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23 janvier 2017

En souvenir de l’abbé : un homme de bien

 

 

abbé pierre, poésie

 

 

     Dix ans le 22 janvier que l’abbé Pierre, personnalité préférée des français à l’époque, nous a quittés. J’ai retrouvé un petit poème que j’avais écrit le jour même sous le coup de l’émotion. Le voici légèrement modifié :

 

 

Adieu l’abbé

 

 

Tu voulais retrouver ton « Dieu amour »,

C’est fait, te voilà avec lui pour toujours.

Fini les combats, les disputes, les perfidies,

Cela n’existe pas dans ta nouvelle vie.

 

« Mes amis, je veux partir », disais-tu,

Le criant sans cesse, d’un air têtu.

« Vivement les grandes vacances ! »,

Clamais-tu avec impatience.

 

Ton Seigneur t’attendait depuis longtemps,

Mais tu prenais ton temps.

Il a dû être heureux en voyant ton sourire d’éternel gamin

Et ton regard malin.

 

Champion des causes perdues,

Tu n’avais jamais déçu.

Tu bravais les lois

Pour qu’une femme, un vieillard, dorment sous un toit.

 

Les puissants te craignaient.

Bien sûr, tu les bousculais !

Tu ne lâchais rien, vieux coquin,

Pour aider les clodos, les moins que rien,

Que la société rejetait

Parce qu’ils étaient suspects.

 

Maintenant profite l’abbé,

Tu l’as bien mérité.

Là-haut si tu rencontres quelques jolies naïades,

Modère tes embrassades.

Garde un peu d’énergie,

Si par hasard tu croisais quelques sans-logis.

 

Beaucoup pensent, Pierre, que tu es un saint.

Un homme de bien,

Et là, Pierre, tu étais le meilleur

Toujours à l’écoute de ton cœur.

 

Si tu as un peu de temps, l’abbé, demande à Dieu

Qu’il s’occupe un peu plus des gueux,

Des miséreux de ce monde qui n’ont rien,

Ce sont des humains…

Qu’il soit un Dieu pour tous et pas pour quelques-uns.

On y pense, Pierre, toi… en Dieu… tu aurais été bien.

 

 

 

14 mars 2010

A Jean, le poète

 

 
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JEAN FERRAT

 

 

      La mort d'un poète est toujours une perte pour l'humanité.

      Nous n'entendions plus assez cette voix chaude, ce timbre clair, cette musique lumineuse et ces textes tendres, provocateurs parfois. Jean Ferrat était un homme discret, pudique, engagé, retiré dans l'Ardèche depuis quarante ans, loin des paillettes du monde médiatique.

      J'ai ressenti le besoin de réécouter des anciennes cassettes que je possédais. Je partage avec vous quelques bouts de refrains et phrases dont je dépose les mots en vrac :

 

Pour les enfants des temps nouveaux

Restera-t-il un chant d'oiseau

 

Ils s'appelaient Jean-Pierre Natacha ou Samuel

Certains priaient Jésus Jéhovah ou Vichnou

D'autres ne priaient pas mais qu'importe le ciel

Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

 

Je twisterais les mots s'il fallait les twister

Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

 

Et c'était comme si tout recommençait 

La vie l'espérance et la liberté

Avec le merveilleux le miraculeux voyage

De l'amour

 

Ma môme elle joue pas les starlettes

Elle met pas des lunettes de soleil

Elle pose pas pour des magazines

Elle travaille en usine

A Créteil

 

Pourtant que la montagne est belle

Comment peut-on s'imaginer

En voyant un vol d'hirondelle

Que l'automne vient d'arriver

 

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre

Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant

Que cette heure arrêtée au cadran de la montre

Que serais-je sans toi que ce balbutiement

       

Au grand soleil d'été

Qui court de la Provence

Des genets de Bretagne

Aux bruyères d'Ardèche

Quelque chose dans l'air a cette transparence

Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche

Ma France

 

