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  • La Goulue - TOULOUSE-LAUTREC Henri, 1892

     

    peinture,toulouse-lautrec,montmartre,la goulue,moulin rouge      Dans ces « Chroniques du Diable », Octave Mirbeau fait ce portrait : « La Goulue, il faut lui rendre cette justice, est une assez belle grosse fille, épaisse, colorée qui exerce son sacerdoce avec une tranquillité remarquable. Elle plane imperturbable au-dessus de la foule maladive de ses fanatiques. »

          Au début des années 1890, tumultueuse animatrice des soirées du Moulin Rouge, cette danseuse fut la reine de Paris. En 1895, au sommet de sa gloire, elle eut le tort de quitter le cabaret pour ouvrir une baraque à la Foire du Trône. Elle finira sa vie dans la misère.

     

     

     

     

    Henri de Toulouse Lautrec  -  La Goulue arrivant au Moulin Rouge avec deux femmes, 1892, New York, The Museum of Modern Art

     

     

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  • VAN GOGH A AUVERS - 27. Un 14 juillet

     

    Suite...

     

    Lundi 14 juillet 1890.  

     

     

          J'aperçois la haute maison du docteur Gachet au loin.

          Ce garnement de Tom m'a bien eu avec cette histoire de promenade en barque, pensai-je ? Le rendez-vous était prévu pour 16 heures à l'embarcadère. Je sors ma montre. Je suis en avance...

          Je prends la rue Rémy, le chemin le plus court pour descendre vers l'Oise. En vue du hameau du Four, je coupe à travers champs pour rejoindre plus vite l'étroit chemin de terre longeant la rivière.

          J'attrape une pierre plate et la jette dans l'eau. Elle ricoche longuement. Je suis heureux de revoir Violette. Son portrait achève de sécher à l'auberge.

          Ma mise était élégante. Je me trouvais presque beau.

          La chemise en lin blanche que Tom m'avait prêtée s'assortissait parfaitement à mon pantalon en tissu noir, dernier vestige de mes soirées parisiennes d'autrefois. « Pour un vieux, vous êtes encore bien conservé, Vincent, m'avait dit Tom d'un œil moqueur ! ». Ce gamin m'énervait...

          Ce matin, j'avais pris le temps, d'une des fenêtres de l'auberge donnant sur la grande place, de peindre la mairie d'Auvers en costume de fête. Elle était pavoisée en prévision du bal public devant avoir lieu ce soir. Des guirlandes de lanternes se balançaient dans les arbres. Les Ravoux et les locataires de l'auberge avaient été invités au vin d'honneur ce midi. Je m'étais abstenu.

    mairie auvers.JPEG

         Vincent Van Gogh – La mairie d’Auvers, 14 juillet 1890, Collection particulière

         

          Je ralentis mon pas à l'approche de l'embarcadère.

        Les jeunes gens bavardaient gaiement en m'attendant. Violette, la paysanne un peu grossière de mon tableau, s'était transformée en une jeune femme ravissante. Sa robe, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d'un col étroit, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures passées sous le soleil avaient noircie. Ses cheveux bruns étaient noués en catogan sur la nuque. Elle dégageait un parfum léger et frais comme celui de sa fleur.

          Tom portait la même chemise que celle qu'il m'avait prêtée. Plus grand que moi, elle lui allait bougrement mieux. Son pantalon clair, assorti à la chemise, lui aurait donné une allure de dandy si une casquette qu'il laissait retomber exprès, bas sur le front, laissait entrevoir un côté voyou.

          Il plaisantait avec Alice qui gloussait à ses facéties. La jeune fille avait troqué sa jupe et son tablier bleu grossièrement tissés de servante pour une jupe légère en flanelle jaune et un corsage blanc très échancré sur la poitrine. Elle paraissait beaucoup plus jeune que son amie. Elle était aussi blonde et pâle que Violette était brune et foncée de peau. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Violette.

          Celle-ci m'apostropha, la mine enjouée :

          -  Pas question de parler peinture aujourd'hui, monsieur le peintre ! C'est fête... Et vous aussi Tom ! Vous serez punis si j'entends le moindre mot se rapportant à votre art !

