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manet

  • Voir la peinture autrement

     

    Un noir joyeux

     

     

        Esperiidae, mon amie donneuse de voix sur Litterature audio.com, site beaucoup fréquenté par les non-voyants et malvoyants, mais aussi par les curieux de littérature, m’a fait le plaisir d’enregistrer pour la quatrième fois une de mes nouvelles qu'elle sait si bien mettre en valeur.

         Hésitant lorsqu’elle m’a proposé ce projet car je m’imaginais que la vision des tableaux était indispensable à une bonne perception de ceux-ci, je découvre, une nouvelle fois, que la seule force de la voix, sa sensibilité, son timbre, ses modulations et son rythme, permettent une nouvelle approche de la peinture. Les mots parlés donnent vie aux tableaux et confirme la phrase d’un peintre suisse enseignant la peinture à des non-voyants, parlant de « Voir autrement »...

         Ce récit : « Un noir joyeux » conte l’étrange complicité unissant Edouard Manet et Berthe Morisot qui lui servit de modèle durant une quinzaine d’années. 

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  • Berthe Morisot - la jolie modèle d'Edouard Manet

     

    Un noir joyeux

     

     

     

       Jeudi 3 mai 1883

     

         Je ne le reverrai plus…

        Accompagnée d’un soleil déjà chaud à cette heure matinale, une foule nombreuse est venue lui rendre un dernier hommage.

        Toute la famille Manet et des amis entourent le cercueil au cimetière parisien de Passy. Quelques curieux et des amateurs d’art circulent dans les allées. Les amis d’Edouard portent les cordons du drap mortuaire : Antonin Proust, Claude Monet, Emile Zola, Alfred Stevens, Fantin-Latour et Théodore Duret. Rudolf Leenhoff, son beau-frère a sculpté la pierre tombale.

         - Tenez-vous à mon bras Berthe, me dit Renoir debout à mes côtés.

        Trois jours que je porte le deuil. Ma détresse est profonde. Tout s’est passé si vite. Depuis plusieurs années, j’assistais, impuissante, à la terrible maladie d’Edouard. Il y a une dizaine de jours un docteur avait décidé l’amputation d’une jambe, ce qui n’avait eu pour effet que d’augmenter les souffrances du malade. Chaque jour, avec Eugène, nous venions le voir. L’agonie avait été cruelle.

         J’aimais cet homme, ces moments d’intimité joyeuse où il me racontait tout ce qui lui passait par la tête, les longues heures de pose offerte à son regard malicieux, nos fous rires.

         Quinze années déjà…

     

     

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  • Elle offense la pudeur !

     

         En 1863, Napoléon III, étonné du grand nombre de refusés au Salon vint en voisin des Tuileries pour se rendre compte par lui-même. Surpris par la sévérité du jury, il demanda que l’on ouvre, à côté du Salon officiel, une exposition montrant les œuvres rejetées afin que le public puisse juger : le Salon des Refusés. Certains contestataires appelleront ce salon « La chambre des horreurs ».

         Edouard Manet y expose son « Déjeuner sur l’herbe » refusé au Salon officiel. Les dimensions de la toile sont exceptionnelles : 2,08 m sur 2,64 m. Ce genre de format était habituellement réservé aux sujets historiques ou mythologiques. Cette fois, rien de cela… Banalement, l’artiste se contente de reprendre des genres comme le portrait, le paysage et la nature morte.

         « Elle offense la pudeur » dit l’Empereur en voyant la toile. Le public se gausse. C’est un tollé général.

     

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    Edouard Manet – Le déjeuner sur l’herbe, 1863, musée d’Orsay, Paris

     

     

         Edouard Manet avait bien préparé son coup.

         Antonin Proust, dans ses « Souvenirs » de 1897 rapporte la conception du tableau :

         « A la veille du jour où il fit le Déjeuner sur l’herbe et l’Olympia (exposée deux années plus tard) nous étions un dimanche à Argenteuil, étendus sur la rive, regardant les yoles blanches sillonner la Seine […] Des femmes se baignaient. Manet avait l’œil fixé sur la chair des femmes qui sortaient de l’eau. « Il paraît, me dit-il, qu’il faut que je fasse un nu. Eh bien, je vais leur en faire, un nu. Quand nous étions à l’atelier, j’ai copié les femmes de Giorgione, les femmes avec les musiciens (Concert champêtre). Il est noir ce tableau. Les fonds ont repoussé. Je veux refaire cela et le faire dans la transparence de l’atmosphère, avec des personnages comme ceux que nous voyons là-bas. On va m’éreinter. On dira que je m’inspire des Italiens après m’être inspiré des Espagnols. » »

     

     

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    Titien (ancienne attribution à Giorgione) – Concert champêtre, 1509, musée du Louvre, Paris

     

         Manet va se mettre au travail. Une nouvelle fois Victorine Meurant est utilisée. Il la montre nue comme un ver, dans un sous-bois, coincée entre deux jeunes hommes de la bohème élégante, dont l’un d’eux est le frère de Manet, Eugène. Le « pique-nique » est sympathique mais totalement irréaliste.

