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14 avril 2016

Au revoir Camille

 

Portrait : Claude Monet – Camille Monet sur sont lit de mort, 1879

 

 

Vendredi 5 septembre 1879  

 

    Un silence glacial avait envahi la petite maison de Vétheuil faisant face à la Seine où Claude et Camille s’étaient installés l’année passée avec la famille Hoschedé. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

 

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Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

 

 

    Claude Monet avait souhaité rester seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.

     Camille… ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

     L’artiste contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété, et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.

     Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

   La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

  Le peintre se surprit à noter machinalement la décomposition des coloris que la mort imprimait sur le visage immobile. Il voyait des tonalités nuancées de mauve, de bleu, de jaune, des gris rosés. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs.

     La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale…

    C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur, et son matériel de peintre.

     La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

     Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

     La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il fixa longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Monet avait conscience qu’une période importante de son existence se terminait devant le visage glacé de cette morte dont les beaux yeux s’étaient définitivement fermés.

    Monet revoyait Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui balayait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots. Tous ces souvenirs des jours heureux…

     Le regard obscurci par les larmes, il la discernait à peine. Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse.

    Il se leva, saisit la toile et la coinça dans un angle du mur, derrière l’armoire. Il ne la montrerait à personne. Elle lui appartenait pour toujours.

 

 

31 mars 2016

Un déguisement de Mardi gras

 

Portrait : Claude Monet – La japonaise, 1875

 

 

     « Souris, lance Claude Monet à sa femme ! Bon dieu, c’est pourtant simple !... Non ! Pas comme ça ! Un vrai sourire ! naturel… tu me fais une grimace… Tourne bien la tête vers moi ! »

     Elle fait de son mieux, Camille, mais Monet est tellement exigeant. D’autant plus que ce qui intéresse le peintre n’est pas essentiellement le visage, ni les mains de la jeune femme, mais toutes ces couleurs qui éclatent sur elle, s’entrechoquent, vibrent.

 

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Claude Monet – La japonaise, 1876, Museum of Fine Arts, Boston

 

     Elle n’est plus la bourgeoise élégante qui était superbement habillée d’une robe de soie verte au salon de 1866. Cette fois, le peintre a voulu faire exotique : une japonaise.

    Il l’a affublée d’une somptueuse robe d’acteur japonais rouge brodée de fleurs et de personnages grimaçants. Elle s’est transformée en parisienne déguisée, coiffée d’une curieuse perruque blonde, tenant un éventail tricolore à hauteur du visage. Même ses yeux paraissent bridés... Ainsi attifée, elle s’efforce de sourire, niaisement car elle a plutôt envie de rire tellement sa pose est étrange et son déguisement théâtral.

     Une fantaisie… Certains des amis de l’artiste osent parler d’œuvre indécente, déplacée : peinture,monet,camille,impressionnisme,estampespeindre sa propre épouse habillée pour Mardi gras, avec un guerrier grotesque sortant bien vivant des plis du kimono brodé sur ses fesses...

    Innocemment, Camille le lui fait remarquer. « Je m’en fiche, l’essentiel est que l’on te remarque au Salon ! Crois-moi que ce kimono éclatant et ce guerrier grimaçant - mal placé je reconnais ! - ne passeront pas inaperçus, répond-t-il, rigolard. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Pourquoi Monet, en cette fin de l’année 1875, peint-il cette « japonaiserie », tableau d’un mauvais goût détonnant par rapport à son travail habituel ?

     L’exposition universelle de 1867 a révélé l’art japonais au public. Des estampes circulent un peu partout et influencent les artistes européens. De suite, Monet a été séduit par le charme de ces peintures nippones dont il collectionne les fameux « crépons » achetés dans des boutiques à Paris. Ceux-ci lui révèlent l’importance du vêtement et son rôle dans l’expression du mouvement, des formes, du rythme. Tout lui plait dans ces gravures : la pureté et la finesse des contours, l’élégance décorative, l’harmonie des couleurs, une grande richesse de tons, le raffiné de la composition.

      Un art fondé sur un idéal esthétique...

     Cette Japonaise marque-t-elle un moment de changement psychologique dans le travail de Monet qui modifie sa façon de traiter la perspective et le rapport des couleurs entre elles ? Veut-il prouver qu’il sait faire autre chose que des paysages ?

    Camille ne s’inquiète pas de la façon dont elle est grimée dans ce ridicule accoutrement de geisha. Claude est l’homme de sa vie. Il peut tout lui demander.     

     Elle tente de garder la pose et continue de lui sourire.

 

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17 mars 2016

Un bel été à Trouville

 

Portrait : Claude Monet – La plage de Trouville, 1870

 

 

     Claude Monet et Camille ne se quittent plus : leurs journées se partagent entre leur vie de couple et la peinture. Travail et amour se confondent. Le fruit de cet amour, Jean, aura bientôt trois ans. Monet croque inlassablement son modèle favori : en buste, assise en bord de Seine enveloppée de reflets colorés, à table faisant manger l’enfant…

     C’est décidé !

    Malgré la désapprobation de son père, Claude Monet veut régulariser sa liaison. Le 18 juin 1870, à la mairie du 17e arrondissement à Paris, il se marie civilement avec Camille. Le célèbre peintre Gustave Courbet est venu et signe le registre. Seuls les parents de Camille Doncieux assisteront à la cérémonie ; le père de Monet est resté en Normandie.

     La douce et discrète Camille est devenue officiellement madame Monet.

    C’est l’été. Jeunes mariés, ils envisagent un voyage de noces… Pourquoi pas Trouville proche de chez le père de Monet ? Acceptera-t-il de rencontrer sa belle-fille et son petit-fils Jean ?

    Il fait si beau. Monet aime cette côte normande. Il peint la mer, les voiliers colorés, l’entrée du port, le luxueux hôtel des Roches Noires face à la mer, l’hôtel le plus majestueux de la côte normande. L’artiste et sa nouvelle femme observent les élégantes parisiennes venir y faire la fête, sauter dans la mer, se déshabiller, se rhabiller, changer de toilette. Eux se contentent de la modeste pension Tivoli où ils se sont installés avec Jean.

