Quel morceau de peinture ! Une obscurité aux tonalités brunes est percée d'une lumière irréelle qui jaillit en son centre. Cette clarté provient d'une bougie dont la lueur traverse la main d'une servante et éclabousse l'habit et le visage de Saint-Pierre. Sur la droite, dans la pénombre, le Christ se tourne vers le saint dans un ultime reproche.

          La manière exceptionnelle de Rembrandt nous saisit : ambiance crépusculaire, empâtements, transparences lumineuses, couleurs monochromes. Quelque chose de surnaturel...

     

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          Pas facile d'être une femme peintre à cette époque !

          Fille de botaniste et femme de peintre, elle acquiert une technique éblouissante dans la peinture des fleurs. La finesse dans le rendu des détails est d'une précision étonnante.

     

     

     

     

     

     

     

     Rachel Ruysch – Nature morte de fleurs sur une table de marbre, 1716

     

       

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    Hendrick ter Brugghen – Adoration des rois mages, 1619 

     

          Le peintre voyage en Italie et revient ébloui par Le Caravage dont il reproduit la lumière artificielle et les contrastes dramatiques.

          Les grandes toiles religieuses ne sont pas très courantes à cette époque. J'ai été frappé par l'étrange enfant Jésus au visage de vieillard trempant ses mains dans la coupe qui lui est tendue. Les personnages sont superbement modelés. La finesse et l'harmonie des couleurs éclatent.

     

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    Nicolaes Berchem – Troupeau de bétail traversant le gué, 1656 

     

          Parmi plusieurs paysages, mon choix a porté sur celui-ci. Ce peintre, ami du plus connu des paysagistes hollandais Jacob van Ruysdael, bénéficia d'un important succès de son vivant. Il peignait des paysages remplis de personnages et d'animaux d'une grande maîtrise technique.

          J'aime le coucher de soleil éclairant la scène d'une couleur automnale.

      

    portraithomme.jpg         Un style peu conventionnel. Ce peintre est incontestablement le plus talentueux avec Rembrandt dans l'art du portrait. Rembrandt aurait bien pu s'inspirer de cette liberté de touches sans rivale à Haarlem où il résidait. Il avait le talent de fixer à grands traits, rapidement, par des coups de pinceaux forts et vivaces, l'impression fugitive donnée par ses modèles. Déjà l'impressionnisme ?

           Je n'ai pas oublié La bohémienne au regard coquin du Louvre ! Les contemporains de Hals appelaient « l'écriture du maître » cette technique audacieuse et vivante.

           Dans ce portrait, d'une touche relachée et souple il saisit le caractère aristocratique et l'élégance de l'homme. La virtuosité du rendu de la collerette impressionne...

     

          Frans Hals – Portrait d’homme, 1635 

     

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          Peintre d'un monde élégant, raffiné.

          Une impression d'éternité poétique se dégage de la jeune femme fille, probablement la sœur de l'artiste, travestie en paysanne.

           Le clair-obscur, la virtuosité des coloris, la douceur de la lumière ne sont pas très éloignés des toiles de Vermeer. Les deux hommes devaient d'ailleurs être intimes car Ter Borch apposa sa signature sur un acte notarié, à côté de celle de Vermeer, deux jours après le mariage de celui-ci.

     

     

                                                                    Gérard ter Borch – Jeune fille en costume de paysanne, 1650 

     

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          On discute les prix dans un atelier de tailleur où de jeunes apprentis sont concentrés sur leur ouvrage.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     Quiringh van Brekelenkam – L’atelier du tailleur, 1661

     

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          C'est un éloge de la piété dans la vie quotidienne.

          La femme prie devant son repas. La jouissance des biens du monde doit conduire à Dieu, disait-on. Le chat, symbole de convoitise, tente de profiter de l'extase de cette femme âgée pour s'approprier quelques aliments.

          Une belle lumière accentue l'intimité de la scène.

     

      

                                                                                      Nicolaes Maes - Vieille femme en prière, 1656

     

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          On prie beaucoup à cette époque ! Cette fois, il s'agit d'un couple d'humbles paysans. La lumière modestement dispensée par une lucarne sur le côté enveloppe la jeune femme magnifiquement.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Cornelis Bega – Le bénédicité, 1663 

       

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    Pieter de Hooch – Scène d’intérieur avec une mère épouillant son enfant, 1660
     

           De Hooch fut l'artiste novateur de cette nouvelle peinture de genre hollandaise représentant la vie quotidienne dans des scènes familiales d'intérieurs bourgeois ouverts sur des cours illuminées où des enfants s'amusent.

          Dans cette toile, l'épouillage de l'enfant par sa mère symbolise le bonheur familial et la propreté dont la ville de Delft avait la réputation. L'échappée sur une autre pièce où la lumière pénètre de l'extérieur accentue la perspective et les effets de contre-jour éclairant tout le tableau.

          C'est un éloge de la vie domestique dans un foyer hollandais net et serein...

     

     toilette.jpg       J'adore Jan Steen ! Un surdoué pouvant tout peindre !

          On retrouve son humour décapant dans beaucoup de ses toiles montrant de nombreux personnages de milieu populaire dans des ambiances festives. Ce sont des scènes burlesques ou des représentations des faiblesses humaines : ivrognerie, amour vénal, gourmandise, jeux.

          Même dans la peinture de cette femme assise sur son lit l'humour du peintre reste perceptible. La jeune femme, probablement une courtisane, fait sa toilette dans une attitude un brin érotique. Son visage souriant semble indiquer qu'elle est satisfaite d'elle-même et de son pouvoir de séduction.

           Cela ne semble pas émouvoir le petit chien qui a pris la place dans le lit...

      

     Jan Steen – Femme à sa toilette, 1660

     

     

           C'est une étonnante toile du fils de Rembrandt, Titus, habillé en moine.peinture hollandaise,pinacothèque,rembrandt,

          A cette époque, le peintre est vieillissant, fatigué. Sa femme Saskia et trois de ses enfants sont morts. Ce portrait exprime de la tristesse.

          Une lumière céleste semble éclairer le visage du jeune homme qui émerge de l'obscurité ocre. Rembrandt pressent-il que ce fils mourra avant lui à 27 ans ?

           « Pour peindre comme ça, il faut être mort plusieurs fois, disait Van Gogh ».

     

     

     

     

     Rembrandt Harmensz van Rijn – Portrait de son fils Titus, habillé en moine, 1660, Rijksmuseum, Amsterdam

     

     

             C'est fini...

