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27 avril 2017

VERMEER AU LOUVRE : Au théâtre

 

Johannes Vermeer - La Lettre d’amour, 1670, Rijksmuseum, Amsterdam

 

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     Depuis le 10 mars dernier, je présente chaque semaine une visite virtuelle de l’exposition « Vermeer et les maîtres de la peinture de genre » qui se tient au Louvre. Celle-ci se terminera le 22 mai prochain.

     Six de mes œuvres préférées (sur 12 exposées) du maître de Delft ont été présentées. Je laisse aux futurs visiteurs du musée le plaisir de découvrir par eux-mêmes les 6 dernières, montrant : 3 musiciennes, 2 épistolières et une Allégorie de la foi catholique.

     Pour terminer, je souhaite vous proposer, aujourd’hui, la visite d’une œuvre qui avait été prévue par le Louvre dans l’exposition. Elle figure bien dans le catalogue, mais, malheureusement, est absente : La Lettre d’amour. Pourquoi ? Elle devrait être montrée dans les musées qui prolongeront l’exposition parisienne jusqu’en 2018 : « National Gallery of Ireland », « National Gallery of Washington ».

     Ayant déjà écrit dans le passé un récit sur La Lettre d’amour, ma visite virtuelle, ci-dessous, a utilisé ce récit que j’ai largement remanié.

 

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20 avril 2017

VERMEER AU LOUVRE : Juger c'est peser

 

Johannes Vermeer – Femme à la balance, 1664, National Gallery of Art, Washington

 

 

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    - Attention chef-d’œuvre, dis-je en riant à une jeune femme qui fixe intensément le petit tableau !

     Le nez collé sur la toile, elle se recule un instant, puis me regarde bizarrement, dérangée dans son observation. Je m’installe à côté d’elle et, à mon tour, examine le portrait.

    Je suis devant une de mes toiles préférées de Vermeer : La Femme à la balance qui m’attire irrésistiblement.

 

 

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07 avril 2017

VERMEER AU LOUVRE : Réflexions scientifiques

 

Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris

                                   – Le Géographe, 1669, Städel Museum, Francfort  

 

 

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Suite de la visite...

  

     Les deux tableaux sont accrochés côte à côte : L’Astronome… Le Géographe

     J’ai réussi à me glisser juste à côté de touristes japonais installés, contemplatifs, devant les toiles.

   Quelle chance de pouvoir assister aux retrouvailles des deux frères, le temps de cette exposition au Louvre ! Un moment exceptionnel…

  Fabuleux 17ème siècle hollandais, pensai-je… Nous sommes en pleine révolution scientifique. Vermeer s’intéresse à la connaissance de l’univers à travers la cartographie, la géographie, l’astronomie et l’optique. L’artiste a représenté deux savants plongés dans leurs études : ses seules toiles montrant un homme comme unique personnage. Une signification allégorique ?

                     

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26 mars 2017

VERMEER AU LOUVRE : Une servante célèbre

 

Johannes Vermeer – La laitière, 1659, Rijksmuseum, Amsterdam

 

 

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    Inespéré… J’ai réussi à me glisser au premier rang, coincé entre un homme grisonnant, deux femmes attentives, et un groupe de touristes.

    La servante la plus célèbre au monde est devant moi. La célébrité de cette petite toile n’est pas usurpée : on ne voit qu’elle à la télé, dans les magazines, et même sur les pots de yaourts… Il est rare que la peinture hollandaise présente une servante comme motif unique d’un tableau... Serait-ce la servante de l’artiste qui s’appelait Tanneke ? A quoi pense-t-elle ?

    Je retrouve la robuste femme que j’avais rencontrée au Rijksmuseum il y a quelques années. Elle n’a guère changé, solide, les manches retroussées, la tête inclinée jaugeant le flot de lait s’échappant de la cruche en terre qu’elle tient de ses bras puissants. Une lumière venant de la fenêtre modèle son corps massif devant le mur du fond, nu et endommagé. Un décor rustique : corbeille à pain, cruche, chaufferettes, plinthes en carreaux de Delft. Le carreau cassé à la fenêtre n'a pas été remplacé. Les couleurs affectionnées par le peintre sont présentes : bleu… jaune citron… Complémentaires, ces couleurs accolées l’une contre l’autre, s’interpellent.

 

 

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17 mars 2017

VERMEER AU LOUVRE : La Dentellière

 

Johannes Vermeer – La Dentellière, 1670, musée du Louvre, Paris

 

 

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     Je la devine… Elle est là…

 

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10 mars 2017

VERMEER AU LOUVRE : La jeune fille au collier de perles

 

Johannes Vermeer – La jeune fille au collier de perles, 1664, Gemäldegalerie, Berlin

 

 

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     - Non, monsieur, ce n’est pas La jeune fille à la perle de Johannes Vermeer !

     - Pourtant j’ai entendu à la radio qu’elle serait dans l’exposition…

     - Puisque je vous dis que ce n’est pas elle ! Vous confondez, monsieur. Le tableau qui est accroché devant nous se nomme La jeune fille au collier de perles. Cela n’a rien à voir…

     Plantés à mes côtés, un homme moustachu et une dame, affublée d’énormes montures de lunettes en écaille, se disputent sur le titre de la toile. J’interviens. 

     - Madame a raison, monsieur. Malheureusement, la fameuse « Joconde du Nord » ou Jeune fille à la perle est restée chez elle à La Haye. Le Mauritshuis n’a pas voulu se séparer, avec la Vue de Delft, de ses deux chefs-d’œuvre de l’artiste qui font la renommée du musée. Dommage pour l’exposition du Louvre qui aurait atteint des sommets… Mais vous ne perdez pas trop au change, cette toile-ci est superbe.