     Quel plus joli modèle que son épouse ? Comme d’habitude, le peintre la peint élégamment habillée, assise sur la plage devant la mer. Au loin, quelques voiliers passent.

  

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Claude Monet – La plage à Trouville, 1870, National Gallery, Londres

 

     Ce bel été semble marquer un tournant dans le style de Monet. Sur la plage de Trouville, il peinture,monet,impressionnisme,trouville,camilleretrouve avec plaisir Eugène Boudin arrivé avec sa femme, son initiateur de jeunesse à la peinture de paysage. Lors de leur première rencontre, quelques années auparavant, celui-ci lui avait dit : « Etudiez, apprenez à voir et à peindre, dessinez, faites du paysage. »

     Aujourd’hui, l’étude de la lumière est devenue la préoccupation essentielle de l’artiste.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Claude Monet – Camille assise sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

 

    « Camille, installe-toi ici !… Jette ton ombrelle en arrière, ton visage doit rester dans l’ombre !… Accroche bien ton chapeau, le vent souffle !… Mets-toi dos à la mer !… Descends ta voilette sur le nez !… Penche-toi en avant !… Tu vois bien qu’il n’y a plus de soleil, referme ton ombrelle !... ».

  

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Claude Monet – Camille à la plage de Trouville, 1870, collection particulière

  

     Camille pose des journées entières sur la plage. Les vagues viennent parfois lécher sa robe qui prend la couleur du sable. Elle n’oublie jamais de mettre son petit chapeau fleuri accroché sur ses cheveux.

 

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Claude Monet – Sur la plage à Trouville, 1870, musée Marmottan, Paris

 

     Quelle idée est passée dans la tête de Monet ? Ce jour-là, malgré l’opposition ferme de Camille, il lui demande de s’installer de travers sur une chaise vêtue d’une robe rayée de bandes bleues et blanches, le visage encadré de curieuses nattes de lycéenne, l’éternel petit chapeau fleuri sur les cheveux. « Cela changera de tes apparences habituelles de parisienne élégante, lui dit-il en riant ». A côté d’elle, il a installé, assise sur le sable, une fillette qui ressemble bougrement à sa femme. Une sœur jumelle…

     Monet est assez dictatorial envers ses modèles. Qu’importe, Camille se prête à toutes les demandes de son jeune mari. Elle est si heureuse d’avoir Claude et son fils Jean toute la journée auprès d’elle. Leur avenir s’annonce radieux…

 

 

 

10 mars 2016

Trois femmes pour le prix d'une

 

Portrait : Claude Monet – Femmes au jardin, 1867

 

 

 

     Monet est amoureux. Au printemps 1867, il vit son amour avec Camille dans une petite maison de banlieue entourée d’un jardin, à Sèvres, près de Ville-d’Avray. Les parfums fruités des boutons de roses libérant leurs corolles envahissent l'air.

     Fort du succès obtenu au Salon précédent, l’artiste s’obstine à peindre de nouveau un tableau grand format, une sorte de rattrapage à son Déjeuner sur l’herbe inachevé. Le projet est d’importance : 2,50 mètres de hauteur ; des figures en plein air de jeunes femmes grandeur nature installées au bord d’une allée sur une pelouse ensoleillée.

 

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Claude Monet – Femmes au jardin, 1866, Musée d’Orsay, Paris

 

     Monet souhaite peindre la toile entièrement sur le motif, dans le jardin. Il n’a pas lésiné sur les moyens pour réussir son travail. Un fossé a été creusé dans la terre pour pouvoir enfouir progressivement la peinture lorsqu’il en peint le haut. Un système de poulies permet de faire monter ou descendre la toile à la manivelle.

     Le projet du peintre : représenter quatre jeunes femmes revêtues de robes d’été élégantes. Faute de moyens financiers, la plupart des robes utilisées pour le Déjeuner seront réutilisées. Deux modèles sont disponibles : Camille et une amie. « Qu’importe tu seras les trois femmes qui seront sur la gauche de la toile, dit le peintre à Camille ! » Gentiment, elle s’exécute. Chaque jour, elle change de robe comme de personnage.

     Assise au centre, la toilette de la jeune femme est splendide : une robe et une veste blanches peinture,monet,camille,impressionnismeornées d’élégantes broderies en arabesques noires. Paupières baissées sous l’ombrelle saumon, son regard se penche vers le bouquet de fleurs blotti au creux de sa robe dont le jupon blanc déborde de l’allée. La lumière traverse l’ombrelle et chauffe son visage. La tendance de l’été est au petit chapeau à galettes qui lui enserre les cheveux.

 

 

 

 

    Derrière Camille, c’est à nouveau Camille qui pose pour les deux femmes debout dans l’ombre : de profil, en crinoline blanche rayée de vert, coiffée d’un autre curieux petit chapeaupeinture,monet,camille,impressionnisme posé sur le chignon dont le ruban blanc lui tombe jusqu’au bas du dos ; de face, jupe droite beige, le visage enfouit dans un bouquet de fleurs, ses grands yeux foncés regardant son Claude qui travaille inlassablement.

     Au fond de l’allée rosâtre, une quatrième femme aux cheveux roux cueille une rose. Sa robe en mousseline blanche à pois noirs illumine tout le tableau qui est traversé d’une lumière du jour exceptionnelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     La nouvelle manière de peindre de Monet ne plait pas au monde poussiéreux du Salon. Ses Femmes au jardin ne sont pas acceptées par le jury du Salon de 1867. Tous ses amis sont également refusés. La plupart, dégoutés, vont envisager de montrer leur travail dans une Exposition des Refusés.

     « Qu’ils aillent se faire… éructe Monet en apprenant la décision du jury ! ». Il est d’autant plus furieux qu’il ressent ce rejet comme une insulte envers sa gracieuse compagne, omniprésente sur la grande toile, elle qui avait fait l’objet de commentaires grandiloquents au même Salon de l’année précédente dans La femme à la robe verte.

 

    Malgré les ennuis financiers, une grande joie va arriver dans le couple. En août de cette même année, Camille donne naissance à son fils Jean. Elle a vingt ans, Claude n’en a pas encore vingt-sept. Occupé à peindre des paysages chez ses parents à Sainte-Adresse en Normandie, il ne peut être présent à l’accouchement. Le travail avant tout…

     Le fidèle Bazille sera le parrain de l’enfant et, pour aider ses amis, il achète Femmes au jardin.