          Tom acquiesça, l'œil rigolard. Je pensai en examinant son visage d'enfant dissipé qu'il n'avait pas besoin des remontrances de Violette pour oublier la peinture. Surtout un jour de 14 juillet...

        La barque ventrue qui assurait les promenades sur l'Oise accosta. Le passeur tendit galamment la main aux femmes pendant que les hommes sautaient hardiment dans l'esquif.

          Tom, désinvolte et sûr de lui, s'élança d'un bond majestueux. Son pied gauche buta sur le rebord du bateau, il pivota, penché sur l'eau, et s'agrippa maladroitement à mon épaule pour ne pas chuter. « J'ai bien failli louper le départ, dit-il en fixant malicieusement Alice ! ». « Je ne sais pas nager, me souffla-t-il à l'oreille ! ». La barque lourdement chargée s'éloigna du bord.

          Je m'assis à l'avant de la barque, à côté de Violette.

          - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt sur l'eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage. Ce soir, nous les reverrons sur la place de la mairie d'Auvers pour le grand bal organisé par la commune.

         les périssoires78.jpg Effectivement, de nombreuses barques, yoles ou périssoires tirées par des hommes en maillots rayés, certains en costume élégant, se croisaient, s'abordaient en plaisantant. Ils partageaient le même plaisir et ils se devaient de montrer qu'ils appartenaient à la même communauté.

          Nous arrivions au milieu de la rivière. Une yole fonçait droit sur notre barque. Elle ne semblait pas nous voir. Des femmes crièrent. J'attrapai Violette par les épaules afin d'amortir un choc ou une chute éventuelle. « Accrochez-vous à moi, lui dis-je, cela risque de tanguer ! ». La collision semblait imminente lorsque la yole vira brusquement et s'enfuit. En passant près de nous, le canotier qui dirigeait l'engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Une jeune femme habillée de rose vif, assise à l'arrière, nous fit un immense pied de nez. Violette et Alice, qui connaissaient les farces des canotiers, éclatèrent de rire. La yole s'éloigna rapidement accompagnée de clameurs joyeuses.

          Le temps passait vite au fil de l'eau. Je me sentais mal à l'aise au milieu de tous ces jeunes ne pensant qu'à s'amuser.

          La promenade se terminait. Nous accostâmes le long d'un ponton en bois.

    G. Caillebotte – Les périssoires, 1878, Musée des Beaux-Arts, Rennes

         

          Je décidai de rentrer seul à l'auberge. Je rappelai à Violette ma récente demande :

          - N'oubliez pas que j'aimerais vous peindre à nouveau prochainement. Vous porterez la robe claire de ce soir qui vous va si bien.

          - J'accepte Vincent... Après les moissons.

          Elle ajouta, souriante :

         - J'ai passé un excellent après-midi en votre compagnie. Dommage que vous ne dansiez pas... Ce soir, c'est valse et polka !

          Avant de rejoindre Tom et Alice, elle me regarda étrangement.

          - Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre !

      

    dansebougival.jpg

          

          J'avais ouvert la fenêtre de l'auberge d'où j'avais peint la mairie ce matin. Malgré la nuit, l'air était encore chaud. Je regardais la jeunesse d'Auvers danser sur la place fortement illuminée. Un orchestre de cuivres était installé sur une estrade en bois.

          C'était une valse. J'apercevais Tom avec sa casquette de voyou. Ils formaient, avec Alice, un couple superbe. Enlacés, ils semblaient voltiger indéfiniment. Ce n'était pas des pieds qui les portaient mais des ailes.

          Non loin, Violette était agrippée à un grand blond qui la secouait sérieusement. Je reconnus le jeune faucheur, mon ami Georges dont j'avais fait le portrait avant-hier. Il se débrouillait sacrément bien pour un paysan... Je les enviais.

          Des souvenirs...

