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06 décembre 2015

Elisabeth Vigée Le Brun : Conseils

 

     Dans ses « Souvenirs », Elisabeth Vigée Le Brun a écrit quelques conseils pouvant être utiles aux femmes se destinant à la peinture du portrait.

     Il m’a paru intéressant d’en relater quelques extraits.

 

 

CONSEILS SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT

 

Il faut toujours être prête une demi-heure avant que le modèle arrive, afin de se recueillir : c’est une chose nécessaire pour plusieurs raisons.

1° Il ne faut pas faire attendre ; 2° Il faut que la palette soit préparée et faire en sorte de ne pas être tracassée par le monde et des détails d’affaire.

Règle nécessaire – Il faut placer le modèle assis, plus haut que soi ; il faut que les femmes le soient commodément ; qu’elles aient de quoi s’appuyer, et un tabouret sous les pieds.

Il faut le plus possible s’éloigner de son modèle, c’est le vrai moyen de bien saisir le juste ensemble des traits et l’aplomb des lignes, tant pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu’il est nécessaire d’observer, même pour la ressemblance totale ; ne reconnaît-on pas les personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage ?

 

Pour faire le portrait d’un homme (surtout s’il est jeune) il faut le faire un instant debout, avant de commencer, pour tracer plus juste les signes généraux et extérieurs. Si on traçait le personnage assis, le corps n’aurait pas d’élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire, les voyant plus souvent debout qu’assis.

Il ne faut pas placer la tête trop haut dans la toile, cela grandit trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse : on doit placer la figure de manière qu’il y ait plus d’espace du côté où est tourné le corps.

Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c’est le meilleur guide, il explique nettement les défauts.

Avant de commencer, causez avec votre modèle ; essayez plusieurs attitudes, et choisissez non seulement la plus agréable, mais celle qui convient à son âge et à son caractère (ce qui peut ajouter à la ressemblance), faites de même pour sa tête : placez-la de face ou de trois quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout pour le public ; le miroir peut aussi décider à ce sujet.

 Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre séances d’une heure et demie chaque, deux heures au plus ; car le modèle s’ennuie, s’impatiente (ce qu’il faut éviter) son visage change visiblement ; c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le plus possible.

 

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Elisabeth Vigée Le Brun – Giovanni Paisiello, 1791, chateau de Versailles

 

Tout cela est d’expérience avec les femmes ; il faut les flatter, leur dire qu’elles sont belles, qu’elles ont le teint frais, etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur dire qu’elles posent à merveille ; elles se trouvent engagées par là à se bien tenir. Il faut leur recommander de ne point amener de sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quand aux artistes et aux gens de goût, on peut les consulter ? Ne vous rebutez pas si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits ; il y a tant de gens qui ne savent point voir.

 

Tant que vous travaillez à la tête d’une femme, si elle est vêtue de blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou verdâtre) afin de ne pas distraire les rayons visuels et qu’ils puissent se reposer seulement sur la tête du modèle ; si cependant vous la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être reflétée.

La première [zone de lumière] est en haut du front, peu de distance après les cheveux. Elle s’interrompt un peu et vient s’asseoir près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates. Après cette lumière est d’un ton chair entier, qui se dégrade vers le milieu ; la lumière se rappelle faiblement sur cette même forme de l'os frontal. Après cette ombre, il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des cheveux : dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud : les poils du sourcil multipliés font le même effet que les boucles de cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L’ombre en est chaude. Il faut bien observer les passages de cheveux qui se verront en chair, afin de les rendre aussi vrais que possible ; qu’il n’y ait jamais de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le contour que par la couleur ; afin que cela n’ait point l’air d’une perruque, ce qui arriverait immanquablement si l’on ne faisait pas ce que je viens d’expliquer.

 

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Elisabeth Vigée Le Brun – La comtesse Skavronskaïa, 1796, musée du Louvre, Paris

 

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Elisabeth Vigée Le Brun – La comtesse Skavronskaïa, 1790, musée Jacquemart-André, Paris

 

     Les deux toiles ci-dessus représentent la comtesse Skavronskaïa, peinte en 1790 à Naples, puis, plus tard, en 1796 à Saint-Pétersbourg.

     Souvenir d’Elisabeth Vigée Le Brun sur la comtesse Skavronskaïa :

     « Je me souviens qu’elle m’a conté que, pour s’endormir, elle avait une esclave sous son lit, qui lui racontait tous les soirs la même histoire. Le jour, elle restait constamment oisive ; elle n’avait aucune instruction, et sa conversation était des plus nulle ; en dépit de tout cela, grâce à sa ravissante figure et à une douceur angélique, elle avait un charme invincible. »

 

 

Les ombres doivent être vigoureuses et transparentes à la fois, c’est-à-dire point empâtées, mais d’un ton mûr, accompagné de touches fermes et sanguines dans les cavités, telles que l’orbite de l’œil, l’enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de l’oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles, doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières occasionnées par la saillie des os (elles sont d’un ton doré), où les lumières doivent toujours être.

 

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Elisabeth Vigée Le Brun – Portrait dit “aux rubans cerise” (détail), 1782, Kimbell Art Museum, Fort Worth

 

 

 

Commentaires

Là où tu nous prouves encore que les "Souvenirs" de Madame Vigée-Lebrun sont à lire et relire ...
Merci Alain

Écrit par : Richard LEJEUNE | 07 décembre 2015

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En dehors des toiles du Louvre et celle de la comtesse Skavronskaïa du musée Jacquemart-André, je connaissais mal Elisabeth Vigée Le Brun avant de voir cette exposition. Maintenant j’apprécie encore mieux sa peinture et ses souvenirs m’ont beaucoup intéressé. Par certain côté cela s’approche de ces correspondances de peintres que j’affectionne.

Écrit par : Alain | 07 décembre 2015

Quelle bonne idée de partager ici ces extraits de la toute dernière partie de ce magnifique livre : cela me donne envie de publier les "parties manquantes"...!
Ses conseils, écrits pour sa nièce, sont de précieuses indications sur sa technique du portrait.

Écrit par : Smaragdine | 07 décembre 2015

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Excellente idée ! Je n'ai publié qu'une partie des conseils de l'artiste pour ne pas trop charger mon article car c'est assez technique.
Ce sont des conseils d'une experte en matière de portraits qui ne peuvent qu'être utiles pour ceux qui font des formations artistiques.
Je vous laisse la main... Il y aurait aussi plusieurs autres passages des souvenirs qui mériteraient des articles, ne serait-ce que sur un plan historique.
Bonne journée.

Écrit par : Alain | 07 décembre 2015

Merci Alain pour les conseils de cette magnifique artiste qui avait aussi le talent d'être attentive aux personnes dont elle devait peindre le portrait! telle une psychologue avisée, elle les mettait à l'aise et en condition de plaisir égotique!! J'admire sa maîtrise à travailler les mains!!Bisous Fan

Écrit par : FAN | 07 décembre 2015

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Plaisir égotique, est-ce le bon mot ? En attendant, effectivement, Elisabeth Vigée Le Brun avait la manière pour installer un climat de confiance, c’était une grande partie de son talent de peintre.
Elle connaissait le point faible des femmes : flatterie, beauté, teint frais, œil avantageux, taille souple. Cela marchait. La femme ainsi valorisée se détendait, s’offrait.
Cela me rappelle un chapitre de mon récit sur Van Gogh à Auvers dans lequel je le fais peindre la jeune Adeline Ravoux, la fille de l’aubergiste qui posait pour la première fois.
Bonne journée

Écrit par : Alain | 08 décembre 2015

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