 

 

 

03 mars 2016

Vert... Noir...

 

Portrait : Claude Monet – La femme à la robe verte, 1866

 

 

     Il ne restait que peu de temps avant la fin des délais d’inscription au Salon de 1866. Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. « Il me faut quelque chose de solide qui plaira au jury ». Il ne décolérait pas de n’avoir pu terminer à temps son Déjeuner sur l’herbe, son « énorme tartine » comme son ami Eugène Boudin avait surnommé l’immense toile. Pour le moment, elle restait dans un coin de l’atelier. On verrait plus tard…

    Le peintre avait beaucoup apprécié Camille, la jeune femme qui était venue vers lui l’été dernier alors qu’il peignait tranquillement en forêt de Fontainebleau. Les divers rôles de modèle tenus par celle-ci dans le Déjeuner l’avaient comblé. A nouveau, il avait souhaité la mettre à contribution. « J’accepte monsieur Monet » lui avait-elle dit de la même petite voix d’adolescente de dix-huit ans qui l’avait ému le jour de leur première rencontre. Il fallait faire vite, le Salon ouvrant ses portes au printemps.

 

 

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Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalle, Brême

 

 

     L’hiver finissant est froid. Camille pose en intérieur. Monet veut la peindre dans un format spectaculaire, grandeur réelle. Qui se voit… Pour ne pas brusquer le jury et le public du Salon, il adopte un style restant académique, la lumière venant de l’arrière du personnage dans un effet de clair-obscur.

     Bourgeoise parisienne, la jeune femme porte une élégante veste bordée de fourrure. Le noir de la veste semble se fondre dans le fond sombre d’où émerge, lumineux, le beau visage régulier. La pose est théâtrale : les yeux baissés, elle se retourne à demi, une expression coquette se dessinant sur son profil, sa main tient la bride de son petit chapeau orné de plumes.

    La fourrure blonde garnissant le bas de la veste repose sur une longue jupe traînante à bandes noires et vertes qui s’étale en larges plis souples satinés. Ce vert … Monet ne voit que lui. Fougueusement, son pinceau attrape l’émeraude pure de sa palette et la dépose sur la jupe dans un méthodique jeu de rayures. Vert… Noir… Noir… vert.

     Emporté par sa fièvre créatrice, quatre jours suffisent à l’artiste pour terminer le portrait. Il ne restera que quelques retouches à faire au dernier moment. La jeune fille est superbe. Une touche d’amour a été posée sur la toile.

     Dès l’ouverture du Salon, le tableau suscite un concert de louanges. Un critique écrit : « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse ». C’est un nouveau succès pour Monet qui vient après celui de l’année précédente où il présentait deux marines peintes sur sa chère côte normande.

    Emile Zola est le plus élogieux. Dans le journal l’Evénement, il commente le Salon pour la première fois, et ne mesure pas son enthousiasme :

    « J’avoue que la toile qui m’a le plus arrêté est la Camille de M. Monet. C’est là une peinture énergique et vivante. Je venais de parcourir ces salles si froides et si vides, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu cette jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur, comme s’il y avait eu un trou. Vous ne sauriez croire combien il est bon d’admirer un peu, lorsqu’on est fatigué de rire et de hausser les épaules.

     Je ne connais pas Monsieur Monet. Je crois même que jamais auparavant je n’avais regardé attentivement une de ses toiles. Il me semble cependant que je suis un de ses vieux amis. Et cela parce que son tableau me conte toute une histoire d’énergie et de vérité.

     Eh oui ! voilà un tempérament, voilà un homme dans la foule de ces eunuques. Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Ici, il y a plus qu’un réaliste, il y a un interprète délicat et fort qui a su rendre chaque détail sans tomber dans la sécheresse. Voyez la robe. Elle est souple et solide. Elle traîne mollement, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme… »

 

    Une réussite… Comment qualifier la prestation de la jolie Camille ? Elle vient de faire une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle est devenue le modèle de Claude Monet, mais aussi sa nouvelle compagne.

     L’artiste songe déjà à en faire son modèle favori pour ses travaux à venir.

 

 

 

24 février 2016

Je sais poser, monsieur Monet, je m’appelle Camille…

 

Portrait : Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865

 

 

     Il fait chaud en cet été 1865. Claude Monet est installé à l’ombre des feuillages en lisière de la forêt de Fontainebleau, à Chailly non loin du petit village de Barbizon. Un ruban de ciel éclaire le chemin en diagonal, lui donnant une sensation de profondeur. L’artiste étudie le contraste offert par les verts et bruns des arbres que cette coulée de lumière azurée renforce.

     Il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

     - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

     - Vous êtes modèle ?

    - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Mon physique plait aux peintres… Et puis j’aime ça !

     La jeune femme se tourne vers la toile que l’artiste peint.

     - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté !

     Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin. Charmante, pensa-t-il !

     - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

     Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approchait de ses 25 ans. La demoiselle lui paraissait bien jeune. Il remballa son matériel.

     - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

     - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.

     Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait. 

 

     Pour Camille, les séances de pose allaient commencer dans les jours qui suivirent leur première encontre.

     Monet travaillait pour le Déjeuner sur l’herbe, une œuvre immense de 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèle, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures.

 

 

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Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

 

     Courbet venu voir le travail émit, comme toujours, quelques critiques : « Cela manque de peinture,monet,impressionnisme,camillenus, mon ami. Copiez le scandaleux Manet ! ». Néanmoins, il propose de poser : « Je serai le personnage de gauche avec une moustache en pointe, dit-il avec son fort accent franc-comtois ».

     Boudin, grand ami du peintre, de passage, est admiratif en voyant l'importance de l'œuvre et s’exclame : « Cette énorme tartine va te coûter les yeux de la tête ! ».

     Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon qui remplit toute la hauteur de la composition : dans la partie centrale de la toile, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis.

 

 

 

 

 

 

 

 

Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment de gauche, 1865, musée d’Orsay, Paris

 

     Monet, satisfait de son nouveau modèle, la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d’un chapeau de la même teinte que la robe.

