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Fêtes galantes/2 - Paul Verlaine

 

Watteau

Antoine Watteau – L’Embarquement pour Cythère, 1709, Städelsches Kunstinstitut und Städtische Galerie, Francfort-sur-le-Main

 

« C’est fort bizarre, très drôle ; mais vraiment, c’est adorable » pensait Arthur Rimbaud du recueil de Paul Verlaine « Fêtes galantes » publié en 1869.

 

Rosalba Carriera

Rosalba Carriera – Portrait d'Antoine Watteau, 1721, Musée Luigi Ballo, Trévise

 

     Les amoureux de la poésie de Paul Verlaine éprouveront certainement beaucoup de plaisir en lisant les 22 poèmes de son recueil que je vais présenter en plusieurs articles accompagnés des tableaux de Watteau que j’ai choisis pour les accompagner.

     Dans ce deuxième article, pour accompagner les poèmes, j’utiliserai parfois certains passages de l’essai de Patrick Godfard « Les fêtes galantes ou les rêveries de Watteau et Verlaine » que j’ai chroniqué dans un premier article.

 

Verlaine

Couverture originale des Fêtes Galantes de Paul Verlaine

 

 

     

   Les poèmes de Verlaine s’inspirent du « peintre en feste galante » Antoine Watteau, qualificatif utilisé par L’Académie royale de peinture à l’occasion de l’inauguration en 1717 de son tableau « Pèlerinage à l’Île de Cythère ». Certaines scènes sont souvent identiques aux toiles du peintre. À part ce tableau qu’il a dû voir au Louvre, Paul Verlaine connaît-il vraiment Watteau à la publication du recueil ? D’autant que ce peintre avait été fraîchement redécouvert. Le poète a probablement lu le fascicule des frères Goncourt « L’art au 18e siècle » paru en 1864, et s’est familiarisé avec le peintre.

    Derrière l’évocation des plaisirs chers à Watteau, certains paysages reflètent l’âme du poète, sa propre sensibilité, une profonde mélancolie qui va aller en s’amplifiant au fil des poèmes.

 

 

CLAIR DE LUNE

 

     Lors de la première publication de l’ouvrage de Verlaine le 20 février 1867 dans « La gazette rimée », le poème d’ouverture avait pour titre « Fêtes galantes ». Après avoir donné ce titre à l’ensemble du recueil, le poète renomma ce premier poème « Clair de lune ».

 

Watteau

Antoine Watteau – Les plaisirs du bal, 1717, Dilwich Picture Gallery, Londres

 

 

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques,
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

 

 

PANTOMIME

 

Watteau

Antoine Watteau – Les comédiens italiens, 1720, National Gallery of Art, Washington

 

Pierrot, qui n’a rien d’un Clitandre,
Vide un flacon sans plus attendre,
Et, pratique, entame un pâté.

Cassandre, au fond de l’avenue,
Verse une larme méconnue
Sur son neveu déshérité.

Ce faquin d’Arlequin combine
L’enlèvement de Colombine
Et pirouette quatre fois.

Colombine rêve, surprise
De sentir un cœur dans la brise
Et d’entendre en son cœur des voix.

 

 

SUR L’HERBE

 

     « Verlaine n’hésite pas à faire entendre directement ces voix. « Sur l’herbe » est constitué de dialogues libertins dont la cacophonie est à l’image de l’ivresse partagée. » P. Godfard

 

watteau

Antoine Watteau - Les Amusements champêtres, 1720, collection privée

 

 

L’abbé divague. — Et toi, marquis,
Tu mets de travers ta perruque.
— Ce vieux vin de Chypre est exquis
Moins, Camargo, que votre nuque.

— Ma flamme… — Do, mi, sol, la, si.
— L’abbé, ta noirceur se dévoile.
— Que je meure, mesdames, si
Je ne vous décroche une étoile.

— Je voudrais être petit chien !
— Embrassons nos bergères, l’une
Après l’autre. — Messieurs, eh bien ?
— Do, mi, sol. — Hé ! bonsoir la Lune !

 

 

FANTOCHES

 

watteau

Antoine Watteau – La Sérénade italienne, 1717, Musée National, Stockholm, Suède

 

Scaramouche et Pulcinella,
Qu’un mauvais dessein rassembla,
Gesticulent, noirs sur la lune.

Cependant l’excellent docteur
Bolonais cueille avec lenteur
Des simples parmi l’herbe brune.

Lors sa fille, piquant minois,
Sous la charmille en tapinois
Se glisse demi-nue, en quête

De son beau pirate espagnol,
Dont un langoureux rossignol
Clame la détresse à tue-tête.

 

 

CYTHÈRE

 

watteau

Antoine Watteau – Voulez-vous triompher des belles ? 1720, The Wallace collection, Londres

 

 

Un pavillon à claires-voies
Abrite doucement nos joies
Qu’éventent des rosiers amis ;

L’odeur des roses, faible, grâce
Au vent léger d’été qui passe,
Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;

Comme ses yeux l’avaient promis,
Son courage est grand et sa lèvre
Communique une exquise fièvre ;

Et l’Amour comblant tout, hormis
La Faim, sorbets et confitures
Nous préservent des courbatures.