         Les critiques sont évidemment particulièrement salées :

     

    Ernest Chesneau, 1864

    « Manet aura du talent, le jour où il saura le dessin et la perspective, il aura du goût le jour où il renoncera à ses sujets choisis en vue du scandale […] nous ne pouvons trouver que ce soit une œuvre parfaitement chaste que de faire asseoir, entourée d’étudiants en béret et en paletot, une fille vêtue seulement de l’ombre des feuilles. C’est là une question très secondaire, et je regrette, bien plus que la composition elle-même, l’intention qui l’a inspirée […] M. Manet veut arriver à la célébrité en étonnant le bourgeois […] Il a le goût corrompu par l’amour du bizarre. »

     

    Louis Etienne, 1863

    « Une Bréda quelconque, aussi nue que possible, se prélasse effrontément entre deux gardiens aussi habillés et cravatés […] ces deux personnages ont l’air de collégiens en vacances, commettant une énormité pour faire les hommes ; et je cherche en vain ce que signifie ce logogriphe peu séant. »

     

    Théophile Thoré, 1863

    « Le Bain est d’un goût bien risqué. La personne n’a pas de belle forme malheureusement […] et on n’imaginerait rien de plus laid que le monsieur étendu près d’elle […] Je ne devine pas ce qui a pu faire choisir à un artiste intelligent et distingué une composition si absurde. »

     

     

         En 1867, Emile Zola, ami de l'artiste, écrit une défense en forme d’éloge :

     

     « Le Déjeuner sur l'herbe est la plus grande toile d'Edouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur naturelle dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a quelques feuillages, quelques troncs d'arbres, et, au fond une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d'une seconde femme qui vient de sortir de l'eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n'a vu qu'elle dans la toile. Bon Dieu ! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés ! Cela ne s'était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s'est bien gardée d'ailleurs de juger Le Déjeuner sur l'herbe, comme doit être jugée une véritable oeuvre d'art; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l'herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l'artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l'artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Edouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que, pour la foule, le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l'herbe n'est pas là que pour fournir à l'artiste l'occasion de peindre un peu de chair. Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n'est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d'une délicatesse si légère ; c'est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond une véritable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c'est enfin ce vaste ensemble, plein d'air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui. »

     

    Emile Zola, " Edouard Manet, 1867 - La Revue du XIXe siècle "

     

         Plus tard, Zola rajoutera dans une étude sur Edouard Manet: « J’ai répondu aux critiques d’art qui prétendaient que Manet avait outrageusement souillé le temple du beau. J’ai répondu que le destin avait sans doute déjà marqué au musée du Louvre la place future de l’Olympia et du Déjeuner sur l’herbe.

     

         En 1884, au lendemain de la mort d’Edouard, sa famille et ses amis organisèrent une exposition posthume. Son frère, Eugène Manet, demanda à Zola d’écrire une petite notice biographique qui sera placée en tête du catalogue. En guise de notice, celui-ci fera une longue analyse sur l’oeuvre de l’artiste et la terminera par ces mots : « […] Qu’ils le confessent ou non, les jeunes artistes ont tous subi l’influence de Manet ; et s’ils prétendent qu’il y a simplement rencontre, il n’en reste pas moins évident qu’il a le premier marché dans la voie, en indiquant la route aux autres. Son rôle de précurseur ne peut plus être nié par personne. Après Courbet, il est la dernière force qui se soit révélée, j’entends par force une nouvelle expansion dans la manière de voir et de rendre. »

     

     

  • Quel scandale en 1865 !