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Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

 

 

     Le tableau, par ses effets lumineux nouveaux, l’utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l’œil. Malheureusement, le projet est trop imposant et la date d’inscription au Salon de 1866 trop proche pour être prêt dans les délais. A contrecoeur, au début de l’année, l’artiste renonce à terminer la toile.

    L’allure et la grâce de son nouveau modèle, Camille, lui ont plu. Il souhaite présenter au salon un portrait de femme élégante et demande l’aide de la jeune femme, ce qu’elle accepte dans un sourire.

     Elle apprécie la peinture de ce jeune artiste. Et sa présence…

 

 

07 février 2016

Les années Argenteuil

 

Portrait : Claude Monet La femme à l’ombrelle, 1875 

  

 

     Claude Monet se plait à Argenteuil où il est installé avec sa récente femme Camille, ils sont mariés depuis à peine cinq années, dans une petite maison depuis l’hiver dernier. Il peint comme jamais jusqu’ici.

     Les années 1870 sont une grande mutation dans son art. Le peintre ne s’intéresse plus qu’à la lumière. Tout devient vibration. Le plein air est son unique atelier, son seul maître devient la nature. Son inventivité est extrême pour saisir le motif sous tous ses aspects, découvrir le ton qu’il n’avait pas perçu. Il pose de simples virgules de couleurs pures directement sur la toile. Son oeil a changé, il recompose le paysage qui est saisi avec les accidents que l’atmosphère lui donne. Il le réduit à l’essentiel.

     Monet peint quelque chose de nouveau. Sait-il lui-même ce qu’il peint…

     Comme Daubigny autrefois sur son atelier flottant le « Botin », il possède, lui aussi, un bateau-atelier qui lui permet de naviguer, de peindre l’eau, les berges, les ponts, les péniches. Tout ce qu’il voit l’inspire et l’éblouit…

     Argenteuil, la Seine, les jardins, fournissent à Monet d’innombrables sources d’émerveillement. Les ciels de l’artiste n’ont jamais été aussi bleus que ceux d’Argenteuil.

     Camille est sa joie de vivre. Il la surprend partout.

     Dans le jardin avec Jean, se plantant une fleur dans les cheveux…

   Seule, au détour d’une allée, à la fin d’une belle journée d’été au moment où les ombres prennent une teinte bleutée…

     Pensive, dans l’encadrement d’une fenêtre…

     Brodant devant un massif fleuri éclaboussé de tâches colorées… 

   Lisant, assise dans l’herbe sous les lilas, confondue dans la végétation…

     Devant un massif de glaïeuls…

 

 

 

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Claude Monet – La femme à l’ombrelle, 1875, National Gallery of Art, Washington

 

 

     Par cette belle journée de l'été 1875, Claude Monet a choisi de croquer Camille vers les bords de la Seine. En pleine lumière, il pose des petites touches de couleurs qui vibrent entre elles.

    Une apparition ascendante nous est offerte… Celle-ci, peinte en contre-jour, est éclaboussée du bleu mauve du ciel parcouru de nuages jaunes et rosés qui s’effilochent en se regroupant curieusement autour de la jeune femme, comme pour la protéger. Il l’aime… Les rayons du soleil l’enveloppe…

   La gracieuse Camille debout sur un talus herbeux tient une ombrelle qui, comme son voile et sa robe, s’agite dans le vent. Tout n’est que mouvement : les plis de la robe se cabrent, la voilette agitée laisse percevoir le visage de celle qui nous regarde. Elle nous dit quelque chose ? Non ! Elle parle à Claude ! La pose est naturelle, instant fugace d’un regard de peintre.

    Elle ne va pas tarder à se retourner pour continuer son chemin, accompagnée de Jean son petit bonhomme qui marche à ses côtés.

 

  

25 janvier 2011

Camille Monet - 3/3 Argenteuil

 

 

Suite…

 

       - Claude, dépêche-toi !... J’ai froid !

      Monet - mme monet capeline rouge 1872 cleveland.jpgIl neige. Le sol est blanc. Camille jette un regard inquiet vers l’intérieur de la pièce par l’ouverture laissée libre entre les rideaux blancs qui encadrent la porte-fenêtre.

      Monet ne répond pas. Il croque d’un flot de touches nerveuses le fin visage suppliant, interrogateur.

      - Reste tournée vers moi encore un instant, lance-t-il sans pitié pour sa femme grelottante qui ramène sa capeline sur elle des deux mains.

      L’image est si belle. Monet a peint les murs et la porte-fenêtre avec des tonalités grisâtres pour faire mieux ressortir la scène centrale éclairée de l’extérieur. Camille est habillée chaudement d’une veste et d’une jupe assortie gris bleu bordés de fourrure blanche. Sa capeline vermillon sur la tête la fait ressembler à un Père Noël.

 

  Claude Monet – La capeline rouge, portrait de madame Monet, 1873, The Cleveland Museum of Art, Cleveland

     

 

      Claude Monet se plait à Argenteuil où le couple est installé dans une petite maison depuis l’hiver dernier. Il peint comme jamais jusqu’ici.

      Les années 1870 sont une grande mutation dans son art. Le peintre ne s’intéresse plus qu’à la lumière. Tout devient vibration. Le plein air est son unique atelier, son seul maître devient la nature. Son inventivité est extrême pour saisir le motif sous tous ses aspects, découvrir le ton qu’il n’avait pas perçu. Il pose de simples virgules de couleurs pures directement sur la toile. Son oeil a changé, il recompose le paysage qui est saisi avec les accidents que l’atmosphère lui donne. Il réduit ce paysage à l’essentiel.