     Déçu, l’homme me dévisagea, regarda une dernière fois le tableau, puis s’éloigna. La dame le suivit en me souriant. Elle me lança d’un air moqueur : « La jeune fille à la perle ? Il n’a pas dû voir le film… ».

 

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05 mars 2017

JOHANNES VERMEER AU LOUVRE - Introduction

     

     Une exposition exceptionnelle « Vermeer et les maîtres de la peinture de genre » vient d’ouvrir ses portes au musée du Louvre à Paris.

     80 peintures des maitres hollandais de la peinture de genre du 17ème siècle, siècle d’or hollandais qui va voir s’épanouir quelques-uns des peintres les plus importants de l’histoire de la peinture, sont réunies. Pour la première fois à Paris depuis 1966, douze chefs-d’œuvre de Johannes Vermeer, soit le tiers de ses tableaux connus, ont pu être rassemblés dans le musée. Un exploit…

     L’exposition est conçue afin de permettre une confrontation directe entre la peinture de Johannes Vermeer et celle de ses contemporains. A cette époque, la plupart des grands peintres de genre se connaissaient, s’appréciaient, et s’inspiraient les uns des autres : leur rivalité leur permettait de se surpasser pour aboutir à une remarquable richesse dans la qualité.

     Passionné d’art hollandais de cette période, je place Vermeer en premier dans ma hiérarchie personnelle de l’histoire de l’art. J’ai eu la chance, en 1996, d’assister à la spectaculaire exposition, qui se tint à La Haye, dans laquelle 23 œuvres du maître sur 35 connues étaient présentées.

     Je ne pense pas pouvoir, à mon grand regret, pour cause de troubles oculaires, me rendre à l’exposition. Toutefois, je viens de recevoir la lettre mensuelle des "Amis du Louvre", dont je fais partie, m'informant, d'une part de l'affluence record de l'exposition, ce qui ne m'étonne guère : compte tenu de la petite taille des toiles il va être difficile de les voir confortablement, d'autre part que quelques dates spéciales sont dédiées aux adhérents, surtout celles du matin, les moins encombrées. Alors... je vais voir, car Vermeer est unique.   

     Pour en avoir vues la plupart en Hollande ou à Paris, pour certaines plusieurs fois, je connais chacune des peintures de l'artiste exposées au Louvre. J’ai donc l’intention, dans les semaines à venir, de proposer des visites, ou pérégrinations virtuelles, dans l’exposition. Ainsi, je vous montrerai les toiles du « Sphinx de Delft », celles que j'aime, qui sont exposées et les rapprocherai de toiles d’autres artistes hollandais présentes également. Les mêmes thèmes reviennent régulièrement dans la peinture de genre : correspondances amoureuses, la musique, la broderie, la toilette, les métiers...

     Puissent ces visites virtuelles permettre à ceux qui ne pourront voir l’exposition de découvrir la beauté intemporelles des œuvres de Johannes Vermeer « le maître de la lumière ». Peut-être serez-vous incités, malgré le nombre des visiteurs qui vont venir nombreux, à venir les contempler au Louvre…

 

 

     Avant de commencer la semaine prochaine la visite de mes toiles préférées du maître présentes dans l’exposition, je souhaite vous montrer un des plus beaux tableaux de l’artiste, appartenant à la collection de la Reine d’Angleterre, qui sera malheureusement absent : La leçon de musique.

 

 

Johannes Vermeer – La leçon de musique, 1663, Collection Royale, Palais de Buckingham, Londres

 

La signature est dans le miroir

 

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30 octobre 2016

Eugène DELACROIX, confidences

 

Un romantique fervent admirateur du peintre flamand Paul Rubens

 

 

     « Aucun tableau ne révèle mieux à mon avis l’avenir d’un grand peintre […]. C’est là surtout qu’on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste » - Adolphe Thiers

     Adolphe Thiers parle du tableau « La Barque de Dante » présenté, pour la première fois, par le tout jeune Eugène Delacroix au Salon de 1822. Cette toile inspirée de l’Enfer de Dante, d’une conception dramatique, par ses références à Michel-Ange et Rubens, est considérée comme un manifeste du romantisme. Après « Le Radeau de la Méduse » de son camarade d’atelier Théodore Géricault peint en 1819, les critiques considèrent qu’une orientation nouvelle, un coup fatal vient d’être porté à la peinture académique.

 

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Eugène Delacroix - La Barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers, 1822, musée du Louvre, Paris

 

 

     Un adolescent. Encore un gamin. Il n’a que 17 ans… Déjà, la superbe lettre ci dessous montre que, très jeune, la passion amoureuse fait entrer Eugène Delacroix dans le romantisme à venir.