          J'ai pris beaucoup de plaisir à montrer ces peintures. De nombreux autres peintres présents dans l'exposition auraient pu figurer dans mes « coups de cœur ». Je pense à Van Ruisdael, Mignon, De Heem, Van de Velde, Pynacker, De Witte... Mais il fallait faire un choix.

          Je pense que vous aurez apprécié la qualité de cette douzaine de toiles qui ne peut que donner envie d'aller les voir de plus près.

      

                                                                                     Alain

     

          J'espère que la vision de ces magnifiques tableaux s'ouvrira pour vous et vos familles sur un Noël lumineux et une excellente fin d'année.

          Je serais heureux de vous retrouver début janvier avec mon ami Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise.

     

     

     

  • Le temps qui passe

     

     

     

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    Berthe Morisot – Le berceau, 1872, Musée d’Orsay, Paris

     

     

    Je me souviens encore de ce premier jour de décembre

    où j'entrai anxieux dans la chambre.

    Tu étais là, petit être fragile,

    Dans un lit douillet tu reposais tranquille.

     

    Intimidé, presque ridicule,

    Je m'approchai et frôlai tes mains minuscules.

    Tu le sentis et tes doigts agiles

    Agrippèrent mon pouce d'un geste déjà habile.

     

     

    Ta maman dormait dans une pièce voisine ;

    Ravi, je contemplai ton expression mutine.

    Devant toi ce jour là je compris

    Pour la première fois l'importance de la vie.

     

    La plus belle oeuvre d'art

    Est éclipsée par le premier regard

    D’un nouveau-né qui ne demande rien

    Hormis un tendre câlin.

     

    Nous avons vieilli toi et moi,

    Le temps nous a imposé sa loi,

    Mais j’ai encore en mémoire ce jour de ta naissance

    Où je fis ta connaissance.

     

     

     

                                                                    Alain

     

     

     

     J'adresse ces mots à ma fille née un 1er décembre

  • Le sang des chaînes

     

     

    Une aide bien modeste...

    Je suis heureux de participer à faire connaître un blog dont le propriétaire vient de publier son premier recueil de nouvelles - Le sang des chaînes - le 17 août dernier.

    Je m'attarde parfois à lire ses nouvelles et descriptions de paysages qui expriment toujours une grande sensibilité.

    C'est de la belle écriture comme je l'aime.

    Le lien que je fais sur l'article qu'il a écrit le jour de la publication du livre vous permettra de faire connaissance :

    Pat de bigorre

     

                                                                                                                     Alain                           

     

  • Un musée des impressionnismes à Giverny - Le jardin de MONET

     

      

     

    afficheexpogiverny.JPG

     

          Il était temps ! L'exposition se termine samedi prochain, 15 août.

          L'ancien Musée d'Art Américain n'a pas changé de look mais de nom en 2009. Il est devenu le Musée des impressionnismes et veut s'intéresser à l'histoire de l'impressionnisme et à ses conséquences sur l'art du 20ème siècle.

          Blotti dans un jardin découpé à l'ancienne en carrés fleuris éclatants de couleurs, il est toujours aussi agréable de se rendre dans ce musée proche de quelques centaines de mètres de la maison et des jardins de Claude Monet à Giverny. L'artiste y vivra de 1883 à sa mort en 1926, soit 43 ans.

          Comme souvent, le ciel normand bleu diaphane, presque délavé, est morcelé de nuages moutonneux qui laissent filtrer quelques rayons de soleil au gré de leurs humeurs. Pour une fois, la chaleur est présente.

          - Is that parking free ?

          Je ne suis pas encore sorti de la voiture que déjà un touriste japonais s'inquiète de savoir si son budget vacances résistera durablement aux prix exorbitants des places de parkings en France.             

          Je lui souris béatement pour le rassurer.

          - Oh ! Yes, it is free !

          J'accompagne ma réponse d'un geste significatif en arrondissant les doigts de ma main droite : « Zero !... Free ! ».

          Rassuré l'homme s'éloigne rejoindre sa compagne qui semble s'impatienter.

     

          Il fait toujours frais dans ce musée. J'inspecte les lieux. Je constate que les tableaux des excellents artistes américains que je voyais souvent exposés dans ce lieu semblent avoir disparu.

          « Ce n'est qu'un œil, mais bon dieu, quel œil ! » s'exclamait Paul Cézanne en parlant de Claude Monet.

          Je savais avant de venir que l'expo était entièrement consacrée à Claude Monet et à son travail dans la région de Giverny. Effectivement, il n'y a pratiquement que des toiles de l'artiste. Une bonne vingtaine de tableaux du peintre semblent un peu perdus dans les grandes salles du musée. Ils représentent son jardin, quelques vues des bords de la Seine ou de l'Epte et, surtout, son fameux étang aux nymphéas.

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    Claude Monet – En norvégienne ou La barque à Giverny, 1887, Musée d’Orsay, Paris

     
     

         

          Faute de la quantité, je vais me contenter de la qualité ! Sur ce plan, aucun souci à se faire. Avec Claude Monet, nous sommes dans le meilleur de l'impressionnisme. Un régal !

          Le Musée d'Orsay s'est délesté, à regret certainement, de sept de ses toiles. J'en reconnais certaines d'entrée : Le bassin au nymphéas avec son pont japonais et, mon préféré, le jardin de l'artiste aux iris bleu mauve vibrants dans la lumière.

     
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    Claude Monet - Le bassin aux nymphéas, harmonie rose, 1900, Musée d’Orsay, Paris

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    Claude Monet – Le jardin de l’artiste à Giverny, 1900, Musée d’Orsay, Paris

     

     

     

          La visite est entrecoupée de documents historiques divers se rapportant à la vie de l'artiste : courriers autographes signés, livres sur le jardin et beaucoup de photos d'époque dont plusieurs de Théodore Robinson, peintre faisant partie de l'importante colonie d'artistes américains venus s'installer à Giverny autrefois, attirés par la présence de Monet.
     
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        Photo de Claude Monet, vers 1888-1890                                  

                                                                                                             Photo de Claude Monet près du bassin aux nymphéas, 1905

     
     

          Sur une photo, la famille Hoschedé Monet est installée au grand complet dans le jardin. Ils sont nombreux car Claude Monet, veuf de sa première femme Camille décédée à 32 ans, a épousé en 1892 Alice Hoschedé, veuve également. Ils ont déjà 8 enfants à eux deux de leur premier mariage. Cela fait du monde. Je reconnais Blanche au premier plan, beaucoup plus jeune que la Blanche vieillissante aux cheveux blancs que l'on voit sur les photos de la fin de vie de l'artiste. La belle-fille de Monet fut la compagne attentive et dévouée de ses dernières années. Elle peignait souvent avec lui dans la campagne environnante et une de ses toiles est exposée.