      Monet peint quelque chose de nouveau. Sait-il lui-même ce qu’il peint… 

 

 

 Manet - monet peignant dans son bateau-atelier 1874 neue pinakothek munich.JPEG

      Comme Daubigny autrefois sur son atelier flottant le « Botin », il possède, lui aussi, un bateau-atelier qui lui permet de naviguer, de peindre l’eau, les berges, les ponts, les péniches. Tout ce qu’il voit l’inspire et l’éblouit…

 

 

  

 Edouard Manet – Monet peignant dans son bateau-atelier, 1874, Neue Pinakothek, Munich

 

 

      - Je suis fatiguée Claude ! Je ne sens plus mes jambes ! Tu m’as déjà fait faire un nombre invraisemblable de kilomètres avec tous ces allers-retours !

   monet-promenade à argenteuil 1873 marmottan.jpg  

                                             Claude Monet – Promenade à Argenteuil, 1873, Musée Marmottan, Paris

      Monet sourit. Il avait trouvé une sorte de nouveau jeu. Il obligeait Camille à parcourir les champs fleuris afin de l’insérer au mieux dans le décor. Lorsqu’elle s’approchait, il lui demandait de retourner au loin puis de revenir à nouveau vers lui. La silhouette de la jeune femme se confondait avec les herbes et les fleurs des champs. Sa figure s’estompait dans le paysage.

 Monet - la promenade argenteuil 1875 collection privée.jpg

                             Claude Monet – La promenade Argenteuil, 1875, collection particulière

       - Je veux trouver le meilleur angle pour te croquer, ma chère, disait-il en riant. Plus tard, je rajouterai Jean à tes côtés sur la toile.

       Il plaisantait :

       - Je t’aime tellement Camille… Si tu meurs avant moi, je ferai comme les égyptiens antiques. J’embaumerai ton corps et mettrai tes viscères dans les vases canopes que l’on voit au Louvre. Résurrection assurée !

       Ils s’esclaffaient bruyamment, heureux d’être ensemble, puis Camille, comme toujours, s’exécutait et reprenait sa longue marche sous le soleil.

 

 

Monet - le pont d'argenteuil 1874 orsay.jpg 

       Argenteuil, la Seine, les jardins, fournissent à Monet d’innombrables sources d’émerveillement. Les ciels de l’artiste n’ont jamais été aussi bleus que ceux d’Argenteuil.

  

 

  

 

Claude Monet – Le pont d’Argenteuil, 1874, musée d’Orsay, Paris

      

      Camille est sa joie de vivre. Il la surprend partout.

      Dans le jardin avec Jean, se plantant une fleur dans les cheveux... 

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                    Claude Monet – Camille et Jean Monet dans le jardin, 1873, collection particulière

 

      Seule, au détour d’une allée, à la fin d’une belle journée d’été au moment où les ombres prennent une teinte bleutée...

 Monet - camille monet à Argenteuil 1876, metropolitan new york.jpg                          Monet - le jardin roses trémières 1877 privé.jpg 

 Claude Monet – Camille Monet à Argenteuil, 1876, The Metropolitan Museum of Art, New  York  

                                                               Claude Monet – Jardin aux roses trémières, 1876, collection particulière

          Pensive, dans l'encadrement d'une fenêtre...

   Monet - camille à sa fenêtre1873 privée.jpg                            Claude Monet – Camille Monet à la fenêtre, 1873, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond      

           Brodant devant un massif fleuri éclaboussé de tâches colorées...

   Monet - camille monet et un enfant argenteuil 1875 boston.jpg                                       Claude Monet – Camille Monet et un enfant au jardin, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

       Lisant, assise dans l’herbe sous les lilas, confondue dans la végétation...

  Monet - 1872 la liseuse baltimore.jpg

                                                           Claude Monet – La liseuse, 1872, Walters Art Gallery, Baltimore

       Devant un massif de glaïeuls...

  Monet - les glaieuls 1876 détroit.jpg

                                     Claude Monet – Les glaïeuls, 1876, Institute of Art, Détroit

 

      

       15 avril 1874. C’est un grand jour pour les peintres avant-gardistes !

       Puisque le Salon officiel ignore ces « peintres d’esquisses non finies », le groupe des amis de Monet, ils soMonet - 1873 Impression soleil levant marmottan.jpgnt nombreux, une bonne trentaine, dont Renoir, Sisley, Pissarro, Cézanne, Guillaumin, Degas, décide de créer une Société coopérative d’artistes et d’organiser une exposition collective qui ouvre ses portes dans les locaux du photographe Nadar boulevard des Capucines à Paris. Claude Monet présente une petite toile qu’il a croquée de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Il la nomme Impression, soleil levant. Elle sera moquée par le journaliste du Charivari Louis Leroy : « Puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans ! ». Celui-ci titrera sa chronique : « L’exposition des impressionnistes ».

 

 Claude Monet – Impression, soleil levant, 1873, Musée Marmottan, Paris

 

  Le mot « impressionniste » était né. Il sera adopté par les jeunes peintres et deviendra le nouveau titre et programme pour leur prochaine exposition de groupe. Monet en sera le chef de file.   

 

 

      Les amis de Monet viennent souvent voir le couple à la belle saison dans leur jardin d’Argenteuil. Renoir adore peindre le joli minois de Camille qui l’a déjà inspiré plusieurs fois :

      Allongée sur un divan, habillée d'un peignoir bleu, lisant le Figaro...

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           Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1874, Musée Calouste Gulbenkian, Lisbonne

        En buste, un sourire entrouvrant ses lèvres...

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                                  Pierre-Auguste Renoir – Portrait de Camille Monet, 1872, Musée Marmottan, Paris

       Une autre fois, toujours en buste, entourée de bleu...

  Renoir - Portrait_of_Madame_Claude_Monet__1872.jpg                             Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1872, collection particulière

       

      Un jour de l’été 1874, Edouard Manet est occupé à peindre La famille Monet dans le jardin d’Argenteuil lorsque Renoir débarque trouvant le motif à son goût. Il s’installe et se met à peindre lui aussi. Manet énervé souffle à Monet : « Il n’a aucun talent ce garçon là ! Vous qui êtes son ami dites-lui de renoncer à la peinture ! ». Manet qui n’avait pas souhaité participer à l’exposition du printemps chez Nadar, se réservant pour le Salon officiel, gardait une rancoeur envers Renoir qui s’était opposé à lui.

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P. A.  Renoir – Camille Monet et son fils Jean à Argenteuil, 1874, National Gallery of Art, Washington

                                                             

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                      Edouard Manet – La famille Monet au jardin, 1874, The Metropolitan Museum of Art, New York

 monet - camille monet au travail 1875 - barnes fond..jpg

 

 

 

       L’hiver 1875 est froid. Monet peint Camille à l’intérieur de la maison. Le chevalet planté dans le couloir, il la représente dans la véranda, brodant sur un métier dans l'éclairage de la fenêtre donnant sur le jardin. 