 

Lettre à son ami Achille Piron, le 20 août 1815

 

     Que de choses j’aurais à te dire, mon bon ami, si je n’avais pas perdu la tête, mais malheureusement voilà mes anciennes folies qui me reprennent et tu n’as pas de peine à deviner pourquoi. Quel moment que celui où on revoit après des siècles, un objet qu’on croyait avoir aimé et qui était presque entièrement effacé du cœur… Au milieu de tout cela je tombe de mon haut quand je songe à l’empire que j’ai eu sur moi-même hier dans cet instant délicieux et terrible qui m’a réuni pour quelques minutes à celle que j’avais eu l’indignité d’oublier. Il m’arrive souvent qu’une sensation morale, de quelque nature qu’elle soit, ne me frappe guère que par contrecoup, et lorsque livré à moi-même ou rentré dans la solitude de mon âme, l’effet s’en renouvelle avec plus de force par l’éloignement de la cause. C’est alors que mon imagination travaille et que, contraire à la vue, elle agrandit les objets à mesure qu’ils s’éloignent. Je m’en veux de n’avoir pas joui avec assez de plénitude de l’instant que le hasard m’a procuré ; je bâtis des châteaux de chimères et me voilà divaguant et extravagant dans la vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages. Me voilà donc redevenu aussi sot qu’auparavant. Dans le premier instant mon cœur battit d’une force… Ma tête se bouleversa tellement que je craignis de faire une sottise : je ne faisais pas un pas sans songer que j’étais près d’elle, que nos yeux contemplaient les mêmes objets et que nous respirions le même air : lorsque je lui eus parlé et que tu m’entraînas dans l’autre salle… je t’aurais, je crois, battu et néanmoins je n’étais pas fâché d’un autre côté de m’éloigner d’elle, mais je crois que l’enfer et les démons ne seraient par parvenus à me faire quitter cette maison bienheureuse tant que j’y aurais su ma Julie. Et puis ces habits noirs, cette tête pâle et défaillante, ces tombeaux, ce froid vague qui me saisissait, cette mort que je voyais partout, ces charmes pleins de jeunesse et rayonnants de beauté, ce pied vif et léger qui foulait les froides reliques de mille générations et la poussière de quelques tyrans… que de sensations, que de choses… Une tête plus forte que la mienne n’y eût pas résisté, et ma foi, à quoi bon s’arracher de l’âme un sentiment qui la remplit si bien, qui cadre si bien avec mes idées.

     Peu à peu mes sens se rassirent : nous parlâmes, nous fîmes quelques plaisanteries, cela me calma, mais dès que je t’eus quitté, mon esprit et mon cœur furent tout aux petits Augustins.  Enfin que veux-tu, je suis le plus grand des fous ; moi, je m’en moque, il faut que je la voie, il le faut, je donnerais le diable pour en venir à bout. Tu sais à peu près à quels termes j’en suis avec elle, elle m’a contemplé hier avec une certaine attention et une fréquence qui persuade à ma vanité que je ne lui suis pas indifférent, tandis que d’un autre côté, je n’y vois qu’une simple curiosité. Il faut dans tout cela me donner au plus vite ton avis, il faut éclaircir tout ceci. Je t’en supplie par l’amitié que j’ai pour toi, cherche, travaille de ton côté, retourne-toi l’esprit de mille manières pour me trouver le moyen de la voir, de lui parler, de lui écrire. Voilà de belles choses, d’étranges folies. Que dirais-je dans un an, dans un mois peut-être si je voyais une misérable lettre comme celle-ci. Mais je suis jeune et… non je ne suis pas encore amoureux : mais c’est à toi à décider si je dois le devenir ou non.

     Réponds moi au plus vite, sur-le-champ, cherche, médite. Songe que je suis sur les épines, j’ai grand besoin que Cupidon jette sur moi un regard de compassion, car je me vois bien loin de mon but.

     Écris, écris, écris et surtout que je la voie.  Que d’obstacles ! Que de barrières à surmonter.

     Eugène

 

 

     Dans ses premières expériences picturales Delacroix est fasciné par Rembrandt, Titien et Rubens qu’il recherchera souvent au cours de ses nombreux voyages. Ensuite, il suivra sa propre voie, revendiquant une liberté de couleur et de touche.

     Cette lettre à un ami montre son immense passion pour Paul Rubens :

 

Lettre à Charles Soulier (aquarelliste, ami de l’artiste) – Ems, le 3 août 1850

 

     Cher ami,

     Je suis un infâme paresseux : moins j’ai eu d’occupation et moins j’ai eu le courage d’écrire. Je ne veux pourtant pas revenir sans remplir ma promesse et t’écrire deux mots de la vie que j’ai menée. Je suis ici depuis trois semaines : j’en avais passée une à penser en Belgique. […] J’écris à Villot par le même courrier pour l’engager à profiter de l’occasion de la vente du roi de Hollande pour voir les tableaux de Rubens. Ni toi ni lui ne vous doutez ce que c’est que des Rubens. Vous n’avez pas à Paris ce qu’on peut appeler des chefs-d’œuvre. Je n’avais pas vu encore ceux de Bruxelles, qui étaient cachés quand j’étais venu dans le pays. Il y en a encore qui me restent à voir car il en a mis partout : enfin dis-toi brave Crillon que tu ne connais pas Rubens et crois en mon amour pour ce furibond. Vous n’avez que des Rubens en toilette, dont l’âme est dans un fourreau. C’est par ici qu’il faut voir l’éclair et le tonnerre à la fois. Je te conterai tout cela en détail pour te faire venir l’eau à la bouche. Je m’étais bien promis de consacrer huit jours à aller voir la collection de La Haye avant sa dispersion mais mes arrangements n’ont pu définitivement cadrer avec ce projet.