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    Théodore Robinson – photo des Monet et des Hoschedé, 1892, Musée Marmottan, Paris

     

         

          Evidemment, de nombreuses études de nymphéas sont exposées. La plupart ont été retrouvées dans l'atelier du maître après son décès. Elles servaient d'études préparatoires pour les « Grandes Décorations » données à l'Etat par Monet, celles qui enthousiasment les visiteurs du musée de l'Orangerie à Paris depuis 1927.   

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    Claude Monet – Nymphéas bleu, 1916/19, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                            Claude Monet – Nymphéas, 1904, Musée des Beaux-Arts, Le Havre

          

          Etrange ! Mes yeux se sont posés par hasard sur les signatures en noir  « Claude Monet » apposées au bas des études. Je ne reconnais pas le jambage minutieux des signatures habituelles du peintre ? Serait-ce des signatures rajoutées par Michel Monet, son fils, qui donna nombre de ces études au Musée Marmottan Monet à Paris ?

           Bof ! L'essentiel est que la peinture soit bien du maître. On ne peut s'y méprendre. L'harmonie picturale des fameux Nymphéas est bien présente : la symphonie des couleurs, les saules pleureurs trempant dans l'onde, les reflets des nuages et les éclats du soleil primesautier, les vibrations des feuillages dans l'eau troublée par le vent, la lumière volage. Seul Monet était capable de rendre ce fouillis aquatique de façon aussi réaliste, souvent proche de l'abstraction.

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    Claude Monet – Nymphéas, 1908, Musée municipal de Vernon

          Je vois un beau paysage du musée d'Orsay ne se rapportant pas à la région de Giverny : Champ de tulipe en Hollande. L'artiste aimait le pays des moulins et des canaux.

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    Claude Monet – Champ de tulipe en Hollande, 1886, Musée d’Orsay, Paris

     
     

          Je reconnais deux des nombreux nymphéas que possède le Musée Marmottan Monet. Les courbes gracieuses de l'agapanthe et de l'hémérocalle ne pouvaient qu'inspirer l'artiste.

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    Claude Monet – Les hémérocalles, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

                                                                     Claude Monet – Nymphéas et agapanthes, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

     

     

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          Finalement, la visite a été trop rapide. Je m'assois un long moment, pensif, au milieu des grandes toiles, immense jardin d'eau qui m'entoure.

          Cet homme âgé avait fait un travail colossal, pensai-je. Monet n'avait plus besoin de se déplacer sur le motif, il lui suffisait de piocher dans la « palette » de son jardin. Son style de peinture en fin de vie, peut-être dû à ses problèmes visuels, était proche de l'art moderne...

         

         

     

     

    Claude Monet – Saule pleureur, 1920/22, Musée d’Orsay, Paris

     

          En sortant du musée, je ne suis pas retourné visiter la maison rose de Monet et son jardin. Je les connais si bien.

          J'aperçois le couple de japonais qui m'a accosté en arrivant se diriger d'un pas allègre en direction de la maison rose. Je leur fais un signe de la main. L'homme sifflote, heureux.

                                                                          

                                                                                                    Alain

     

    J'indique ci-dessous, deux récits que j'ai déjà publiés se rapportant au jardin et à l'étang aux nymphéas de Claude Monet :

      Le Clos Normand, un jardin à Giverny - Claude Monet, 1900

      Les Nymphéas - Claude Monet, 1922

     

     

     

     
     
  • Adieu l'abbé, on t'aimait bien

     

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    Le français préféré des français est décédé le 22 janvier 2007.

    A cette occasion, j'avais eu envie d'adresser au Mouvement Emmaüs ce petit poème en leur demandant de le lui transmettre.

    Je pense qu'il ne m'en voudra pas de le publier sur ce blog.

     

     

     

     

     

    Adieu l’abbé

     

     

     

     

      

    Adieu l’abbé, on t’aimait bien,

    Nous les français, on t’aimait bien, tu sais.       (Merci Brel…)

    Tu étais fripé, pas rasé, vieux.

    Petit curé malingre, tu en as fait des envieux !

     

    Champion des causes perdues,

    Tu n’as jamais déçu.

    Tu bravais les lois

    Pour qu’une femme, un vieillard, dorment sous un toit.

     

    Les puissants te craignaient.

    Bien sûr, tu les bousculais !

    Tu ne lâchais rien, vieux coquin,

    Pour aider les clodos, les moins que rien,

    Que la société rejetait

    Parce qu’ils étaient suspects.

     

    « Mes amis, je veux partir », disais-tu,

    Le criant sans cesse, d’un air têtu.

    « Vivement les grandes vacances ! »

    Clamais-tu avec impatience.

     

    C’est fait !

    Ton Seigneur t’attendait depuis longtemps, vieille canaille,

    Mais il savait que tu avais encore du travail.

    Il a dû être satisfait en voyant ton sourire d’éternel gamin

    Et ton regard malin.

     

    Tu voulais retrouver le « Dieu amour »,

    Te voila avec lui pour toujours.

    Fini les combats, les disputes, les perfidies,

    Cela n’existe pas dans ta nouvelle vie.

     

    Alors profite l’abbé,

    Tu l’as bien mérité.

    Dieu doit avoir près de lui quelques jolies naïades,

    Mais modère tes embrassades.

    Garde un peu d’énergie,

    Si par hasard tu croisais quelques sans-logis.

     

    Dans l’esprit de beaucoup, Pierre, tu es un saint.

    L’église ne le reconnaîtra pas, mais cela ne fait rien.

    Pour nous, un saint est celui qui fait le bien,

    Et là, Pierre, tu étais le meilleur

    Toujours à l’écoute de ton cœur.

     

    Si tu as un peu de temps, l’abbé, demande à Dieu

    Qu’il s’occupe un peu plus des gueux,

    Des miséreux qui n’ont rien,

    Ce sont des humains…

    Qu’il soit un Dieu pour tous et pas pour quelques-uns.

    Mais on y pense, Pierre, toi… en Dieu… tu aurais été bien.

     

                                                                                                              Alain

     

  • Sommeil étoilé

     

     

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    Vincent Van Gogh – La nuit étoilée, 1889, The Museum of Modern Art, New York

     

         

          2 heures... Impossible de dormir...

          On m'a dit : « Buvez une tasse de lait mixée d'une cuillère de miel avant de vous coucher ». Tu parles... Cela ne marche pas...