     

    P.A. Renoir – La danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

          

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Au bal du Moulin de la Galette, 1889, Art Institute of Chicago

         

          Le « Moulin de la Galette »... A Paris, j'allais parfois traîner dans ce bal populaire proche de l'appartement de Théo, rue Lepic. Je ne dansais pas mais j'aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. La piste était entourée d'une barrière en bois la séparant des tables où l'on buvait du vin chaud. Une faune bigarrée fréquentait ce lieu où se mélangeaient des ouvriers en goguette, des filles et leurs souteneurs, des voyous et même quelques mondains venus s'encanailler. J'aimais cette odeur de vice et de débauche.

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    Henri de Toulouse-Lautrec – Au salon de la rue des Moulins, 1894, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

           

          Toulouse-lautrec m'entraînait souvent dans les nombreux cabarets de la Butte. Au « Mirliton »,Bruantdanssoncabaret93-TL.jpg le scandaleux Aristide Bruant officiait, et nous l'écoutions chanter des soirées entières en buvant des bières. Lautrec... Quel joyeux gaillard ce petit bonhomme difforme ! Il buvait sans discontinuer, fréquentait les bordels et crayonnait les pensionnaires qu'il connaissait toutes et qui lui donnaient des petits noms amicaux, familiers. Beaucoup l'appelaient « Monsieur Henri ». Et moi, je le suivais, fumant et buvant de l'absinthe jusqu'au petit matin.

          C'est Lautrec qui m'avait fait connaître la « Fée verte », nom que l'on donnait à l'absinthe, ce breuvage anisé, jaunâtre, aux reflets émeraude. J'avais pris l'habitude d'en boire tout au long de la journée et les doses augmentaient par accoutumance. Mon corps en redemandait sans cesse et le soir, hébété, je pouvais devenir violent.

    H de Toulouse Lautrec – Affiche Aristide Bruant, 1893

     

          Curieux petit homme... Lautrec avait une  canne creuse qu'il ne quittait jamais. Il la remplissait d'alcool et, lorsque il était en manque, il s'en servait une rasade. A l'atelier Cormon, où je l'avais connu, il lui arrivait de dessiner d'une main tremblotante sans tenir compte des remontrances amicales du maître. Il lui fallait sa drogue. Il croquait, avec un talent incroyable, tout ce qui se présentait. Un jour que nous traînions au Tambourin, boulevard Clichy, il fit de moi un portrait au pastel, assis devant un verre d'absinthe. Il me le donna en disant : « A la Fée verte et à Vincent, mon meilleur ami ! ».

      

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Portrait de Vincent Van Gogh, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

              

          A chaque fois que je repensais à mes deux années parisiennes, une angoisse me tenaillait. J'avais connu les meilleures années de ma vie dans la capitale...

          C'est bien loin tout ça, me dis-je tristement en fermant la fenêtre et en regagnant ma chambre d'un pas lourd. Ce soir, l'absinthe me ferait du bien... J'en boirais longtemps... jusqu'à l'extase...

          La fête battait son plein à l'extérieur. Le son cadencé de l'orchestre me parvenait. Je reconnaissais le rythme d'une polka, la danse préférée de Violette.

          Demain, Théo et Jo partent pour la Hollande, pensai-je...

          Les éclairs pourpres d'un feu d'artifice illuminèrent violemment la pièce.

     

    A suivre...

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet

     

      

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 24. Cité Pigalle

     

      

     

    Suite...

     

    Lundi 7 juillet 1890.  

     

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    Vincent Van Gogh – Champ sous un ciel orageux, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     
     
      
     

           Le ciel tourmenté prend les deux tiers de la toile que j'achève. Je ne me suis pas gêné pour exprimer de la tristesse...

          En cette fin d'après-midi, le soleil déclinant lèche d'une teinte citron vert le champ bordant l'horizon juste sous les nuages moutonneux situés sur la gauche de la toile.

          Le motif est simple : une immense plaine jaune verdâtre parcourue de parcelles de blés et autres cultures céréalières. Au premier plan quelques pommes de terre fleurissent.

          Un sentiment d'infini...

          Je n'arrive pas à me concentrer sur mon travail. Mon esprit tourmenté ressasse les images de la veille qui s'accumulent dans mes pensées.

          Mon crâne va éclater...