     Je m’en vais me consoler avec les Rubens de Cologne et de Malines que je n’ai pas encore vus. J’irais en chercher dans la lune si je croyais en trouver de tels. Je m’en vais apprendre l’allemand en revenant à Paris et je compte bien sur tes conseils pour cela, pour aller un de ces jours à Munich où il y en a une soixantaine, et à Vienne où ils pleuvent également. Comment négligent-ils au musée d’acquérir les Miracles de St Benoît ? (Toile de Rubens dont Delacroix avait fait une copie en 1844)

 

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Eugène Delacroix - Les miracles de Saint Benoit (copie d’après Rubens), 1844, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

 

     Voilà dans de petites dimensions quelque chose qui avec la Kermesse (Toile représentant une truculente noce de village peinte par Rubens en 1635 possédée par le musée du Louvre) remplirait nos lacunes : mais quant à des grands Rubens, à moins que la Belgique ne fasse banqueroute, nous n’en aurons jamais de la grande espèce.

 

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Peter Paul Rubens - La kermesse au village ou Noce au village, 1635, Musée du Louvre, Paris

 

     Ne me trouves-tu pas redevenu jeune ? Ce ne sont pas les eaux : c’est Rubens qui a fait ce miracle. Toutes les fois que je me suis ennuyé, je n’ai eu qu’à y penser pour être heureux. Et je me suis très peu ennuyé. […]

     Je t’embrasse

 

     Plus tard, en octobre 1860, Eugène Delacroix écrira :

« Rubens ne se châtie pas et il fait bien. En se permettant tout, il vous porte au delà de la limite qu’atteignent à peine les plus grands peintres ; il vous domine, il vous écrase sous tant de liberté et de hardiesse. »

 

26 juin 2016

Un sourire coquin

 

Portrait : Frans Hals – La bohémienne, 1630, musée du Louvre, Paris

 

 

     C’est bien moi « La bohémienne » ! Je suis une des oeuvres vedettes de la peinture hollandaise du Siècle d’or, magnifique période de ce 17ème siècle hollandais qui rayonnait sur le reste de l’Europe.

 

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Frans Hals, La bohémienne, 1630, Musée du Louvre, Paris

 

     A l’intérieur des salles du département des peintures hollandaises du musée du Louvre, seules les toiles du grand Rembrandt ou du mystérieux Vermeer réussissent à me faire de l’ombre. Je suis moins connue que « La Joconde » qui attire tous les visiteurs du musée. Je me demande bien pourquoi… Néanmoins, je pense - non sans une pointe d’orgueil ! - que je suis l’œuvre la plus recherchée de cette aile Richelieu où je suis accrochée, si j’en juge au nombre de personnes qui passent et s’arrêtent longuement pour reluquer mon portrait…

    Un peu gênés parfois, les regards appuyés des visiteurs m’amusent… Suis-je responsable du fait que mes rondeurs provocantes, mon sourire entendu, un peu narquois, attirent plus particulièrement la gente masculine ? Je pense que ceux-ci voient en moi une jolie bohémienne aux joues roses, à la bouche gourmande. Rien d’autre… Ma tenue légère, mes cheveux indisciplinés serrés par un ruban rouge, mon regard railleur, doivent leur apparaître comme l’expression d’une certaine jovialité… ma propre joie de vivre.

     Lorsque Frans Hals, mon concepteur, m’a peinte dans les années 1630, je passais pour une femme de mauvaise vie, aux mœurs légères. Je ne ressemblais pas aux dames respectables de l’époque cachant leurs cheveux sous des bonnets ou une coiffe, aux corsages boutonnés très haut, le cou ceinturé d’une énorme fraise. Peu m’importait : l’allure débraillée que Frans m’avait donnée me plaisait et l’opinion des gens m’indifférait !

   Sale réputation que celle de notre peuple de bohémiens dont les origines étaient mal connues ! La couleur foncée de notre peau inquiétait. Gens du voyage, nous n’avions pas de domicile fixe et nous nous déplacions constamment. Les populations se méfiaient de nous, nous dérangions : les hommes nous désiraient pour notre gaieté, notre légèreté ; les femmes nous détestaient. Nous étions souvent confondus avec les mendiants, les errants, les vagabonds qui cheminaient le long des routes, ou les pèlerins se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle.

    Nos pires ennemis étaient les services de police : surveillance, intolérance, condamnations pour vagabondage ou mendicité étaient notre sort habituel. Gare aux voleurs, les sanctions étaient lourdes : torture, conduite aux galères, pendaison pour les hommes ; humiliations, fouet en public pour les femmes. Certaines de mes amies avaient été tondues, menacées de bannissement si elles continuaient à « mener la vie de bohémienne », et leurs enfants avaient été conduits dans des hôpitaux.

    Je ne m’expliquais pas cette haine envers nous ! Heureux, nous chantions, dansions, aimions, riions. On ne faisait pas grand mal… à part… bien peu de choses… quelques menus larcins par-ci par-là… La mémoire de mes friponneries passées me hante toujours. Combien de fois avais-je détroussé des passants… Cela se terminait mal parfois…

    Les bons chrétiens n’appréciaient guère les pratiques habituelles de nos femmes consistant à lire dans les cartes et les lignes de la main. Nous étions étranges. Etrangers…

 

     Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, les gens passent devant moi rapidement en me jetant un regard distrait… Même les hommes, mes clients privilégiés habituellement, ne paraissent guère intéressés par mon décolleté aguicheur ? Pourtant, je fais des efforts pour me mettre en valeur : œil enjôleur, sourire espiègle… Ton pouvoir de séduction s’étiole ma fille, me dis-je, dépitée !

     « Chérie, viens voir cette jeune bohémienne. Elle est bien gironde ! »

     Un homme, attardé devant mon portrait, appelait sa femme qui continuait sa visite.

   Je me redresse subitement, bombe le torse et envoie un sourire coquin en direction de l’homme.