 

  

À LA PROMENADE

 

     « Non seulement l’atmosphère, les personnages et le cadre (le bassin, les tilleuls) sont wattesques, mais le regard suit le même chemin que dans un tableau ou une gravure de Watteau. » - P. Godfard

 

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Antoine Watteau – Plaisirs d'amour, 1719, Gemäldegalerie, Dresden

 

 

Le ciel si pâle et les arbres si grêles
Semblent sourire à nos costumes clairs
Qui vont flottant légers avec des airs
De nonchalance et des mouvements d’ailes.

Et le vent doux ride l’humble bassin,
Et la lueur du soleil qu’atténue
L’ombre des bas tilleuls de l’avenue
Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes
Cœurs tendres mais affranchis du serment
Nous devisons délicieusement,
Et les amants lutinent les amantes

De qui la main imperceptible sait
Parfois donner un soufflet qu’on échange
Contre un baiser sur l’extrême phalange
Du petit doigt, et comme la chose est


Immensément excessive et farouche,
On est puni par un regard très sec,
Lequel contraste, au demeurant, avec
La moue assez clémente de la bouche.

 

  

LES INGÉNUS

 

,watteau

Antoine Watteau – La perspective, 1715, musée des Beaux-Arts, Boston

 

 

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent
Interceptés ! — et nous aimions ce jeu de dupes.

Parfois aussi le dard d’un insecte jaloux
Inquiétait le col des belles, sous les branches,
Et c’était des éclairs soudains de nuques blanches
Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

Le soir tombait, un soir équivoque d’automne :
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme depuis ce temps tremble et s’étonne.

 

 

Suite des poèmes des Fêtes Galantes dans un prochain article.

 

Commentaires

  • Woaouhh, tu nous a gâté!! Bravo et merci pour ce rappel des "fêtes Galantes" de Verlaine et du choix de tableaux qui les accompagne !! Bisous Fan

  • Qu’ils sont beaux et originaux ces poèmes ! Un poète, Jules Tellier, ami de Verlaine écrira sur ce chef-d’œuvre : « Cette délicieuse pureté de forme et de fond, jamais M. Verlaine ne la retrouvera. »
    À part quelques fidèles comme toi, Fan, ces scènes de séduction et de badinage amoureux ne semblent plus guère intéresser grand monde de nos jours, ce qui me déçoit beaucoup. Surtout lorsque les poèmes sont accompagnés des plus belles toiles d’Antoine Watteau.
    Sans la poésie, notre monde, qui vit une période difficile, est perdu.
    Merci Fan et belle journée.

  • Superbe !
    Tu as trouvé de belles illustrations pour les poèmes de Verlaine.
    Bravo !
    Passe une douce journée.
    (Blog toujours en pause)

  • J’essaie de trouver parmi les nombreuses toiles de Watteau sur le thème des « festes galantes » celle qui correspond le mieux au poème. Je reste admiratif devant la qualité de ces poèmes. Ils sont, à mes yeux, les meilleurs de l’artiste.
    Merci Quichottine. J’espère que tu vas bien.
    Beau week-end.

  • Ah ! Quel bonheur de se réveiller matin avec Verlaine et Watteau pour "compagnons" ! Merci Alain. Mais pourquoi diable la notification de cette publication était-elle allée se perdre dans les courriels indésirables ?

  • Verlaine s’est tellement inspiré des toiles de Watteau que ses mots semblent colorés des touches posées par le peintre dans ses œuvres.
    Début du poème « L’allée » que je mettrai dans un autre article :
    « Fardée et peinte comme au temps des bergeries,
    Frêle parmi les nœuds énormes de rubans,
    Elle passe, sous les ramures assombries,
    Dans l’allée où verdit la mousse des vieux bancs »
    Quel talent !
    Pour les notifications mal dirigées je ne sais pas. Mais j’ai des problèmes parfois avec les newsletters…
    Beau week-end, Richard.

  • Cher Alain,
    J'aime tant les poèmes de Verlaine qui entrent si bien en résonance avec les oeuvres de Watteau!
    C'est à un Magnifique Voyage que vous nous conviez à travers vos articles, Merci!
    Cythère en sa dualité nous happe irrépressiblement...

    Les visages de l'oeuvre de Watteau se lovent dans bien des espaces, aussi bien dans le domaine champêtre que dans le domaine urbain et je pense profondément que nous portons tous en nous un Cythère... Un lieu mélancolique et festif en même temps, une épopée de sentiments qui auraient pu être...
    Bravo pour votre présentation, je vous souhaite un doux week-end, bien amicalement!
    Cendrine

  • Ce rapprochement entre deux grands artistes, à un siècle d’écart, démontre une nouvelle fois les affinités qui existent entre la peinture et la poésie.
    Watteau et Verlaine avaient une conception commune de l’existence. Le marivaudage, la galanterie, le libertinage, et même la polissonnerie, atteignent des sommets chez l’un et l’autre. Ils sont les meilleurs.
    Oui, Cendrine, nous portons tous en nous un Cythère qui nous permet de rêver parfois. Très jolie votre phrase ! : « une épopée de sentiments qui auraient pu être ».

    « Et quand, solennel, le soir
    Des chênes noirs tombera,
    Voix de notre désespoir,
    Le rossignol chantera. »

    Amitiés.

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