     

         

          « Prends le premier train et viens passer la journée de dimanche avec nous, m'avait écrit Théo dans sa dernière lettre. Reste chez nous autant que tu le voudras. Je pense que tu seras heureux de revoir des amis à toi que j'ai invités pour déjeuner. »

           J'avais reçu son courrier le samedi. Ma valise fut rapidement faite en prévision d'un séjour prolongé. Le train pour Paris m'emporta tôt hier matin. Je me faisais une joie de revoir le bébé Vincent Willem. Théo m'avait rassuré sur sa santé qui s'améliorait.

          La matinée avait bien commencé...

           Nous ne restâmes pas Cité Pigalle. Juste le temps d'embrasser Jo. Le bébé dormait encore.

          En quitpère tanguy.jpgtant l'appartement, Théo me conduisit directement dans la boutique de la rue Clauzel chez mon vieux copain Tanguy.

          Celui-là, il n'avait pas changé ! Mes toiles et celles d'autres peintres s'empilaient de façon anarchique. Un vrai bazar ! J'eus beau rouspéter, Tanguy m'opposa son sourire affable habituel : « Où veux-tu que je mette tes peintures, Vincent ! Tu sais bien que je manque de place. » Je m'étais dit qu'il fallait absolument que je trouve un abri pour entreposer mes toiles qui s'abîmeraient moins que dans ce trou à punaises. Néanmoins, ce fut un vrai plaisir de revoir cet homme que j'aimais et que j'avais peint trois fois en 1887 en arrivant à Paris. Je savais tout ce que je lui devais depuis mes années parisiennes où il me rendait souvent service en me fournissant du matériel de peinture.

     

    V. Van Gogh – Portrait du Père Tanguy, 1887, collection particulière

          Nous passâmes ensuite chez un brocanteur où Théo me fit admirer un bouddha japonais.

          Notre dernière visite matinale fut pour l'atelier de l'ami Toulouse-Lautrec du 27 rue Caulaincourt. Je n'avais plus fréquenté son atelier depuis nos réunions d'artistes hebdomadaires d'autrefois. Avant de nous y rendre, Théo m'avait dit : « J'ai vu au récent Salon des Indépendants une de ses dernières toiles. Un vrai plaisir... »

          Jegoulue-MH.jpg n'avais pas revu Lautrec depuis mon départ en Provence. A l'époque, c'est lui qui m'avait incité à partir pour le midi : « Les couleurs de cette régionmlle_marie_dihau_at_the_piano_1890.jpg t'enchanteront. Tu vas réaliser de grandes choses là bas. » En entrant dans l'atelier, j'embrassai vigoureusement mon ami. Il avait vieilli. L'alcool et les femmes sans doute... Il avait dû être tenu au courant par mon frère de mes problèmes de santé en Provence, mais il n'en parla pas.

          Je lui fis compliment de sa toile Mademoiselle Dihau au piano dont Théo m'avait parlé. Le talent du peintre était toujours aussi sûr. Je savais qu'il était très demandé par le Moulin Rouge et d'autres cabarets pour ses affiches et caricatures auxquelles il excellait.

     

    H. de Toulouse-Lautrec – Moulin Rouge : La Goulue, 1891, collection privée

     

                                        H. de Toulouse-Lautrec - Mademoiselle Dihau au piano, 1890, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

          Théo avait invité Lautrec à déjeuner. Nous retournâmes tous les trois vers la Cité Pigalle.

     

          

          Un coup de vent... Je recale mon chevalet qui menace de s'écrouler.

          J'attrape le pinceau imbibé de blanc qui m'a servi pour les nuages et recouvre  les pommes de terre vert outremer du premier plan de fleurs claires brossées horizontalement à la volée.

          Cela aurait pu être une belle journée, pensai-je...

     

         

          En ce dimanche matin, Lautrec était d'humeur joyeuse. En montant l'escalier menant au 3ème étage, on croisa un croque-mort. Cela nous fit beaucoup rire.

          Le critique d'art Albert Aurier, invité également, était déjà arrivé. Je lui étais reconnaissant de l'article élogieux qu'il avait publié dans le Mercure de France en janvier à mon sujet. A Saint-Rémy, je lui avais écrit une longue lettre pour le remercier et lui avais offert une étude de cyprès en lui faisant remarquer que je ne méritais pas un tel honneur. Je me sentais si inférieur comparé à d'autres artistes comme Monticelli ou Gauguin. Il fut ravi de voir mes toiles entreposées chez Théo et ne tarit pas de compliments sur leur qualité.