 

 

 

16 février 2016

Camille Pissarro, confidences

 

J’ai commencé à comprendre mes sensations vers les quarante ans

 

 

     En 1890, Camille Pissarro a déjà 60 ans. Il est l’aîné du groupe des peintres impressionnistes dont les membres se sont beaucoup éparpillés depuis la première exposition de 1874. Renoir et Monet commencent à atteindre une certaine notoriété. Théo Van Gogh, qui dirige la succursale parisienne de Boussod-Valadon, vend des toiles de Pissarro. Séduit par la technique divisionniste de Georges Seurat, celui-ci a adopté le style des néo-impressionnistes, ce qui déplait à Claude Monet qui va l’inciter à revenir à la touche impressionniste de ses débuts.

 

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Camille Pissarro - Le bain de pied, 1895, Art Institute of Chicago

 

 

     Camille Pissarro écrit régulièrement de longues lettres affectueuses ponctuées de conseils sur la peinture et l’harmonie des couleurs à ses fils Lucien et Georges ainsi qu’à sa nièce Esther résidant à Londres. Je publie deux extraits de ces lettres dans lesquelles nous pouvons apprécier le ton direct, spontané et coloré de l’artiste.

 

 

Lettre à Georges Pissarro (fils du peintre) – Eragny par Gisors, Eure, le 31 janvier 1890

 

Mon cher Georges

[…] Comment veux-tu donc faire de l’harmonie si ce n’est avec des tons francs et séparés, où diable puises-tu ce sens nouveau ? Il est évident que si tu étales dans un dessin du vert Véronèse pur sous prétexte de faire de l’herbe, tu ne fais pas l’harmonie ; non plus si tu mélanges ce vert avec du rouge. Séparés, cela devient conforme à la nature et s’accorde. Les tons sales doivent être absolument bannis de nos combinaisons ; regarde les orientaux s’ils ne séparent pas les tons ; je comprends que l’on aime les tons sourds, mais à une condition, c’est que les éléments ne soient pas mélangés, tu le sais bien !...

D’un côté, on peut aimer les harmonies éclatantes, c’est une affaire de goût personnel. C’est absolument faux que l’orangé sur le bleu soit criard, dis-donc que c’est éclatant, à la bonne heure ! C’est comme un coup de trompette dans un orchestre, tu diras à cela que c’est du bruit, ah ! parbleu, c’est ce que l’on disait de Wagner. Il ne faut pas avoir de préjugé et voir clairement ce que l’on veut, sans cela on se fiche dedans carrément. Aves ces idées, tu dois penser si les peintres impressionnistes doivent avoir du mal à faire comprendre ce que c’est que l’harmonie qui ne se compose que de contrastes, sans cela c’est de l’UNISSON, c’est comme si l’on jouait tout avec la même note.

Je suis étonné d’être obligé de te dire ces choses que tu ne devrais jamais oublier !... Encore une chose, le bleu que tu signales n’est beau que parce qu’il y a de l’orangé à côté, le bleu par lui-même est laid, c’est de la toile à culotte, c’est justement le contraste qui rend cette couverture harmonique, diable ! diable !!!

 

 

Lettre à Esther Isaacson (nièce du peintre) – Eragny par Gisors, Eure, le 5 mai 1890

 

Ma chère Esther

[…] Georges à tort de dire qu’une chose est mauvaise parce qu’il ne la sent pas, (fais attention que je n’emploie pas comme toi le mot comprendre), il y a un abîme pour un artiste entre sentir et comprendre. L’art en effet est l’expression de la pensée, mais aussi de la sensation, surtout de la sensation, que tu mets toujours au deuxième plan et que tu oublies même. A présent, dans ta deuxième proposition « chaque artiste doit s’exprimer à sa manière », oui, s’il a des sensations et que ces sensations si fugitives, si délicates, ne sont pas troublées par une circonstance quelconque.

[…] Tu sais que cette question de l’éducation est tout ce qu’il y a de plus compliqué ; on ne peut poser des maximes, chaque personnalité ayant des sensations différentes. Dans toutes les écoles on apprend à faire de l’art, c’est une vaste erreur, on apprend à exécuter, mais faire de l’art, jamais !...

J’ai commencé à comprendre mes sensations, à savoir ce que je voulais, vers les quarante ans, sans pouvoir la rendre ; à cinquante ans, c’est en 1880, je formule l’idée d’unité, sans pouvoir la rendre ; à soixante ans, je commence à voir la possibilité de rendre. Eh bien, crois-tu que cela s’apprend ?

 

 

     En 1868, Emile Zola est un jeune critique. Dans son Salon, il fait des commentaires magnifiques à un peintre sans succès à cette période. Je montre quelques extraits du texte de l’écrivain :

 

Emile Zola – « Mon Salon, Les naturalistes 19 mai 1868 »

 

« Il y a neuf ans que Camille Pissarro expose, neuf ans qu’il montre à la critique et au public des toiles fortes et convaincues, sans que la critique ni le public aient daigné les apercevoir. Quelques salonniers ont bien voulu le citer dans une liste, comme ils citent tout le monde ; mais aucun d’eux n’a paru encore se douter qu’il y avait là un des talents les plus profonds et les plus graves de l’époque.