           Je me retourne une nouvelle fois. Généralement, le côté gauche est meilleur que le droit. Je contemple le réveil. Je tente à nouveau : 10 minutes côté droit, 10 minutes côté gauche. J'entends une voix lointaine: « Dormez... dormez... ».

          Je cogite. Les pensées se mélangent, se cognent, s'agitent.

          Heureusement, la semaine prochaine, je pars. Marre de cette grisaille généreuse qui nous recouvre éternellement ! J'ai besoin de soleil, chaleur, senteurs marines...

          Et ce roman que je suis en train d'écrire dans le blog ? Ce « Van Gogh à Auvers » n'en finit pas !... Je savais quand je me suis lancé dans ce projet que ce serait long. Mais à ce point... J'en suis déjà au quinzième épisode. Il en reste bien autant ? Quand aurai-je terminé : fin d'année... année prochaine ?

           Pourquoi me suis-je embarqué dans cette histoire ? Pff ! Va savoir... J'avais lu la correspondance du peintre... j'avais eu envie d'en savoir plus... l'aventure avait commencé...

          C'est ainsi que Vincent est devenu un ami au fil des pages.

          Récemment, quelqu'un m'avait posé la question : « Penses-tu que Van Gogh apprécierait que l'on romance sa vie ? ». Cette réflexion m'avait surpris...

          Adieu le sommeil ! Je vais lire ! Je cherche à tâtons un livre qui tombe sur le sol avec un bruit mat. Mes doigts fouillent la moquette et le récupèrent. Pas envie... Je le repose sur la table de chevet. A quoi bon...

           Pourquoi Van Gogh n'apprécierait-il pas ? Cette question me tracasse... Mon récit respecte son image, sa pensée, sa sensibilité. Les paroles que je lui fais dire, il aurait pu les prononcer... Je suis certain que, lui, le solitaire, l'incompris, aurait aimé cette histoire qui est la sienne.

          Je montre les œuvres de l'artiste. Elles sont les personnages principaux du récit. Je me souviens de certaines phrases de Vincent : « Il y a du bon de travailler pour les gens qui ne savent pas ce que c'est qu'un tableau. » ou encore : « Ma peinture est faite pour être vue surtout sur un fonds simple : cuisine, escalier, corridor, et parfois je m'aperçois que cela fait bien dans un salon aussi. » Il ne connaissait pas encore l'ordinateur...

          3 heures... Mon esprit agité se calme. Un chien hurle à l'extérieur, puis, plus rien...

          La Nuit étoilée peinte par Vincent à Saint-Rémy-de-Provence m'apparaît, immense. Des étoiles dorées scintillantes s'enroulent et s'allongent en forme de comètes dans un ciel bleu mauve. Un croissant de lune tremblote...

          Cette image m'a apaisé. Mon corps et mon esprit glissent lentement dans cette nuit étrange.

                                                                                            

                                                                                                   Alain

     

     

  • Ode aux femmes

     

    Je ne peux résister au plaisir de faire connaître un blog de talent qui publie régulièrement des écrits d'une grande sensibilité poétique qui me touchent souvent :

     http://bullesetmots.blogspot.com/

     Elle ne m'en voudra certainement pas de vous montrer le dernier texte qu'elle vient de publier qui est un hommage vibrant à toutes les femmes :

     

    A toutes les femmes ...

    A mère, à ma grand-mère, qui furent les premières femmes de ma vie, sans doute mes références, malgré d’autres envies …

    A ma fille, ma petite fée, mon autre moi-même, ma presque réincarnation, mon prolongement, mon espoir en demain …

    A ma belle-fille, qui m’a donné mon autre petite merveille, mon bébé sourire, ma princesse de l’aurore, promesse de vie …

    A mes amies, celles qui cheminent avec moi depuis longtemps, celles que j’ai perdu en cours de route, celles qui ont traversé ma vie en laissant leur trace, celles que je rencontrerai encore …

    A celles qui ont déjà pris l’ascenseur vers les petits nuages blancs, mais reviennent souvent, fantômes légers, hanter les allées de ma mémoire …

    A mes institutrices et mes professeurs, qui m’ont fait découvrir la beauté des mots, le pouvoir de la lecture, la paix studieuse des bibliothèques …

    A ces relations dites virtuelles, qui parfois sont plus proches de moi que des voisins …


    A ces cuisinières qui ont inventé ou collectionné toutes ces recettes que j’aime expérimenter …

    A celles qui ont été des pionnières et à celles qui timidement suivent le mouvement …
    A celles que j’apprécie et à celles que je ne sais pas apprécier …

    A mes collègues passées et présentes avec qui je partage les joies et les peines de mon travail …

    A toutes ces inconnues qui offrent leur sourire, leur bonne humeur, leur aide bénévole …

    A toutes les filles tendres et fortes, féministes et féminines de mon entourage … à celles qui se battent pour leurs sœurs … à celles qui les réconfortent …

    A toutes celles qui ont moins de chance, qui connaissent la guerre, la misère, la violence, le deuil, le malheur … à celles là, tout particulièrement …

    A toutes les femmes qui sont sur la brèche au quotidien, du matin au soir … qui aiment, qui nourrissent, qui lavent, qui travaillent, qui rient, qui pleurent, qui lisent, qui s’amusent, qui éduquent, qui vivent … tous les jours et pas seulement le 8 mars …

    A vous toutes, je dis : JE VOUS AIME !!!


    SW

     

     

  • Tchinda la petite africaine

     

           Je souhaite aux lecteurs qui me font l'amitié de me lire régulièrement, à ceux qui sont de passage, ou à ceux qui s'égarent sur ce blog, un heureux Noël et une GRANDE ANNEE 2009.

                                                                                                                            Alain

          

     

           En cette période de Noël, j'offre cette histoire aux enfants et aux adultes qui ont gardé leur âme d'enfant.

     

     Le Sud

     

           Paul avait 10 ans. C’était un grand. Il vivait sa vie…


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         Depuis quelque temps déjà, une chose le turlupinait. La couleur de la peau…

          Rien de grave, mais il s’interrogeait. Il ne comprenait pas bien pourquoi ses camarades ou des grandes personnes qu’il croisait dans la rue, et même quelques professeurs de l’école, avaient des couleurs de peau si différentes de la sienne.

          Dans la classe de Paul, le blanc, ou plutôt le blanc rosé, cassé, l’emportait. C’était la couleur commune des gamins de son âge.

          Certains élèves, rares, tiraient sur le jaune plus ou moins doré, avec des cheveux raides très noirs. Dans sa classe, il y en avait deux. Toujours ensemble, ceux-là ! On les appelait « les chinois » ou « chinetoques ». Discrets, on ne les remarquait guère.



