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peinture - Page 15

  • L'OBSESSION VERMEER - 9. Balade hollandaise

     

     

    Suite…

     

    Mercredi 15 mai – 10 heures

      

          Je viens d’apprécier la peinture des maîtres du siècle d’or hollandais. Les quatre Vermeer appartenant au Rijksmuseum ont déserté les salles : La laitière, La lettre d’amour, La ruelle et La femme en bleu lisant une lettre sont partis pour La Haye. J’ai hâte de les retrouver insérés dans l’exposition que nous visiterons demain.

          En fait, aujourd'hui, je suis venu spécialement pour Rembrandt. Au premier étage du Rijksmuseum, j’ai suivi la foule. Pas besoin de boussole, tout le monde partait dans la même direction. Il faut dire que le point de fuite de l’immense galerie centrale, bordée de petites pièces disséminées de chaque côté, se remarquait dès l’entrée : La ronde de nuit accrochée au fond de la galerie, en plein centre, était le phare qui guidait les pas pressés des visiteurs.

     

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    Rembrandt van Rijn - La ronde de nuit, 1642, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          A distance, la plus fameuse peinture du musée m’apparaissait monumentale. La ronde de nuit est, sans conteste, le tableau le plus célèbre et le plus admiré de Rembrandt. Un portrait collectif : des membres d’une société de tir affublés en gardes civiques, commandés par deux officiers, se mettent en marche.

          Les commanditaires étaient nombreux à cette époque pour ce type de tableau. Chaque personnage souhaitait être représenté à son avantage, la figure bien visible, les traits plus ou moins figés. Je repensais aux photos de mariage de nos jours : les personnes sont alignées sur deux ou trois rangs, les plus petits devant, les grands à l’arrière, les couples formés, la tenue du dimanche, le corps rigide et le sourire « cheese »… « Ne bougez plus le petit oiseau va sortir ! »

          peinture,rembrandt,amsterdamLe peintre n’avait pas respecté la commande, pensai-je ? Il semblait en avoir fait à sa guise. En dehors des deux officiers - eu égard à leur rang peut-être ? - qui étaient superbement représentés, les autres personnages gesticulaient dans tous les sens, regardaient dans des directions opposées, les lances montaient, descendaient, penchaient ; certains, indifférents, s’occupaient de leur mousquet. Pour ajouter à la confusion, Rembrandt avait rajouté au milieu de la troupe unpeinture,rembrandt,amsterdam malheureux chien effrayé par le son du tambour et une fillette, lumineuse en jaune, portant une volaille accrochée à sa ceinture.

          Difficile de faire plus discordant ! Malgré tout, en dehors de l’aspect un peu caricatural des personnages, j’étais bien obligé de reconnaître que la beauté du tableau provenait justement de ce joyeux désordre qui lui donnait son harmonie.

     

     

     

     

          Cette majestueuse toile illuminait la grande salle. Puissance, vivacité des tons, lumière, poésie… C’était Rembrandt jeune, au sommet de sa forme en 1642.

          Je décide, en repartant, de faire une ultime visite à La fiancée juive considérée comme l’une des œuvres les plus belles de l’artiste. Je la cherche longtemps et finis par la trouver dans la salle contiguë à la grande pièce que je viens de quitter.

     

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    Rembrandt van Rijn – La fiancée juive, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Pourquoi le nom de Fiancée juive ? L’homme penché vers la jeune femme l’enlace tendrement. Une atmosphère spirituelle se dégageait du tableau brossé dans un clair-obscur habituel chez Rembrandt avec, en pleine lumière, les couleurs fétiches du maître : un rouge puissant sur la robe et de l’or finement répandu sur le personnage. Le tout était synonyme de chef-d’œuvre…

          En revenant vers l’hôtel, je longe le canal. Des bateaux chargés de touristes secouaient l’eau verdâtre qui venait s’écraser sur la berge en gros bouillons. Derrière les embarcations, un profond sillon laissait une trace argentée, puis s’évanouissait.

     

     

    Mercredi 15 mai – 13 heures

     

          En prenant la voiture au garage de l’hôtel, la même petite bise frisquette que ce matin refroidit le soleil printanier. Je referme d’un geste sec le col de mon parka. Du coin de l’œil, j’observe Flo. Notre légère brouille d’hier soir semble oubliée ?

          Avant de partir, la réceptionniste de l’hôtel m’avait signalé que la route des bulbes, de mars à mai, s’étendait sur près de deux cents kilomètres dans la province de Zuid-Holland. Nous laissons l’autoroute. Quelques moulins à vent nous saluent en zébrant le ciel de leurs ailes mouvantes. La terre craquelée crache un magma végétal de fleurs prêtes à être cueillies : tulipes, jacinthes, narcisses, s’éclatent au soleil. Par la vitre avant de la voiture, l’horizon prend une parure violine.

     

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          peinture,hollandeLa chance est avec nous ! A Lisse, le Keukenhof, considéré comme le plus beau et le plus vaste jardin à fleurs du monde, ferme ses portes à la fin de la semaine. Une mer de fleurs de 28 hectares, six millions d’espèces à bulbes s’offraient à nos yeux émerveillés. Un déchaînement de coloris chatoyants s’intercalait entre des arbres séculaires. Un vaste plan d’eau traversé de cygnes majestueux renvoyait des myriades de lueurs irisées. C’était jour de fête pour mon appareil photo.

      peinture,hollande

     

     

           

     

     

     

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          Au retour, nous quittons la route des bulbes et reprenons l’autoroute pour rejoindre plus rapidement Amsterdam.

     

            peinture,amsterdamDans la ville, la méthode la moins rapide mais la plus agréable pour se rendre d’un point à un autre est de profiter de l’omniprésence de l’eau. Nous gagnons les quais de la Beulingstraat où un bateau taxi nous attend. Confortablement installés à l’avant pour jouir de la vue panoramique, nous glissons le long du canal Herengracht, un des plus beaux de la ville.

          Le siècle d’or dérivait lentement au fil de l’eau. Rembrandt devait avoir connu certaines de ces anciennes demeures habilement sculptées, aux pignons découpant le ciel, construites par de riches marchands. Inscrites sur les frontons, les dates de leur implantation remontaient le temps. De vieux ponts étroits caressaient l’eau calme du canal nuancée de tonalités pastel. Une mouette solitaire traversa le ciel et se posa sur le pont du bateau. Le son d’un accordéon au loin… 

          Des vaguelettes secouaient le ventre rebondi des nombreux bateaux accostés le long du théâtre de l’Opéra. Notre promenade fluviale s’arrêtait là.

     

     

          J’indique du doigt à Flo la direction à prendre. Elle avançait, détendue, lorsque, placépeinture,amsterdam quelques mètres derrière elle, j’aperçus le tramway qui fonçait. Mon cri lui fit accélérer le pas, ce qui la sauva in extremis. Paralysée par la frayeur, elle restait plantée au milieu du trottoir n’osant plus bouger. Des cyclistes insouciants débouchaient de partout l’enserrant dans un curieux ballet fait de circonvolutions endiablées. Je fonçai vers elle, lui attrapai le bras et la tirai vers une zone plus calme.

          - Fais attention, dis-je énervé ! A Amsterdam, le cycliste et le tramway sont rois. Impossible de flâner le nez en l’air comme chez nous !

          Nous reprenons notre route prudemment.

     

     

          peinture,amsterdamLa maison de Rembrandt ne semblait guère avoir changé depuis l’époque où il y vécut entre 1639 et 1658 : une large façade rognée par de hautes fenêtres, des volets rouges. J’imaginais l’artiste montant le petit escalier devant la maison… Combien de chef-d’œuvres avaient été peints à l’intérieur de ces murs, dont la Ronde de nuit ?

     

     

     

     

     

          D’un commun accord, nous décidons de continuer notre chemin à pied et de musarder dans le centre ville. Silencieuse, Flo ne semblait pas encore remise de l’émotion du tramway. C’était le bon moment pour intervenir.

          - Sais-tu qu’Amsterdam est une des capitales mondiales de la joaillerie, lançai-je, innocemment ? La réputation de ses tailleurs de pierres n’est plus à faire... Je t’offre un diamant, dis-je calmement. Cela te ferait un beau souvenir… non ?  

          Flo possédait toujours en elle cette naïveté naturelle de l’enfance et j’en profitais souvent pour la faire enrager. Elle s’exclama incrédule, consciente de l’énormité de ma proposition :

          - Tu es devenu fou mon pauvre Patrice ! Comme ce malheureux Van Gogh ! Pourtant, ici, le soleil ne cogne pas comme en Provence ! Tu te vois entrer dans une boutique en jean et baskets et dire solennellement au vendeur : « Etant de passage à Amsterdam, je souhaite offrir un diamant à ma femme. »

          Elle prenait un ton précieux, style jet-set, qui m’amusait beaucoup. Je répliquai d’un air grave.

          - J’aperçois une boutique sur le trottoir juste en face qui pourrait faire l’affaire.

          Nous traversons la rue. J’insistai lourdement.

          - Regarde ce collier terminé par une petite pierre taillée en forme de poire. Entourant ton cou gracile, ton succès serait assuré dans tes futures soirées. Agnès va en crever de jalousie.

          Ses yeux verts croisèrent les miens un court instant. Sa moue perplexe libéra l’hilarité que je contenais à grand peine. Nos rires conjoints firent se retourner quelques passants. Nous repartîmes bras dessus, bras dessous, complices.

          Sur les quais du canal Singel, un marché aux fleurs sympa, petit oasis de verdure en plein cœur de la ville, longe les péniches. Un peu plus loin, un jazz rythmé est repris par un orchestre de rue.

          La rue que nous avions prise se terminait en impasse. Nos pas se bloquaient devantpeinture,amsterdam la façade effritée d’un bar mal éclairé. Ne pouvant aller plus loin, je m’apprête à faire demi-tour lorsque je m’aperçois que le hasard avait bien fait les choses. Flo s’éloignait déjà rapidement apeurée par l’aspect sombre, vaguement sinistre, de la ruelle. Je lui lance :

          - Que dirais-tu d’une halte dans ce « café brun » d’apparence très ancienne ? Sais-tu que ces cafés font partie du patrimoine hollandais ?

          Elle hésita un moment. Son désir de repos l’emporta sur ses appréhensions.

     

     

      

          Il n’y avait pas encore grand monde à cette heure. Quelques clients bavards sirotaient je ne sais quoi. Une table carrée dans un angle de la salle semblait nous attendre. Au milieu de celle-ci, une lampe à huile rougeâtre luisait faiblement.

          - J’ai lu que l’ancienneté d’un « café brun » se vérifie au niveau d’incrustation de la nicotine répandue sur les boiseries des murs et des plafonds qui, paraît-il, ne sont jamais nettoyés par souci d’authenticité, dis-je à Flo. Nous sommes bien tombés, les boiseries sont imbibées comme du papier buvard couleur ocre brun.

          Un barman nous apporte divers gâteaux régionaux. Le flair aiguisé de Flo les avait repérés sur une table en entrant. Deux grands verres de bière accompagnaient les pâtisseries.

          J’avalai la bière à petites gorgées. Flo me demanda d’aller prendre des serviettes en papier déposées sur un buffet au fond de la salle.

          D’une démarche qui se voulait souple, je me lève et prends la direction du meuble quand la pointe de ma chaussure de tennis droite a la malchance d’accrocher le pied d’une chaise qui débordait sur le passage. La jambe bloquée, le corps penché, mes bras battent l’air désespérément et je m’étale de tout mon long devant une table proche de la nôtre, manquant de la renverser sur une femme qui lisait tranquillement son journal. Elle se leva précipitamment pour me venir en aide.

          - Vous vous êtes fait mal ?

          - Non, je ne crois pas, balbutiai-je rouge de honte.

          Je me relève le plus vite possible, vais chercher précipitamment quelques serviettes en papier et reviens m’asseoir discrètement à côté de Flo désemparée.

          Notre voisine, la quarantaine joviale, nous regardait compatissante.

          - Vous devriez boire un petit verre de genièvre, cela vous remontera, c’est la spécialité de la maison, me dit-elle dans un français parfait, teinté d’un léger accent local. Vous êtes de passage à Amsterdam ?

          Je me recoiffe d’un geste de la main. Je lui réponds plus détendu :

          - Nous restons jusqu’à vendredi où nous terminerons notre séjour hollandais à Delft. Nous sommes venus spécialement pour l’exposition Vermeer de La Haye où nous allons demain.

          - Vermeer ! Grandiose ! J’y suis allée à l’ouverture en mars. Une foule pas possible ! L’exposition durerait des années qu’il y aurait toujours autant de monde pour admirer ces chef-d’œuvres. Ah, les femmes de Vermeer ! Il est le peintre qui a su le mieux les représenter. Elles sont réservées… et pourtant quelle présence. Elles vivent de l’intérieur… Comment dire ?... Vermeer fait parler leurs âmes…

          Nous nous présentâmes mutuellement. Elle s’appelait Claudia et habitait Amsterdam. Elle était charmante et volubile. Je la fixai soudainement.

          - Claudia, j’ai vraiment hâte d’être à demain au Mauritshuis. Depuis que Vermeer est entré en moi, je n’arrive plus à m’en débarrasser... Il m’a envoûté…

          Claudia souriait. Je goûtai le genièvre.

          - Vous n’êtes pas le premier, dit-elle. Sa peinture trouble la plupart de ceux qui l’approchent. Curieux peintre…

          Flo semblait apprécier la liqueur. Le genièvre venant après la bière allumait une petite flamme dans ses yeux. Je me tourne vers Claudia.

          - J’aime votre pays et plus particulièrement Amsterdam dont l’histoire a été si bien conservée. Ici, impossible d’ignorer l’art, il est partout… Est-il vrai que votre ville possède 42 musées ?

          - C’est exact Patrice. L’art est présent dans la rue comme dans les musées à Amsterdam. Les peintres du siècle d’or sont notre fierté et l’on peut facilement parler peinture avec les hollandais qui en connaissent les subtilités. Notre riche passé nous a appris que, contrairement aux nombreuses matières parfois inutiles enseignées dans les écoles et que l’on oublie vite, l’art, lui, n’est pas volatile. Vous savez bien Patrice que l’art nous aide à transcender notre courte existence…

          La voix chaude de Claudia s’animait. Je ne regrettais pas de m’être flanqué par terre tout à l’heure car nous serions restés chacun dans notre coin, elle à lire son journal et nous à nous gaver de gâteaux.

          L’on était entré dans le vif du sujet. Je repris la parole :

          - Quelle chance vous avez ! Lorsque je tente de parler de peinture en France, qui a un passé artistique aussi riche que le vôtre, j’ai parfois l’impression de passer pour un extraterrestre… L’histoire des arts commence seulement à être enseignée dans les collèges et lycées. Quelques rares émissions de télévision, la plupart du temps tardives, peuvent être vues. Il reste les magazines et livres, souvent trop techniques… Et pourtant, il ne faudrait pas grand chose pour inverser la tendance : les musées sont pleins et il faut poireauter longtemps avant d’entrer dans les grandes expositions.

          Flo montrait des signes de lassitude. Je ne pouvais quand même pas lui commander un deuxième verre de genièvre pour la faire patienter ? Je décide de conclure de façon magistrale :

          - Claudia, comme souvent en matière d’art, seuls les initiés, ceux qui savent, peuvent en tirer un véritable épanouissement personnel. Les autres, si personne ne les a aidés à éveiller leur curiosité, ont difficilement accès, sans d’ailleurs sans rendre compte, à cette connaissance essentielle. Heureusement, je m’aperçois qu’avec les nouveaux médias, comme internet, l’avenir s’annonce meilleur.

          Le noir teintait depuis longtemps les vitres du café. Je pensai d’un seul coup qu’il nous fallait rentrer à pied, notre voiture ayant été déposée au garage en rentrant du Keukenhof.

          Nous remerciâmes Claudia pour tout et surtout le secours qu’elle m’avait apporté dans un moment délicat pour ma fierté personnelle. Les deux femmes s’embrassèrent. Nous échangeâmes nos adresses.

          Dehors, la bise glaciale nous incita à accélérer nos pas. Les paroles d’une chanson trottaient dans ma tête. Je reconnaissais la voix grave :

    « Dans le port d’Amsterdam

    Y a des marins qui chantent

    Les rêves qui les hantent

    Au large d’Amsterdam... »

     

     

    A suivre…

     

           Vous avez dû remarquer, comme moi, que l’été arrive officiellement la semaine prochaine. De nombreuses personnes préparent impatiemment leurs valises pour la grande migration annuelle. Une immense léthargie estivale va envahir notre pays. Pour cette raison, j’ai décidé, moi aussi, de faire un break pendant cette douce saison. Je reprendrai donc le 10ème chapitre de « L’obsession Vermeer » le mardi 27 septembre au retour de mes propres vacances que, par habitude, je prends toujours en septembre.

          Des surprises inattendues attendent Patrice et Flo sur la terre de Vermeer…

          Je publierai, durant les mois de juillet et août, quelques « coups de cœur » de l’été se rapportant à  mes visites d’expositions récentes ou à venir. Il en y en a de superbes cette année dans ma région. J’aurai le plaisir de les partager avec ceux qui ne seront pas occupés à griller sur une plage, à crapahuter vers des cimes inacessibles, ou à naviguer sur une mer fougueuse en rêvant d'horizons quasi inconnus.

          Je vous souhaite d’agréables vacances à venir. A bientôt.

     

    Alain

     

      

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 8. Amsterdam

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Lors d’une visite au Louvre par une triste journée d’automne, Patrice découvre, par hasard, les deux seuls tableaux de Johannes Vermeer que le musée possède. Peu de temps après, il apprend qu’une exceptionnelle exposition réunissant la plus grande partie des œuvres de Vermeer aura lieu au printemps à La Haye au Pays-Bas. Il persuade Flo, sa femme, de l’accompagner pour une semaine en mai.

          Avant de partir pour la Hollande, Patrice se documente sérieusement sur la vie et l’œuvre du maître de Delft. Il veut tout connaître sur cet artiste dont il admire la maîtrise des couleurs, la lumière, et l’étrange sensibilité qui se dégage de ses scènes d’intérieurs.

          Il a besoin de comprendre pourquoi cette peinture le bouleverse intérieurement…

     

     

    peinture,amsterdam

    Maisons d’Amsterdam – photo de l’auteur

    Suite…

     

    Lundi 13 mai - 15 heures.

     

          Le Anne Frank Hotel a belle allure : façade allongée couleur lie-de-vin foncé, typiquement hollandaise, en bordure du Singelgracht l’un des nombreux canaux d’Amsterdam.

          Nous sommes arrivés plus tôt que prévu. Autoroute tout du long jusqu’à la frontière, court passage en Belgique par Gand et Anvers, le sud des Pays-bas, direction Utrecht, et arrivée dans les faubourgs d’Amsterdam en tout début d’après-midi.

          - Est-ce que vous parlez français ? 

          La réceptionniste sourit à ma question. Elle doit avoir l’habitude.

          - Sorry, I only speak english.

        Même si le français est très parlé en Hollande, je m’attendais à cette réponse. Mon anglais reste assez primaire, néanmoins, mes connaissances sont suffisantes pour voyager sans trop de problème. Je hausse volontairement la voix :

          - Hello, I reserved a room for 5 days.

          Après une rapide vérification des réservations, la jeune femme adopte un ton commercial de bon aloi.

          - You are welcome in our hotel. You have the room number 60. Please take your keyroom. Park your car in the hotel’s garage. Have a pleasant stay in Amsterdam.

         Flo ne comprenant pas grand chose et n’ayant pas l’habitude de m’entendre parler une autre langue, m’interroge du regard.

          - Tout va bien, nous avons la chambre 60, lui dis-je en remerciant l’employée distraite par des italiens exubérants s’exprimant par gestes. Nous pouvons garer la voiture dans le garage de l’hôtel proche d’ici.

          Satisfaite, elle s’approprie prestement la précieuse clé. L’ascenseur nous mène au deuxième étage. La chambre est sympa tapissée d’une teinte vieux rose ? J’entends l’eau du canal clapoter à l’extérieur. J’ouvre la fenêtre et hume délicieusement l’air de la Hollande, le même que Vermeer respirait il y a plus de trois siècles…

     

     

    Mardi 14 mai – 21 heures.

     

          Pour notre première journée, nous nous sommes séparés. Notre quête n’était pas la même : Flo souhaitait s’offrir une balade vers le centre ville et moi commencer mes visites culturelles. Quatre jours seront si vite passés ! Vermeer, qui nous attend après-demain à La Haye, ne m’en voudra certainement pas d’avoir consacré ma première visite à l’un de ses compatriotes, Van Gogh, que j’ai redécouvert et apprécié au Van Gogh Museum proche de l’hôtel.

          Un charme fou ! J’ai l’impression d’avoir toujours connu Amsterdam, de l’avoir toujours aimée. Cette ville est étonnante, suspendue entre ciel et eau. En seulement sept ou huit siècles, à force de digues et d’écluses, les habitants ont chassé les anciens marécages pour élever cette cité bâtie au-dessous du niveau de la mer où les maisons reposent sur des pilotis. Une cité lacustre ! C’est une ville d’un autre âge où le passé est constamment présent avec ses maisons à pignons et ses canaux l’enserrant dans une gigantesque toile d’araignée.

          Assis sur le lit, un oreiller calé en bas des reins, j’inscris quelques notes sur mon carnet de voyage. Flo s’efforce de trouver un programme séduisant à la télé. Je l’entends pester : « Impossible de trouver un programme en français dans ce foutu pays ! »

     

          Ce matin, en sortant de l’hôtel, le vent frais tournoyait enveloppant les passants pressés emmitouflés jusqu’au cou. Ici, la voiture est proscrite. On peut très facilement visiter la ville à pied. C’est d’ailleurs préférable car les parcmètres coûtent cher, le sabot de Denver étant une spécialité locale assez dissuasive.

          Une vingtaine de minutes de marche m’avait suffi en suivant la Nassaukade et ensuite la Stadhouderskade pour déboucher devant le vieux Rijksmuseum dont je me réservais la visite pour demain. Je m’étais dirigé vers le moderne Van Gogh Museum situé juste derrière.

          L’aspect chaleureux de l’immense hall saturé de lumière m’avait surpris en entrant. Tout le premier étage était évidemment consacré à Van Gogh. Le rez-de-chaussée présentait une importante sélection de toiles du 19ème siècle. Claude Monet était le plus représenté. Il est vrai qu’il avait fait plusieurs séjours en Hollande dont l’atmosphère et la lumière l’inspiraientpeinture,gauguin.

          Avant d’emprunter l’escalier, j’avais remarqué au passage le portrait bien connu de Van Gogh peignant des tournesols peint à Arles par Gauguin. Cette toile me rappelait cet automne 1888 où la colère l’emporta sur l’amitié de ces deux fortes personnalités.  

     

     

     

     

      Paul Gauguin – Portrait de Van Gogh peignant des tournesols, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Curieusement, ma première rencontre avec Van Gogh au musée d’Orsay à Paris n’avait pas été un franc succès. Etonnante Eglise d’Auvers difforme et grimaçante sous un ciel plombé ! Je ne détestais pas, ce style me déroutait : trop de couleurs, des touches hachurées en pâte épaisse, une peinture directe, sans fioritures.

          A la fin des années 1880, l’artiste exposait avec ses amis du groupe impressionniste. Les peintres impressionnistes étaient finesse, subtilité, lumière, et lui, puissance et couleur. Ses grands traits, appliqués avec des teintes pures, droits, arrondis ou en spirales délirantes, dégageaient une force qui faisait peur. Peu des ses amis le comprenaient vraiment, à part les avant-gardistes Emile Bernard et Toulouse Lautrec. Je ne m’expliquais pas pourquoi ses toiles se négociaient à des prix ahurissants de nos jours, alors qu’il n’avait vendu qu’une seule toile de son vivant. Je comptais sur ma visite au Van Gogh Museum, où l’essentiel de son œuvre était présente, pour faire mieux connaissance avec l’artiste.

          Il ne m’avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre !

          Les toiles étaient présentées suivant un ordre chronologique des différents lieux de séjours du peintre : La Hollande, Paris, Arles, Saint-Rémy et Auvers-sur-Oise. A peine dix années de peinture de 1880 à 1890.

     

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    Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Van gogh m’avait bluffé ! Assis sur la balustrade faisant face au dernier tableau de la collection, Champ de blé aux corbeaux, je me revoyais fixant incrédule les blés torturés. Un chemin tortueux s’éclatait en trois branches agressives. Le ciel orageux, terrifiant, écrasait les blés. Un vol de corbeaux noirs donnait un aspect hallucinant à ce paysage.

          Les mains crispées sur la balustrade où j’étais assis, un visiteur, les yeux écarquillés rivés sur les blés, semblait atteint du même mal que moi.

          - C’est d’une tristesse, avais-je murmuré faiblement.

          -  It’s wonderful… Isn’t it ?

          - Je n’ai jamais aimé les corbeaux. Ce sont des oiseaux de malheur… 

          - What a worrying sky !

          Noyés dans notre rêve personnel, nous conversions inconsciemment dans deux langues différentes sans nous en rendre compte.

          J’avais quitté la balustrade. Mon voisin continuait à parler… seul…

          Je saisissais à présent pourquoi les toiles de Van Gogh me dérangeaient autant au musée d’Orsay. Cette technique tout en force maîtrisée donnait l’impression qu’un fauve s’était jeté sur la toile pour y planter ses griffes ? Ce Champ de blé aux corbeaux peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise était une des dernières toiles de l’artiste avant son geste désespéré. Une folie créatrice en couleurs pures explosait la toile …

          Les tableaux de Vincent que j’avais vus tout au long du parcours dans le musée n’inspiraient pas toujours la profonde tristesse du champ de blé. Son œuvre était multiple.

          J’avais remarqué des toiles étonnantes de fraîcheur : Branches d’amandier en fleurs, Le verger rose, Poirier en fleurs...

     

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    Vincent Van Gogh – Branches d'amandiers en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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    Vincent Van Gogh – Poirier en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des coloris somptueux : La mer près des Saintes-Marie-de-la-Mer, Vue sur Arles avec iris, La moisson...

     

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    Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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     Vincent Van Gogh – Vue sur Arles avec Iris, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des autoportraits étonnants : en chapeau de paille, en chapeau de feutre, au chevalet...

     

    peinture,van gogh,

    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chavalet, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

                                                                                        peinture,van gogh

    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chapeau de paille, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Des vases de fleurs aux tonalités vives : Glaïeuls, Iris, Les tournesols...

     

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    Vincent Van Gogh – Vase avec iris, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          En deux heures d’exposition, j’avais fait connaissance avec le vrai Vincent Van Gogh. Ce garçon était de la race des génies ! Deux siècles après l’âge d’or hollandais, avec une technique complètement différente, son œuvre était du niveau d’un Rembrandt et même… allez, pourquoi pas !… de Vermeer ?

          Il était déjà tard en sortant du musée. J’étais retourné précipitamment vers l’hôtel. peinture,van gogh,En cours de route mon esprit vagabondait. Je repensais aux Mangeurs de pommes de terre, croqués par Van Gogh dans son village de Nuenen, montrant des paysans aux rudes visages peints dans des teintes sombres aux couleurs terreuses. Je m’étais arrêté longuement devant le premier chef-d’œuvre du peintre.

     

     

    Van Gogh - Les mangeurs de pommes de terre, 1885, Van Gogh Museum, Amsterdam

           Quelle différence avec les toiles ultérieures, à partir de sa venue à Paris ? Cet artiste n’était pas un impressionniste… Rien à voir avec Monet ? Il s’était inspiré de ses amis pour éclaircir ses couleurs et les faire chanter… C’était tout ! Son style personnel s’était ensuite définitivement libéré sous le soleil de Provence. Il allait terminer sa vie à Auvers-sur-Oise, seul, incompris, mais… lui-même… unique.

     

          Je finis de griffonner mes notes, allongé sur le matelas trop raide du lit de l’hôtel. Je remarquai que Flo m’examinait depuis un bon moment, soucieuse. Elle devait en avoir marre des émissions télé en néerlandais ? Durant ma visite chez Van Gogh, madame faisait du shopping ! En une journée entière passée dans le centre ville, elle n’avait réussi à ramener qu’un foulard peinturluré au portrait de Rembrandt pour sa mère et un fanion de l’Ajax d’Amsterdam, le club de football phare de la ville, destiné aux murs du studio parisien de notre fille Agnès, supportrice inconditionnelle du Paris Saint-germain FC.

          - J’essaye de rassembler sur du papier les événements de ma journée, dis-je fatigué. Van Gogh m’a pris dans ses griffes… Ce type  flirtait avec la folie selon certain, mais quel artiste !... Tu aurais dû venir. Tes cadeaux souvenirs d’Amsterdam auraient pu attendre. Pour ce que tu as déniché d’intéressant !

          L’humour de mon dernier trait déplu à Flo qui répliqua agressive :

          - Tu es vraiment misogyne, mon pauvre Patrice ! Comment peux-tu penser que je me suis déplacée à pied dans Amsterdam uniquement pour ramener un foulard et un fanion de club de foot. Quand je suis dans une ville qui a le charme d’Amsterdam, je regarde, et, crois-moi, j’ai passé une excellente journée… Tant pis pour Van Gogh ! Je me réserve pour après-demain chez Vermeer. C’est bien le but de notre voyage, non ? Dépêche-toi de finir ta prose car tu monopolises le lit ! J’ai hâte d’aller me reposer !

          Je n’insistai pas car la conversation risquait de s’éterniser et Flo avait la rancune tenace.

          Je croquai nerveusement le Champ de blé sur mon carnet, me levai et me dirigeai vers la fenêtre. L’eau du canal prenait des tonalités roses orangées. 

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 7. La Joconde du Nord

     

     

     Suite…

     

          L’omelette aux fines herbes rapidement confectionnée exhale son doux parfum. Je la déguste en pensant à mon prochain voyage en terre batave.

          J’ai déjà préparé un plan de visite. En dehors du Mauritshuis de La Haye, but ultime du séjour, Amsterdam, ses canaux, et les vastes champs de tulipes en pleine floraison en cette saison sont incontournables. Je prévois deux musées dans Amsterdam à ne manquer à aucun prix : le Rijksmuseum, dont l’orgueil est la fameuse Ronde de nuit de Rambrandt, ainsi que le musée Van Gogh qui présente la collection de toiles du peintre la plus importante au monde.

          Evidemment, je terminerai mon séjour par Delft, la ville natale du peintre. Je ne me fais guère d’illusion, il ne restera certainement pas grand-chose du passé historique de la cité peinte par Vermeer, mais j’ai besoin de retrouver l’atmosphère de sa ville et les lieux où il écrivit une des plus belles pages de l’histoire de la peinture.

           Je crains qu’une semaine sera trop courte pour apprécier pleinement ce copieux programme ?

     

     

          Elle jaillit éblouissante sur mon écran : La jeune fille à la perle, récompense ultime de ma laborieuse étude, me fait face. J’ai l’impression que Jojo s’est mis sur son trente-et-un pour lui donner l’éclat maximum qu’elle mérite ? J’observe ébahi…

          Le mauritshuis a le bonheur de posséder dans ses collections permanentes cette inestimable peinture qui lui fut léguée par un collectionneur hollandais l’ayant acquise en 1881, en mauvais état, pour le prix faramineux de… 2 florins… C’est à dire rien !

          Les spécialistes n’ont pas hésité à comparer cette toile à La joconde de Léonard de Vinci, le tableau du Louvre le plus célèbre au monde, devant laquelle des visiteurs venus du monde entier se pressent uniquement pour que Mona Lisa leur fasse l’aumône d’un sourire. La Jeune fille à la perle a même été appelée la « Joconde du Nord » ou « Joconde hollandaise ».  L’aspect flou des toiles de Vermeer ne trompe pas : elles ont bien un petit air de famille avec le célèbre « sfumato », cette étrange graduation de la lumière utilisée par Léonard. 

     

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     Johannes Vermeer – La jeune fille à la perle, 1666, Cabinet royal des peintures, Mauritshuis, La Haye

         

          Pourquoi emploierait-on des qualificatifs pompeux pour décrire un portrait qui présente une telle simplicité apparente ? La jeune fille paraît toute jeune, pétillante de vie. De grands yeux brillants, une bouche humide entrouverte avec deux petites perles de lumière rose aux commissures des lèvres. L’ai-je surprise ? Les plis de l’étrange turban bleu et jaune frémissent. Son regard croise le mien. Son souffle est parfumé.

          Mon rythme cardiaque s’est accéléré.

    peinture,vermeer,jeune fille à la perle      Sur ce fond sombre, la figure aux traits indéfinis rayonne. Les contours du visage, de la bouche, du nez fondu dans la joue droite, sont imprécis. L’artiste semble l’avoir voulu  ainsi pour nous inciter à pénétrer dans son tableau et compléter les parties manquantes. La peinture est lisse, fluide, aérienne. Les couleurs, tout en glacis superposés, glissent progressivement, sans à coup, de l’ombre profonde vers cette fabuleuse lumière de Vermeer qui irradie naturellement d’elle-même. Des gouttes blanches pures dans les yeux et sur la perle se répondent. L’harmonie…

          Qui peut bien être cette femme enrubannée, mystérieuse : une femme de Delft, une jeune servante ? Elle ressemble étrangement à la jeune fille qui pose dans la toile L’atelier du peintre ? Vermeer ne peut dissimuler la tendresse qui l’a animé en peignant ce visage infiniment précieux et fragile. Je m’interroge : ce portrait ne présente aucune affinité avec ceux peints à cette époque, il aurait presque pu être peint de nos jours ? La fantaisie du vêtement et du turban exotique, ce visage lumineux aux contours indécis, cette beauté irréelle en font un portrait hors d’un temps, d’un lieu précis.

          Incontestablement, Vermeer a laissé dans cette image qui me sourit, ce regard qui me transperce, un message que je m’efforce de décrypter : la pureté… l’apparence… la beauté… la vie… quelque chose d’indéfinissable qui nous transporte au-delà même de notre propre existence…

     

     

          Dans un état second, j’appuie nerveusement sur l’icône de La jeune fille au chapeau rouge. La lumière de l’écran tressaute un long moment avant d’installer le tableau suivant. Pour Jojo comme pour moi, il est grand tant que mon étude se termine aujourd’hui !

     

    peinture,vermeer,jeune fille au chapeau rouge

    Johannes Vermeer – La jeune fille au chapeau rouge, 1665, National Gallery of Art, Washington

         

          Ce tout petit tableau est d’une qualité égale à la toile précédente. Etonnamment, certains historiens d’art, encore de nos jours, paraissent contester sa paternité à Vermeer. Je le contemple longuement… Le génie du peintre explose dans cette peinture exceptionnelle de talent et de sensibilité, pensai-je ! Ma conviction intime me disait que seul Vermeer avait pu réaliser ce petit bijou.

          Ma première impression, devant l’aspect du vêtement et l’étonnant chapeau rouge, est qu’il s’agit d’un jeune homme adolescent. Un regard plus inquisiteur ne peut tromper sur le sexe du personnage : un doux visage au regard curieux, des lèvres entrouvertes qui rappellent la bouche humide de La jeune fille à la perle, une boucle sous le lobe de l’oreille dans l’ombre des cheveux qui paraissent frisés. Nul doute, il s’agit bien d’une jeune fille !

          Le rendu des couleurs que je voyais était peut-être le plus beau des tableaux que j’avais étudiés jusqu’ici. Contrairement à la plupart des toiles du peintre, ses couleurspeinture,vermeer,jeune fille au chapeau rouge fétiches, le bleu et le jaune, n’était plus associées. Le bleu avait été gardé dans la cape mais le jaune était remplacé par le rouge vif du large chapeau à plume. Ces deux couleurs s’équilibraient superbement : froide sur le vêtement, chaude au-dessus du visage.

          J’observe ce qu’il est possible d’apercevoir de la technique. Elle est semblable aux tableaux de Vermeer peints à partir du milieu des années 1660 : de légères touches de peinture transparente très diluée en glacis sur de minces couches de pigments colorés plus opaques. Le résultat est lumineux. Je retrouve à nouveau les impressionnistes dans ce petit tableau ! Les effets de lumière et rehauts divers sont disséminés sur toute la toile et lui donnent vie : le chapeau rouge sombre en forme d’aile s’éclaire de touches graciles comme des flammèches empourprant d’orangé le visage de la jeune femme ; quelques virgules jaunes et des taches blanc crème sont éparpillées sur le bleu de la cape et sur les têtes de lion de la chaise ; des gouttes de rosée accentuent la bouche et la pointe du nez ; une tête d’épingle minuscule vert clair anime la pupille de l’œil droit.  

          En plein milieu de la toile, Vermeer, jugeant sans doute que l’effet n’était pas suffisamment fort, donne au plastron travaillé en pâte d’un blanc pur sous le menton de la femme, un aspect saisissant de réalisme qui éclaire le visage. Van Gogh et ses pâtes épaisses écrasées puissamment aurait apprécié ce travail !

          "Hé bé putaïn, comme ils disent avec l'accent dans la région de Flo (ce n’est pas grossier là-bas), c’est quelque chose !".

     

     

          Il faut absolument que je me détache quelque temps de Vermeer…

          En l’espace de deux jours, j’ai exploré une autre planète de l’univers de la peinture, une planète de grâce poétique où l’on circule en état d’apesanteur, sans contrainte, heureux…

          Mon étude est bien terminée. Circulez, y a plus rien à voir ! Place à la réalité hollandaise maintenant toute proche et à la confrontation directe avec le peintre, sur son terrain, sans livres et autres artifices qui brouillent l’image spontanée. Je ne regrette pas tout ce travail de découverte. J’ai assemblé, ordonné dans mon esprit une multitude de petits fragments de connaissances sur la vie et l’œuvre du petit génie de Delft, que j’ignorais il y a encore six mois.  Ma perception de l’homme et du peintre est maintenant beaucoup plus précise.

          Néanmoins, quelque chose me chagrinait…

          Je décide de m’installer en position de relaxation sur le canapé du salon, détendu, presque assoupi. J’attends… Du temps passe… Une image animée m’arrive, inattendue, comme dans un rêve. Cela ressemble à ces spectacles de music-hall que l’on voit souvent à la télé. Un magicien présente son numéro bien rôdé. Le suspense monte progressivement avec une intensité savamment dosée pour nous tenir en haleine. Captivé, le public veut comprendre. Puis le numéro se termine, le magicien salue sous les applaudissements, mais il garde pour lui le secret du dénouement final afin d’étonner à nouveau la prochaine fois.

          L’image se déforme et quitte mon esprit. Je me lève et marche dans la pièce. Je fais un effort de réflexion pour comprendre le sens de la représentation qui m’est apparue. Autrefois, j’aimais interpréter mes rêves. Le sens de ce songe éveillé finit par s’imposer lentement en moi.

          Vermeer !... Mais oui... c’est lui le magicien ! Un magicien dont les toiles séduisent et troublent. Cela pourrait paraître largement suffisant pour la plupart de ses admirateurs… Pas pour moi ! Comme le magicien, il cache l’essentiel. Son talent exceptionnel lui permet, comme pour un sportif de haut niveau qui domine largement ses adversaires, d’en garder sous la pédale. Il distille, met l’eau à la bouche, mais conserve son mystère.

          J’attends trop de lui ? Il m’a déjà beaucoup donné… pourtant je ne suis pas rassasié. J’ai l’obscur sentiment que je ne découvrirai jamais son secret de magicien. A moins que… la route est encore longue jusqu’à Delft…

          En peu de temps, Vermeer est devenu un ami proche.

          "Au plaisir de vous rencontrer Johannes !"

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 6. La leçon de musique

     

     

    Suite…

     

          Mon sécateur à la main, je contemple amoureusement la symphonie des verts tendres libérés par le départ de la végétation printanière. Le froid vif des jours précédents a laissé la place à cette tiédeur agréable que les derniers jours d’avril nous réservent parfois.

          A travers l’ouverture libérée par le déplacement récent d’un deutzia, une tête souriante se découpe. Elle est charmante ma voisine ! J’entretiens d’excellents rapports avec ce couple de jeunes retraités. 

          Leur récente oisiveté leur a redonné le goût des escapades : l’hiver, le soleil des tropiques ; l’été, ils sillonnent la France en camping-car. Ils s’investissent à fond dans les voyages que les contraintes de la petite entreprise artisanale qu’ils géraient ensemble auparavant ne leur permettaient guère d’assouvir.

          - Vous profitez du soleil, me dit-elle !

          - Quel bonheur ! J’en profite pour préparer le jardin au grand rendez-vous annuel. Je ne suis pas trop en avance cette année. Ce temps pourri… Je redonne une forme aux arbustes.

          - Vaste programme ! Vous avez du courage !… Moi je n’ai encore rien fait, mais je n’ai pas votre jardin.

          Les rayons lumineux lui arrivaient pleine face lui donnant bonne mine.

          - Ouah ! Je n’avais pas remarqué vos superbes couleurs, m’exclamai-je ! Il me semblait bien que votre maison était fermée ces derniers temps. Quelle île enchanteresse avez-vous visitée cette fois ci ?

          - Enchanteresse est bien le mot qui convient ! La Martinique est un petit paradis. Nous étions vers le « rocher du diamant », au sud de Fort-De-France. Quinze jours de rêves ! Chaleur, soleil, couleurs bigarrées, fruits exotiques, mer d’émeraude et… punch à volonté. En bordure de plage, les poissons aux teintes fascinantes se laissent approcher, presque caresser. Nous avons même vu des chirurgiens et des demoiselles à queue jaune identiques à ceux que vous m’avez montrés dans votre aquarium !

          - Quelle chance ! Pour le moment, je dois me contenter de contempler mon aquarium. Le temps me manque pour voyager aussi loin. Néanmoins, nous partons en Hollande dans une quinzaine de jours. Le climat est différent, mais je ne n’y vais pas pour la plage.

          - La Hollande ! Qu’allez vous faire là-bas en cette saison ?

          - Chut ! Voyage culturel… J’ai rendez-vous avec un vieil ami à moi : Vermeer…

          - Vermeer ? Drôle de nom… Ami d’enfance ?

          - Presque ! Je plaisante… C’est un grand peintre hollandais du 17ème siècle. Je vous raconterai.

          Du coin de l’œil, je voyais, au loin, le mari de ma gentille voisine se diriger vers nous. Un artiste cet homme. Il gardait de son ancien métier le plaisir du travail manuel et passait des journées à sculpter des petits personnages naïfs en fer forgé. Je lui lance un grand bonjour enjoué : « Excusez-moi, mais mes travaux de jardinage ne peuvent attendre. J’ai encore pas mal de boulot à terminer avant ce soir. Je ne suis pas oisif, moi ! ».

          J’entendis un grand éclat de rire. J’adressai une œillade complice à sa femme. Heureusement, ils avaient le sens de l’humour. Je me dirigeai vers la maison. Le lilas proche de l’entrée dispersait des effluves parfumés.

     

     

          L’éclosion brutale de mon jardin m’a revigoré. Quelle merveille cette renaissance annuelle qui se renouvelle imperturbablement à date fixe chaque année, fidèle aux règles immuables de la nature !

          Bon ! Il n’est plus temps de rêvasser ! Cet entracte sans Vermeer, un peu comme une courte séparation dans un couple, a renforcé mon désir de le retrouver. Impatient, j’allume Jojo. Il semblait s’être refait une santé depuis avant-hier et les troublantes jeunes femmes qui s’affichaient sur son écran.

          J’ai sélectionné les cinq tableaux que je souhaite partager avec Jojo pour terminer mon étude avant le grand départ pour La Haye : deux toiles avec deux personnages, un géographe seul, et je me garderai, en bouquet final, les deux portraits de jeune fille que j’adore. Des tonnes d’émotions en perspective !

          Je choisis La leçon de musique. Cette toile est la seule qui soit entrée dans une collection royale. J’ai appris que son attribution à Johannes Vermeer ne fut seulement reconnue définitive que lors de son exposition à la Royal Academy à Londres en 1876.

     

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    Johannes Vermeer – La leçon de musique, 1663, Collection royale, Palais de Buckingham, Londres

          Une femme joue du virginal dans un intérieur élégant. Quelques notes de musique distraient le calme apparent. Les deux personnages apparaissent un peu raides debout de chaque côté du dossier de la chaise bleutée à tête de lion qui les sépare. Le gentilhomme regarde affectueusement la jeune femme… Est-ce un professeur ou un amant ? A moins que ce ne soit l’amour de la musique qui les rapproche comme le suggère l’inscription en latin que je déchiffre sur le couvercle du virginal aux éléments décoratifs d’une extrême finesse : MUSICA, LAETITIAE COMES, MEDICINA DELORUM (La musique, compagne de la joie, médecine de la douleur).

          Des diagopeinture,vermeer,nales invisibles partent dans toutes les directions agrandissant la pièce en lui donnant sa profondeur. On sent que Vermeer a longuement pensé la perspective. Toutes les lignes, y compris le joli dallage noir et blanc, convergent vers le point central de la toile : le miroir. Un peu comme dans L’entremetteuse ou Vermeer se serait représenté sur la toile, l’artiste laisse percevoir sa présence. Il trouve le moyen d’insérer, au-dessus du charmant visage de la jeune femme que l’on découvre de face dans ce miroir, les pieds de son chevalet de peintre qui apparaît tout au fond de la pièce, hors du tableau. Une signature discrète…

     

    peinture,vermeer,

          L’imposant tapis d’orient recouvrant la table vibre d’une multitude de tonalités colorées réchauffant le bleu clair froid de la chaise accolée. Une formidable cruche lisse en céramique blanche, tout en contrastes savamment dosés, est posée au centre du tapis. Une basse de viole est étendue sur le sol. Un éclair bleuté transperce les larges vitraux. La lumière semble intentionnellement stoppée sur le mur du fond ocre et bleu pâle afin de mieux renvoyer l’image de la femme dans le miroir.

    peinture,vermeer,

     

     

     

     

     

     

         

         Avant de passer à la toile suivante, je pense à la reine d'Angleterre. J’envie la chance inouïe qu'elle a de pouvoir contempler à satiété cette merveilleuse peinture de sa collection.

     

          Je clique sur Le géographe qui met un temps inaccoutumé à s’installer. Jojo devait apprécier la lumineuse beauté de l’image venant de disparaître pour réagir aussi lentement à ma nouvelle sollicitation.

     

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    Johannes Vermeer – Le géographe, 1669, Städelsches Kuntinstitut am Main, Francfort

     

          Au cours des années 1668-1669, Le Géographe et L’astronome seront les seulspeinture,vermeer,l'astronome,anthony van leeuwenhoek tableaux de l’artiste dont le personnage unique sera un homme. Ma documentation me dit que tout au long de leur existence ces deux toiles ont constamment été réunies, leurs acquéreurs successifs les achetant comme des pendants dans les ventes aux enchères. Même Louis XVI faillit les acheter ! Elles furent séparées définitivement lors d’une vente en 1797. Orphelin, L’astronome termina son parcours au Louvre et ce pauvre Géographe, inconsolable, s’exila dans un musée de Francfort.

          Je regrettai, ce qui aurait été un événement, que les retrouvailles des deux frères, le temps de l’exposition de La Haye, ne se produise pas puisque le Louvre a gardé L’astronome. Heureusement, j’ai lu récemment qu’une expo pourrait les réunir à nouveau prochainement. Ce sera un moment exceptionnel à ne pas manquer.

    Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris

     

             Le 17ème siècle fut une période d’intense activité scientifique. Vermeer s’intéressait à la connaissance de l’univers à travers la cartographie, la géographie, l’astronomie et l’optique. Il semble probable que Le géographe comme L’astronome, au-delà de leur inspiration scientifique, ont pour l’artiste une signification allégorique. 

             Le géographe, habillé comme un savant d’un habit bleu bordé de rouge, est penché peinture,vermeer,sur son bureau entouré de ses accessoires : quelques cartes devant lui et à ses pieds ; un globe terrestre surmonte l’armoire derrière lui ; une carte marine est accrochée au mur. Une intense réflexion intellectuelle suspens son compas dans l’espace. La lumière solaire entrant par la fenêtre dessine son fin profil. Etonnamment, la signature du peintre apparaît deux fois : sur le mur du fond avec la date, ainsi que sur l'armoire. Je m'interrogeai sur l'authenticité de ces deux signatures ?peinture,vermeer,

         

         

          L'homme représenté pourrait être Anthony van Leeuwenhoek, le fameux scientifique Delftois spécialiste des lentilles optiques et microscopes, que Vermeer connaissait bien. Ses longs cheveux et sa ressemblance frappante avec L’astronome laissent penser qu’il servit de modèle pour les deux toiles. 

          Beau travail, pensai-je. J’avais quand même, comme Jojo, une petite préférence personnelle pour les toiles de jeunes femmes contemplatives du peintre que j'avais examinées hier…

      

          Le balancement insistant de ma petite pendule en ardoise au dessus de mon bureau me ramène à la réalité. 11 Heures… J’ai largement le temps de finir la matinée sur l’unique tableau à deux personnages féminins de mon étude : La lettre d’amour. Il me restera ensuite tout l’après-midi pour m’extasier devant les deux exceptionnels portraits de jeunes filles, La jeune fille à la perle et La jeune fille au chapeau rouge, que j’ai gardés pour le feu d’artifice final. Elles clôtureront mon étude, volontairement limitée, sur l’œuvre de Vermeer.

     

          peinture,vermeer,La lettre d’amour est le seul tableau avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormie, où le peintre nous fait pénétrer l’intimité d’un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.

          Un drame se noue…

          Curieuse mise en scène qui ressemble à un décor de théâtre. Au premier plan, un réduit à balais sombre où l'on distingue une chaise sur laquelle un linge et une partition de musique chiffonnée ont été déposés. Des objets sont dispersés un peu partout dans la pièce éclairée : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre. Deux femmes, une servante et sa maîtresse, sont au centre de ce bric-à-brac et semblent préoccupées par une seule chose : la lettre que la servante vient d’apporter.

     

     Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1669, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Je n’avais pas encore vu chez Vermeer ce type de représentation de la vie domestique qui était pourtant courante dans la peinture de ses contemporains. Pieter de Hooch aurait d’ailleurs pu l’inspirer dans une toile que je connais dont la mise en scène est ressemblante : Le couple au perroquet.

    peinture,vermeer,de hooch 

    Pieter de Hooch – Le couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

     

          peinture,vermeer,Je retrouve dans cette peinture le quadrillage de la perspective savamment ordonné que j’avais déjà remarqué dans La leçon de musique. Les dalles noires et blanches sont les mêmes. La lumière du jour tombe en plein sur les personnages faisant ressortir la robe en satin jaune de la musicienne contrastant avec le bleu éclatant du tablier de la servante. Une jolie marine est accrochée au mur juste derrière elles. Je lis sur le catalogue que, dans les traditions hollandaises, une mer tranquille était un bon présage en amour…

          Le temps semble arrêté. La domestique, impatiente, espère toujours l’ouverture de la lettre : rupture ou rendez-vous ?

     

          Le cœur léger et l’estomac criant famine, je m’accorde une pause déjeuner bien méritée. J’ai besoin de recharger les accus avant l’apothéose finale de l’après-midi qui s’annonce très chaude…

     

    A suivre…

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique

     

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 5. Vue de Delft

     

    Suite…

     

          Le gel intense de la nuit passée s’accroche encore bien au sol en ce début d’après-midi. Le dicton se vérifie à nouveau : « En avril ne te découvre pas d’un fil ». A travers l’épais voilage nuageux, de discrets rayons solaires tentent quelques timides percées. Le blanc manteau de givre qui recouvre mes massifs dénudés est clairsemé par endroits de petites tâches brunes allongées. 

          J’arrête l’enquête sur l’homme Vermeer que j’ai entamée depuis le début de la semaine. Mes connaissances sur ce peintre énigmatique se sont bien enrichies. Le détective va s’éclipser et laisser parler son cœur devant les oeuvres. Je continuerai à prendre des notes pour mémoire.

          Les outils nécessaires à mon étude me paraissent performants. En route pour le plaisir… 

          J’ai passé la matinée à scanner toutes les toiles que je souhaitais étudier, avant de me confronter avec les originaux dans peu de temps à La Haye. Les unes après les autres, je les ai faites défiler sur mon grand écran sans ordre précis : La Vue de DelftLa femme à la balanceLe géographeLa lettre d’amourLa femme au collier de perlesLa laitièreLa leçon de musique

          La beauté éclatante des tableaux de Vermeer est un véritable défi à l’art ! L’idéal, la perfection paraissent atteints. Certains disent que son œuvre toute de sérénité, de calme, d’intériorité est si personnelle, unique, qu’il est presque impossible de la décrire et de l’expliquer.

     

     

          J’allume l’ordinateur. L’ami Jojo, impatient, réagit immédiatement.

          Je souhaite commencer par la Vue de Delft. Cette toile, la plus célèbre du Mauritshuis à La Haye, fut à l’origine de la redécouverte de Vermeer par le Français Thoré-Bürger qui se déclara « enchanté et ravi » lorsqu’il la vit pour la première fois.

          Proust considérait la Vue de Delft comme le plus beau tableau du monde. Dans son roman « La prisonnière », il fit même mourir son héros d’une indigestion de pommes de terre en pleine contemplation du tableau et de son fameux « petit pan de mur jaune ». Je revoyai cette scène que j’avais relue, amusé : qui était responsable de la mort, les pommes de terre ou Vermeer ?

          Je m’installe dans une position de méditation attentive et clique sur la Vue de Delft qui emplit l’écran.

     

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    Johannes Vermeer – Vue de Delft, 1660, Mauritshuis, La Haye

     

          Je me demande ce que vient faire ce tableau dans l’univers habituel de Vermeer ? Ce paysage peint par l’artiste en 1660 est unique dans son œuvre puisqu’il s’agit du seul tableau, avec La ruelle, où il nous montre une scène de la vie se déroulant à l’extérieur.

          peinture,vermeer,delftLa ville de Delft s’allonge devant mes yeux… Un vaste ciel translucide occupe plus de la moitié du tableau. Des petits personnages discutent debout au premier plan sur une bande de sable rosée. A distance, dans l’ombre, les remparts anciens et les deux portes de Rotterdam et de Schiedam se reflètent dans l’eau calme légèrement ridée du port. Quelle heure est-il au cadran de l’horloge au centre de la porte de Schiedam ?

          Une lumière rase enveloppe la ville qui apparaît à moitié baignée d’une lueur dorée, moitié dans l’ombre des nuages. La modulation des couleurs de l’eau glisse lentement de l’ombre vers la lumière.

           Les deux principales églises de Delft dominent la ville : Sur la gauche, au-dessus des toits rouges, l’Oude Kerk (l’ancienne église), sombre et toute petite. En la peignant, Vermeer se doutait-il qu’il y serait enterré quinze ans plus tard ? Plus loin, en pleine lumière, l’imposante tour de la Nieuwe Kerk (la nouvelle église) scintille au soleil, ciselée comme une sculpture.

          A l’extrémité droite de la toile, un bleu sourd recouvre les deux petites tours pointues de la porte de Rotterdam ainsi que le toit de la bastide proche, offrant un puissant contraste avec le jaune doré des toits environnants… Le petit pan de mur jaune quipeinture,vermeer,delft éblouira tant Proust et son héros est probablement un de ces toits, me dis-je, pensif ?

          La cité dégage une sensation de présence physique énorme. Je demande à Jojo de zoomer certains détails, ce qu’il fait avec une belle dextérité.

          Le peintre a donné de la texture, de la matière à sa ville. Elle respire… Des empâtements judicieux suggèrent les murs en briques et mortier ainsi que les vieilles pierres déformées des remparts. Dans la partie ombrée de la cité, des petites taches de couleurs de tonalités différentes et des grains de sable mélangés à la pâte pour faire plus rugueux, réveillent la matière inégale des toits de tuiles rouges ondulées.

          Mon œil s’attarde sur les sombres chalands accostés devant la porte de Rotterdam. L’aspect granuleux de leur coque s’oppose fortement à la transparence lisse de l’eau. Je retrouve ces fines touches de couleurs disparates qui m’avaient tant intrigué, au Louvre, sur le corsage de la Dentellière. Les bateaux sombres sont rehaussés d’un bleu vigoureux et des petits points bleu et jaune clair, savamment déposés, reluisent comme des pierres précieuses…

          Comme de nombreux peintres à cette époque, l’artiste se servit certainement de la « chambre noire » ou « caméra obscura » offrant une image quasiment photographique, afin d’élaborer sa propre vision de la lumière et de la couleur. L’utilisation de cet accessoire pourrait expliquer les effets vaporeux ou pointillistes observés sur les bateaux de cette Vue de Delft ainsi que sur plusieurs autres toiles.

     

           L’effet était saisissant. Pour son unique grand paysage, Vermeer avait tapé très fort !

          Outre la densité physique qu’elle dégageait, cette toile baignait dans une lumière magique. Vermeer avait inventé la technique impressionniste deux cents ans avant les Français du 19ème siècle. Monet, Sisley, Pissarro, Seurat lui-même qui savait si bien faire chanter les couleurs avec ses petits points scientifiquement juxtaposés, et tant d’autres qui peignaient des paysages lumineux directement sur le motif, avaient certainement apprécié ce travail à leur époque.

          J’avais besoin de souffler un peu après avoir pris un nombre impressionnant de notes techniques en prévision du jour proche où je serais face à l’original.

          Avais-je le temps de pratiquer une nouvelle méditation devant La laitière, peut-être la toile la plus connue de nos jours, que je m’étais promis d’étudier aujourd’hui ? Je relance Jojo.

     

     

          Je comprends mieux maintenant pourquoi les publicitaires, de nos jours, ont tellement utilisé l’image de cette fabuleuse Laitière ! Elle aurait été peinte un peu avant la Vue de Delft, à la toute fin des années 1650. Ma sensation personnelle est que je suis devant le premier chef-d’œuvre de Vermeer…

     

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    Johannes Vermeer – La laitière, 1658, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Les couleurs fétiches du peintre jaillissent : bleu, jaune citron. On ne voit qu’elles : denses, profondes, vives dans les zones éclairées. La lumière venant de la fenêtre envahit le mur gris et triste sur la droite.

           Est-ce une fermière ou une servante ? J’ai lu que Vermeer employait une servante prénommée Tanneke. Comme il sait la mettre en valeur…

          Cette robuste femme du peuple est ennoblie par le peintre. C’est une princesse en tablier qui verse le liquide onctueux dans la jatte. Ses mains et ses bras solides sont comme suspendus pour mieux diriger le mince filet blanc pur. Le côté droit de son visage, sa coiffe chiffonnée et son petit col blanc, sa robe et son tablier en gros drap reprisé, sont littéralement inondés d’une lumière qui fait ressortir sa silhouette massive. Au sol, une chaufferette attend devant une plinthe en carreaux de Delft soulignant le mur gris.  

          peinture,vermeer,delft, laitièreDevant la femme, Vermeer a peint une véritable « nature morte » qui aurait pu être le motif unique d’un tableau : sur une table, la jatte contenant le lait, un pichet bleu très sombre, une corbeille en osier et quelques petits pains.

          Jojo zoome la scène, intéressé… Le mélange optique utilisé sur la coque des chalands dans la Vue de Delft est toujours présent : une multitude de petits globules blancs, des épaisseurs ocres et brunâtres soigneusement répartis sur la miche de pain en font craquer la croûte qui paraît tendre, cuite à point… La cruche vernissée rougeâtre d’où le lait s’échappe et le tablier sont rehaussés également de points lumineux.

          Les frères Goncourt parlaient de « petits empâtements juxtaposés », de « beurre merveilleux », de « picotement bleu ». Que dire de plus !

          A mon insu, le jour s’est estompé définitivement. J’allume ma lampe de bureau qui m’aveugle un court instant. Je reste rêveur devant La laitière…Vermeer a immortalisé cette modeste servante !

          Une émotion venait de très loin en moi. Je me parlais intérieurement : « Mais que t’arrive-t-il ?… Pourquoi l’univers de ce peintre te bouleverse à ce point ? » Je n’arrivais pas à émettre un raisonnement sensé.  « Bon ! Mon petit père, il va falloir te ménager car la suite te réserve certainement beaucoup d’autres surprises ! ».

          Anxieux, j’éteins Jojo. Demain, je ferai ses femmes…

     

     

          Le moment est d’importance. Je vais pénétrer dans la période picturale la plus intime, la plus mystérieuse de Vermeer, celle qui s’impose à l’esprit lorsque l’on évoque son nom : des tableaux de petits formats à un, voire deux personnages, la plupart du temps des femmes, représentés dans des intérieurs bourgeois.

          Au cours des années 1663 – 1665, Vermeer peindra quatre tableaux semblables de femmes seules, debout, pensives, occupées à une activité quotidienne : La femme à la balance, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et La femme en bleu lisant une lettre.

          Je visionne lentement sur écran ces toiles qui seront toutes à La Haye. Je laisse La femme en bleu lisant une lettre que j’ai déjà étudiée précédemment et passe à la toile suivante. Après mûre réflexion, j’arbitre pour La femme à la balance qui m’attire irrésistiblement.

           L’éclairage de lapeinture,vermeer,delft, femme à la balance scène très contrasté créé une atmosphère d’intimité spirituelle envoûtante. Sur la droite, dans la partie éclairée, la jeune femme se détache, sorte d’apparition. Une sainte ? Cela pourrait être la Vierge Marie pesant de l’or comme elle pèserait des âmes…

          La lumière clairsemée éclabousse le devant de la robe bordée d’une fourrure éclatante. Le visage paraît transfiguré. Sa robe laisse pointer une mignonne petite bosse orangée claire. Attend-elle un enfant ? Les plateaux de la balance qu’elle soulève sont vides. Va-t-elle peser les pièces d’or ou les perles disposées sur l’épaisse table devant elle ? Un grand tissu bleu sombre recouvre le bord gauche de la table, créant un puissant contraste avec la blancheur des perles et de la vaporeuse fourrure.

      

    Johannes Vermeer – La femme à la balance, 1664, National Gallery of Art, Washington

     

          Je cherche des mots suffisamment forts pour exprimer ce que je ressens : délicatesse… harmonie… douceur… sérénité …

          Je me souviens que De Hooch a peint également un tableau intitulé Femme pesantpeinture,de hooch,delft de l’or, très proche de celui de Vermeer qui aurait pu s’en inspirer. Je retrouve la toile dans un bouquin. La ressemblance s’arrête là. Je ne ressens pas dans l’excellente toile de De Hooch la subtilité et l’atmosphère si particulière dégagée dans celle de Vermeer.

     

     

     

     

     

                  

                                                        Pieter de Hooch – Femme pesant de l’or, 1664, Gemäldegalerie, Berlin

       

          Le regard absent de La jeune femme à l’aiguière fixe les vitraux de la fenêtre qu’ellepeinture,vermeer,delft,jeune femme à l'aiguière entrouvre. Un jour froid glisse le long de son bras droit, escalade son visage et ses habits et termine sa course sur sa main gauche qui tient une aiguière de vermeil qu’elle saisit à l’anse.

          Les motifs du tapis rouge recouvrant la table se reflètent sur le vase doré et le bassin métallisé dans lequel il repose. Les couleurs et les contrastes sont répartis délicatement par superposition de légers glacis.

          Négligemment, je fixe la fenêtre. C’est suffisamment rare pour être mentionné… Exceptionnellement dans une de ses toiles, le peintre nous renseigne sur le temps qu’il fait à l’extérieur : les petits carreaux finement travaillés de la fenêtre reflètent l’aspect du ciel bleu ennuagé.

     

    Johannes Vermeer – La jeune femme à l’aiguière, 1664, Metropolitan Museum of Art, New York

     

          Rafraîchissant ! Il est vrai qu’à cette époque, le thème de la toilette et du lavement de main était un symbole de la pureté et de l’innocence que l’on retrouve d’ailleurs souvent dans de nombreuses « Annonciations » des siècles précédents.

          Je reste longuement silencieux devant l’écran avant de passer à la dernière jeune femme.

     

     

          peinture,vermeer,delft, femme au collier de perlesJojo, tout émoustillé par le charme des demoiselles que je lui offre, me remercie par quelques vibrations intempestives accompagnées de ce que je perçois comme un clin d’œil complice sur le vaste écran scintillant.

           Je scrute à loisir la dernière toile de femme debout, pensive, de mon étude : La jeune femme au collier de perles.

          De l’or, je perçois de l’or !

          La jeune femme, en train d’ajuster son collier de perles, baigne dans une lumière dorée. Très élégante, elle porte une veste de satin jaune bordée d’hermine duveteuse. Un ruban orangé en étoile égaie sa coiffure. Elle semble être arrêtée au milieu de sa toilette, surprise au moment où ses mains potelées hésitent devant son miroir pour attacher les rubans du collier glissé autour de son cou.

      

    Johannes Vermeer – la femme au collier de perles, 1664, Staatliche Museum zu Berlin, Gemäldegalerie

     

          Il n’y a pas de connotations amoureuses dans la scène. L’attache du collier est sa seule préoccupation. Son visage garde une rondeur adolescente. peinture,vermeer,delft

          Je me demandai si une des filles de Vermeer aurait pu incarner cette gracieuse image d’innocence juvénile ? Je calculai. Le premier de ses enfants, Maria, était né en 1654… Trop jeune ! C’était peut-être Maria qui jouait à genoux dans La ruelle ?... A moins qu’elle ne soit la toute jeune fille portant un bébé dans ses bras à l'extrémité gauche de la petite bande de sable rosé dans La vue de Delft ?

     

     

     

     

     

          J’ai terminé l’étude de cette série de toiles de jeunes femmes debout, appliquées à leur besogne.

          Au fond de moi, quelque chose d’inexprimable s’agite…

     

     A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise     3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft

     

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 4. Le siècle d'or

     

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    Johannes Vermeer – L’officier et la jeune fille riant, 1658, The Frick collection, New York

     

    Suite…

     

          Flo a raison ! Cette passion me ronge…

          Je me saisis du gros catalogue de l’exposition qui séjourne imperturbablement à l’extrémité gauche de mon bureau depuis le début de mes recherches. Cet ouvrage est vraiment à la hauteur de l’événement qui se déroule en ce moment à La Haye. Je prends le temps d’apprécier chaque toile, toutes plus belles les unes que les autres. Je vérifie à nouveau la présence de La dentellière. Elle figure en bonne compagnie, coincée entre Le géographe et La lettre d’amour. Penchée sur son travail, sa main gauche tient les fuseaux, concentrée…

          Pénétrer dans l’art de Vermeer me fait l’effet d’entrer en religion : les vanités, les futilités de la vie terrestre s’effacent. Un autre monde se dévoile : silencieux, pur, pudique, presque chaste. Une douce lumière allume des feux tamisés sur les vitraux…

          Je dois continuer mes investigations pour tenter d’élucider ce qui a bien pu se passer durant cette courte période d’une quarantaine d’années dans cette bonne ville de Delft… La vie de l’homme Vermeer m’a déjà fournie quelques renseignements intéressants que je ne mésestime pas mais j’ai parfaitement conscience que « La réponse » est dans sa peinture si dérangeante.

          Je souhaite éclaircir encore deux points essentiels qui me permettront de clore mon étude. Je ressors mon carnet d’enquêteur, le stylo aux aguets. Sans plus attendre, j’interroge :

     

          Vermeer a-t-il été en relation avec les peintres du siècle d’or hollandais ?     

          Le siècle d’or hollandais…

          Lorsque Vermeer meurt en 1675, la Hollande, du fait de guerres incessantes, va vers son déclin. Mais auparavant, quel éclat ! La République des Provinces-Unies est à son apogée et domine l’Europe, aussi bien dans les domaines économique et social, que littéraire, scientifique et artistique. La marine néerlandaise sillonne les routes maritimes mondiales où ses navires de la Compagnie des Indes implantent de nombreux comptoirs commerciaux. A leur retour, les cales sont pleines de pierres précieuses, d’or, de porcelaines, de soieries, d’épices…

          A la veille de l’âge d’or, la peinture italienne est la référence pour les artistes des Pays-Bas du Nord qui partent en Italie pour s’inspirer des plus grands maîtres dont les noms raisonnent encore à nos oreilles : Giotto, Boticelli, Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Véronèse, Titien.

          Ce siècle d’or hollandais du 17e va voir s’épanouir quelques-uns des peintres les plus importants de l’histoire de la peinture. Outre Vermeer, Rembrandt et Frans Hals vont rayonner, accompagnés par de nombreux autres peintres exceptionnels. Le reste de l’Europe ne pourra rivaliser qu’avec quelques talents : la France avec Poussin, La Tour et Claude Gelée dit « Le Lorrain », l’Espagne avec Velasquez et Murillo, la Flandre avec Van Dyck et Rubens.

          En ce début de siècle, le dernier grand peintre religieux italien Le Caravage meurt mystérieusement en 1610 seul et abandonné. Après lui, Le choix des thèmes religieux s’altère et un grand marché de l’art libre s’installe. Le peuple néerlandais est sédentaire et la demeure familiale s’impose comme le modèle idéal pour le pays. Les principaux acheteurs deviennent des bourgeois. Il en résulte une demande accrue de portraits, paysages, natures mortes et peintures de genre qui, de dimensions réduites, s’accrochent plus facilement dans les salons.

          Vermeer va vivre ce bouillonnement artistique exceptionnel. Je cherche dans mes documents les peintres avec lesquels Vermeer aurait pu entrer en relation dans sa bonne ville de Delft qu’il quittera peu.

          peinture,delft,ter borch,Il semble que Leonard Bramer, témoin à son mariage, et Gerrit Ter Borch soient les seuls peintres avec lesquels Vermeer eut un lien certain. Il co-signa d’ailleurs un document avec Ter Borch dont le style était voisin du sien au point que leurs toiles furent souvent confondues.

     

     

     

     

     

     

     

    Gerrit Ter Borch – Jeune fille en costume de paysanne, 1650, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Carel Fabritius, une personnalité importante de Delft, élève de Rembrandt, inspirapeinture,fabritius, certainement le jeune Johannes à ses débuts et le formera peut-être. Malheureusement, il mourut trop jeune dans l’explosion de la poudrière de Delft en 1654. Vermeer eut-il, par l’intermédiaire de Fabritius, la possibilité de connaître l’immense Rembrandt ?

     

     

     

     

     

     

     

     

    Carel Fabritius - Le chardonneret, 1654, Mauritshuis, La Haye

     

           peinture,delft,de hoochPieter de Hooch fut le peintre novateur de cette nouvelle peinture de genre hollandaise représentant la vie populaire dans des scènes familiales d’intérieurs bourgeois ouverts sur des cours illuminées où des enfants s’amusent. Il arriva à Delft en 1654 et Vermeer le connut obligatoirement. Cet artiste sera d’ailleurs le peintre hollandais dont la sensibilité sera la plus proche de Vermeer.

     

     

     

     

     

    Pieter de Hooch – La cour d’une maison à Delft, 1658, The national Gallery, Londres

     

          Johannes a certainement connu aussi Jan Steen cet homme original peignant despeinture,delft,steen, scènes de beuveries et de paillardises du plus grand comique dans ce siècle puritain. Il teint un moment une brasserie à Delft.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jan Steen – La femme malade, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

     

     

          Quel environnement stimulant pour Vermeer, pensai-je ! Même s’il ne fréquentait pas les nombreux artistes de talent travaillant ailleurs qu’à Delft, il devait, en tant que marchand d’art, connaître leur peinture.

          J’inscris quelques notes sur mon carnet. Mon attention se relâche légèrement. Je décide de faire un break.

     

     

          Je vais faire un tour dans mon atelier, en quête de détente.

          Depuis ma nouvelle passion dévorante pour Vermeer, j’ai complètement délaissé mes peintures. Plus envie… De quoi ai-je l’air avec mes petits tableautins à côté de ce génie ?

          Mes boîtes sont bien alignées sur une table, prêtes à servir. Il suffit d’en avoir la volonté… J’en ouvre une.

          La vision de toutes ces couleurs méticuleusement rangées dans un savant dégradé de pimpantes tonalités, me fit du bien. Je me fis la réflexion : « lorsque j’aurai compris Vermeer, j’y reviendrai ! »

     

     

          Requinqué par la vue de mes pastels, je lance la dernière interrogation de mon enquête sur le peintre. J’ai besoin de connaître l’itinéraire pictural, le cheminement qui permettra d’enfanter un jour la gracieuse Dentellière et la magnifique Jeune fille à la perle.

     

    Qu’en est-il de l’évolution artistique du peintre ?

          Vers le milieu des années 1650, l’artiste abandonne les scènes bibliques et mythologiques de ses débuts, qui s’inspirent de la manière de peindre caravagesque très en vogue, pour s’adonner à la peinture de genre. J’examine une Sainte Praxède signée et datée de 1655 par Vermeer. Les couleurs éclatent.

     

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    Johannes Vermeer – Sainte Praxède, 1655, The Barbara Piasecka Johnson Collection, Princeton

     

          Je remarque que l’artiste n’aura peint que deux paysages dans toute son oeuvre : lapeinture,vermeer,delft, fameuse Vue de Delft, puis La ruelle, un minuscule tableau dont je me réjouis de constater la présence à La Haye : Une maison en briques roses, quelques personnages dont deux enfants jouant accroupis sur le sol. J’apprends que ce sont les seuls enfants que Vermeer ait représentés dans ses toiles. Cela me paraît presque incroyable pour un homme qui eut une telle progéniture ! Comment se fait-il que les petits minois espiègles de ses propres enfants ne l’aient jamais inspiré ?

     

     

     

    Johannes Vermeer – La ruelle, 1657, Rijksmuseum, Amsterdam

     

     

          La fin des années 1650 est une période charnière entre les premières peintures de jeunesse et celles à venir de la pleine maturité. Je scrute attentivement deux œuvres significatives des premières années du nouveau langage du peintre dont je possède plusieurs reproductions. Je regrette qu’elles ne soient pas du voyage à La Haye.

     

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           Johannes Vermeer – L’entremetteuse, 1656, Staatliche Kunstsammlungen, Gemäldegalerie, Dresde

     

          L’entremetteuse nous montre une scène à plusieurs personnages : un jeune hommepeinture,vermeer,delft, hilare et une vieille femme au regard cupide sont très intéressés par le marché qui va se conclure entre un gentilhomme élégant et une jeune femme. Je pense que Vermeer avait dû souvent observer ce genre de scène à l’auberge Mechelen où il vivait. Il est même généralement admis que l’un des entremetteurs, le jeune homme souriant sur la gauche de la toile, aux cheveux longs ondulés, serait un autoportrait du peintre… Mais rien n’est moins sûr avec ce diable de Vermeer !

     

     

     

     

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                    Johannes Vermeer – Une jeune femme assoupie, 1657, Metropolitan Museum of Art, New York

     

    peinture,vermeer,delft,      La jeune femme assoupie est la première des nombreuses représentations du peintre d’une jeune femme seule dans une attitude méditative. Son visage ressemble étrangement à celui de la Sainte Praxède des débuts. Assoupie, le corsage légèrement entrouvert, elle semble attendre quelqu’un. La porte derrière elle est entrebâillée. Le silence est troublant, inquiétant…

          J’admire longuement ces deux toiles.

     

     

     

     

          A partir de 1660, j’entre dans la période qui m’enchante. Que voit-on ? : Des personnages, peu nombreux, enfermés dans un monde clos où une fenêtre entrouverte ne montre pas l’environnement extérieur. Nous voici pris au piège… Des accessoires, souvent les mêmes : Au premier plan, un tapis, une table, une chaise à tête de lion. Les personnages tiennent un pichet, un verre, une balance. Accroché au mur, un miroir, une carte ou un tableau. Au sol, parfois, un carrelage en damier accentue la perspective. Les gestes sont suspendus, presque arrêtés.

          Je feuillette le catalogue se rapportant à cette période. Le style est délicat, précis, la lumière douce et diffuse, les couleurs tendres. Les formes sont effleurées. Les ombres demeurent transparentes. L’artiste utilise souvent un coloris qui lui est cher : une opposition de jaunes et bleus clairs lumineux sur un fond gris pâle. Il est le premier, avant les futurs impressionnistes, à utiliser une technique pointilliste dans plusieurs de ses tableaux.

          Je m’aperçois que les hommes tiennent peu de place dans la peinture de Vermeer, à l’exception de quelques toiles, peu nombreuses, comme L’astronome du Louvre, un Géographe, L’atelier du peintre ou L'art de la peinture qui est une allégorie de la peinture.

     

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     Johannes Vermeer – L’art de la peinture, 1666, Kunsthistorisches Museum, Vienne

     

          Dans cette dernière toile, l’artiste, de dos, qui pourrait bien être Vermeer lui-même,peinture,vermeer,delft, se tient au milieu de la toile. Il peint près de la fenêtre une jeune femme, qui joue le rôle de Clio, la muse de la poésie et de l’histoire éclairée par une lumière délicatement colorée. Elle esquisse un curieux sourire…

     

     

     

     

     

     

     

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                            Johannes Vermeer – La maîtresse et la servante, 1667, The Frick collection, New York

     

          A l’évidence, les rares hommes représentés ne servent que de faire valoir aux femmes de Vermeer. Ses femmes… Elles sont transfigurées, le plus souvent seules, méditatives. Elles ont des occupations toutes simples : elles lisent des lettres ou écrivent sous l’œil d’une servante. Parfois, elles pèsent de l’or sur une balance ou jouent du virginal et même de la guitare. Une laitière verse du lait dans une jatte. Une autre admire son collier de perles dans un miroir ou s’apprête à faire sa toilette. Et voici qu’une jeune fille sourit, séduite par ce gentilhomme au large chapeau. Une perle étincelle…

     

     

          A travers la vitre, j’aperçois Flo plantée devant le massif de tulipes, dont je suis si fier, qu’Agnès m’avait aidé à installer à l’automne. Elle m’interroge ironiquement du regard. Sûr qu’elle se moque encore de ma fièvre Vermeerienne ? Elle voit que je la fixe bizarrement. Prudente, elle s’éclipse.

          Demain, j’attaquerai une investigation plus précise des œuvres de Vermeer. Puisque les deux tiers de ses tableaux connus sont à La Haye, je limiterai celle-ci à quelques-unes des toiles, les plus représentatives de l’art du peintre, celles de la pleine maturité à partir des années 1660.

          Le peintre sera peut-être plus bavard que l’homme ?

          Une idée inattendue apparaît dans mon esprit fatigué… Je pourrais scanner ?

          Je possédais depuis peu un scanner d’excellente qualité que j’utilisais habituellement pour agrandir mes plus belles photos personnelles. Il me suffirait de scanner les meilleures reproductions des toiles de Vermeer que je possédais pour obtenir une image parfaite sur mon grand écran de 19 pouces. De plus, je pourrais zoomer sur certaines parties de la toile afin de mieux comprendre la technique du peintre.

           Aussitôt dit, aussitôt réalisé. Parmi les trois ou quatre photos de La jeune fille à la perle que j’ai sous les yeux, je choisis la plus belle, la plus saturée en couleurs. Le turban bleu et jaune éclabousse. Le regard est troublant. J’hésite à l’enfermer dans l’appareil… Allez, c’est pour son bien ! Je la scanne et allume l’ordinateur. Celui-ci, flambant neuf comme le scanner, répond dès la première sollicitation. Il était temps que je change mon matériel informatique dont la décrépitude faisait peine à voir. Notre complicité est telle dans les moments difficiles où je m’efforce de rattraper l’aspect cadavérique d’une image anémiée que je me suis permis d’appeler familièrement mon ami ordinateur « Jojo ».

          Au bout de quelques instants, la jeune fille envahit l’écran, lumineuse. La grande dimension de l’image numérique est extrêmement confortable à regarder et complète admirablement la qualité des photos sur papier glacé.

          Devant mon bureau, les petits carreaux jaunes de la double porte scintillent. C’est pile l’heure où le soleil, en fin de journée, s’enfonce dans les vitres du colombage donnant dans le salon. Les vitraux s’empourprent incrustés de petites paillettes dorées. Cela me rappelle quelque chose, pensai-je rêveur…

     

    A suivre…

     

    1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 3. Un peintre sans visage

     

     

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               Johannes Vermeer - Jeune femme en jaune écrivant une lettre, 1665, National Gallery of Art, Washington

     

    Suite…

     

          Un doux soleil d’avril réchauffe le décor engourdi du jardin. Le départ pour la Hollande est proche. Plus que trois semaines à patienter avant la confrontation avec Vermeer. L’air de rien, j’ai bien approfondi mes connaissances sur l’artiste. Je pense même être devenu assez savant sur un peintre dont je ne connaissais que le nom avant ma récente visite automnale au Louvre.

          L’importante documentation que j’ai consultée, dont le catalogue de l’exposition de La Haye que je me suis procuré, n’a fait que confirmer ce que je pressentais. Les spécialistes de l’œuvre de Vermeer aboutissent tous à la même conclusion : cet homme demeure encore aujourd’hui un peintre sans visage, sans existence. Il accumule sur lui les questions et ne fournit pas les réponses. Une énigme…

          Singulier personnage que ce Johannes Vermeer de Delft ! Renoir mentionnait : « La Dentellière de Vermeer et L’embarquement pour Cythère de Watteau, sont les plus beaux tableaux du Louvre ». Malraux disait : « Vermeer est un peintre qui donne au monde pour valeur fondamentale la peinture elle-même ». Formidables compliments envers un peintre dont on ne sait pratiquement rien !

          Je feuillette lentement le catalogue de l’exposition de La Haye qui a ouvert ses portes le 1er mars. Je ne regrette pas d’avoir commandé ce bouquin dont les reproductions de tableaux sont superbes ! Il faut que j’en aie la confirmation… Je tourne les pages du catalogue nerveusement. La Dentellière, prêtée par le musée du Louvre, est bien en ce moment à l’exposition. La jeune femme au fin visage a retrouvé, l’espace de trois mois, sa patrie d’origine. Notre rencontre aura bien lieu. Par contre, je remarque l’absence de L’Astronome que le Louvre a conservé égoïstement.

          Le catalogue présente toutes les toiles qui seront exposées. La plupart d’entre elles, que je ne connaissais pas, sont du même niveau de qualité que les deux tableaux du Louvre. Un régal pour les yeux.

          Cette peinture est trop belle, trop finie, trop… L’essentiel m’échappe…

          Je ressens un besoin puissant, presque vital, inexplicable, de comprendre ce qui se cache derrière cet homme et sa peinture trop limpide. Comprendre quoi ? Je ne sais pas vraiment… Un secret ?… Un secret que le temps a enfoui profondément…

          Une pensée m’envahit qui me séduit instantanément. Si je faisais ma propre enquête ? J’ai du temps en cette dernière semaine d’avril. A la lumière de ma copieuse documentation, à la façon d’un enquêteur judiciaire, à mon rythme, en posant mes questions, je pourrais peut-être effleurer un tout petit peu le secret, tout au moins le percevoir ?

          Pas de temps à perdre ! Je décide de m’atteler à la tâche de suite. Le parcours de vie de Vermeer m’interroge en premier. Je commencerai par l’homme, j’appréhenderai sûrement mieux sa peinture ensuite.

     

     

          Je fixe les petits carreaux jaunes de la double porte qui sépare ma pièce de travail du salon. Cette nouvelle motivation m’excite. Je la redoute un peu… Je dois approfondir l’étrange relation qui s’est installée entre moi et cet homme d’un autre temps. Je décide de noter les enseignements de mes recherches sur un carnet.

          Je pose méticuleusement sur toute la largeur du bureau la documentation que je me suis procurée : des livres d’historiens, des revues diverses et, surtout, le superbe catalogue de l’expo.

          Mes outils de travail sont prêts. Sans plus tarder, j’envoie une série de questions. La première me tracasse depuis que mon intérêt pour l’artiste est apparu :

     

          Pourquoi a-t-il fallu attendre deux siècles après la mort de Vermeer pour que son œuvre soit redécouverte et reconnue ?

          peinture,vermeer,thoré bürgerC’est le critique et historien d’art français Thoré-Bürger, en plein 19e siècle, qui redécouvre son œuvre. Il fut ébloui lors d’une visite au Mauritshuis par la Vue de Delft. Fasciné, il passera le reste de sa vie à faire des recherches sur cet artiste qu’il qualifiait de « maître de la lumière ».

          Je m’aperçois dans ma doc que Vermeer n’était pas un inconnu en Hollande de son vivant. Il était considéré comme un artiste éminent à Delft où il jouissait d’un certain succès et où il fut élu par deux fois en 1663 et 1671 comme doyen de la guilde de Saint-Luc. Il était même considéré comme l’égal de Carel Fabritius, le peintre éminent de l’école de Delft. A Amsterdam, ses toiles atteignaient des prix élevés.

       

    Photo de Thoré-Bürger, 1892

         

    peinture,vermeer,

     Johannes Vermeer – La femme en bleu lisant une lettre, 1664, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          J’examine une planche du catalogue montrant La femme en bleu lisant une lettre. La jeune femme est concentrée sur la lecture d’une lettre qu’elle vient sûrement de recevoir. Elle entrouvre à peine les lèvres, absorbée à la lecture de cette correspondance qui ne peut être qu’une lettre d’amour. Le fort éclairage bleuté du mur lance des reflets chatoyants sur le devant de la veste qui laisse présager un heureux événement. J’aime les bleus du peintre ! Les contours du visage sont estompés, dilués… L’affection de l’artiste pour cette femme est perceptible. Il l'a peinte avec une telle affection, comme une caresse…

          peinture,vermeer,Diverses tentatives d’explications ont été avancées sur le long oubli du peintre après sa mort en 1675 : rareté de ses tableaux, confusion de ses œuvres avec celles d’autres peintres hollandais dont le style était proche, absence de signature sur la plupart de ses toiles.

     

     

    Signature d’artiste de Vermeer

               

          Une pensée me taraudait sournoisement. Je feuillette à nouveau le catalogue, laissant défiler les tableaux un à un, lentement. A l’examen des toiles, j’avais le sentiment intime de toucher du doigt quelque chose d’important concernant Vermeer : 

          La recherche de la beauté, d’une forme d’aboutissement maximum dans son art, n’aurait-elle pas pu être la motivation essentielle du peintre ?

          En détective consciencieux, je note méticuleusement ma réflexion dans mon carnet d’enquête et lance une autre question :

     

          La jeunesse de Vermeer : Le néant ?

          Vermeer naît à Delft et ne s’en éloignera guère. Située entre Rotterdam et La Haye, Delft, au 17ème siècle, est une petite ville de province prospère de plusieurs milliers d’habitants. Son paysage est semblable à la plupart des villes des Provinces-Unies hollandaises : des canaux réguliers et droits qui s’entrecroisent, des rues étroites, une vaste place carrée au centre. Un petit nombre de familles bourgeoises dirigent la cité. Des commerçants, des artisans s’affairent. L’on fait de la géographie, de l’astronomie, de l’optique. Des industries prospèrent : la tapisserie, les vitraux, la bière, l’orfèvrerie, et surtout, la fameuse céramique de Delft de réputation internationale.

    peinture,vermeer,delft

                                                Rangée de carreaux de Delft – Enfants jouant

         

          Rien !… Je m’aperçois que l’on ne connaît rien sur la jeunesse de Vermeer, cette importante tranche de vie comprise entre le jour où ses parents le firent baptiser le 31 octobre 1632 sous le nom de Johannes dans la Nouvelle Eglise de Delft et son mariage le 20 avril 1653 avec Catharina Bolnes originaire de Gouda. 21 ans d’obscurité !

          peinture,vermeer,delftCette enfance se déroule donc dans l’atmosphère bruyante de l’auberge « Mechelen » sur la place du marché de Delft où le père de Vermeer, Reynier, un curieux personnage de tempérament sanguin,  provoquait souvent des rixes dans son auberge.

          L’énigme est totale également sur la formation du peintre… L’auberge de son père, qui faisait commerce d’œuvres d’art et était inscrit à la guilde de Saint-Luc, était fréquentée par de nombreux peintres. Son apprentissage aurait pu se faire chez l’excellent Carel Fabritius qui s’installa à Delft en 1650 alors que le jeune Johannes n’avait que 18 ans ?

     

    peinture,fabritius,delft

    Auberge Mechelen  à Delft – gravure Rademaecker, 1710

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                      Carel Fabritius – Autoportrait, 1648, musée Boymans-van Beuningen, Rotterdam

     

          Johannes avait-il voyagé en Italie ou dans les Flandres, pays dont les maîtres étaient la référence à cette époque et où tout peintre sérieux se devait d’aller afin de compléter sa formation ? L’information est absente…

          Je reste sur ma faim. Cet homme n’a pas eu de jeunesse et sa formation reste inconnue alors que les ateliers des grands maîtres étaient foisons en Hollande…

          Je n’ai rien à noter dans mon carnet d’enquêteur. J’abandonne, déçu, la prime jeunesse de Vermeer.

     

          Sa vie familiale ?

          Il semblerait que Johannes ait connu une vie familiale épanouie et heureuse entre sa tendre épouse Catharina et sa belle-mère Maria Thins, qui appréciait beaucoup son gendre et sa nombreuse progéniture.

    peinture,vermeer,delft

                                 Signatures de Johannes Vermeer et sa femme Catharina Bolnes sur un document notarié

         

          Au début de leur mariage, le couple vécut dans la maison familiale du peintre, au-dessus de l’auberge Mechelen, sur la place du marché de Delft. Ils déménagèrent en 1660 dans la maison de Maria Thins sur le canal Oude Langendijck où Vermeer, installé dans une pièce au premier étage dont deux fenêtres donnaient sur la rue, peignit l’essentiel de son œuvre.

          Etrange homme à vrai dire ! Les événements familiaux ne semblent avoir eu aucune prise sur sa concentration artistique. Ses nombreux enfants qui devaient envahir la maison ne paraissent pas avoir troublé sa quiétude silencieuse, l’incroyable sérénité qui se dégage de sa peinture.

          Je couche rapidement dans le carnet ces quelques informations sur une vie familiale qui paraît sans histoire au sein de la petite bourgeoisie d’une ville de province.

          Ce que je recherche ne peut se trouver dans cette banalité quotidienne, pensai-je ?

          Une réflexion nouvelle se présente :

     

          Vermeer a-t-il transmis son savoir à des élèves ?

          Contrairement aux grands maîtres de l’époque, et malgré le renom de Vermeer à Delft, rien ne laisse penser qu’il ait eu d’éventuels élèves fréquentant son atelier.

           Sur ce point, mon opinion est faite. L’activité lente et réduite de l’artiste ne permet pas d’envisager qu’il ait pu avoir des élèves. La simple vision de son œuvre démontre suffisamment que la méticulosité de ses représentations était incompatible avec d’éventuelles touches malhabiles déposées par de jeunes apprentis.

          Je passe à la question suivante qui me paraît beaucoup plus intéressante :

     

          Pourquoi ce peintre génial a-t-il produit une œuvre si peu abondante ?

          Cette fois, je pressens une interrogation essentielle sur Vermeer. Elle touche à la psychologie même du peintre et à ses rapports ambigus avec l’argent, le marché de la peinture et sa propre philosophie de l’art.

          L’œuvre connue de l’artiste serait d’environ 35 tableaux et son œuvre réelle totale ne dépasserait guère 50 à 60 tableaux. Cette production est extrêmement faible en une vingtaine d’années de peinture si on la compare à la plupart de ses collègues.

          Ma documentation m’éclaire sur le sujet. Vermeer n’avait pas besoin de son art pour vivre. Celui-ci ne lui apportait qu’un revenu complémentaire à un commerce de tableaux et de location de biens. De plus, le riche collectionneur Pieter Claesz van Ruijven, avec qui l’artiste était très lié, lui achetait une bonne moitié de sa production ce qui lui assurait des revenus réguliers. Néanmoins, victime du climat économique désastreux qui suivit l’invasion de la Hollande par Louis XIV en 1672, il mourra ruiné à 43 ans le 15 décembre 1675… Catharina sera même obligée de payer avec deux tableaux les dettes contractées auprès de leur boulanger. J’imaginai un instant La dentellière accrochée dans le fournil d’un boulanger… Bienheureux boulanger !

          J’ai besoin de faire le point... Je réfléchis.

          Insolite Vermeer ! Il peignait peu et lentement (2 à 3 tableaux par an), il manifestait une relative indifférence au marché de l’art officiel en Hollande et ne reprenait, contrairement à ce qui se pratiquait beaucoup à cette époque, jamais les mêmes motifs qui auraient pu lui assurer des succès commerciaux. 

          J’étais au cœur de l’ambiguïté de cet homme si tranquille. La plupart des historiens semblent être d’accord : l’idéal artistique de Vermeer s’élevait au-dessus des contingences bassement matérielles. Son ambition n’était ni sociale, ni commerciale, mais uniquement dirigée vers l’accomplissement dans son art.

          Une bouffée de plaisir m’envahit. Le raisonnement intime, que j’avais déjà noté au début de l’enquête, se vérifiait maintenant. Vermeer ne cherchait pas la reconnaissance extérieure. Il était totalement immergé dans son art. La beauté intemporelle de ses toiles relevait d’une volonté artistique supérieure.

          Mon carnet de note prenait du volume, une consistance qui me plaisait. J’avais le sentiment qu’une partie infime mais essentielle du secret se dévoilait clairement.

     

     

          Je suis en pleine méditation quand l’accent que je connais bien me fait sursauter. J’ai toujours été impressionné par l’aptitude des cordes vocales de Flo à fabriquer ce son puissant et clair, assorti d’une vibration mélodieuse et chaude qui ne peut cacher ses origines.

          - A quoi ça te sert de remuer la vie de ce peintre, Patrice ! Tu t’esquintes le cerveau pour peu de chose !

          - Ce type me bouffe ! J’ai besoin de le connaître lui et son œuvre avant de partir en Hollande. A La Haye, il faudra se contenter de quelques courtes minutes de contemplation devant chaque œuvre. Tu me vois arriver devant La laitière sans avoir auparavant essayé de comprendre, même superficiellement, ce qui s’est passé dans la tête du peintre pour réaliser ce chef-d’œuvre universellement connu !

          - Tu retrouveras d’autres occasions pour revoir ces toiles plus tranquillement.

          - Tu rigoles ! Une expo qui regroupe la quasi-totalité des peintures de Vermeer… Je n’en reverrai pas une autre dans ma courte vie. Toutes ces toiles sont la propriété des plus grands musées dans le monde. Même la reine d’Angleterre en détient une ! La France doit se contenter des deux petits tableaux du Louvre !

          Flo était à court d’argument. Elle lança calmement :

          -  Patrice, tu fais ce que tu veux mais je persiste à penser qu’un peintre ne mérite pas une passion aussi dévastatrice. Je vais finir par être jalouse !

          Sur ces mots énergiques, l’accent quitte mon bureau aussi vite qu’il y est entré.

          Je décide de terminer mon enquête demain. Elle portera sur le siècle d’or hollandais, la période la plus innovante de l’art de ce pays.

     

    A suivre…

                                   

    1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage 

                                                                 

  • L'OBSESSION VERMEER - 2. Hantise

     

     

    Suite…

      

          La peinture me passionne depuis longtemps...

          Un jour d’anniversaire, ma fille Agnès, qui était encore adolescente, m'avait tendu une petite boîte de pastels secs Rembrandt en me disant sur un ton péremptoire : " Papa, tu vas faire de grandes choses ! ". Je ne pouvais pas la décevoir. Je complétais donc ma panoplie de bâtonnets et c'est ainsi que je devins un « peintre du dimanche ».

          Depuis cette date, je peins dans les creux de mes activités. Malgré l’avis défavorable de ma femme Flo, rien n’arrête la prolifération de mes œuvres qui envahissent les murs de la maison. Celle-ci devient une galerie d’art. La mienne… Il m’arrive d’exposer dans des manifestations régionales et je reçois parfois quelques récompenses lors de l’exposition annuelle de ma commune. J’ai gardé les breloques précieusement. La gloire…

          J’ai déjà en tête la toile que je présenterai à la prochaine exposition communale. Au cours de récentes vacances dans le midi, j’étais tombé devant un paysage éclaboussé d’un bleu intense. Les rochers en porphyre rouge plongeaient dans une eau vert émeraude transparente bordant la petite plage ocrée où je m’étais baigné. Quelques hortensias rouge vif offraient un contraste fort. Les pigments avaient été utilisés purs dans une fièvre colorée.

     

     

          Un bon mois s’est écoulé depuis ma visite mouvementée au Louvre. Autour de moi, je n’entends plus parler que des fêtes de Noël proches et des cadeaux à se procurer incessamment.

          peinture,écriture,vermeer,Une étrange angoisse, une sorte d’hantise, s’est introduite en moi. Une tache bleue et jaune en forme de Dentellière s’est incrustée dans ma mémoire et resurgit constamment dans mes pensées. Cette jeune femme d’un autre siècle me poursuit dans la rue, monte dans ma voiture, m’accompagne dans les magasins, dérange des réunions. Parfois, elle s’impose alors que je suis en pleine conversation avec Flo qui, tout à coup, ébahie, me voit bafouiller en plein milieu d’une phrase puis partir piteusement me réfugier dans le silence apaisant de mon bureau.

          Même mes rêves nocturnes sont squattés et je fais d’étranges cauchemars : au lieu de s’intéresser à son ouvrage, la Dentellière me piquette méticuleusement le nez avec une épingle. Celui-ci devient rouge, grossit, me fait mal. Ne supportant plus la douleur, je me réveille fébrile, inquiet. Parfois, à son tour, L’astronome m’apparaît. Il prend ma tête pour un globe céleste et la fait tourner en la caressant délicatement. Cette caresse, agréable au début, se fait insistante, agaçante, insupportable, et je m’éveille hagard.

     

     

          Une question lancinante me taraudait : d’où venait cette émotion soudaine qui m’avait cloué sur place face à la Dentellière en ce lugubre après-midi de novembre au Louvre ?

          Pourtant j’avais déjà eu de nombreux coups de cœur face à des toiles que je découvrais au détour d’une allée, dans un musée, une exposition. Certaines œuvres me pénétraient intimement, j’oubliais vite les autres.

          De merveilleuses toiles contemplées dans les musées français dansaient encore devant mes yeux :

          La légèreté des Danseuses finement pastellées de Degas,

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                                    Edgar Degas – Fin d’arabesque, 1876, musée d’Orsay, Paris

     

          L’émouvant Angélus de Millet,

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                                                             Jean-François Millet – L’angélus, 1858, musée d’Orsay, Paris

          La pureté vaporeuse des atmosphères de Corot,

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                                    Jean-Baptiste Corot – Souvenir de Mortefontaine, 1864, musée du Louvre, Paris

          La délicatesse de la Madone de Lorette de Raphaël croisée au château de Chantilly,

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                                      Raphaël – Madone de Lorette, 1509, musée Condé, Chantilly

     

          L’admirable clair-obscur du Nouveau-né de Georges de La Tour à Rennes.

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                             Georges de La Tour – Le nouveau-né, 1648, musée des Beaux-Arts, Rennes

     

          Et combien d’autres encore…

          Face à Vermeer, l’émotion n’était pas la même… Pourquoi ses toiles me préoccupaient-elles à ce point ? Elles s'octroyaient même le droit de venir déranger l’organisation de mes journées et troubler mes nuits.

          Les tableaux de cet artiste n’ont rien d’exceptionnel, pensai-je ? Ils sont dans la continuité de la peinture de genre intimiste néerlandaise du 17ème siècle hollandais…  Certes, sa technique est excellente, les couleurs superbement agencées, la lumière judicieusement dispensée, mais il s’agit bien du même style de peinture que ses contemporains De Hooch, Ter Borch, Metsu, Dou ou Van Mieris. Rien de plus !

          Il y avait bien une petite flamme bizarre en plus chez Vermeer ?

          Je nageais en pleine confusion mentale. La Dentellière avait même réussi à me faire oublier la visite de l’exposition Chagall du Musée d’Art Moderne de Paris que j’avais programmée depuis longtemps. Celle-ci était commencée depuis octobre et devait se terminer le mois prochain, courant janvier.

     

     

          En ce début d’après-midi, les ampoules étoilées décorant les arbres de l’avenue du Président Wilson attendaient les illuminations du soir pour scintiller de mille feux à deux jours des festivités de Noël.

          Je tente d’évaluer la longueur de la file d’attente bigarrée qui stationne patiemment devant l’entrée du Musée d’Art Moderne. Au moins 300 mètres ? De nombreux retardataires, comme moi, se précipitaient pour ne pas manquer l’exposition. Stoïque, je m’installe derrière un groupe de touristes.

          Dix minutes plus tard, je n’ai avancé que d’une dizaine de mètres. Mes pensées vagabondent… Dans l’univers de l’art moderne de la première moitié du 20e siècle, Marc Chagall est un des peintres qui me touchent le plus. J’aime la naïveté poétique de ses toiles... Pas facile pour les non-initiés de s'y retrouver dans toutes ces écoles et courants de pensée en "isme" : fauvisme, cubisme, expressionnisme, surréalisme, hyperréalisme, symbolisme... Par contre, la peinture contemporaine, celle de mon époque, me perturbe. J’apprécie certains artistes mais je ne comprends guère ce que j'ai eu l'occasion voir à la FIAC ou dans certaines galeries. Cela ne me touche pas...

          Pendant mes réflexions sur l’art, la file a avancé d’une bonne cinquantaine de mètres. Les touristes ont disparu devant moi. Peut-être fatigués d’attendre ?

          peinture,renoirJe repars dans mes pensées… Moi ce que j’aime, ce sont « les impressionnistes », ces peintres de la nature et du mouvement qui peignaient en plein air avec des tons clairs et une touche divisée. La lumière était leur préoccupation essentielle. Je suis toujours ému à chaque vision des Coquelicots de Monet, séduit par les vibrations lumineuses du Moulin de la Galette de Renoir, la sensibilité toute féminine des toiles de Berthe Morisot ou par les limpides paysages de Sisley. Cette peinture me pénètre. 

     

     

    Auguste Renoir – détail Bal du Moulin de la Galette, 1876, musée d’Orsay, Paris

    peinture,monet

    Claude Monet, Coquelicots, 1873, musée d’Orsay, Paris 

     peinture,sisley       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                              Alfred Sisley – Vue du canal Saint-Martin, 1870, musée d’Orsay, Paris

          Je discerne l'entrée du musée qui grossit progressivement. Ma patience ne devrait pas tarder à être récompensée.

          Subrepticement, la Dentellière, qui me laissait étrangement tranquille depuis quelques jours, prend la place des impressionnistes dans mes pensées. Je la vois légèrement floue, comme lors de ma première vision au Louvre. Elle ne fixe plus son ouvrage. Elle me regarde, souriante, mutine. Je découvre de grands yeux mordorés. Elle me tend la main d’un air de dire : « Viens ! » J’ai envie de saisir ses doigts si fins. Je n’ose pas. Elle est si belle…

          J’accepte inconsciemment un bout de papier qui m’est tendu. Perdu dans mon rêve, je n’avais pas remarqué ce type qui distribuait des prospectus sur toute la longueur de la file d’attente. Négligemment, j’examine l’imprimé. Une agence de voyage propose des séjours avec visites programmées dans différents pays européens à l’occasion des prochaines grandes expositions de peinture qui auront lieu l’année prochaine.

          Je parcours la liste des expositions histoire de passer le temps en attendant Chagall. Brusquement, mon œil se contracte sur le troisième séjour : « Exposition Johannes Vermeer : 1er mars – 2 juin, Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, La Haye, Pays-Bas ».

          Une exposition de la presque totalité de l’œuvre connue de Vermeer avait lieu dans moins de trois mois dans son pays natal. Etrange coïncidence !... Le papier publicitaire m’informant de l’exposition Vermeer m’avait été glissé dans la main au même moment que l’étrange invite que j’avais perçue dans le regard malicieux de la Dentellière. Il y avait obligatoirement un lien entre les deux événements : la troublante vision de la Dentellière et cette exposition totalement imprévue à La Haye ?

          Je réalise mal ce qui m’arrive. L’entrée du musée est proche. Un jeune clarinettiste installé près de la porte d’entrée envoie des sons de musique classique. La Dentellière est toujours présente dans mon esprit. J’en suis sûr, elle y sera ! J’étais certain que la Dentellière serait présente à l’exposition au Pays-Bas. Il ne pouvait en être autrement. Je devais m’y rendre…   

          J’entre perturbé dans le musée.

     

     

          La période des fêtes est enfin passée. Contrairement aux fins d’année, les débuts d’année me réjouissent. Un peu comme si on se dévêtait d’un vieil habit un peu démodé, usé, pour revêtir une nouvelle parure enluminée des perspectives bénéfiques qui nous attendent.

          Ma décision était prise. J’allais me rendre en Hollande, sur les lieux mêmes où le peintre était né, avait vécu, respiré, créé et s’était éteint trop jeune à Delft. L’ébullition qui envahissait ma tête ces derniers temps s’était dissipée d’un coup. La Dentellière avait cessé de m’importuner. Je pensais encore à elle parfois, calmement, avec plaisir. J’allais la revoir très bientôt.

          J’avais pris conscience que la Dentellière et L’Astronome n’étaient que la représentation apparente du travail de Vermeer. C’était lui, le concepteur des œuvres, qui était le responsable de mon obsession, de ma fascination. Je percevais que le trouble procuré par ses toiles si attirantes provenait de quelque chose de profond, d’intime en moi. Peut-être était-ce le fameux mystère Vermeer dont commençaient à parler les journaux ?

     

     

          Puisque le voyage est décidé, il faut l’organiser sans plus attendre. Le temps presse puisque l’expo débute le 1er mars prochain.

          Curieusement, depuis que j’ai appris l’existence de cette exposition et au fur et à mesure que l’événement approche, tout l’univers médiatique s’est approprié ce qui est annoncé comme l’exposition phare de l’année. Même les journaux télévisés, qui ne parlent habituellement de peinture qu’avec parcimonie, arrivent à glisser un peu de Vermeer entre un reportage sur la hausse des ventes de fin d’année dans les grands magasins et le dernier accident de l’autoroute A6.

          Je n’entends plus parler que de cela. Des bouquins sortent. Les toiles les plus connues de cette exposition unique qui présente la quasi-totalité des peintures de l’artiste, comme ma Dentellière et surtout la fameuse Laitière, celle que les pots de Yaourts ont universalisée, sont disséquées et commentées longuement afin que nos cerveaux incultes s’imprègnent du talent envoûtant de l’artiste.

          Flo, que j’avais évidemment mise au courant de mon projet, ne semblait pas enthousiasmée par un voyage culturel dans la patrie de Vermeer. Un matin, elle m’avait lancé avec son accent du Sud-Ouest inimitable : « Patrice, pourquoi ne descendrait-on pas chez moi, la végétation est tellement belle au printemps ! ». Je n’avais pas répondu.

          La demande de billets pour cette exposition unique avait été tellement forte, les agences dévalisées, que je dus me battre pour obtenir les précieux sésames. Après moultes péripéties, j’obtins enfin deux entrées pour le jeudi 16 mai à 14 heures, au Mauritshuis à La Haye, l’exposition se terminant le 2 juin. Nous retînmes une chambre dans un hôtel d’Amsterdam, arrivée le lundi 13 mai, retour le vendredi 17 mai au soir.

          Résignée, Flo finit par penser que les canaux hollandais pouvaient présenter un certain charme et, qu’après tout, cela la changerait des forêts de pins de sa région natale.

          Je pouvais partir à la rencontre de Vermeer…

     

    A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux    2. Hantise    

     

                       

  • L'OBSESSION VERMEER - 1. Deux petits tableaux

     

     

     

    Pouvais-je savoir, ce jour là, que cette visite au Louvre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ?

     

          J’appuie sur l’accélérateur pour traverser le pont Royal pratiquement désert en ce triste dimanche après-midi de début novembre. La façade du Louvre, imposante, me fait face.

          Quelle chance nous avons de posséder cet ensemble culturel unique, pensai-je. Depuis les derniers travaux de modernisation et la construction de la pyramide en verre, on ne pouvait trouver meilleure appellation que  « grand Louvre » à ce lieu que l’étranger nous envie et où des millions de visiteurs se pressent chaque année. Je souris en pensant que la pyramide, érigée en 1988 par l’architecte Ming Pei dans la cour Napoléon, si critiquée au moment du projet, faisait maintenant l’unanimité dans l’éloge.

          Fier ! Je ressens toujours un sentiment de fierté devant ce site grandiose situé au cœur de Paris, dans l’ancienne demeure des rois de France. A vol d’oiseau, la perspective offerte par le Louvre et sa pyramide, l’arc de triomphe du Carrousel, le jardin des tuileries, la place de la Concorde et son obélisque, puis la montée de l’avenue des Champs-Élysées et, à l’horizon, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, est la plus imposante de la capitale.

          Ce matin, un froid glacial ne m’incitait guère à sortir. « Va au Louvre Patrice, tu en meurs d’envie, m’avait dit ma femme Florence – je l’appelle simplement Flo… cela me rappelle la mer -, ironique devant ma mine perplexe ! ».

          Je m’engage dans le parking du Louvre, laisse la voiture, emprunte quelques escaliers et couloirs. Sous la verrière pyramidale la lumière du jour inonde l’immense espace d’accueil. Je n’avais pas préparé un itinéraire de visite… La peinture bien sûr !

          Je ne venais pas très souvent. La plupart du temps, deux directions possibles s’imposaient invariablement : l’aile Denon où je retrouvais les maîtres italiens du 13e au 17e siècle ou l’aile Sully regroupant les peintures françaises du 17e au 19e.

          En novembre 1993, François Mitterrand avait célébré l’ouverture au public de la nouvelle aile Richelieu que le musée s’était appropriée aux dépends du Ministère des Finances qui s’était enfin décidé à partir s’installer sous d’autres cieux. La totalité des peintures allemandes, flamandes et hollandaises étaient maintenant exposées définitivement dans cette aile.

          Depuis son ouverture, je n’y étais allé que deux fois, en fin de journée, pressé. Les toiles devaient se demander, en me voyant passer au pas de charge, les raisons d’une telle indifférence. Je décidai donc de me faire pardonner et de revoir ces artistes des Ecoles du Nord que j’avais trop délaissés ces dernières années.

          Les veinures des statues en marbre des sculptures françaises du rez-de-chaussée réfléchissaient la lumière de la coupole transparente. Je passe indifférent devant un lion en bronze noir et me laisse porter par l’escalator jusqu’au dernier étage.

     

     

          Ouf ! Ma journée dans le Nord se termine ! J’ai besoin de respirer. On manque d’air dans ces salles !

          J’avais retrouvé avec plaisir des toiles que j’avais oubliées. Je m’en remémorai certaines : La diabolique Nef des fous de Jérôme Bosch représentant la folie humaine ; l’imposant portrait de Charles Ier d’Angleterre de Van Dyck ; Rubens, ses blondes et plantureuses jeunes filles flamandes aux tons de pêches bien mûres… A croquer ! Pitoyables ces Mendiants estropiés de Brueghel le Vieux ! Le sourire effronté de La bohémienne de Frans Hals ne s’était pas altéré et la même lumière dorée magique enveloppait Les Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt… Celui-là c’est un génie !

          Les dernières salles que je venais de traverser présentaient la peinture intimiste néerlandaise appelée aussi peinture « de genre », le courant le plus intéressant et le plus original du 17e siècle hollandais avec ses scènes d’intérieurs nous faisant pénétrer dans les coquettes maisons bourgeoises, participer à la vie de famille et aux travaux ménagers. Une peinture sans prétention, simple : la banalité quotidienne.

          Finalement, à l’exception de l’immense Rembrandt, j'avais sous-estimé ces peintres hollandais dont la peinture pleine de sensibilité me séduisait ? Des toiles reposantes, parfois drôles : les paysages de Van Goyen ou Van Ruysdael, Jan Steen et son humour corrosif, les scènes intimistes de Pieter de Hooch, Gabriel Metsu ou Gérard Ter Borch. Leur côte était sérieusement remontée dans ma hiérarchie personnelle de la peinture.  

          Un couple de japonais me double rapidement. Le musée va fermer. Il doit rester une ou deux salles sans grand intérêt. J’accélère le pas.

     

     

          Je croyais être un des derniers visiteurs attardés en Hollande. Au fond de la pièce où je me trouve, un imposant groupe de personnes est pratiquement scotché contre le mur de cette salle. Des abeilles à l’entrée d’une ruche ?… Perplexe, j’avance de quelques pas. Les abeilles sont tout simplement agglutinées devant quelque chose.

          La toile était tellement petite que je ne pouvais pas la voir derrière cet écran humain. Certains avaient pratiquement le nez collé sur la vitre qui protégeait le tableau. Un groupe de visiteurs myopes ? Je m’approche d’une jeune femme placée derrière les abeilles. Elle tente péniblement de deviner la chose encadrée.

          - Que se passe-t-il ? Impossible d’approcher ! Il faut prendre un ticket, dis-je rigolard ?

          -  C’est la plus petite toile de cette salle et personne ne veut bouger, me répond la femme un brin essoufflée. A chaque fois que je viens c’est pareil ! Pas étonnant, c’est La dentellière !

          Je réfléchis un instant. La dentellière ?… Mais oui, j’y suis, La dentellière de Vermeer ! J’avais complètement oublié ce peintre intimiste hollandais tombé longtemps dans l’oubli et qui avait été redécouvert au 19e par un français. Je le connaissais mal. Sa personne restait énigmatique car l’on savait peu de chose sur sa vie. Peu de tableaux avaient été retrouvés. Une aura mystérieuse entourait son nom : Johannes Vermeer…

          - En attendant votre tour, profitez-en pour aller voir L’astronome, c’est l’autre toile de l’artiste qui est sur le côté droit de l’ouverture menant à la salle suivante, en pendant à la première. Ce sont les deux seuls Vermeer que la France possède, il y en tellement peu dans le monde… Vous ne serez pas déçu, insista gentiment la jeune femme.

          -  Il y a donc deux tableaux de Vermeer au Louvre ? J’ai dû les manquer à ma précédente visite !

          -  Forcément, ils sont minuscules et ils sont toujours cachés par les nombreux visiteurs qui se pressent devant, me souffle-t-elle en essayant frénétiquement de se frayer un passage vers La dentellière.

          L’astronome est solitaire. Cette toile apparaît légèrement plus grande. Etant seul, je prends le temps de l’examiner. Je n’ai encore jamais vu de près une œuvre de Vermeer.

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                                      Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris 

         

          Ma première impression est déconcertante : une émotion inhabituelle devant quelque chose de nouveau, d’inconnu… Pourtant la scène n’a rien d’originale : un savant assis dans son cabinet de travail pose la main sur un globe céleste. Devant lui, une table sur laquelle reposent des objets. Une tenture ferme l’angle gauche de la pièce et recouvre la table. L’attention de l’astronome est concentrée sur le globe céleste face à la fenêtre, seule source de lumière apparente.

          Cette représentation, sans intérêt notoire, s’apparentait à toutes celles exposées dans cette salle. Comme chez la plupart des peintres intimistes, l’activité quotidienne était représentée. Pourtant, chez ce peintre, la vision de l’intimité était différente ?

          peinture,vermeer,louvre,astronome,La clarté de la fenêtre distille des dégradés subtils d’ombres et de lumières sur le globe céleste, dans les plis du tapis jaune et bleu, sur le savant et le mur derrière lui. L’éclairage légèrement rosé sur la face et les mains de l’astronome offre un doux contraste avec le vert de son habit. En m’approchant, je distingue des petites touches claires qui font vibrer les ombres bleutées du tapis ainsi que les ocres du globe céleste. Le modelé du personnage semble flou, dilué.

          Un merveilleux équilibre se dégage de cette œuvre. Une mélodie colorée rythmée par la lumière…  

         

          J’étais tellement sous le charme que je ne m’étais même pas aperçu du départ des abeilles. Seule la jeune femme était restée en contemplation devant l’œuvre. Je quitte L’astronome et m’approche du minuscule portrait. Comment est-il possible de peindre aussi petit, pensai-je ?

          A distance, la première impression est une harmonie en bleu et jaune. La dentellière est penchée, attentive sur son ouvrage. Cette fois, la lumière vient de la droite. Ma sensation est la même que face à L’astronome. Une douce clarté irradie la scène. Il ne s’agit pas d’un clair-obscur à la Rembrandt où les ombres sont réservées à l’arrière-plan ; ici, de fines nuances colorées dispersent les sombres et les clairs sur l’ensemble du motif.

     

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    Johannes Vermeer – La dentellière, 1669, musée du Louvre, Paris

         

           Je cligne légèrement les yeux, comme le ferait un photographe pour vérifier lespeinture,vermeer,louvre,dentellière contrastes devant le paysage convoité. Une délicate vibration lumineuse irrigue la toile dans ses moindres détails et fait chanter les couleurs. Des teintes complémentaires, judicieusement juxtaposées, se répondent entre elles et égayent l’œil : le bleu foncé du coussin contre le jaune du corsage ; des fils blancs et rouges s’échappent du sac à couture et se déversent sur le tapis vert de la table. Les contours du visage et des mains du personnage sont peu marqués. Une impression de pas fini, peu courante dans la peinture de cette époque. Flou… Pareil que L’astronome ? Vu de très près, des gouttelettes de peinture essaiment les fils ainsi que le col du corsage.    

      

           Le temps s’est arrêté. Le silence…

          Cette peinture est lumineuse, limpide, d’une simplicité grandiose. La comparaison avec les toiles toutes proches des pauvres Gerard Ter Borch, Gabriel Metsu, Gerard Dou et Pieter de Hooch, pourtant les meilleurs du genre, est sans appel : celles-ci me paraissent fades, sans éclat. 

          Je reste là, sans bouger, fasciné. Je ne perçois pas ce qui m’arrive. La jeune femme, qui est toujours présente, me regarde en souriant.

          -  C’est un choc, me dit-elle ! Cela fait toujours comme ça la première fois. Asseyez-vous, vous les verrez avec plus de recul.

          Je suis son conseil sans même m’en rendre compte. Groggy…

          A quelques mètres des deux Vermeer, je les regarde intensément. Ils me paraissent encore plus beaux à distance. Je n’avais jamais ressenti une telle émotion. J’avais la sensation qu’il ne s’agissait plus de peinture. J’étais devant quelque chose d’autre, d’indéfinissable…

          - Monsieur, le musée ferme ses portes dans cinq minutes. Merci de bien vouloir vous diriger vers la sortie.

          Un homme en uniforme m’interpelle. Je le regarde, hébété. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Que peut-il comprendre à la peinture, ce type !

          J’essaye de reprendre mes esprits. La jeune femme est partie. Je regarde une dernière fois les deux petits tableaux. Je traverse la salle suivante d’un pas incertain, sans un regard pour les toiles accrochées, et emprunte inconsciemment l’escalator en direction du hall d’accueil dont la verrière s’est voilée d’une cape ténébreuse.

     

     

          A la sortie du Louvre, j’emprunte la voie de droite et me glisse parmi les points lumineux formés par les voitures. La statue de Jeanne d’Arc, dorée, me salue. Je rejoins l’avenue de l’Opéra, longe la Comédie Française endormie, retrouve le jardin des Tuileries et la pyramide illuminée. Je la trouve encore plus somptueuse de nuit. Ses multiples miroirs s’étoilaient sous les projecteurs. Sur le pont du Carrousel, je traverse la Seine, m’engage dans la rue des Saints Pères et me dirige vers le sud de la capitale.

          J’enfile l’autoroute et ouvre la fenêtre. L’air vif automnal me balaie le visage. Un étrange sentiment euphorique m’envahissait. Deux lumineuses petites toiles repassaient sans arrêt devant mes yeux. Ma voiture fit un écart. Attention à la route mon gars, pensai-je !

           Quelle incroyable journée ! Ma curiosité m’avait poussé vers l’aile Richelieu, un peu par hasard, pour revoir les peintres hollandais, essentiellement Rembrandt. J’avais découvert un peintre merveilleux qui l’égalait. Peut-être même le dépassait ?

          Une sensation confuse m’envahissait. J’avais besoin de comprendre. Comment deux minuscules tableaux pouvaient-ils provoquer un tel émoi ?

          Le ruban rouge de l’autoroute s’étirait au loin. Le ciel était sombre et mon esprit joyeux.

                        

     A suivre…

        

     

  • L'OBSESSION VERMEER - Introduction

     

     

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    Johannes Vermeer – La liseuse à la fenêtre, 1659, Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche , Dresde

     

     

     

          Le mystère Vermeer ?

          Cette interrogation m’a incité à imaginer un récit inspiré par le peintre Johannes Vermeer. Il oeuvra en plein milieu du 17e siècle hollandais, âge d’or pour ce pays qui vit s’épanouir quelques-uns des plus grands artistes de l’histoire de la peinture.

          J’ai condensé cette histoire en une quinzaine de chapitres dont le premier sera publié le jeudi 24 février prochain. J’essaierai de maintenir un rythme de parution bimensuel afin d’en faciliter la lecture. Une catégorie séparée sera créée dans le blog nommée : L'OBSESSION VERMEER.

          Cette fiction romanesque a essentiellement pour but de montrer la peinture de ce merveilleux poète de la vie quotidienne qu’était Johannes Vermeer. J’espère que vous en apprécierez la lecture. 

          A bientôt.

     

                                                                                             Alain

     

     

  • Camille Monet - 2/3 Femmes au jardin

     

     

    EXCELLENTE ANNEE 2011

    Je vous souhaite des moments inattendus, des rencontrantes excitantes, des curiosités satisfaites, des envies partagées, bref, tout ce qui donne de la joie et un sens à l'existence.

     

     

     

    Suite... 

     

    Printemps 1867. Chemin des Closeaux à Sèvres.

     

           Camille et Claude vivent depuis un an leur histoire d’amour dans une petite maison de banlieue entourée d’un jardin. Les lilas embaument l'air.

          Fort du succès obtenu au Salon précédent avec sa Camille à la robe verte, l’artiste s’obstine à peindre de nouveau un tableau grand format, une sorte de rattrapage à son Déjeuner sur l’herbe inachevé.

     

    Monet - femmes au jardin 1866 orsay.JPEG

                                                     Claude Monet – Femmes au jardin, 1866, Musée d’Orsay, Paris

          

          Le projet est d’importance : 2,50 mètres de hauteur. Des figures en plein air de jeunes femmes grandeur nature installées au bord d’une allée sur une pelouse ensoleillée.

          Monet souhaite peindre la toile entièrement sur le motif, dans le jardin. Il n’a pas lésiné sur les moyens pour réussir son travail. Un fossé a été creusé dans la terre pour pouvoir enfouir progressivement la peinture lorsqu’il en peint le haut. Un système de poulies permet de faire monter ou descendre la toile à la manivelle.

     

          Monet - femmes au jardin détail -1867 orsay.jpgCamille pose toute la journée. « Tu seras les trois femmes qui seront sur la gauche de la toile, lui a dit Le peintre ! » Elle s’exécute. Chaque jour, elle change de robe comme de personnage.

          Assise au centre, elle porte une robe et une veste blanches ornées d’élégantes broderies en arabesques noires. Son regard se penche vers le bouquet de fleurs blotti au creux de sa robe dont le jupon blanc déborde de l’allée. La tendance de l’été est au petit chapeau à galettes qui lui enserre les cheveux. Paupières baissées sous l’ombrelle saumon, son visage s’éclaire d’une lumière chaude.

                 Monet - femmes au jardin détail 1867 orsay.jpg

         Derrière Camille, c’est encore elle qui pose pour les deux femmes : de profil, en crinoline blanche rayée de vert, coiffée d’un autre curieux petit chapeau posé sur le chignon dont le ruban blanc lui tombe jusqu’au bas du dos ; de face, jupe droite beige, le visage enfouit dans un bouquet de fleurs, ses grands yeux bruns regardant le peintre qui travaille inlassablement. Au fond de l’allée rosâtre, une quatrième femme aux cheveux roux cueille une rose. Sa robe en mousseline blanche à pois noirs illumine tout le tableau.

         

          " Qu'ils aillent se faire... éructe Monet en apprenant la décision du jury du Salon de 1867 ! ". Il n'a plus les faveurs du jury et ses Femmes au jardin ne sont pas acceptées. Il est d'autant plus furieux qu'il ressent ce rejet comme une insulte envers sa gracieuse compagne, omniprésente sur la grande toile, elle qui avait fait l'objet de commentaires grandoliquents au même Salon de l'année précédente.

          La nouvelle manière de peindre de l'artiste ne plait pas au monde poussiéreux du Salon. Tous ses amis sont également refusés. Une douzaine d’entre eux envisagent d’ailleurs de montrer leur travail dans une Exposition des refusés.

          C’est le premier échec du peintre. Les ennuis financiers du couple s’accumulent. Finalement, Bazille aidera son ami en achetant Femmes au jardin.

      

          En août de cette même année, Camille donne naissance à son fils Jean. Elle a vingt ans, Claude n’en a pas encore vingt-sept. Il est loin d'elle. Le travail... Occupé à peindre des paysages chez ses parents à Sainte-Adresse en Normandie, il ne pourra être présent à l’accouchement. Le fidèle Bazille sera le parrain de l’enfant.

          La vie échappe à Monet, manque d’argent, indifférence égoïste de ses proches envers Camille et son enfant dont ils ne veulent pas entendre parler. Le peintre souffre. Il tente d’oublier ses problèmes en continuant de fréquenter le café Guerbois où il retrouve le « Groupe des Batignolles », des amis composés d’artistes et d’écrivains.

     

    Monet - au bord de l'eau bennecourt 1868 chicago.jpg

       Claude Monet – Au bord de l’eau, Bennecourt, 1868, Art Institute of Chicago, Chicago

     

          L'année suivante, sur les conseils d'Emile Zola, le couple loue une maison à Bennecourt, un petit village non loin de Bonnières-sur-Seine. Les reflets chatoyants de la Seine face à sa maison inspirent le peintre. Il brosse Camille assise dans une île au pied d'un arbre regardant vers la rive opposée. Elle est songeuse. L'arbre filtre la lumière du ciel qui tombe sur elle et l'enveloppe, ainsi que la rivière, d'un ruban bleu cobalt. Tout est mouvance, reflets, vibrations colorées...

                  Monet - le déjeuner 1868 städel museum francfort.JPEG

         

          Durant les longs mois d'hiver, et pour la première fois, Monet va peindre sa petite famille dans un Déjeuner, une scène d'intimité familiale. La toile est audacieuse par son format important qui surprend car il s'agit d'une scène de genre habituellement destinée aux petits formats. Sa compagne sert de modèle à deux personnages : la femme assise au centre faisant manger le bébé Jean et une curieuse visiteuse voilée observant la scène debout devant la fenêtre, apportant une note de mystère. Une belle lumière blonde illumine la table.

         

     

      Claude Monet – Le déjeuner, 1868, Städel Museum, Francfort     

     

           C’est décidé ! Malgré la désapprobation marquée de ses parents, Claude Monet a décidé de régulariser sa liaison. Le 18 juin 1870, à la mairie du 17e arrondissement à Paris, il se marie civilement avec Camille. Le déjà célèbre peintre Gustave Courbet signe le registre. Seul les parents de Camille Doncieux assisteront à la cérémonie car les Monet, indifférents à ce mariage, resteront en Normandie. La douce et discrète Camille est devenue officiellement madame Monet.

          Monet - la plage à trouville 1870 - nat.galley london.jpgC’est l’été. Ils sont jeunes mariés. Un voyage de noce… Pourquoi pas Trouville ? C’est proche de chez les parents de Monet. Il espère encore que ceux-ci pourraient accepter de rencontrer leur nouvelle belle-fille et leur petit-fils.

          Pension Tivoli. Les mariés s’y sont installés avec Jean qui a trois ans. Il fait beau. Monet aime cette côte normande. Il peint la mer, les voiliers colorés, l’entrée du port, le luxueux hôtel des Roches Noires face à la mer, et puis… sa petite femme, Camille.

     Claude Monet – La plage à Trouville ,1870, National Gallery of London, Londres

         

          Ce bel été semble marquer un tournant dans le style de Monet. Sur la plage deMonet - camille assise sur plage 1870 particulier.jpg Trouville, il retrouve Eugène Boudin, son initiateur de jeunesse à la peinture de paysage. Désormais, l’étude de la lumière devient sa préoccupation essentielle.

          « Camille, installe toi ici !… Jette ton ombrelle en arrière, ton visage doit rester dans l’ombre !… Accroche bien ton chapeau, le vent souffle !… Mets-toi dos à la mer !… Descends ta voilette sur le nez !… Penche-toi en avant !… Tu vois bien qu’il n’y a plus de soleil, referme ton ombrelle !... »

          Camille passe des journées entières à poser sur la plage, au point que sa robe se teinte d’une couleur sable. Obéissante, elle se prête à toutes les demandes de son mari qui la croque dans toutes les positions en regardant la mer. Elle est si heureuse d’avoir Claude et son fils Jean toute la journée auprès d’elle.

                                    

                                                 Claude Monet – Camille assise sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          Monet - camille à la plage de trouville 1870 particulier.jpg

                               Claude Monet – Camille sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          La France a déclaré la guerre à La Prusse en ce mois de juillet 1870. Les amis, Manet, Degas, Renoir et Bazille sont aux armées. Ce sera une guerre éclair. Rapidement, la capitale est encerclée et prise. C'est le désastre de Sedan et bientôt la capitulation. Monet n'a plus de maison et de ressources et décide, à l'automne, de partir en Angleterre avec sa famille.

          Londres…

          C’est une période très difficile financièrement pour la famille. Le peintre visite les musées anglais et retrouve les peintres Daubigny et Pissarro. Il peint des paysages londoniens : les parcs, la Tamise, le parlement, les effets de brouillard, les ciels grisâtres. Sa peinture est plus claire, aérienne, lumineuse. Pas plus que le jury du Salon annuel parisien, les anglais n’apprécient son style… Il est refusé par le jury de l’exposition de la Royal Academy.

          

          - Que fais-tu, Claude ?

          Camille était nonchalamment allongée sur un divan, la tête coincée sur un rebord pour lire plus à l'aise, lorsque Monet la saisit brusquement par les épaules, la soulève rudement, la retourne et l'assoit dans l'angle du divan. Elle rit croyant à un jeu.

           - Oui ! Reste dans cette position, le livre dans les mains ! Baisse légèrement le regard, la tête tournée vers la lumière venant de l'extérieur ! Il faut que je m'occupe Camille...

          Elle prend la pose, souriante. Elle ne pouvait rien refuser à son Claude. Elle le sentait dépressif depuis la fin de l'hiver. Coincé dans l'appartement qu'ils occupaient à Londres, le peintre ne cessait de pester depuis plusieurs semaines contre ce printemps londonien pourri. Le froid, de grosses pluies, interrompues parfois par quelques rayons de soleil peu engageants, l'obligeaient à rester enfermé, oisif.

          Sur la toile, Camille, installée dans une attitude méditative, le profil éclairé de trois-quarts, ressemble à une lady anglaise. Il y a encore de la jeunesse enfantine dans l'expression du visage, la chevelure tordue, le col blanc et le ruban rouge en noeud sous le menton.  

    Monet - madame monet au canapé 1870 orsay.JPEG

                                        Claude Monet – Méditation ou Madame Monet au canapé, 1870, Musée d’Orsay, Paris

          

     

          La terrible nouvelle qui vient d’arriver accable Monet. Frédéric Bazille, le grand ami de ses débuts à l’atelier Gleyre, le modèle qui posait inlassablement en chapeau melon dans le Déjeuner sur l’herbe au côté de Camille, le parrain de son fils Jean, s’en est allé mourir face aux prussiens dans le Gâtinais devant un motif qu’il aurait pu peindre.

          Paris est meurtri, dévasté. Le couple rentrera en France peu de temps après les événements sanglants de la Commune en mai 1871 pour repartir à nouveau vers le petit port de Zaandam en Hmonet - moulin près de zaandam 1871 particulier.jpgollande. 

     

          Tout au long de cet été 1871, Monet délaisse sa femme. Il la trompe avec les paysages hollandais dont il jouit égoïstement. Ils accaparent tout son temps. Camille s'ennuie. Pour s’occuper, elle donne des leçons de conversation française dans les familles bourgeoises de Zaandam.

     Claude Monet – Moulin près de Zaandam, 1871, collection particulière

          La production de l’artiste est intense. Il ne voit que des motifs autour de lui :Monet - zaandam 1871 metropolitan new york.jpg maisons, églises, moulins, digues, ports. Un enchantement… A perte de vue, les prairies sont parcourues de canaux s’enfonçant dans le ciel. Les ailes rouges, bleues, noires des moulins tournent inlassablement et se reflètent dans l’eau ridée par le vent.

           Les toiles du peintre sont légères, tout est flottant, vibrant, diffus. Sensation… Impression…

          

                                                         Claude Monet – Zaandam, 1871, The Metropolitan Museum of Art, New York

      

       

          « Je suis ici à merveille pour peindre, c’est tout ce que l’on peut trouver de plus amusant. Des maisons de toutes les couleurs, des moulins par centaines et des bateaux ravissants, écrit-il. »

    Monet - zaandam 1871 orsay.jpg

                                     Claude Monet – Zaandam, 1871, Musée d’Orsay, Paris

     

          En décembre, la famille va rentrer définitivement en France et emménager dans une maison à Argenteuil. Ils vont y rester six années. Une période heureuse se prépare pour eux.

          L’âge d’or de ceux que l’on appellera bientôt « les impressionnistes » va commencer…

     

    A suivre...

      

     

                                                                                Alain

     

                                                                        

  • Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

     

     

    Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

     

          Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

     

    Monet - camille sur lit de mort 1879 orsay.jpg

                                                 Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

     

          Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

          Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

          Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

          Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

          La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

          Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

          C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

          La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

          La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

          Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

          Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

     

     

    Eté 1865

     

          Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

          - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

          - Vous êtes modèle ?

          - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

          La jeune fille se tourne vers la toile.

          - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

          Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

          Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

          - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

          Monet remballe son matériel.

          Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

          - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

          - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

          Elle lui sourit timidement.

          Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

     

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     Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

        

      Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

     

          La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

           Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

          Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis. 

    Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

         

          Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

     

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                                                  Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

     

          Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

          Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                      

         

          Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

    Monet - camille 1866.JPEG

                                               Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

               

          Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

          La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

          La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

     

     A suivre...

                                                                           

                                                                                      Alain