[…]

Au milieu des toiles pomponnées, les toiles de Camille Pissarro paraissent d’une nudité désolante. Pour les yeux inintelligents de la foule, habitués au clinquant des tableaux voisins, elles sont ternes, grises, mal léchées, grossières et rudes. L’artiste n’a de soucis que de vérité, que de conscience ; il se place devant un pan de nature, se donnant pour tâche d’interpréter les horizons dans leur largeur sévère, sans chercher à y mettre le moindre régal de son invention ; il n’est ni poète ni philosophe, mais simplement naturaliste, faiseur de cieux et de terrains. Rêvez si vous voulez, voilà ce qu’il a vu.

[…]

Il suffit de jeter un coup d’œil sur de pareilles œuvres pour comprendre qu’il y a un homme en elles, une personnalité droite et vigoureuse, incapable de mensonge, faisant de l’art une vérité pure et éternelle. Jamais cette main ne consentira à attifer comme une fille la rude nature, jamais elle ne s’oubliera dans les gentillesses écoeurantes des peintres-poètes.

[…]

Camille Pissarro est un des trois ou quatre peintres de ce temps. Il possède la solidité et la largeur de touche, il peint grassement, suivant les traditions, comme les maîtres. J’ai rarement rencontré une science plus profonde. Un beau tableau de cet artiste est un acte d’honnête homme. Je ne saurais mieux définir son talent. »

 

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Camille Pissarro - Boulevard Montmartre, effet de nuit, 1897, National Gallery, Londres

 

 

     De 1901 à 1903, l’année de sa mort un an après Emile Zola, il peint plusieurs superbes vues de ce Louvre qu’il aimait fréquenter. 

 

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Camille Pissarro - La Seine et le Louvre, 1903, musée d’Orsay, Paris

 

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Camille Pissarro - Le Pont Royal et le Pavillon de Flore, 1903, Petit Palais, Paris

 

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Camille Pissarro - Le Louvre, le printemps, 1901, Musée d’Art Moderne et Contemporain, Liège

 

 

     Après la mort de Camille Pissarro, Octave Mirbeau décrira son ami : « Un travailleur infatigable et pacifique, un chercheur éternel du mieux, un large esprit ouvert à toutes les idées d’affranchissement, un homme d’exquise bonté, et, je puis le dire, en dépit des difficultés qui accompagnèrent sa vie, un homme heureux… Il fut heureux simplement parce que, durant les 73 années qu’il vécut, il eut une noble et forte passion : le travail. »

 

« Je n’hésiterais pas, s’il fallait recommencer, à suivre la même voie. »

 

 

25 avril 2014

Une liberté aux seins nus - Eugène Delacroix, 1831

 

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Eugène Delacroix – Autoportrait, 1837, Musée du Louvre, Paris

 

 

     Les Trois glorieuses…

     Trois jours suffirent, les 27,28 et 29 juillet 1830, pour que la monarchie des Bourbons soit renversée.

     Le peintre Eugène Delacroix traverse, selon son propre aveu, les événements de juillet comme « un simple promeneur ». Cependant, la violence de la rue et le patriotisme des belligérants enflamment son imagination. Son tableau La liberté guidant le peuple relate ce soulèvement révolutionnaire du peuple français contre le régime du roi Charles X, suivi par l’avènement du roi Louis-Philippe.  

Cette Liberté représentée par une femme aux seins nus, achetées par l’Etat, fut considérée comme subversive et rendu à Delacroix en 1839. En entrant au Louvre en 1874, la toile fut définitivement exposée au public. De nos jours, elle est considérée comme un symbole incarnant l’idéal révolutionnaire et le combat pour la liberté.

 

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24 février 2011

L'OBSESSION VERMEER - 1. Deux petits tableaux

 

 

 

Pouvais-je savoir, ce jour là, que cette visite au Louvre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ?

 

      J’appuie sur l’accélérateur pour traverser le pont Royal pratiquement désert en ce triste dimanche après-midi de début novembre. La façade du Louvre, imposante, me fait face.

      Quelle chance nous avons de posséder cet ensemble culturel unique, pensai-je. Depuis les derniers travaux de modernisation et la construction de la pyramide en verre, on ne pouvait trouver meilleure appellation que  « grand Louvre » à ce lieu que l’étranger nous envie et où des millions de visiteurs se pressent chaque année. Je souris en pensant que la pyramide, érigée en 1988 par l’architecte Ming Pei dans la cour Napoléon, si critiquée au moment du projet, faisait maintenant l’unanimité dans l’éloge.

      Fier ! Je ressens toujours un sentiment de fierté devant ce site grandiose situé au cœur de Paris, dans l’ancienne demeure des rois de France. A vol d’oiseau, la perspective offerte par le Louvre et sa pyramide, l’arc de triomphe du Carrousel, le jardin des tuileries, la place de la Concorde et son obélisque, puis la montée de l’avenue des Champs-Élysées et, à l’horizon, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, est la plus imposante de la capitale.

      Ce matin, un froid glacial ne m’incitait guère à sortir. « Va au Louvre Patrice, tu en meurs d’envie, m’avait dit ma femme Florence – je l’appelle simplement Flo… cela me rappelle la mer -, ironique devant ma mine perplexe ! ».

      Je m’engage dans le parking du Louvre, laisse la voiture, emprunte quelques escaliers et couloirs. Sous la verrière pyramidale la lumière du jour inonde l’immense espace d’accueil. Je n’avais pas préparé un itinéraire de visite… La peinture bien sûr !

      Je ne venais pas très souvent. La plupart du temps, deux directions possibles s’imposaient invariablement : l’aile Denon où je retrouvais les maîtres italiens du 13e au 17e siècle ou l’aile Sully regroupant les peintures françaises du 17e au 19e.