          C’était les teintes de peau foncées qui tracassaient Paul. Pour s’amuser, il avait recensé dans son environnement proche une gamme étonnante de coloris : des beiges clairs, des bruns plus ou moins foncés, des chocolats, des caramels, des cuivrés, puis des franchement noirs, de jolis noirs presque purs.

          Son voisin de table en classe faisait partie de cette dernière catégorie. Sa peau ressemblait aux morceaux de charbon que sa mère lançait dans le poêle l’hiver, et ses cheveux étaient frisés. Très intelligent, il pigeait tout, très vite. Trop vite pour Paul qui lui enviait cette rapidité d’esprit même s’il en profitait souvent pour se faire aider lorsqu’il séchait devant une règle grammaticale ou une table de multiplication. Lorsque son ami souriait on ne voyait que ses yeux et ses dents. Certains élèves l’appelaient « black ». Paul n’aimait pas.

          Comment peut-on avoir une peau aussi sombre, pensait Paul ?

          La réponse lui vint par hasard…



          Récemment, Paul s’était aperçu que sa propre peau changeait de teinte facilement. Elle était blanche comme la plupart de ses camarades, peut-être légèrement plus teintée, mais, dès qu’il s’exposait au soleil, elle fonçait très rapidement et devenait franchement foncée après plusieurs couches d’astre solaire. Cela l’intriguait. Il complexait.

          Un jour, un copain qui l’avait vu deux jours auparavant le teint triste et palot, le croisa portant une mine épanouie couleur caramel brun et lui envoya d’un air ébahi : « Mais qu’est ce qui t’arrive ? ». Il fut incapable de lui donner une explication et continua son chemin, embarrassé et honteux.

          Pourtant, ce soleil faisait partie des amis de Paul. Il ne connaissait jamais ces terribles coups de soleil, hantise des peaux délicates. Malheureux rouquins ! Il avait remarqué que, tous les ans au retour de vacances à la mer, un jeune voisin d’immeuble de son âge, aux cheveux roux, présentait une peau craquelée virant au rouge écrevisse bien cuite qu’il tentait de cacher comme il pouvait. Le soleil l’avait brûlé. Paul compatissait à sa souffrance…

          Lui, il se sentait bien au soleil. Il était heureux, gai, lorsque les chauds rayons le pénétraient. Il avait le sentiment étrange de retrouver une ambiance qui lui correspondait. Il était chez lui… Il ne comprenait pas bien pourquoi, lui, habitant d'une grande ville, ne connaissant que les immeubles, les bruits, les odeurs des voitures et la grisaille persistante, pourquoi ce soleil, dès qu’il l’effleurait, le réchauffait, lui donnait un tel sentiment de bien-être…



          Pour Paul, cette étoile brillante qui brûlait les yeux quand on la regardait était devenue, synonyme de Sud, celui dont on parlait dans les bouquins. Il voyait ce Sud très loin, bien plus loin que le sud de la France qu’il étudiait en géographie. Il ne savait pas bien où était le sud de la France car il n’avait pas encore dépassé les limites de la grande banlieue de sa ville où sa mère l’envoyait pendant les grandes vacances.

          Sur la carte du monde, il avait repéré que l’Espagne était située juste en dessous de la France. Mais le Sud, c’était encore plus bas… Il pensait qu’il ne pouvait vraiment débuter qu’à partir des côtes africaines. C’était là le Sud ! Cela ne pouvait être ailleurs. Il avait lu dans un livre : « Tchinda la petite sœur de Moudaïna », qu’en Afrique le soleil brûlait la peau et que les gens étaient colorés naturellement. Ce livre racontait les aventures d’une petite fille noire de la tribu des Massas en plein cœur de l’Afrique. Dans le pays de Tchinda, il faisait toujours chaud, les arbres étaient immenses, les fleuves très larges et les habitants se promenaient à moitié nus. Des animaux extraordinaires, que Paul avait vu au zoo de Vincennes : lions, girafes, éléphants, rhinocéros, y vivaient en liberté. Il paraissait même que, dans les régions où le soleil tapait très fort, il y avait des déserts où plus rien ne poussait. Rien que du sable…

          Le Sud… Il irait un jour…

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          Un dimanche d’hiver, Paul sut enfin pourquoi sa peau changeait aussi facilement de couleur.

          Il finissait de déjeuner sur la grande table en plexiglas jaune paille qui occupait la moitié de la cuisine du petit studio où il vivait avec sa mère. Ils s’apprêtaient à entamer la crème aux œufs qu’elle réussissait superbement, quand elle dit soudainement: « Ton père venait d’Algérie quand je l’ai connu. »

          Elle sortit cette phrase laconique, comme ça, sans prévenir. C’était la première fois qu’elle le disait à Paul. Elle ne lui parlait jamais de ce père qu’il n’avait pas connu. Parfois, elle l’évoquait à mots décousus, peu clairs, au détour d’une interrogation de son fils. Elle n’osait pas lui en parler. C’était déjà si loin. Et puis, cela lui faisait du mal…

          Ces paroles raisonnèrent dans le cerveau de Paul. Il avait donc un père qui venait de ce lointain continent où le soleil brille constamment ? Le pays de Tchinda...

          Cette interrogation entraîna évidemment un flot de questions de sa part. Sa mère lui expliqua que toute la famille de son père était d’origine espagnole et habitait l’Algérie, qui avait été une colonie française tout au nord de l’Afrique, au bord de la méditerranée, depuis plusieurs générations. Elle abrégea la conversation sur ce sujet, prétextant qu’elle n’en savait pas plus. « Approche ton assiette si tu veux de la crème ! », lui dit-elle, afin de bien montrer qu’elle ne dirait rien de plus.



          Le sud… Paul possédait donc en lui un petit bout du Sud… Son père lui avait transmis un peu de son soleil méditerranéen. Il se dit que c’était le seul présent que ce père absent lui avait laissé.

          Paul comprit que c’était cet héritage lointain qui lui permettait de se transformer en caméléon et de noircir dès qu’il exposait sa peau blanche au feu solaire.

          Il sourit.

          Tchinda, la petite africaine, était donc sa petite soeur !

                                                                        

                                                                                         Alain

                           

  • Nostalgie parisienne

     

       Je dédie ce poème à une jeune landaise de seulement 60 ans, nouvelle retraitée depuis quelques mois. C'est une nouvelle vie qui commence...

