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Le sfumato de Léonard vu par Proust

 

     L’exposition Léonard de Vinci vient de se terminer au Louvre. Mon dernier article lui était consacré.

    Mon ami Richard Lejeune, un grand connaisseur de l’œuvre de Marcel Proust, me donne l’occasion de donner une suite à cet article en parlant à nouveau de Léonard de Vinci, mais à travers le regard d’un poète, l’un des plus grands écrivains de la littérature française : Marcel Proust.

     Marcel Proust était un grand connaisseur en matière d’art, et plus particulièrement en peinture. Deux personnages de son livre À la recherche du temps perdu reviennent constamment dans le roman : Charles Swann, dandy fortuné, fin connaisseur des arts ; Elstir, peintre renommé, ami de Swann.

 

     Je rappelle un autre article sur Marcel Proust que j’avais publié dans le blog l’année dernière : "Un modèle de Swann"

http://www.httpsilartetaitconte.com/apps/search?s=swann&search-submit-box-search-364419=OK

     Je m’étais inspiré de l’étude, dont m’avait parlé Richard, du professeur japonais Kazuyoshi Yoshikawa sur l’œuvre de Marcel Proust. Selon lui, un banquier fortuné, critique d’art, mécène, collectionneur, occupant une place importante dans le petit monde des arts de la fin du 19ème siècle au début du 20e , nommé Charles Ephrussi, aurait directement inspiré le personnage de Swann dans À la recherche du temps perdu. Directeur de la « Gazette des Beaux-Arts », Ephrussi aurait connu Proust dans les salons qu’il fréquentait et aurait initié celui-ci, déjà grand amateur d’art, au monde des Beaux-Arts en lui permettant de publier des articles dans sa revue.

 

De quoi est-il question dans ce nouvel article sur Léonard de Vinci ? De sfumato, évidemment !

Les connaisseurs en peinture savent que le mot « sfumato » est souvent utilisé lorsque l’on parle du créateur de la Joconde ou de la Sainte Anne, deux des œuvres majeures de l’artiste, parmi d’autres, qui sont au Louvre à Paris.

 

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Léonard de Vinci - Sainte Anne (tête de la sainte Anne), 1503, musée du Louvre, Paris

 

 

     Avez vous remarqué lorsque vous regardez un visage peint par Léonard de Vinci que les couleurs, les formes, sont si légères qu’elles paraissent estompées ? Une sorte de clair-obscur à la Caravage, mais doux… doux… Les ombres et les lumières se fondent les unes dans les autres donnant une impression de volume, sans aucune accentuation dans le trait et le contour.

      « Enfumé » disent les italiens en évoquant cette technique picturale du sfumato qui donne au sujet peint des contours indécis, vaporeux, flous.

     Léonard est l’artiste qui théorisa cette technique à la fin du 15ème siècle et au début du 16e à Florence et Milan. Il faut dire que cette façon de peindre correspondait parfaitement à l’indécision continuelle du peintre qui finissait rarement ses toiles. Ils les reprenaient donc constamment en rajoutant de fins glacis superposés donnant une texture lisse à l’œuvre. Compte tenu du temps de séchage entre chaque couche, cela prenait du temps. Mais Léonard n’était pas pressé…

     Après Léonard, d’autres peintres s’en inspirèrent : Titien, Raphaël...

   Je pense surtout au hollandais Johannes Vermeer qui, pour moi, parmi les grands peintres, est celui qui approcha le mieux Léonard dans cette technique.

 

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Johannes Vermeer – La femme à la balance, 1664, National Gallery of Art, Wahington

 

     Il y a quelques années, ma passion pour Johannes Vermeer m’avait inspiré un poème sur le tableau universellement connu de l’artiste La Jeune fille à la perle. J’en reprends un extrait se rapportant à la technique du peintre :

 

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Aériennes, fluides, lisses,

En glacis superposés, les couleurs glissent
Vers cette fabuleuse lumière
Qui n'appartient qu'à Vermeer.

Dans cette figure lumineuse aux contours indécis,
Galbe de la joue, bouche, nez, semblent imprécis.
Faut-il compléter les parties manquantes
Laissées dans cette peinture fascinante ?

 

 

 

Johannes Vermeer – La jeune fille à la perle, 1665, musée du Mauritshuis, La Haye

 

 

 J’ai gardé pour la fin la partie essentielle de cet article : l’introduction littéraire du sfumato de Léonard dans un extrait de l’oeuvre de Marcel Proust. Sa vision poétique est largement supérieure à toutes les analyses techniques des spécialistes de l'art.

 

EXTRAIT : « À l'ombre des jeunes filles en fleurs »,
dans « À la recherche du temps perdu »,
Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, II, 1988, pp. 277-8. 