     

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    Edouard Manet – Olympia, 1863, musée d’Orsay, Paris

     

         Le samedi 16 janvier 2016, une jeune femme s’est allongée nue devant l’Olympia du musée d’Orsay à Paris en prenant la pose de la femme étendue sur un lit peinte par Edouard Manet en 1863. 150 ans plus tard, les passions semblent ne s’être pas totalement éteintes…

         Après son « Déjeuner sur l’herbe », beaucoup critiqué, présentée en 1863 au Salon des Refusés, Manet double la mise au même Salon de 1865. Cette fois le scandale est énorme. Manet se plaint à Baudelaire : « Les injures pleuvent sur moi comme grêle, je ne m’étais pas encore trouvé à pareille fête. » Les critiques se surpassent : « qu’est-ce que cette odalisque au ventre jaune, ignoble modèle ramassé je ne sais où ». « Un chétif modèle […] Le ton des chairs est sale […] ». « Une ignorance presque enfantine des premiers éléments du dessin, […] un parti-pris de vulgarité inconcevable ». « Cette brune rousse est d’une laideur accomplie ».

         Comble de la provocation ! Manet présente au Salon, associé à l’Olympia, un « Christ insulté par les romains » ce qui choqua encore plus les visiteurs.

         Qu’a voulu faire Edouard Manet ? Se confronter au passé ?

         Deux références picturales paraissent certaines :

         Titien et sa « Vénus d’Urbin » dont la pose est ressemblante.

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    Titien – La Vénus d’Urbin, 1538, musée des Offices, Florence

     

         Goya et sa « Maja nue » de 1800 pour l’arrogance du modèle.

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    Goya – La Maja nue, 1800, musée du Prado, Madrid

     

         Manet a fait de son modèle préféré, Victorine Meurant, un nu moderne, réaliste. Geffroy en 1890 dira : « libre fille de bohème, modèle de peintre, coureuse de brasserie, amante d’un jour […] avec sa face d’enfant vicieuse aux yeux de mystère. ».

         Pour les contemporains la scène était explicite : Manet avait peint une prostituée allongée, offerte, attendant le client, l’ambiance exotique et érotique étant accentuée par le bouquet de fleurs, hommage d’un client, et une servante noire entremetteuse.

     

         Au milieu de toutes les critiques, je retiendrai l’article élogieux écrit par Emile Zola :

     

    L’Olympia d’Edouard Manet - Salon de 1865 – Emile Zola

     

    « En 1865, Edouard Manet est encore reçu au Salon ; il expose un Christ insulté par les soldats et son chef d'œuvre, son Olympia. J'ai dit chef-d'œuvre, et je ne retire pas le mot. Je prétends que cette toile est véritablement la chair et le sang du peintre. Elle le contient tout entier et ne contient que lui. Elle restera comme l'œuvre caractéristique de son talent, comme la marque la plus haute de sa puissance. J'ai lu en elle la personnalité d'Édouard Manet, et lorsque j'ai analysé le tempérament de l'artiste, j'avais uniquement devant les yeux cette toile qui renferme toutes les autres. Nous avons ici, comme disent les amuseurs publics, une gravure d'Epinal. Olympia, couchée sur des linges blancs, fait une grande tache pâle sur le fond noir ; dans ce fond noir se trouve la tête de la négresse qui apporte un bouquet et ce fameux chat qui a tant égayé le public. Au premier regard, on ne distingue ainsi que deux teintes dans le tableau, deux teintes violentes, s'enlevant l'une sur l'autre. D'ailleurs, les détails ont disparu. Regardez la tête de la jeune fille : les lèvres sont deux minces lignes roses, les yeux se réduisent à quelques traits noirs. Voyez maintenant le bouquet, et de près, je vous prie : des plaques roses, des plaques bleues, des plaques vertes. Tout se simplifie, et si vous voulez reconstruire la réalité, il faut que vous reculiez de quelques pas. Alors il arrive une étrange histoire : chaque objet se met à son plan, la tête d'Olympia se détache du fond avec un relief saisissant, le bouquet devient une merveille d'éclat et de fraîcheur. La justesse de l'œil et la simplicité de la main ont fait ce miracle ; le peintre a procédé comme la nature procède elle-même, par masses claires, par larges pans de lumière, et son oeuvre a l'aspect un peu rude et austère de la nature. Il y a d'ailleurs des partis pris ; l'art ne vit que de fanatisme. Et ces partis pris sont justement cette sécheresse élégante, cette violence des transitions que j'ai signalées. C'est l'accent personnel, la saveur particulière de l'œuvre. Rien n'est d'une finesse plus exquise que les tons pâles des linges blancs différents sur lesquels Olympia est couchée. Il y a, dans la juxtaposition de ces blancs, une immense difficulté vaincue. Le corps lui-même de l'enfant a des pâleurs charmantes ; c'est une jeune fille de seize ans, sans doute un modèle qu'Édouard Manet a tranquillement copié tel qu'il était. Et tout le monde a crié : on a trouvé ce corps nu indécent; cela devait être, puisque c'est là de la chair, une fille que l'artiste a jetée sur la toile dans sa nudité jeune et déjà fanée. Lorsque nos artistes nous donnent des Vénus, ils corrigent la nature, ils mentent. Edouard Manet s'est demandé pourquoi mentir, pourquoi ne pas dire la vérité ; il nous a fait connaître Olympia, cette fille de nos jours, que vous rencontrez sur les trottoirs et qui serre ses maigres épaules dans un mince châle de laine déteinte. Le public, comme toujours, s'est bien gardé de comprendre ce que voulait le peintre ; il y a eu des gens qui ont cherché un sens philosophique dans le tableau ; d'autres, plus égrillards, n'auraient pas été fâchés d'y découvrir une intention obscène. Eh ! dites-leur donc tout haut, cher maître, que vous n'êtes point ce qu'ils pensent, qu'un tableau pour vous est un simple prétexte à analyse. Il vous fallait une femme nue, et vous avez choisi Olympia, la première venue ; il vous fallait des taches claires et lumineuses, et vous avez mis un bouquet ; il vous fallait des taches noires, et vous avez placé dans un coin une négresse et un chat. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Vous ne le savez guère, ni moi non plus. Mais je sais, moi, que vous avez admirablement réussi à faire une oeuvre de peintre, de grand peintre, je veux dire à traduire énergiquement et dans un langage particulier les vérités de la lumière et de l'ombre, les réalités des objets et des créatures. »