     

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                                                                    La tour Eiffel - Raoul Dufy

     

     

      

     

    1967, tu te souviens, c’était hier,

    Le jour où tu partis peu fière,

    Toi la petite provinciale,

    En direction de la Capitale.

     

    Tu quittais tes parents, les Landes, ce que tu aimais ;

    Tu avais dix neuf ans et plein de projets.

    Le monde, lui, était immense,

    Tu voulais faire sa connaissance.

     

    Tu t’imaginais la ville lumière

    Belle et altière,

    Et tu ne vis que des murs gris

    Un tant soit peu décrépis.

     

    Pourtant, tout te parut beau,

    Notre-dame, la Seine, les rues et leurs tacots ;

    La Tour Eiffel touchait le ciel,

    Tu entendais des ritournelles.

     

    A ton premier jour de travail,

    Le métro, grosse chenille, avait un air canaille.

    Les collègues te firent la bise ; l’un d’eux dit hypocrite :

    « Elle paraît brave cette petite ! »

     

    Qu’elle était grande cette ville ! ;

    Tu te sentais si fragile.

    Ensuite le temps passa très vite,

    Et vinrent les grèves de soixante-huit.

     

    Au milieu des manifs tu devenais parisienne ;

    Leur cause était la tienne.

    Les pavés pleuvaient, les sirènes hurlaient, les CRS couraient…

    Et le grand Charles causait.

     

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    Tu te disais : « Vive la liberté

     
     
    Pourvu qu’elle rime avec gaîté ! »

    Slow-club, Mimi Pinson, Boléro, bals musettes,

    Olé ! Tous les soirs c’était la fête.

     

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    Te souviens-tu des périodes de disette

    Où tu te sentais moins guillerette ?

    Les Landes et ses victuailles étaient bien loin,

    Certains jours tu avais faim.

     

    Alors, seule dans ta chambrette couleur pastel,

    Le foie gras de ta mère avait un goût de miel.

    Sur une biscotte, tu l’étalais avec entrain,

    La lueur d’une bougie éclairant ce royal festin.

     

    Tout a une fin !

    Il fallut redescendre, quitter les amis, les copains.

    Sur le quai en arrivant tu avais le cœur gros,

    Heureusement, il y avait Nano !    *

     

    Du temps a passé 

    Depuis Paris et ces trois longues années.

    Tu nous en parles parfois,

    Avec des frissons dans la voix…

     

     

     

                                                                      Alain

     

     

     

     

    *    Nano deviendra son mari

     

     

     

  • Les jumelles

     

     

          Je n’arrive pas à trouver ce qui cloche ?

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        Encore humide, allongé paresseusement sur ma serviette de plage, je les reluque avec un intérêt croissant. Avant de partir faire mes longueurs de bassin, je les avais déjà remarquées installées à 3 mètres de ma serviette.

         Je cherche. Le petit jeu de la différence m’amuse… Je n’ai jamais cru aux sosies parfaits. Il y a toujours un petit détail, quelque chose qui permet de distinguer deux personnes, même des jumeaux.

         Ces filles sont incroyablement semblables ? Les bustes sont courts, ramassés. Les jambes petites et galbées. Des visages sans âge, un peu vieillot malgré leur jeunesse certaine. Une épaisse tignasse brune frisée tirée en arrière est maintenue par un large turban noir en harmonie avec les maillots deux pièces de même couleur.

         Les jumelles arborent un teint cuivré du plus bel effet sur leurs serviettes de bain bleu fluo alignées pile poil à la même hauteur, côte à côte. Le soleil tape et je transpire copieusement.

     

     

         J’avais remarqué qu’elles changeaient de position toutes les vingt minutes. Etrange mimétisme…

         Actuellement, elles sont aplaties sur le ventre, les bras dans le prolongement du corps, les pieds recroquevillés. Seules leurs fesses au galbe sans défaut surmontent les serviettes. Rien ne bouge. Cela ne devrait guère tarder…

         Effectivement, elles entament la phase de retournement. La synchronisation est parfaite entre les deux sœurs, réglée au millimètre. La main droite s’appuie d’abord sur le sol, le bras plié, puis, dans le même mouvement, le buste suivi des jambes effectue une bascule arrière, une sorte de roulé boulé que le bras gauche amorti sans heurt. Elles se retrouvent aplaties sur le dos face au soleil. L’exercice s’est effectué avec une souplesse étonnante.

          Cette ressemblance totale, y compris dans des mimiques gestuelles, m’intrigue de plus en plus.

         D’un bloc, elles se lèvent et se dirigent vers l’eau qu’elles tâtent du pied avant de s’asseoir au bord du bassin. Leurs têtes tournées sur le côté, elles regardent je ne sais quoi qui semble les amuser. J’en profite pour examiner leurs deux profils qui se découpent dans la lumière solaire. Les lèvres sont entrouvertes. J’aperçois même les canines. Elles esquissent une sorte de grimace…un peu comme les tigres lorsqu’ils sentent une proie… Un sourire carnassier...

         Je meurs d’envie d’aller me rafraîchir à nouveau. Néanmoins, je continue d’observer ces jumelles trop parfaites.

         La plus à gauche plonge, suivie comme son ombre par la seconde. Elles se rejoignent en surface et amorcent un crawl peu vigoureux 07_07_61.JPEGparallèlement à la piscine. La nage manque de souplesse. De loin, je ne vois que leurs dos bronzés et leurs bras écopant l’eau maladroitement, en cadence.

         Une des sœurs a disparu. Se serait-elle noyée ? Non, je l’aperçois un peu plus loin ! Ai-je la berlue ? Elle s’est séparée de son sosie. Son mouvement de bras se précipite et elle entame une longueur de bassin avec, cette fois, un crawl dévastateur qui n’épargne guère les nageurs passifs alentour surpris par cette énergie soudaine. Un homme dont le crâne rasé dépasse se prend une superbe claque au passage. Je l'entends hurler un "pouffiasse !" en lui jetant un regard assassin qui la laisse indifférente.

         Les clones se rejoignent et sortent de l’eau. Elles reprennent la position allongée, le corps dans le prolongement exact du soleil. Etendues, elles me font penser à ces sarcophages égyptiens en bois peint que je vois parfois au Louvre.

     

         J’en ai marre de les observer. Elles n’ont même pas remarqué l’attention que je leur porte ?