      En novembre 1993, François Mitterrand avait célébré l’ouverture au public de la nouvelle aile Richelieu que le musée s’était appropriée aux dépends du Ministère des Finances qui s’était enfin décidé à partir s’installer sous d’autres cieux. La totalité des peintures allemandes, flamandes et hollandaises étaient maintenant exposées définitivement dans cette aile.

      Depuis son ouverture, je n’y étais allé que deux fois, en fin de journée, pressé. Les toiles devaient se demander, en me voyant passer au pas de charge, les raisons d’une telle indifférence. Je décidai donc de me faire pardonner et de revoir ces artistes des Ecoles du Nord que j’avais trop délaissés ces dernières années.

      Les veinures des statues en marbre des sculptures françaises du rez-de-chaussée réfléchissaient la lumière de la coupole transparente. Je passe indifférent devant un lion en bronze noir et me laisse porter par l’escalator jusqu’au dernier étage.

 

 

      Ouf ! Ma journée dans le Nord se termine ! J’ai besoin de respirer. On manque d’air dans ces salles !

      J’avais retrouvé avec plaisir des toiles que j’avais oubliées. Je m’en remémorai certaines : La diabolique Nef des fous de Jérôme Bosch représentant la folie humaine ; l’imposant portrait de Charles Ier d’Angleterre de Van Dyck ; Rubens, ses blondes et plantureuses jeunes filles flamandes aux tons de pêches bien mûres… A croquer ! Pitoyables ces Mendiants estropiés de Brueghel le Vieux ! Le sourire effronté de La bohémienne de Frans Hals ne s’était pas altéré et la même lumière dorée magique enveloppait Les Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt… Celui-là c’est un génie !

      Les dernières salles que je venais de traverser présentaient la peinture intimiste néerlandaise appelée aussi peinture « de genre », le courant le plus intéressant et le plus original du 17e siècle hollandais avec ses scènes d’intérieurs nous faisant pénétrer dans les coquettes maisons bourgeoises, participer à la vie de famille et aux travaux ménagers. Une peinture sans prétention, simple : la banalité quotidienne.

      Finalement, à l’exception de l’immense Rembrandt, j'avais sous-estimé ces peintres hollandais dont la peinture pleine de sensibilité me séduisait ? Des toiles reposantes, parfois drôles : les paysages de Van Goyen ou Van Ruysdael, Jan Steen et son humour corrosif, les scènes intimistes de Pieter de Hooch, Gabriel Metsu ou Gérard Ter Borch. Leur côte était sérieusement remontée dans ma hiérarchie personnelle de la peinture.  

      Un couple de japonais me double rapidement. Le musée va fermer. Il doit rester une ou deux salles sans grand intérêt. J’accélère le pas.

 

 

      Je croyais être un des derniers visiteurs attardés en Hollande. Au fond de la pièce où je me trouve, un imposant groupe de personnes est pratiquement scotché contre le mur de cette salle. Des abeilles à l’entrée d’une ruche ?… Perplexe, j’avance de quelques pas. Les abeilles sont tout simplement agglutinées devant quelque chose.

      La toile était tellement petite que je ne pouvais pas la voir derrière cet écran humain. Certains avaient pratiquement le nez collé sur la vitre qui protégeait le tableau. Un groupe de visiteurs myopes ? Je m’approche d’une jeune femme placée derrière les abeilles. Elle tente péniblement de deviner la chose encadrée.

      - Que se passe-t-il ? Impossible d’approcher ! Il faut prendre un ticket, dis-je rigolard ?

      -  C’est la plus petite toile de cette salle et personne ne veut bouger, me répond la femme un brin essoufflée. A chaque fois que je viens c’est pareil ! Pas étonnant, c’est La dentellière !

      Je réfléchis un instant. La dentellière ?… Mais oui, j’y suis, La dentellière de Vermeer ! J’avais complètement oublié ce peintre intimiste hollandais tombé longtemps dans l’oubli et qui avait été redécouvert au 19e par un français. Je le connaissais mal. Sa personne restait énigmatique car l’on savait peu de chose sur sa vie. Peu de tableaux avaient été retrouvés. Une aura mystérieuse entourait son nom : Johannes Vermeer…

      - En attendant votre tour, profitez-en pour aller voir L’astronome, c’est l’autre toile de l’artiste qui est sur le côté droit de l’ouverture menant à la salle suivante, en pendant à la première. Ce sont les deux seuls Vermeer que la France possède, il y en tellement peu dans le monde… Vous ne serez pas déçu, insista gentiment la jeune femme.

      -  Il y a donc deux tableaux de Vermeer au Louvre ? J’ai dû les manquer à ma précédente visite !

      -  Forcément, ils sont minuscules et ils sont toujours cachés par les nombreux visiteurs qui se pressent devant, me souffle-t-elle en essayant frénétiquement de se frayer un passage vers La dentellière.

      L’astronome est solitaire. Cette toile apparaît légèrement plus grande. Etant seul, je prends le temps de l’examiner. Je n’ai encore jamais vu de près une œuvre de Vermeer.

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                                  Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris 

     

      Ma première impression est déconcertante : une émotion inhabituelle devant quelque chose de nouveau, d’inconnu… Pourtant la scène n’a rien d’originale : un savant assis dans son cabinet de travail pose la main sur un globe céleste. Devant lui, une table sur laquelle reposent des objets. Une tenture ferme l’angle gauche de la pièce et recouvre la table. L’attention de l’astronome est concentrée sur le globe céleste face à la fenêtre, seule source de lumière apparente.