 

  

  

  

Claude Monet – Camille au métier, 1875, Barnes Foundation, Merion

 

 Monet - la femme à l'ombrelle 1875 national gallery.jpg

 

 

 

 

 

         Une apparition ascendante peinte en contre-jour éclaboussée du bleu du ciel parcouru de nuages rosés !

      Telle apparaît la gracieuse Camille en ce bel été, debout sur un talus herbeux, tenant une ombrelle qui, comme son voile et sa robe, s’agite dans le vent. Jean à ses côtés semble tout petit.

  

   

                                                Claude Monet – La femme à l’ombrelle, 1875, National Gallery of Art, Washington

 

      monet - la japonaise 1875 boston.jpg« Souris, lance Claude à sa femme ! » La pauvre Camille fait de son mieux. Le peintre l’a affublée d’une somptueuse robe d’acteur japonais rouge brodée de fleurs et de personnages grimaçants. Une parisienne déguisée, coiffée d’une curieuse perruque blonde. Elle tient un éventail tricolore à hauteur du visage et s’efforce de sourire niaisement car elle a plutôt envie de rire tellement sa pose est étrange et son déguisement théâtral.

      Pourquoi Monet peint-il cette Japonaise, tableau détonnant par rapport à son travail habituel ? Une fantaisie… Certains parlent « d’œuvre indécente ». Et ce guerrier grotesque brodé sur les fesses de Camille… « Une déguisée de mardi gras ». Cette « japonaiserie » marque-t-elle un moment de changement psychologique intime chez Monet ?  

Claude Monet – La japonaise, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

 

      Un collectionneur du nom d’Ernest Hoschedé a acheté plusieurs tableaux du peintre dont le fameux Impression, soleil levant. Un curieux personnage… L’homme vit au-dessus de ses moyens dans un château à Montgeron avec ses enfants et sa femme Alice.

        Monet rencontre le couple en 1876 et peint plusieurs toiles pour Ernest. La faillite d’Hoschedé est prononcée en août de l’année suivante. Monet éprouve de l’attirance pour sa femme Alice, une femme cultivée et exaltée. Est-ce le début d’une passion amoureuse ?

        Les soucis financiers de l’artiste ont repris. Il a trente-sept ans. Il est couvert de dettes. Camille est malade. On parle d’opération. De plus, elle est enceinte à nouveau ce qui n’arrange pas son état. Elle accouche d’un nouveau garçon, Michel, en mars 1878.

      En septembre de la même année, les deux familles, les Hoschedé et leurs six enfants, le couple Monet et leurs deux enfants, décident de partager pour un temps leur destinée et leurs préoccupations financières. Elles s’installent ensemble à Vétheuil, entassées à quinze personnes avec les trois femmes de service, dans une petite maison.

       La période radieuse d’Argenteuil est terminée. Camille n’a plus qu’un an à vivre…

  

 

  Vétheuil, le dimanche 7 septembre 1879, 13 heures.

 

        Monet regardait une dernière fois la compagne de ses dernières années.

         Les confrères de la charité qui s’occupaient des funérailles n’allaient pas tarder à venir. L’enterrement était prévu pour 14 heures dans une fosse creusée dans un angle du cimetière longeant l’église de Vétheuil, face à  la vallée de la Seine.

  

Monet - église de vétheuil neige 1878 orsay.jpg

                                               Claude Monet – Eglise de Vétheuil, neige, 1879, Musée d’Orsay

       L’hiver dernier, il neigeait, Camille se sentant mieux ce jour là, il était sorti peindre l’église. Il ne s’imaginait pas que sa chère Camille y reposerait bientôt.

       Monet avait conscience qu’une période importante de son existence se terminait devant le visage glacé de cette morte dont les beaux yeux s’étaient définitivement fermés.

        Il disposa à côté du lit le portrait de Camille en robe de tulle qu’il avait croqué il y a deux jours. Le regard obscurci par les larmes, il la discernait à peine. Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse.

        Il se leva, saisit la toile et la coinça dans un angle du mur, derrière l’armoire. Il ne la montrerait à personne. Elle lui appartenait pour toujours.

                                                       

                                                                                             Alain

  

  FIN 

 

 

      tombe de Camille Monet à Vétheuil.JPGUn dimanche d'automne récent, j'ai retrouvé à Vétheuil "La femme à la robe verte".

       « Vous trouverez la tombe de madame Monet au fond du cimetière, le long du mur faisant face à l’église, m’avait dit un vieil homme. »

        J’avais cherché un long moment. La haute silhouette du clocher de l’église dominait le petit monument entouré d’un ouvrage en fer forgé. Quelques fleurs tapissaient le rectangle où elle reposait.

       Je me recueillais lorsque je crus entendre une petite voix d’adolescente, celle qui disait timidement à Claude Monet lors de leur première rencontre :

      "Je serais heureuse d'être votre modèle, monsieur Monet. Je n'ai que 18 ans mais je sais poser. Je m'appelle Camille."

 

 Tombe de Camille Monet à Vétheuil (photo de l’auteur)

 

 

1. La femme à la robe verte    2. Femmes au jardin        

                                                

 

02 janvier 2011

Camille Monet - 2/3 Femmes au jardin

 

 

EXCELLENTE ANNEE 2011

Je vous souhaite des moments inattendus, des rencontrantes excitantes, des curiosités satisfaites, des envies partagées, bref, tout ce qui donne de la joie et un sens à l'existence.

 

 

 

Suite... 

 

Printemps 1867. Chemin des Closeaux à Sèvres.

 

       Camille et Claude vivent depuis un an leur histoire d’amour dans une petite maison de banlieue entourée d’un jardin. Les lilas embaument l'air.

      Fort du succès obtenu au Salon précédent avec sa Camille à la robe verte, l’artiste s’obstine à peindre de nouveau un tableau grand format, une sorte de rattrapage à son Déjeuner sur l’herbe inachevé.

 

Monet - femmes au jardin 1866 orsay.JPEG

                                                 Claude Monet – Femmes au jardin, 1866, Musée d’Orsay, Paris

      

      Le projet est d’importance : 2,50 mètres de hauteur. Des figures en plein air de jeunes femmes grandeur nature installées au bord d’une allée sur une pelouse ensoleillée.