         Maintenant, les fesses calées au centre de leurs serviettes, assises, les mains accrochées à leurs genoux, elles contemplent l’onde verte. Petits bouddhas mystérieux aux regards lointains…

         Le petit jeu finit par m’énerver. Il faut que je trouve la faille. Il y a bien un défaut dans ces silhouettes trop calquées ? Je les contemple discrètement une dernière fois de la tête aux pieds. Rien… C’est du copié collé ! Même les ongles sont peints de la même couleur : nacrée blanche sur les mains, rouge carmin sur les pieds. Pas une tache de rousseur ou le moindre grain de beauté apparent pour les différencier…

         Leurs copains ne doivent pas être à la fête, pensai-je, réjoui. Confrontés à une telle ressemblance, il devait bien arriver à ces pauvres garçons de se tromper, de les confondre l’une l’autre ? Peut-être même que les coquines, pour s’amuser, s’intervertissaient leurs hommes qui n’y voyaient que du feu ?

        Une des jeunes femmes sort son portable. Evidemment, le sosie fouille dans son sac de plage et se saisit du sien. J’examine les modèles : des Motorola argentés récents. Les mêmes… Elles composent un numéro. J’entends leurs voix suaves : « Allo ! Maman... » C’en est trop ! Ces filles appellent leur mère sur deux portables différents. Mais elles ont la même mère !...

     

         Mon cerveau bouillonne furieusement. Peut-être le soleil ? J’aurais dû prendre une casquette avant de venir.

         Dégoûté, je me lève et me dirige d’un pas mal assuré vers les vestiaires. Je me retourne. Je les vois à distance. Elles n’ont pas bougé, l’oreille collée au portable. Avec la mère…

         Troublé, je loupe la marche de l’entrée qui mène au bassin intérieur et m’étale lourdement sur le carrelage vert citron. Ma tête a cogné. Je reste un moment étendu, groggy.

         Je commence à retrouver mes esprits. Une jolie main manucurée m’aide à me relever. Une autre, accrochée à mon bras, me soutient…

         Le sourire carnassier…

         - Vous ne vous êtes pas fait mal, me lancent-elles d’un élan commun !

              

                                                                     Alain       

                                                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                    

     

  • Un 1er mai

     

     

       

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        J’ai toujours aimé la fleur du muguet. C’est une fleur qui me touche. Est-ce l’aspect fragile des petites boules blanches crénelées accrochées à une tige gracile ? Est-ce ce parfum léger qui embaume les pièces de la maison ? Les deux…

     

     

         Comme tous les ans à cette période du 1er mai, nous étions partis dans notre forêt habituelle à la recherche du brin porte-bonheur. C’était un long week-end et la clochette avait été chassée, la forêt dévastée. Nous arrivions après la bataille. Néanmoins, nous étions confiants. Les coins à muguet, nous, on les connaissait.

          - Le muguet c’est comme un trésor, il ne se donne qu’à ceux qui le désirent le plus, dis-je à Béatrice !… La recherche, c’est scientifique… Il faut savoir… posséder l’instinct du chercheur d’or à la recherche de pépites !

          Elle m'avait regardé, apparemment convaincue de la justesse de mon raisonnement.

         Nous avancions d’un pas alerte gêné par les ronces, moi devant en éclaireur mon sac plastique à la main, Béatrice derrière moi. Régulièrement, je m’arrêtais et prenais la position du chien de chasse : le regard dirigé vers le lointain, la narine dilatée, l’œil furtif. Je flairais ce que j’appelais « le filon », ce petit espace vert, sorte d’îlot entre les arbres, qui indique à coup sûr la présence des petites feuilles longues et effilées. Béatrice lança en riant ma phrase fétiche : « Lorsque les feuilles sont là, les fleurs ne sont jamais loin ! ».

         Le temps passa. Après une bonne heure de marche nous dûmes nous rendre à l’évidence. Un désastre. Rien. Tous les îlots de verdure avaient été visités, les feuilles écrasées, les fleurs arrachées. Quelques clochettes minuscules restaient par ci par là. Les plus moches dont personne ne voulait. Nous les prîmes pour ne pas rentrer bredouille. Ridicules... nous venions de faire 60 kilomètres pour rien. « Pas la peine d’insister, dis-je à Béatrice dont la mine s’assombrissait. »

         Nous allions battre en retraite prématurément lorsqu’un souvenir me revint. Un dernier espoir. Les marais… Je me mis à marcher rapidement vers le centre de la forêt. Plusieurs mares d’eau saumâtre s’étaient nourries des pluies récentes. L’eau était noire, glauque, pestilentielle…

          L’humidité des lieux avait favorisé la pousse des feuilles vertes. Déjà, j’apercevais des clochettes. Je savais que ce coin était infesté de vermines. De gros moustiques tournaient autour de nous. Peu habitués à voir du monde, ils se préparaient à un repas inattendu. Il fallait faire vite. Deux choix étaient encore possibles : revenir à vide ou faire son marché de fleurs sans tenir compte des insectes. Ceux-ci attendaient  en rangs organisés, prêts à l’assaut. Je lançais à Béatrice apeurée : « On y va ! ». Je fonçais. Elle ne me suivit pas.

         Ce fut dantesque. Un brin, une piqûre… Dès que j’immobilisais un bras pour couper une fleur, une ruée de bestioles sautait dessus. Les plus beaux brins étaient au bord de l’eau. Une immense prairie de fleurs. Malgré le déferlement des vagues ennemies, je m’avançais. Je pris mon temps. Les clochettes sentaient tellement bon...

         Ce fut la curée. Ils étaient parfois une dizaine sur mes bras et s’abreuvaient d’un sang frais qui les excitait. Je sentais les dards pointus qui s’enfonçaient dans ma chair. Courageux, je décidais de continuer. Un chercheur d’or n’abandonne pas son filon. Je ne cédais pas un pouce de terrain et cueillais allégrement.

         Je rejoignis Béatrice mon sac empli de muguet. " J’ai fait le plein, dis-je en lui souriant béatement. " Nous quittâmes le coin précipitamment.

     

         Le soir je remplis plusieurs vases de brins odorants. J’étais assez fier de ma journée. Ma moisson habituelle de muguet était réussie. De plus, mes bras ne présentaient aucune trace de points rouges. Des moustiques inoffensifs, pensais-je ?

         Le lendemain matin tout allait bien. La maison dégageait un parfum qui me réjouissait.

          « Tu as vu tes bras, me dit Béatrice vers le milieu de l’après-midi, affolée ! » Je les regardais. Ce n’était plus mes bras. Ils avaient doublé de volume. Popeye… Le bras gauche surtout, celui qui tenait le sac pendant que je cueillais avidement les brins, était lamentable : rouge, boursouflé, gonflé. Le venin inoculé par les insectes s’était même infiltré dans les articulations du poignet et des doigts, les rendant difformes, boudinées. Les bestioles avaient fait un festin orgiaque sur des membres que je leur offrais passivement. Même le bout de ma langue avait profité de la morsure d’un insecte plus intrépide que les autres.