     

         Edouard Manet était un visionnaire puisque, de nos jours, son tableau fait encore la une de l'actualité...

     

     

     

  • Recueils de nouvelles : CONTER LA PEINTURE et DEUX PETITS TABLEAUX

         La plateforme de publications et de partage de documents en ligne Calaméo semble avoir tenu compte de l’une de mes récentes remarques, car je constate que le système de recherche dans la bibliothèque est devenu encore plus performant.

         J’apprécie d’autant plus ce site qui permet de feuilleter et consulter de façon de dynamique, avec une extrême simplicité, un document numérique. 

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  • Un bar aux Folies-Bergère - MANET Edouard, 1882

     

    Juste une illusion

     

     

          - Excusez-moi jeune homme ! Cette fichue douleur au pied m'oblige à rester assis !

          Edouard Manet m'avait reconnu. Il me serra une main salie de peinture. Des raies de couleurs égayaient sa barbe blonde.

          Le maître respecté de tous les jeunes artistes, le porte-étendard des peintres avant-gardistes, se trouvait devant moi. Lors de nos réunions dans les cafés parisiens, il exerçait une grande influence dans les discussions.

          Un artiste inclassable ! Solitaire, Manet refusait étonnement d'exposer avec ses confrères peintres qu'il soutenait. Il s'obstinait à se présenter uniquement au Salon où la plupart de ses toiles étaient refusées. « Je triompherai au Salon officiel, répétait-il ! ». L'homme aimait choquer. Situées à mi-chemin entre classique et moderne, ses oeuvres déclenchaient des esclandres incroyables. Il y avait maintenant une vingtaine d'années, ses toiles Olympia et Le déjeuner sur l'herbe avaient provoqué un énorme scandale. Le public et les critiques hésitaient entre le rire et les termes injurieux : « Trop réaliste ! Laid ! Trivial ! ».

          - Mettez-vous là, dit-il en me montrant une chaise.

          Il se remit au travail. Assis derrière lui, je l'observai respectueusement. Sa main était sûre, le geste précis. 

          Il terminait sa dernière grande toile Un bar aux Folies-Bergère. Il fignolait les natures mortes posées sur le comptoir en marbre : bouteilles de champagne, mandarines éclatantes présentées dans une coupe en verre. Je remarquai un délicieux bouquet de roses pâles se détachant sur le casaquin sombre de la serveuse.

         

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    Edouard Manet – Un bar aux Folies-Bergère, 1882, Courtauld Institute Galleries, Londres 
     

         

          Curieuse toile, pensai-je ? Au centre, une serveuse pulpeuse se tenait debout, les mains appuyées sur son comptoir. Derrière elle, une grande glace occupait toute la largeur du tableau. Le miroir renvoyait le décor de la scène : la jeune femme, de dos, en train de parler avec un homme moustachu, coiffé d'un haut-de-forme ; la salle de spectacle du café-concert éclairée par des lustres et des globes électriques.