      Monet souhaite peindre la toile entièrement sur le motif, dans le jardin. Il n’a pas lésiné sur les moyens pour réussir son travail. Un fossé a été creusé dans la terre pour pouvoir enfouir progressivement la peinture lorsqu’il en peint le haut. Un système de poulies permet de faire monter ou descendre la toile à la manivelle.

 

      Monet - femmes au jardin détail -1867 orsay.jpgCamille pose toute la journée. « Tu seras les trois femmes qui seront sur la gauche de la toile, lui a dit Le peintre ! » Elle s’exécute. Chaque jour, elle change de robe comme de personnage.

      Assise au centre, elle porte une robe et une veste blanches ornées d’élégantes broderies en arabesques noires. Son regard se penche vers le bouquet de fleurs blotti au creux de sa robe dont le jupon blanc déborde de l’allée. La tendance de l’été est au petit chapeau à galettes qui lui enserre les cheveux. Paupières baissées sous l’ombrelle saumon, son visage s’éclaire d’une lumière chaude.

             Monet - femmes au jardin détail 1867 orsay.jpg

     Derrière Camille, c’est encore elle qui pose pour les deux femmes : de profil, en crinoline blanche rayée de vert, coiffée d’un autre curieux petit chapeau posé sur le chignon dont le ruban blanc lui tombe jusqu’au bas du dos ; de face, jupe droite beige, le visage enfouit dans un bouquet de fleurs, ses grands yeux bruns regardant le peintre qui travaille inlassablement. Au fond de l’allée rosâtre, une quatrième femme aux cheveux roux cueille une rose. Sa robe en mousseline blanche à pois noirs illumine tout le tableau.

     

      " Qu'ils aillent se faire... éructe Monet en apprenant la décision du jury du Salon de 1867 ! ". Il n'a plus les faveurs du jury et ses Femmes au jardin ne sont pas acceptées. Il est d'autant plus furieux qu'il ressent ce rejet comme une insulte envers sa gracieuse compagne, omniprésente sur la grande toile, elle qui avait fait l'objet de commentaires grandoliquents au même Salon de l'année précédente.

      La nouvelle manière de peindre de l'artiste ne plait pas au monde poussiéreux du Salon. Tous ses amis sont également refusés. Une douzaine d’entre eux envisagent d’ailleurs de montrer leur travail dans une Exposition des refusés.

      C’est le premier échec du peintre. Les ennuis financiers du couple s’accumulent. Finalement, Bazille aidera son ami en achetant Femmes au jardin.

  

      En août de cette même année, Camille donne naissance à son fils Jean. Elle a vingt ans, Claude n’en a pas encore vingt-sept. Il est loin d'elle. Le travail... Occupé à peindre des paysages chez ses parents à Sainte-Adresse en Normandie, il ne pourra être présent à l’accouchement. Le fidèle Bazille sera le parrain de l’enfant.

      La vie échappe à Monet, manque d’argent, indifférence égoïste de ses proches envers Camille et son enfant dont ils ne veulent pas entendre parler. Le peintre souffre. Il tente d’oublier ses problèmes en continuant de fréquenter le café Guerbois où il retrouve le « Groupe des Batignolles », des amis composés d’artistes et d’écrivains.

 

Monet - au bord de l'eau bennecourt 1868 chicago.jpg

   Claude Monet – Au bord de l’eau, Bennecourt, 1868, Art Institute of Chicago, Chicago

 

      L'année suivante, sur les conseils d'Emile Zola, le couple loue une maison à Bennecourt, un petit village non loin de Bonnières-sur-Seine. Les reflets chatoyants de la Seine face à sa maison inspirent le peintre. Il brosse Camille assise dans une île au pied d'un arbre regardant vers la rive opposée. Elle est songeuse. L'arbre filtre la lumière du ciel qui tombe sur elle et l'enveloppe, ainsi que la rivière, d'un ruban bleu cobalt. Tout est mouvance, reflets, vibrations colorées...

              Monet - le déjeuner 1868 städel museum francfort.JPEG

     

      Durant les longs mois d'hiver, et pour la première fois, Monet va peindre sa petite famille dans un Déjeuner, une scène d'intimité familiale. La toile est audacieuse par son format important qui surprend car il s'agit d'une scène de genre habituellement destinée aux petits formats. Sa compagne sert de modèle à deux personnages : la femme assise au centre faisant manger le bébé Jean et une curieuse visiteuse voilée observant la scène debout devant la fenêtre, apportant une note de mystère. Une belle lumière blonde illumine la table.

     

 

  Claude Monet – Le déjeuner, 1868, Städel Museum, Francfort     

 

       C’est décidé ! Malgré la désapprobation marquée de ses parents, Claude Monet a décidé de régulariser sa liaison. Le 18 juin 1870, à la mairie du 17e arrondissement à Paris, il se marie civilement avec Camille. Le déjà célèbre peintre Gustave Courbet signe le registre. Seul les parents de Camille Doncieux assisteront à la cérémonie car les Monet, indifférents à ce mariage, resteront en Normandie. La douce et discrète Camille est devenue officiellement madame Monet.

      Monet - la plage à trouville 1870 - nat.galley london.jpgC’est l’été. Ils sont jeunes mariés. Un voyage de noce… Pourquoi pas Trouville ? C’est proche de chez les parents de Monet. Il espère encore que ceux-ci pourraient accepter de rencontrer leur nouvelle belle-fille et leur petit-fils.

      Pension Tivoli. Les mariés s’y sont installés avec Jean qui a trois ans. Il fait beau. Monet aime cette côte normande. Il peint la mer, les voiliers colorés, l’entrée du port, le luxueux hôtel des Roches Noires face à la mer, et puis… sa petite femme, Camille.

 Claude Monet – La plage à Trouville ,1870, National Gallery of London, Londres

     

      Ce bel été semble marquer un tournant dans le style de Monet. Sur la plage deMonet - camille assise sur plage 1870 particulier.jpg Trouville, il retrouve Eugène Boudin, son initiateur de jeunesse à la peinture de paysage. Désormais, l’étude de la lumière devient sa préoccupation essentielle.

      « Camille, installe toi ici !… Jette ton ombrelle en arrière, ton visage doit rester dans l’ombre !… Accroche bien ton chapeau, le vent souffle !… Mets-toi dos à la mer !… Descends ta voilette sur le nez !… Penche-toi en avant !… Tu vois bien qu’il n’y a plus de soleil, referme ton ombrelle !... »

      Camille passe des journées entières à poser sur la plage, au point que sa robe se teinte d’une couleur sable. Obéissante, elle se prête à toutes les demandes de son mari qui la croque dans toutes les positions en regardant la mer. Elle est si heureuse d’avoir Claude et son fils Jean toute la journée auprès d’elle.

                                

                                             Claude Monet – Camille assise sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

 

      Monet - camille à la plage de trouville 1870 particulier.jpg

                           Claude Monet – Camille sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

 

      La France a déclaré la guerre à La Prusse en ce mois de juillet 1870. Les amis, Manet, Degas, Renoir et Bazille sont aux armées. Ce sera une guerre éclair. Rapidement, la capitale est encerclée et prise. C'est le désastre de Sedan et bientôt la capitulation. Monet n'a plus de maison et de ressources et décide, à l'automne, de partir en Angleterre avec sa famille.

      Londres…

      C’est une période très difficile financièrement pour la famille. Le peintre visite les musées anglais et retrouve les peintres Daubigny et Pissarro. Il peint des paysages londoniens : les parcs, la Tamise, le parlement, les effets de brouillard, les ciels grisâtres. Sa peinture est plus claire, aérienne, lumineuse. Pas plus que le jury du Salon annuel parisien, les anglais n’apprécient son style… Il est refusé par le jury de l’exposition de la Royal Academy.

      

      - Que fais-tu, Claude ?

      Camille était nonchalamment allongée sur un divan, la tête coincée sur un rebord pour lire plus à l'aise, lorsque Monet la saisit brusquement par les épaules, la soulève rudement, la retourne et l'assoit dans l'angle du divan. Elle rit croyant à un jeu.

       - Oui ! Reste dans cette position, le livre dans les mains ! Baisse légèrement le regard, la tête tournée vers la lumière venant de l'extérieur ! Il faut que je m'occupe Camille...

      Elle prend la pose, souriante. Elle ne pouvait rien refuser à son Claude. Elle le sentait dépressif depuis la fin de l'hiver. Coincé dans l'appartement qu'ils occupaient à Londres, le peintre ne cessait de pester depuis plusieurs semaines contre ce printemps londonien pourri. Le froid, de grosses pluies, interrompues parfois par quelques rayons de soleil peu engageants, l'obligeaient à rester enfermé, oisif.

      Sur la toile, Camille, installée dans une attitude méditative, le profil éclairé de trois-quarts, ressemble à une lady anglaise. Il y a encore de la jeunesse enfantine dans l'expression du visage, la chevelure tordue, le col blanc et le ruban rouge en noeud sous le menton.  

Monet - madame monet au canapé 1870 orsay.JPEG

                                    Claude Monet – Méditation ou Madame Monet au canapé, 1870, Musée d’Orsay, Paris

      

 

      La terrible nouvelle qui vient d’arriver accable Monet. Frédéric Bazille, le grand ami de ses débuts à l’atelier Gleyre, le modèle qui posait inlassablement en chapeau melon dans le Déjeuner sur l’herbe au côté de Camille, le parrain de son fils Jean, s’en est allé mourir face aux prussiens dans le Gâtinais devant un motif qu’il aurait pu peindre.

      Paris est meurtri, dévasté. Le couple rentrera en France peu de temps après les événements sanglants de la Commune en mai 1871 pour repartir à nouveau vers le petit port de Zaandam en Hmonet - moulin près de zaandam 1871 particulier.jpgollande. 

 

      Tout au long de cet été 1871, Monet délaisse sa femme. Il la trompe avec les paysages hollandais dont il jouit égoïstement. Ils accaparent tout son temps. Camille s'ennuie. Pour s’occuper, elle donne des leçons de conversation française dans les familles bourgeoises de Zaandam.

 Claude Monet – Moulin près de Zaandam, 1871, collection particulière

      La production de l’artiste est intense. Il ne voit que des motifs autour de lui :Monet - zaandam 1871 metropolitan new york.jpg maisons, églises, moulins, digues, ports. Un enchantement… A perte de vue, les prairies sont parcourues de canaux s’enfonçant dans le ciel. Les ailes rouges, bleues, noires des moulins tournent inlassablement et se reflètent dans l’eau ridée par le vent.

       Les toiles du peintre sont légères, tout est flottant, vibrant, diffus. Sensation… Impression…

      

                                                     Claude Monet – Zaandam, 1871, The Metropolitan Museum of Art, New York

  

   

      « Je suis ici à merveille pour peindre, c’est tout ce que l’on peut trouver de plus amusant. Des maisons de toutes les couleurs, des moulins par centaines et des bateaux ravissants, écrit-il. »

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                                 Claude Monet – Zaandam, 1871, Musée d’Orsay, Paris

 

      En décembre, la famille va rentrer définitivement en France et emménager dans une maison à Argenteuil. Ils vont y rester six années. Une période heureuse se prépare pour eux.

      L’âge d’or de ceux que l’on appellera bientôt « les impressionnistes » va commencer…

 

A suivre...

  

 

                                                                            Alain

 

                                                                    

08 décembre 2010

Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

 

 

Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

 

      Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

 

Monet - camille sur lit de mort 1879 orsay.jpg

                                             Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

 

      Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

      Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

      Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

      Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

      La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

      Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

      C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

      La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

      La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

      Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

      Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

 

 

Eté 1865

 

      Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

      - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

      - Vous êtes modèle ?

      - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

      La jeune fille se tourne vers la toile.

      - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

      Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

      Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

      - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

      Monet remballe son matériel.

      Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

      - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

      - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

      Elle lui sourit timidement.

      Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

 

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 Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

    

  Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

 

      La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

       Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

      Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis. 

Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

     

      Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

 

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                                              Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

 

      Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

      Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                  

     

      Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

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                                           Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

           

      Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

      La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

      La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

 

 A suivre...

                                                                       

                                                                                  Alain