         Les dégâts étaient importants. Cela dura 8 jours. Malgré les pommades et autres produits liquides retrouvés dans la boîte à pharmacie, l’œdème allergique s’était installé et je n’osais plus sortir sans une veste qui cachait mes articulations continuant à grossir. Le jour je me grattais et la nuit je rêvais que des animaux étranges me lacéraient le corps de leurs pattes griffues.

     

       J’ai retrouvé un aspect normal et Béatrice sa sérénité. " Une armée d’insectes avait vaincu son homme engagé dans un combat pour la conquête de fleurs sauvages, se plaisait-elle à raconter à tout le monde en pouffant de rire. " Mon aventure était devenue un sujet de plaisanterie. Je lui en voulus quelque temps puis mon sens de l’humour reprit le dessus.

         Aujourd’hui, le souvenir douloureux de ce 1er mai s’est estompé.

         « Béatrice, cela tombe quel jour le 1er mai l’année prochaine ? »

                                                                                                                                                       Alain

     

       

  • Un poète ne meurt jamais...

     

    Pour mon ami Daniel, habitant de Fort-de-France, et à tous les amoureux de poésies.

    Merci Aimé Césaire

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    Extraits du Cahier d’un retour au pays natal – Aimé Césaire

    Partir.
    Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
    panthères, je serais un homme-juif
    un homme-cafre
    un homme-hindou-de-Calcutta
    un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

    l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
    on pouvait à n'importe quel moment le saisir, le rouer
    de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
    de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
    un homme-juif
    un homme-pogrom
    un chiot
    un mendigot

    mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
    face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
    dans sa soupière un crâne de Hottentot ?

     

    Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
    en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
    Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
    et toi terre tendue terre saoule
    terre grand sexe levé vers le soleil
    terre grand délire de la mentule de Dieu
    terre sauvage montée des resserres de la mer avec
    dans la bouche une touffe de cécropies
    terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
    la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
    guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes

     

     

     

     Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

    Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

    Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai ».
    Et je lui dirais encore : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

    Et venant je me dirais à moi-même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

     

    Eia pour la joie
    Eia pour l'amour
    Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées

    Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile
    que je n'entende ni les rires ni les cris,
    les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle

    donnez-moi la foi sauvage du sorcier
    donnez à mes mains puissance de modeler
    donnez à mon âme la trempe de l'épée
    je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue
    et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère
    ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,
    ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.

    Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
    comme le poing à l'allongée du bras !
    Faites-moi commissaire de son sang
    faites-moi dépositaire de son ressentiment
    faites de moi un homme de terminaison
    faites de moi un homme d'initiation
    faites de moi un homme de recueillement
    mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement

    faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes

    voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme

    Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
    ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
    car pour me cantonner en cette unique race
    vous savez pourtant mon amour tyrannique
    vous savez que ce n'est point par haine des autres races
    que je m'exige bêcheur de cette unique race
    que ce que je veux
    c'est pour la faim universelle
    pour la soif universelle
    la sommer libre enfin

    de produire de son intimité close
    la succulence des fruits.

     

     ******

     

    Ferrements - Aimé Césaire

     

    mon peuple

    quand
    hors des jours étrangers
    germeras-tu une tête tienne sur tes épaules renouées
    et ta parole

    le congé dépêché aux traîtres
    aux maîtres
    le pain restitué la terre lavée
    la terre donnée

    quand
    quand donc cesseras-tu d'être le jouet sombre
    au carnaval des autres
    ou dans les champs d'autrui
    l'épouvantail désuet

    demain
    à quand demain mon peuple
    la déroute mercenaire
    finie la fête

    mais la rougeur de l'est au coeur de balisier

    peuple de mauvais sommeil rompu
    peuple d'abîmes remontés
    peuple de cauchemars domptés
    peuple nocturne amant des fureurs du tonnerre
    demain plus haut plus doux plus large

    et la houle torrentielle des terres
    à la charrue salubre de l'orage

     

    ******

     

    Calendrier Lagunaire in Moi, Laminaire – Aimé Césaire

    J’habite une blessure sacrée
    j’habite des ancêtres imaginaires
    j’habite un vouloir obscur
    j’habite un long silence
    j’habite une soif irrémédiable
    j’habite un voyage de mille ans
    j’habite une guerre de trois cent ans
    j’habite un culte désaffecté
    entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
    j’habite du basalte non une coulée
    mais de la lave le mascaret
    qui remonte la calleuse à toute allure
    et brûle toutes les mosquées
    je m’accommode de mon mieux de cet avatar
    d’une version du paradis absurdement ratée
    -c’est bien pire qu’un enfer-
    j’habite de temps en temps une de mes plaies
    chaque minute je change d’appartement
    et toute paix m’effraie

    tourbillon de feu
    ascidie comme nulle autre pour poussières
    de mondes égarés
    ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
    je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

    j’habite donc une vaste pensée
    mais le plus souvent je préfère me confiner
    dans la plus petite de mes idées

    ou bien j’habite une formule magique
    les seuls premiers mots
    tout le reste étant oublié
    j’habite l’embâcle
    j’habite la débâcle
    j’habite le pan d’un grand désastre
    j’habite souvent le pis le plus sec
    du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
    j’habite l’auréole des cétacés
    j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
    de l’arganier le plus désolé
    à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
    bathyale ou abyssale
    j’habite le trou des poulpes
    je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

    frères n’insistez pas
    vrac de varech
    m’accrochant en cuscute

    ou me déployant en porona
    c’est tout un
    et que le flot roule
    et que ventouse le soleil
    et que flagelle le vent
    ronde bosse de mon néant

    la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
    agrandit démesurément mes maux
    même si elle rend somptueux certains de mes mots

     

    ******


     Prophétie - Aimé Césaire

     

     

    là où l'aventure garde les yeux clairs
    là où les femmes rayonnent de langage
    là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
         saison de lait
    là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
         de prunelles plus violent que des chenilles
    là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

    là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

    là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
         plus ardente que la nuit
    là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
         à rebours la face du temps
    là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
         à l'espoir et l'infant à la reine,

    d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
    d'avoir gémi dans le désert
    d'avoir crié vers mes gardiens
    d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

    je regarde
    la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
         de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue
         de paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup
         la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots
         en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer
         lucide de l'air
    où baignent prophétiques
    ma gueule
              ma révolte
                   mon nom.