          - C'est Suzon, dit Manet en posant son pinceau ! Elle tient le bar des Folies. Vous savez que j'aime les femmes, peinture,manet,folies-bergère
    mon ami ! J'ai dû user d'une grande persuasion pour la convaincre de poser dans mon atelier. Campagnarde récemment débarquée à Paris, son teint de rose, sa coiffure taillée à la chien, sa taille fine et sa poitrine généreuse, m'avaient séduit. Une belle fille, d'une fraîcheur... Je lui avais demandé de garder son uniforme de la maison : un long corsage de velours noir sur une jupe grise. Ses grands yeux bruns et son aspect mélancolique m'attiraient. Il était hors de question que j'en fasse une aguicheuse ! La plupart des serveuses de l'établissement, peu farouches, monnayent leurs charmes auprès des clients. Il faut bien gagner sa vie...
          

          Il se servit un verre d'eau.

          - Le beau profil sensuel, un peu boudeur, de ce jeune modèle m'a tellement plu que je lui aie demandé de revenir poser pour un portrait sans son uniforme, coiffée d'un large chapeau.

          - Jolie jeune femme, m'étais-je exclamé, intimidé !

         L'artiste pointa du doigt sur la toile deux petits personnages assis dans les loges de la salle de spectacle qui se reflétaient dans le miroir.

          - Remarquez ! J'ai introduit deux grandes amies à moi dans les premiers rangs de la salle de spectacle : la séduisante Méry Laurent en robe blanche accoudée sur le balcon et, juste derrière elle, l'actrice Jeanne de Marsy en beige. Elles sont mes modèles préférés. J'apprécie leur compagnie et ne cesse de les peindre.

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    Edouard Manet – Jeanne de Marsy  Sur le banc (pastel), 1879, collection particulière

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    Edouard Manet – Méry Laurent au grand chapeau (pastel), 1882, Musée des Beaux-Arts, Dijon

          

          Manet se redressa fièrement sur son siège. Je retrouvais l'artiste sémillant, au sourire railleur, que je connaissais.

          - Savez-vous, jeune homme, que les plus belles mondaines ou demi-mondaines de Paris se succèdent dans mon atelier. toutes veulent leur portrait au pastel. Elles adorent le rendu velouté de cette matière. La charmante Méry, celle que je viens de vous montrer accoudée au balcon, m'a envoyé, en remerciement de son portrait, les fleurs que vous voyez nichées dans le corsage laiteux de la serveuse. Depuis ma maladie, elle ne cesse de me faire porter des fleurs et des friandises. Les femmes ont un cœur que nous ne possédons pas !

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    Edouard Manet – La Viennoise Irma Brunner (pastel), 1880, Musée d'Orsay, Paris

         

          Je m'étais levé. Placé en léger recul face à la toile, celle-ci se montrait dans toute sa splendeur. Ces noirs... Mes amis impressionnistes n'avaient que dédain pour cette couleur sombre. Les noirs de Manet étaient dynamiques, joyeux, étincelants.      

          Calé sur sa chaise, le peintre examinait successivement mon regard, puis la toile, et encore mon regard... Il s'exclama :

          - Cela vous paraît gauche, n'est ce pas ?

          - Gauche ?

          - Oui... je veux dire... maladroit.

          Je ne répondis pas, surpris. Comment aurais-je pu pu trouver maladroite une toile de cet artiste que je vénérais ? Je l'examinai avec attention.

          Manet - bar aux folies bergère 82.jpgJe m'interrogeai... Peut-être... La scène dans le miroir, derrière Suzon ?... La perspective ne collait pas ?... En biais ? Le reflet dans le miroir du dos de la serveuse et de l'homme au chapeau devant elle, semblait décalé... Pourtant, le cadre de la glace était bien parallèle au comptoir de marbre... 

          Je sentais que Manet jubilait intérieurement en voyant ma mine soucieuse.manet - bar aux folies bergère détail.jpg

          Je cherchais... Suzon était placée de face, son reflet, de dos, aurait logiquement dû être masqué ? Bizarrement, elle se montrait penchée en avant parlant à ce client au regard concupiscent. Cet homme ne devrait pas être visible, pensai-je, puisqu'il n'est pas présent devant le bar où se tient la femme ?

          Je ne m'expliquais pas comment un peintre aussi réaliste que Manet pouvait faire de telles erreurs de perspective. Je n'osais pas émettre une critique.