 

« Nous étions sortis du petit bois et avions suivis un lacis de chemins assez peu fréquentés où Andrée se retrouvait fort bien. « Tenez, me dit-elle tout à coup, voici vos fameux Creuniers * , et encore vous avez de la chance, juste par le temps, dans la lumière où Elstir * les a peints ». Mais j'étais encore trop triste d'être tombé pendant le jeu du furet, d'un tel faîte d'espérances. Aussi ne fût-ce pas avec le plaisir que j'aurais sans doute éprouvé sans cela que je pus distinguer tout d'un coup à mes pieds, tapies entre les roches où elles se protégeaient contre la chaleur, les Déesses marines qu'Elstir avait guettées et surprises, sous un sombre glacis aussi beau qu'eût été celui d'un Léonard, les merveilleuses Ombres abritées et furtives, agiles et silencieuses, prêtes au premier remous de lumière à se glisser sous la pierre, à se cacher dans un trou et promptes, la menace du rayon passé, à revenir auprès de la roche ou de l'algue, dont, sous le soleil émietteur des falaises et de l'Océan décoloré, elles semblent veiller l'assoupissement, gardiennes immobiles et légères, laissant paraître à fleur d'eau leur corps gluant et le regard attentif de leurs yeux foncés. »

 

Marcel PROUST

 

* Le chemin des Creuniers longe la falaise entre Trouville et Villerville

* Je rappelle qu’Elstir est un peintre, personnage important du roman

 

 

Je laisse le dernier paragraphe de cet article à Richard Lejeune.

Il s’agit de son commentaire sur l’extrait de Marcel Proust, ci-dessus, écrit sur sa page Facebook consacrée à Marcel Proust :

 

« Que voici un passage de grande qualité littéraire, vous en conviendrez j'espère, amis visiteurs, dans lequel Proust établit un riche et poétique parallèle entre des ombres assimilées à des divinités marines qu'Elstir, le personnage de peintre qu'il a créé dans son roman, - j'y reviendrai tout prochainement -, a évoquées sur certaines de ses marines et ces effets d'ombrages admirés depuis un demi-millénaire chez Léonard de Vinci, avec ce que les historiens de l'Art nomment le "sfumato" ... »

 

 

Commentaires

  • Que voilà une intéressante mise au point à propos du "sfumato" !
    Merci Alain.
    M'autorises-tu à l'exporter sur mes deux pages FB ce matin ?

  • J'ai tenté de parler de cette technique sur un ton le moins "enfumé" possible. En voyant la beauté des oeuvres du maître, les élèves de son atelier ont voulu le copier. Plusieurs copies étaient présentes dans l'exposition. Les pauvres, on n'a plus jamais entendu parler d'eux par la suite...
    Mon article t'appartient également, Richard.

  • J'adore ce type "d'enfumage"!!! et puis le sfumato De Léonard de Vinci est tellement plus féerique que tous les brouillards non esthétiques de la vie courante!!! Merci Alain, Richard peut être ravi de l'hommage que tu rends à son vif intérêt pour la passion de l'art de M.Proust si bien expliqué dans ses écrits et dans sa vie personnelle aussi bien sur!! Bisous Fan

  • Au delà des siècles, ce peintre et cet écrivain était fait pour se rencontrer un jour. Il voyait le monde avec le même regard : celui du beau.
    Tu vas me dire, Fan, que l'écriture de Proust est parfois difficile à suivre avec des phrases si longues. Pour moi aussi souvent. Mais il faut prendre le temps, sans se précipiter, et, dans ce cas, on savoure cette poésie incroyable contenue dans les textes. Qui peut parler du sfumato de Léonard comme Proust : " les merveilleuses Ombres abritées et furtives, agiles et silencieuses, prêtes au premier remous de lumière à se glisser sous la pierre... ". Bravo monsieur Proust.
    Belle journée, Fan.

  • J'aime beaucoup les tableaux que tu nous as montrés pour illustrer ton propos... mais pas seulement.
    Je ne viens pas chez toi sans être sûre d'apprendre, et je ne suis jamais déçue.
    Merci pour cette page, Alain.
    Passe une douce journée.

  • Si je te permets d'apprendre quelque chose j'en suis heureux. On ne cesse d'apprendre dans tous les domaines. En art, je découvre tous les jours. Lorsqu'il s'agit, comme dans cet article, de Léonard de Vinci et de Marcel Proust, on atteint des sommets.
    Merci Quichottine. J'espère que tout va bien pour toi. Reste loin du virus...
    Très belle journée.

  • Merci, Alain, tout va bien.
    Je reste confinée, comme tous, je l'espère.
    ... et j'ai encore beaucoup à faire. :)
    Passe une douce journée et prends bien soin de toi.

  • "Les confinés parlent aux confinés"
    On se confine. Quelques courses et maison. Sport : jardinage et randonnées pédestres autour de la maison.
    Heureusement que l'on peut encore communiquer sur les blogs et autres réseaux.
    C'est bien la première fois que je vois interdire les plages.
    Bon courage.
    Belle journée quand même, Quichottine.

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