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10 janvier 2016

Vincent Van Gogh, confidences

 

La possibilité d’une nouvelle peinture... 

 

 

     Le 17 mai 1890, Vincent Van Gogh vient de quitter la Provence et habite pour 3 jours chez son frère Théo à Paris. Il rencontre sa récente belle-sœur Jo qu’il ne connaissait pas ainsi que leur bébé âgé de 4 mois, son petit homonyme. A sa naissance, Jo avait souhaité l’appeler Vincent Willem en disant dans un courrier à Vincent : « Nous appellerons notre enfant Vincent Willem et vous serez le parrain. J’aime à me figurer que son oncle voudra bien un jour faire son portrait ! ».

     Le 20 mai, l’artiste part pour Auvers-sur-Oise où le docteur Gachet l’attend pour le soigner. 

     Depuis le début de l’année 1890, quelques critiques d’art et journalistes commençaient à s’intéresser à la peinture de Van Gogh : En janvier 1890, Albert Aurier fait dans le « Mercure de France » un brillant éloge du style de Vincent. C’était le premier d’une série à venir : « Les isolés : Vincent Van Gogh ». Le peintre hollandais Joseph Isaäcson écrit un article dans les colonnes de la revue néerlandaise « DePortefeuille » parlant du groupe des peintres impressionnistes et mentionnant le nom de Van Gogh comme « pionnier unique en son genre ».

     Durant son séjour chez son frère à Paris, Vincent écrit à Joseph Isaäcson la longue lettre ci-dessous, pour lui parler de la nouvelle peinture qu’il imagine. Malade, se sentant incompris malgré les critiques élogieuses, il lui rappelle, au début de la lettre, qu’en ce qui le concerne « il était assuré qu’il ne ferait jamais des choses importantes ».

     Vincent venait de visiter le Salon du Champ-de-Mars à Paris et avait été subjugué par l’œuvre de Puvis de Chavannes intitulée « Inter Artes et Naturam », une allégorie de la condition humaine, heureux compromis entre l’art ancien et nouveau.

 

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Pierre Puvis de Chavanne - Inter Artes et Naturam, 1888, The Metropolitan Museum of Art , New York

 

 

 

Lettre à Joseph Isaäcson – Paris, entre le 17 et le 20 mai 1890

 

Mon cher monsieur Isaäcson,

De retour à Paris j’ai lu la continuation de vos articles sur les impressionnistes.

Sans vouloir entrer en discussion sur les détails du sujet entamé par vous, il me semble que vous cherchez à dire consciencieusement à nos compatriotes où en seraient les choses en vous basant sur des faits. Puisque peut-être vous direz quelques mots aussi de moi dans votre prochain article, je répéterais mes scrupules pour que vous ne disiez juste que quelques mots, étant décidément assuré que jamais je ferai des choses importantes.

[…]

Mais j’allais m’égarer dans le vague - voici le pourquoi de cette lettre - je voulais vous faire savoir que j’ai dans le Midi essayé de peindre quelques vergers d’oliviers. Vous n’ignorez pas les tableaux existants d’oliviers. Il me parait probable que dans l’oeuvre de Claude Monet et de Renoir il doit y en avoir. Mais à part cela – et de cela, que je suppose exister, je n’en ai pourtant pas vu – à part cela ce qu’on a fait des oliviers est bien peu de chose.

 

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Vincent Van Gogh – Oliviers, ciel orangé, novembre 1889, Göteborg Konstmuseum

 

L’effet du jour, du ciel, fait qu’il y a à l’infini des motifs à tirer de l’olivier. Or moi j’ai cherché quelques effets d’opposition du feuillage changeant avec les tons du ciel.

Parfois le tout est de bleu pur enveloppé à l’heure où l’arbre fleurit pâle et que les grosses mouches bleues, les cétoines émeraudes, les cigales enfin nombreuses volent alentour. Puis, lorsque la verdure plus bronzée prend des tons mûrs, le ciel resplendit et se raye de vert et d’orangé, ou bien encore plus avant dans l’automne, les feuilles prenant les tons violacés vaguement d’une figue mûre, l’effet violet se manifestera en plein par les oppositions du grand soleil blanchissant dans un halo de citron clair et pâli. Parfois aussi, après une averse, j’ai vu tout le ciel coloré de rose et d’orangé clair, ce qui donnait une valeur et une coloration exquise aux gris verts argentés. Là-dedans il y avait des femmes aussi roses qui faisaient la cueillette des fruits.

Ces toiles-là avec quelques études de fleurs, voilà tout ce que j’ai fait depuis notre dernière correspondance. Ces fleurs sont une avalanche de roses contre un fond vert et un très grand bouquet d’Iris violets contre fond jaune et contre fond rose.

peinture,van gogh

Vincent Van Gogh – Iris dans un vase, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Je commence à sentir de plus en plus que l’on peut considérer Puvis de Chavannes comme ayant l’importance de Delacroix. Sa toile, actuellement au Champ de Mars, entre autres paraît faire allusion à une équivalence, à une rencontre étrange et providentielle des antiquités fort lointaine et la crue modernité. Plus vagues, plus prophétiques encore que les Delacroix si possible, devant ses toiles de ces dernières années on se sent ému comme assistant à une continuation de toutes choses, une renaissance fatale mais bienveillante. Ah ! Lui les ferait les oliviers du Midi, lui le Voyant.

Or, je vous l’assure, je ne peux plus songer à Puvis de Chavannes sans pressentir qu’un jour peut-être lui ou un autre va nous expliquer les oliviers.