          Théo et Jo tentaient de cacher les traits de leurs visages fatigués. La maladie de Vincent Willem les avait épuisés. Malgré tout le déjeuner fut agréable. Nous étions entre amateurs d'art. L'essentiel de nos discussions porta donc sur nos projets d'expositions et les peintres avant-gardistes. Au dessert, Toulouse-Lautrec n'arrêta pas de blaguer sur le croque-mort croisé dans l'escalier.

     

         

          J'arrondis les nuages en pleine pâte et sabre le ciel vigoureusement d'un bleu sombre qui se grise par endroit au contact du blanc. Je réchauffe le bleu d'un soupçon d'ocre jaune. Je peins vite. Nerveusement. J'ai hâte d'en finir.

          Le ciel mouvant, lourd, reflète mon émotion intérieure...

     

         

          L'ambiance était chaleureuse lorsque tout se gâta soudainement.

          Une discussion animée s'engagea entre le couple Bonger et les époux Van Gogh. Théo voulait que son beau-frère s'installe au rez-de-chaussée de l'immeuble ce qui déplaisait à sa femme Annie. J'eus la malencontreuse idée de faire une remarque à Jo sur l'accrochage d'une toile de Prévost, La femme au chien, ce qui lui déplut visiblement.

          Les problèmes financiers dont Théo m'avait parlé dans sa récente lettre refaisaient surface. Jo et Théo souhaitaient déménager du troisième au premier étage pour pouvoir stocker mes toiles dans un appartement plus vaste. Mais la location de celui-ci était trop coûteuse.

          Le drame couvait...

          Après le départ de Toulouse-Lautrec et d'Aurier, la dispute entre Jo et Théo devint orageuse. Leur fatigue attisait une tension nerveuse qui ne demandait qu'à s'envenimer.

          Théo n'arrivait pas à résoudre ses problèmes d'augmentation de salaire avec ses employeurs Boussod et Valadon et voulait se mettre à son compte. Jo lui reprocha vertement de vouloir quitter la galerie : « Comment feras-tu pour faire vivre toute ta famille, lui lança-t-elle excédée ! ». Dans le même temps, elle m'avait regardé méchamment comme si j'étais le responsable unique de cette faillite. Le ton monta. Théo répliqua avec rage. Je savais qu'il n'aimait pas que l'on s'en prenne à moi.

          J'étais effondré. Ma nouvelle famille, que j'aimais tellement depuis leur récent mariage et l'arrivée du bébé, se déchirait par ma faute. Leur couple paraissait si harmonieux lors de leur dernière visite à Auvers début juin...

          L'atmosphère devint irrespirable lorsqu'ils m'annoncèrent qu'ils ne passeraient pas leurs vacances à Auvers ce mois-ci comme je l'espérais. Ils partiraient en Hollande présenter le bébé à leurs familles.

          J'étais au comble du désespoir, proche de la crise que je connaissais si bien. Je savais que mon ami Guillaumin devait passer dans la soirée pour me voir.

          Je regardai Théo douloureusement. Les difficultés minaient mon frère déjà fragile et souffrant. Il portait sur ses épaules un fardeau trop lourd pour lui. Je me sentais coupable de tout cela.

          J'avais mal. Il fallait que je parte.

          Je n'attendis pas Guillaumin, pris la valise que j'avais laissée près de la porte, prononçai un faible au revoir sous l'œil atterré de Théo et Jo, et sortis sans me retourner.

          En descendant l'escalier, je me dis que je ne savais même pas si Théo pourrait continuer à me faire parvenir les 150 francs mensuels habituels.

          

     

          Mes yeux embués distinguent à peine ma toile qui gigote dans un épais brouillard. Je ne sais plus à quoi elle ressemble.

          Instinctivement, je prends un pinceau pointu et pique quelques taches rouges au hasard. Des coquelicots...

          Je range mon matériel et me lève. Mon pas est incertain.

          Au loin, des nuages orageux se développent.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle