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14 avril 2016

Au revoir Camille

 

Portrait : Claude Monet – Camille Monet sur sont lit de mort, 1879

 

 

Vendredi 5 septembre 1879  

 

    Un silence glacial avait envahi la petite maison de Vétheuil faisant face à la Seine où Claude et Camille s’étaient installés l’année passée avec la famille Hoschedé. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

 

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Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

 

 

    Claude Monet avait souhaité rester seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.

     Camille… ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

     L’artiste contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété, et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.

     Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

   La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

  Le peintre se surprit à noter machinalement la décomposition des coloris que la mort imprimait sur le visage immobile. Il voyait des tonalités nuancées de mauve, de bleu, de jaune, des gris rosés. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs.

     La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale…

    C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur, et son matériel de peintre.

     La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

     Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

     La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il fixa longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Monet avait conscience qu’une période importante de son existence se terminait devant le visage glacé de cette morte dont les beaux yeux s’étaient définitivement fermés.

    Monet revoyait Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui balayait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots. Tous ces souvenirs des jours heureux…

     Le regard obscurci par les larmes, il la discernait à peine. Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse.

    Il se leva, saisit la toile et la coinça dans un angle du mur, derrière l’armoire. Il ne la montrerait à personne. Elle lui appartenait pour toujours.

 

 

Commentaires

"Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse."

Je me doute.

Après avoir lu tes récits sur les années heureuses de ce couple, cette toile peu commune m'emplit d'une émotion comme si elle figurait le portrait de quelqu'un qui me serait cher ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 14 avril 2016

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J’ai éprouvé la même sensation que toi, Richard. Cette femme figure sur un grand nombre de peintures de Monet qui, pour la plupart, sont des chefs-d’œuvre. J’ai presque l’impression que c’est moi qui les ai peintes.
J’ai toujours en tête le jour où je suis allé à Vétheuil. Pourquoi ? Il le fallait… La maison où elle est morte est toujours présente au bord de la route qu'il fallait traverser pour rejoindre la Seine souvent peinte par l'artiste. La tombe était dans le cimetière derrière l'église. Peu de fleurs tapissaient le petit monument entouré d’un ouvrage en fer forgé. Oubliée Camille. J’y suis resté longtemps. Comme Monet, je repensais à la jeune femme qui lui disait d’une voix timide : « Je serais heureuse d’être votre modèle, monsieur Monet, Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille. »
Claude Monet, ensuite, ne peindra pratiquement que des paysages.

Écrit par : Alain | 15 avril 2016

Comme Richard, hier, lorsque je t'ai lu, j'ai eu des frissons partout car l'émotion m'a submergé! tu as su nous transporter, et la peine pour cette jolie Camille, décédée trop jeune suite à un cancer attrapé après la naissance de son deuxième fils, c'est bouleversant! même si Monet fut ensuite proche d'Alice Hoschedé et qu'il l'épousa à la mort de son mari!la page fut tournée mais personne ne sait si le souvenir de Camille resta présent avec autant d'émotion que le jour où il a peint l'être aimé!! Bisous Fan

Écrit par : FAN | 15 avril 2016

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Tu as ressenti, comme Richard, la même émotion que l’écriture de ces lignes m’a procurée. Cela me fait très plaisir Fan. J’ai beaucoup donné dans la description de ce superbe portrait de Camille. J’avais la sensation de me mettre à la place de Monet et de chercher, comme lui, le meilleur angle, la couleur juste, les contrastes, l’éclairage.
Monet disait qu’il cherchait à peindre l’air qui touche le sujet peint, l’air qui l’enveloppe. J’ai le sentiment qu’il y est arrivé. Cela fait penser à Vermeer et ses femmes immobiles dans la lumière qui les enveloppe.
Ce portrait est le plus émouvant, peut-être le plus beau que l’artiste a fait de son épouse. Il garda le tableau qui ne sera pas exposé de son vivant. Il en parlera bien plus tard à son ami Clemenceau, à l’époque des Nymphéas. Il était encore en 1963 dans la collection de son fils Michel Monet, le petit bonhomme que l’on voit souvent sur les tableaux accompagnant sa mère dans les champs.
Camille reste toujours, seule, à Vétheuil. Je déposerai peut-être une fleur un jour que j’irai à Giverny voir une des expositions du musée de l’impressionnisme.
Merci Fan. Passe une belle journée.

Écrit par : Alain | 15 avril 2016

Je viens sur ton blog en passant par celui de Carole.
Quel choc en voyant cette peinture et en lisant ce texte.
C'est très très fort.

Écrit par : Dalva | 24 avril 2016

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Il s’agit du tableau le plus émouvant de Claude Monet. Peindre sa femme sur son lit de mort ce n’est pas courant, surtout après l’avoir peinte des dizaines de fois, bien vivante et jolie, durant les treize années de leur vie commune.
Il fallait que je fasse un texte qui soit à la hauteur de la peinture de l’artiste, et aussi de cette femme, Camille, qui repose dans ce petit cimetière de Vétheuil, face à la Seine. Si j’ai fait passer un peu de l’émotion ressentie par le peintre, j’en suis heureux.
Merci.

Écrit par : Alain | 24 avril 2016

La première fois que j'ai vu ce tableau j'ai été très fortement impressionnée. Monet a su exprimer son amour et son chagrin de cette séparation définitive et le voile est en quelque sorte la frontière infranchissable.
Très beau texte !

Écrit par : nadezda | 25 avril 2016

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Ce fut un drame pour Monet. Il a certainement beaucoup souffert car sa femme est morte après avoir donné la vie à son dernier enfant.
Comme je l'ai dit à Dalva j'ai tenté de me hisser par les mots au niveau de mon émotion et de celle de l'artiste.
Merci de votre passage et de votre appréciation qui me fait plaisir.
Bonne soirée.

Écrit par : Alain | 26 avril 2016

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