Moi je peux voir de loin la possibilité d’une nouvelle peinture mais c’était trop pour moi et c’est avec plaisir que je reviens dans le nord.

[…]

     Auvers-sur-Oise va être une période d’intense production pour Vincent Van Gogh. Il peindra près d’une toile par jour. Pressentait-il quelque chose ?

     Mais...  j'en suis certain en voyant ses toiles provençales, les oliviers du Midi, lui... il nous les a expliqués...

 

 

 

Commentaires

La toile de Puvis de Chavannes n'aurait-elle pas influencé aussi Gauguin ("D'où venons-nous? Que sommes-nous ? où allons-nous" ? ). Quoi qu'il en soit, c'est important, en effet, de montrer tous les liens qui rattachent Van Gogh, pourtant si singulier, à la peinture et aux peintres de son époque.

Écrit par : Carole | 10 janvier 2016

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La toile de Gauguin était pour l’artiste une sorte de testament pictural. Il se posait des questions sur le sens de l’existence et voulait se suicider ensuite.
Il est vrai, Carole, que l’on peut voir des concordances entre les deux tableaux de Gauguin et Puvis de Chavannes. Paul Gauguin est peut-être l'artiste qui a le plus regardé Puvis de Chavannes et il s’est inspiré de son écriture picturale philosophique, symboliste.
Atteindre l’universel. Nous retrouvons le même questionnement dans les courriers de Van Gogh, dont cette lettre à Isaäcson qui m’a paru importante pour comprendre la psychologie de Vincent avant son dernier parcours à Auvers.
Vincent cherchait les peintres qui représenteraient la Nouvelle Peinture. Il doutait tellement de lui qu’il ne s’incluait pas dans ceux-ci. Il pensait qu’un autre peintre, comme Puvis, saurait expliquer les oliviers, alors que les siens sont magnifiques…

Écrit par : Alain | 11 janvier 2016

Voici une bien intéressante continuation de ton "dépouillement" de la correspondance de Van Gogh, Alain.
Pour deux raisons à mon sens.
La première, personnelle, concerne ce peintre hollandais, Isaäcson, dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Je viens de rapidement chercher sur le Net pour en savoir un peu plus ...
La seconde, d'ordre plus général : Puvis de Chavannes - que je ne connais finalement que par ce que j'ai vu de lui à Orsay - ne mériterait-il pas que tu t'intéresses à lui ?
Ne mériterait-il pas que tu nous fasses découvrir son oeuvre ?

Écrit par : Richard LEJEUNE | 11 janvier 2016

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Isaäcson et Van Gogh entretenaient depuis quelques temps une correspondance suivie et cette dernière lettre m’a paru très intéressante sur la pensée de Vincent au sortir de son long séjour psychiatrique.
Puvis de Chavannes et les symbolistes en général ne font pas encore partie des peintres que je connais le mieux. J’ai longtemps voulu aller voir le musée Gustave Moreau à Paris. Plus tard peut-être. Il est vrai que ce style est intéressant. Faire découvrir l’œuvre de Puvis, je laisse cela aux véritables spécialistes. Par contre, il faut que je recherche s’il a laissé une correspondance, des écrits, ce qui m’intéresse le plus pour découvrir un peintre.

Écrit par : Alain | 11 janvier 2016

Je ne savais pas que Van Gogh appréciait Puvis de Chavannes mais je comprends qu'il correspondait avec
Isaäcson qui possédait une écriture picturale un peu comme la sienne à ses débuts!(le côté sombre de la peinture hollandaise)! Sans doute était-il dans sa période de doute puisqu'il eu le désir de se faire soigner par le Docteur Gachet qui l'invita chez lui à Auvertsur Oise.Il décrit ses recherches de tons et nuances du tableau qui a réalisé avec ce ciel orangé qui reflétait bien le soleil du midi! Une merveille en ce qui me concerne!
J'espère que tes soucis de santé vont s'arranger cher Alain!!Bisous Fan

Écrit par : FAN | 13 janvier 2016

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Figure-toi, Fan, que je n’ai même pas vu ce que peignait Isaäcson. Ce qui m’intéressait essentiellement dans cet article était la pensée de Vincent.
Dans ce courrier, celui-ci cherchait qui peindra les oliviers, c’est à dire le peintre de la nouvelle peinture. Il ne se rendait pas compte qu’il était lui-même le grand précurseur de la peinture moderne et pour les oliviers… Dieu ! que ses oliviers étaient jolis, comme aurait dit Delpech.
Vincent avait bien le désir de se faire soigner mais c’est surtout Théo, par l’intermédiaire de Pissarro connaissant bien Gachet, qui incita son frère à partir pour Auvers afin d’oublier le triste épisode du Midi. Par ailleurs, Gachet n’apporta pas grand chose au peintre, mais je l’ai déjà raconté dans mes longs chapitres sur "Van Gogh à Auvers". A ce propos, j’ai pratiquement fini de reprendre, modifier, alléger et améliorer cette longue histoire romancée, en enlevant toutes les images de tableaux qui alourdissaient le récit. Je publierai cela à nouveau cette année avec un autre titre en édition numérique. Cela me paraît bien meilleur.
Pour la santé cela se maintient. On verra par la suite. J’espère que tu vas bien. Merci, chère Fan, pour ta gentillesse et tes commentaires toujours précieux.

Écrit par : Alain | 13 janvier 2016

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