 M'en voudrez-vous beaucoup

Si je vous dis un monde

Où celui qui a faim va être fusillé

Le crime se prépare et la mer est profonde

Que face aux révoltés montent les fusillés

C'est mon frère qu'on assassine

Potemkine

 

Enfin enfin je te retrouve

Toi qui n'avais jamais été

Qu'absente comme jeune louve

Ou l'eau dormant au fond des douves

S'échappant au soleil d'été

Tu peux m'ouvrir cent fois les bras

C'est toujours la première fois

 

Faut-il pleurer faut-il en rire

Fait-elle envie ou bien pitié

Je n'ai pas le cœur à le dire

On ne voit pas le temps passer

 

Aimer à perdre la raison

Aimer à n'en savoir que dire

A n'avoir que toi d'horizon

Et ne connaître de saison

Que par la douleur du partir

Aimer à perdre la raison

 

Tu aurais pu vivre encore un peu

Mon fidèle ami mon copain mon frère

Au lieu de partir seul en croisière

Et de nous laisser aux chiens galeux

Tu aurais pu vivre encore un peu

 

 

Au revoir Jean, nous ne t'oublierons pas

 

 

12:49 Publié dans NOTES DIVERSES (25) | Commentaires (6) | Tags : jean ferrat, poésie |

22 avril 2008

Un poète ne meurt jamais...

 

Pour mon ami Daniel, habitant de Fort-de-France, et à tous les amoureux de poésies.

Merci Aimé Césaire

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Extraits du Cahier d’un retour au pays natal – Aimé Césaire

Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir, le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot ?

 

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes

 

 

 

 Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai ».
Et je lui dirais encore : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

 

Eia pour la joie
Eia pour l'amour
Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées

Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile
que je n'entende ni les rires ni les cris,
les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle

donnez-moi la foi sauvage du sorcier
donnez à mes mains puissance de modeler
donnez à mon âme la trempe de l'épée
je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue
et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère
ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,
ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.

Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
comme le poing à l'allongée du bras !
Faites-moi commissaire de son sang
faites-moi dépositaire de son ressentiment
faites de moi un homme de terminaison
faites de moi un homme d'initiation
faites de moi un homme de recueillement
mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement

faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes

voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme

Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
car pour me cantonner en cette unique race
vous savez pourtant mon amour tyrannique
vous savez que ce n'est point par haine des autres races
que je m'exige bêcheur de cette unique race
que ce que je veux
c'est pour la faim universelle
pour la soif universelle
la sommer libre enfin

de produire de son intimité close
la succulence des fruits.

 

 ******

 

Ferrements - Aimé Césaire

 

mon peuple

quand
hors des jours étrangers
germeras-tu une tête tienne sur tes épaules renouées
et ta parole

le congé dépêché aux traîtres
aux maîtres
le pain restitué la terre lavée
la terre donnée

quand
quand donc cesseras-tu d'être le jouet sombre
au carnaval des autres
ou dans les champs d'autrui
l'épouvantail désuet

demain
à quand demain mon peuple
la déroute mercenaire
finie la fête

mais la rougeur de l'est au coeur de balisier

peuple de mauvais sommeil rompu
peuple d'abîmes remontés
peuple de cauchemars domptés
peuple nocturne amant des fureurs du tonnerre
demain plus haut plus doux plus large

et la houle torrentielle des terres
à la charrue salubre de l'orage

 

******

 

Calendrier Lagunaire in Moi, Laminaire – Aimé Césaire

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la calleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées

ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacés
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute

ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

 

******


 Prophétie - Aimé Césaire

 

 

là où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
     saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
     de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
     plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
     à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
     à l'espoir et l'infant à la reine,

d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
     de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue
     de paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup
     la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots
     en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer
     lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
          ma révolte
               mon nom.

 

 

 

 

 

 

15:29 Publié dans NOTES DIVERSES (25) | Commentaires (10) | Tags : poésie, aimé césaire |