          L'œil malin du maître me fixa, souriant.

          - Incompréhensible, n'est ce pas ? C'est voulu, mon ami, j'aime provoquer ! Vous comprenez mieux maintenant pourquoi je suis régulièrement bouté du Salon. Les officiels se gaussent devant mes toiles, ma singularité, mon originalité les désoriente. Ils ne vont pas être déçus, une nouvelle fois !

          Manet rangea ses pinceaux sur une table et alla, en boitant fort, s'étendre sur un canapé bas.

          J'aimais l'humour de l'artiste. Fatigué, malade, il faisait encore des plaisanteries de collégien dans sa peinture. Je repensais à son fameux Déjeuner sur l'herbe qui avait tant choqué, à l'époque, la bourgeoisie bien-pensante. Quel plaisir il avait dû prendre en peignant cette femme nue, d'une pâleur sensuelle, assise dans un sous-bois, coincée entre deux jeune gens habillés en étudiant de la bohème élégante.  

          - Servez-vous un verre, me lança-t-il !  

    Manet - un bar aux folies-bergères82 détail.jpg      - Vous n'avez sans doute pas remarqué un autre détail dans le tableau, continua-t-il. Vous connaissez certainement les Folies-Bergère. Je me suis fait un dernier plaisir : j'ai réuni dans le miroir des éléments qu'il est impossible que la toile puisse montrer. Pensez-vous, mon garçon, que, de l'entrée de l'établissement où est placée la serveuse, il soit possible de voir le reflet de la salle de spectacle ainsi que les bottines de la trapéziste que l'on aperçoit tout en haut sur la gauche de la toile ?

          Cette fois, il éclata d'un rire d'enfant, heureux de sa supercherie.

          - C'est mon ami Zola, avec son roman Le ventre de Paris, qui m'a inspiré le thème du tableau. Il m'avait envoyé, dédicacé, ce livre qui parlait d'une belle charcutière du quartier des halles installée devant son comptoir de victuailles. La femme se reflétait dans des glaces que le héros du roman examinait. La description par l'écrivain de la jeune Lisa était si précise que mon imagination s'en était emparée. Ainsi ma Suzon a pris la place de la Lisa de Zola.

          Une douleur le fit grimacer. Il cessa de parler et se cala la tête entre deux gros coussins, songeant face au tableau.

          - Reprenez un verre, jeune homme ! Cela me laissera le temps de me reposer un instant.

          Un long silence s'installa.

          Manet paraissait rêver. Une nostalgie embuait ses yeux : il savait qu'il allait bientôt faire ses adieux définitifs à ces soirées nocturnes parisiennes qui avaient été une partie de sa vie. Il se revoyait, avant sa maladie, marchant sur les boulevards de la capitale en compagnie des plus belles femmes. Le soir, il adorait se montrer aux Folies, habillé en dandy, avec sa canne et un haut-de-forme en soie. Sa loge était toujours réservée au premier rang de la salle de spectacle d'où il pouvait contempler cette faune bruyante dont la fumée des cigares montait en forme de brume enrobant les lustres d'un nuage vaporeux. A la fin du spectacle, son grand plaisir en sortant de la salle était de flâner dans le « jardin palmeraie ». Il remontait ensuite l'escalier vers le promenoir circulaire où des groupes de cocottes poudrées, les lèvres enduites de rouge vermillon, attendaient.

          - Je dois partir, maître, dis-je interrompant sa rêverie.

          Manet voulu se lever pour me saluer. Un cri de souffrance étouffé le contraint à s'allonger de nouveau.

          Il me tendit une main molle. Il n'avait que cinquante ans, sa maladie l'avait vieilli. Je ne reconnaissais plus dans cet homme émacié, le Manet homme à la mode, gouailleur, moqueur, au sourire éternellement charmeur. Je savais que quelques propos aigres tenus par Zola dans un journal l'avaient marqué : « Sa main n'égale pas son œil. Si le côté technique égalait chez lui la justesse des perceptions, il serait le grand peintre de la seconde moitié du 19ème siècle. » De la part de son ami, les mots étaient très durs.

          - Venez voir ma toile terminée au Salon en avril prochain. Les officiels m'ont promis que j'y serai cette année. Ont-ils été influencés par ma Légion d'honneur récente ?

          Je lui adressai un signe de la main amical en sortant.

          Le peintre, mélancolique, continuait de contempler son œuvre : tout était reflet, apparence, illusion...