      Cette représentation, sans intérêt notoire, s’apparentait à toutes celles exposées dans cette salle. Comme chez la plupart des peintres intimistes, l’activité quotidienne était représentée. Pourtant, chez ce peintre, la vision de l’intimité était différente ?

      peinture,vermeer,louvre,astronome,La clarté de la fenêtre distille des dégradés subtils d’ombres et de lumières sur le globe céleste, dans les plis du tapis jaune et bleu, sur le savant et le mur derrière lui. L’éclairage légèrement rosé sur la face et les mains de l’astronome offre un doux contraste avec le vert de son habit. En m’approchant, je distingue des petites touches claires qui font vibrer les ombres bleutées du tapis ainsi que les ocres du globe céleste. Le modelé du personnage semble flou, dilué.

      Un merveilleux équilibre se dégage de cette œuvre. Une mélodie colorée rythmée par la lumière…  

     

      J’étais tellement sous le charme que je ne m’étais même pas aperçu du départ des abeilles. Seule la jeune femme était restée en contemplation devant l’œuvre. Je quitte L’astronome et m’approche du minuscule portrait. Comment est-il possible de peindre aussi petit, pensai-je ?

      A distance, la première impression est une harmonie en bleu et jaune. La dentellière est penchée, attentive sur son ouvrage. Cette fois, la lumière vient de la droite. Ma sensation est la même que face à L’astronome. Une douce clarté irradie la scène. Il ne s’agit pas d’un clair-obscur à la Rembrandt où les ombres sont réservées à l’arrière-plan ; ici, de fines nuances colorées dispersent les sombres et les clairs sur l’ensemble du motif.

 

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Johannes Vermeer – La dentellière, 1669, musée du Louvre, Paris

     

       Je cligne légèrement les yeux, comme le ferait un photographe pour vérifier lespeinture,vermeer,louvre,dentellière contrastes devant le paysage convoité. Une délicate vibration lumineuse irrigue la toile dans ses moindres détails et fait chanter les couleurs. Des teintes complémentaires, judicieusement juxtaposées, se répondent entre elles et égayent l’œil : le bleu foncé du coussin contre le jaune du corsage ; des fils blancs et rouges s’échappent du sac à couture et se déversent sur le tapis vert de la table. Les contours du visage et des mains du personnage sont peu marqués. Une impression de pas fini, peu courante dans la peinture de cette époque. Flou… Pareil que L’astronome ? Vu de très près, des gouttelettes de peinture essaiment les fils ainsi que le col du corsage.    

  

       Le temps s’est arrêté. Le silence…

      Cette peinture est lumineuse, limpide, d’une simplicité grandiose. La comparaison avec les toiles toutes proches des pauvres Gerard Ter Borch, Gabriel Metsu, Gerard Dou et Pieter de Hooch, pourtant les meilleurs du genre, est sans appel : celles-ci me paraissent fades, sans éclat. 

      Je reste là, sans bouger, fasciné. Je ne perçois pas ce qui m’arrive. La jeune femme, qui est toujours présente, me regarde en souriant.

      -  C’est un choc, me dit-elle ! Cela fait toujours comme ça la première fois. Asseyez-vous, vous les verrez avec plus de recul.

      Je suis son conseil sans même m’en rendre compte. Groggy…

      A quelques mètres des deux Vermeer, je les regarde intensément. Ils me paraissent encore plus beaux à distance. Je n’avais jamais ressenti une telle émotion. J’avais la sensation qu’il ne s’agissait plus de peinture. J’étais devant quelque chose d’autre, d’indéfinissable…

      - Monsieur, le musée ferme ses portes dans cinq minutes. Merci de bien vouloir vous diriger vers la sortie.

      Un homme en uniforme m’interpelle. Je le regarde, hébété. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Que peut-il comprendre à la peinture, ce type !

      J’essaye de reprendre mes esprits. La jeune femme est partie. Je regarde une dernière fois les deux petits tableaux. Je traverse la salle suivante d’un pas incertain, sans un regard pour les toiles accrochées, et emprunte inconsciemment l’escalator en direction du hall d’accueil dont la verrière s’est voilée d’une cape ténébreuse.

 

 

      A la sortie du Louvre, j’emprunte la voie de droite et me glisse parmi les points lumineux formés par les voitures. La statue de Jeanne d’Arc, dorée, me salue. Je rejoins l’avenue de l’Opéra, longe la Comédie Française endormie, retrouve le jardin des Tuileries et la pyramide illuminée. Je la trouve encore plus somptueuse de nuit. Ses multiples miroirs s’étoilaient sous les projecteurs. Sur le pont du Carrousel, je traverse la Seine, m’engage dans la rue des Saints Pères et me dirige vers le sud de la capitale.

      J’enfile l’autoroute et ouvre la fenêtre. L’air vif automnal me balaie le visage. Un étrange sentiment euphorique m’envahissait. Deux lumineuses petites toiles repassaient sans arrêt devant mes yeux. Ma voiture fit un écart. Attention à la route mon gars, pensai-je !

       Quelle incroyable journée ! Ma curiosité m’avait poussé vers l’aile Richelieu, un peu par hasard, pour revoir les peintres hollandais, essentiellement Rembrandt. J’avais découvert un peintre merveilleux qui l’égalait. Peut-être même le dépassait ?

      Une sensation confuse m’envahissait. J’avais besoin de comprendre. Comment deux minuscules tableaux pouvaient-ils provoquer un tel émoi ?

      Le ruban rouge de l’autoroute s’étirait au loin. Le ciel était sombre et mon esprit joyeux.

                    

 A suivre…