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09 octobre 2014

Gustave Courbet, le maître d'Ornans : 1. 21 juin 1840/avr. 1846

CORRESPONDANCE - EXTRAITS CHOISIS

 

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Gustave Courbet – Portrait de Régis Courbet, père de l’artiste, 1843,  musée du Petit Palais, Paris

 

     20 ans, une beauté physique époustouflante. Il ne sera pas, comme le souhaite son père, polytechnicien, inventeur, notable, ou chef d’industrie. Cette ambition n’est pas à la mesure de Gustave Courbet. Il a soif d’idéal et est bien décidé à mordre la vie et la peinture passionnément.


Lettre à son père – Paris, vers le 21 juin 1840

 

     La conscription militaire à cette époque se faisait par tirage au sort. Apparemment, Courbet avait tiré un numéro qui l’obligeait à accomplir son service militaire. Il cherchait à se faire réformer et ne manquait déjà pas d’imagination…

 

Mon cher Papa, 

 

Je te dirai que j’ai passé au conseil de révision samedi matin le 20. J’ai si bien joué mon rôle que ces messieurs n’ont rien pu décider. Si les certificats que tu m’avais envoyés avaient été plus appuyés, s’ils avaient été légalisés par le préfet, je crois que je serais réformé. Maintenant ils ont décidé que je passerais une seconde fois dans mon pays où l’on me connaissait mieux et, à cet effet, ils m’ont signifié de partir de suite. Je ne sais vraiment pas comme j’ai pu bégayer de cette façon car je ne leur ai pas dit un seul mot comme il faut. Ils m’ont dit que j’exagérais mais cela ne m’a pas empêché de continuer mon rôle. Il est bon de te dire par exemple que j’avais fait de fameux préparatifs pour cela. Je ne me suis d’abord pas couché, puis ensuite j’ai fait monter dans ma chambre une bouteille d’eau-de-vie de cognac que j’ai bu en punch et j’ai fumé plus de 20 pipes et ajouté à tout cela 2 ou 3 tasses de café. C’est avec ces décoctions-là que je me suis présenté devant eux étant aussi de sang froid que je le suis à présent. Je vais donc partir aussitôt que j’aurai reçu ta réponse que tu m’enverras par poste. Cependant, je te donnerais bien un jour pour examiner si j’aurais des chances d’être refusé ou reçu car tu dois sentir que ce ne serait pas amusant pour moi de perdre les deux plus beaux mois de l’année.

 

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Photo de Gustave Courbet – 1852, BNF, Paris

 

 

Lettre à ses grands-parents – Paris, mars 1844

 

     Les mots du grand-père maternel, adoré vétéran de la vraie révolution, celle de 89 : « Crie fort et marche droit », ne seront pas oubliés par le jeune homme confronté au durs combats parisiens qui l’attendent.

 

Je profite de l’occasion pour vous donner de mes nouvelles qui ne sont pas grandes car, quand on travaille, tous les jours se ressemblent. Je vous dirai seulement que le tableau que j’ai à l’exposition (salon de 1844) a été mis au salon d’honneur, ce qui est très avantageux pour moi car c’est une place réservée aux meilleurs tableaux de l’exposition. Et si au lieu d’un portrait j’avais eu un tableau plus considérable, j’aurais eu une médaille, c’eût été un début magnifique. Chacun m’en fait compliment.

 

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Gustave Courbet – Courbet au chien noir, 1842, musée du Petit Palais, Paris

 

Lettre à ses parents – Paris, vers le 20 avril 1845

 

     L’été dernier à Ornans, Gustave retrouve sa région natale et ses deux sœurs Zélie et Juliette, deux très belles jeunes filles. Elles l’inspirent et ils les peint. Zélie à 18 ans et il n’hésite pas à la représenter en partie dévêtue, offerte. Un portrait de frère voyeur, de « faiseur de chair » dira Emile Zola. Le portrait de sa sœur Juliette semble mal foutu, tête trop grosse avec un regard de femme d’une trentaine d’années alors qu’elle a à peine 14 ans. Il la présente, pour rire, au Salon sous le titre « La baronne de M. ». Les deux portraits seront refusés au Salon de 1845.

 

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Gustave Courbet – Le Hamac (sa sœur Zélie), 1844, Musée Oskar Reinhart, Suisse

 

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Gustave Courbet – Portrait de sa sœur Juliette, 1844, Musée du Petit Palais, Paris

 

[…] Je vous écrivais donc qu’on ne m’avait reçu qu’un tableau et malgré cela je n’ai pas peinture,courbet,ornans,réalismele droit d’être mécontent car on en a refusé à une foule d’hommes célèbres qui certainement avaient plus de droit que moi. Ils m’ont reçu mon Guitarrero et au Salon il a trouvé des amateurs. J’attends réponse, malgré tout cela j’ai peur de ne pas le vendre.

[…] Quand on n’a pas encore de réputation on ne vend pas facilement et tous ces petits tableaux ne font pas de réputation. C’est pourquoi il faut que l’an qui vient je fasse un grand tableau qui me fasse décidément connaître sous mon vrai jour, car je veux tout ou rien. […) J’entends la peinture plus en grand, je veux faire de la grande peinture. Ce que je dis là n’est pas seulement de la présomption car toutes les personnes qui m’approchent et qui se connaissent en art me le prédisent. 

 

 

 

 

 

Gustave Courbet –  Le guitarrero, 1844, collection particulière

 

J’ai fait l’autre jour une tête d’étude et, lorsque je l’ai fait voir à M. Hesse (peintre prix de Rome ayant de nombreux élèves), il m’a dit devant tout son atelier qu’il y avait très peu de maîtres à Paris capables d’en faire une pareille. Puis de suite il m’a dit que si je faisais pour l’an qui vient un tableau peint comme cela, qu’il m’assurerait un beau rang parmi les peintres. J’admets qu’il y a de l’exagération dans ces paroles mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut qu’avant cinq ans j’aie un nom dans Paris.

 

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Gustave Courbet – Le désespéré, 1843, Collection privée

 

 

Lettre à ses parents – Paris, vers le 16 mars 1846

 

     Courbet ne supporte plus le jugement du jury du Salon. Il se fait déjà une très haute idée de sa peinture…

 

Les vents me sont contraires pour le moment. De tous les tableaux que j'ai envoyés à l’exposition, je n'en ai qu'un de reçu, c'est mon portrait*. II est vrai que c'était comme art la chose principale, mais au dire de bien du monde et des artistes de ma connaissance ce qu'ils m'ont refusé ne lui était pas inférieur. Il y a de la mauvaise volonté, c'est évident. II y a pour juges un tas de vieux imbéciles qui n'ont jamais rien pu faire dans leurs vies et qui cherchent à étouffer les jeunes gens qui pourraient leur passer sur le corps. Aussi on ne s'en rapporte plus à Paris au jugement de ces gens-là. Ca devient un honneur d'être refusé car ça prouve que vous ne pensez pas comme eux. Ce qu'ils n'ont pu me refuser, ils l'ont perché au plafond, si bien qu'on ne peut le voir, mais malgré cela je suis convaincu avec tous les artistes mes amis, qu'il est dans les trois meilleurs portraits de l’exposition. C'est très contrariant, ne le voyant pas, on ne peut en parler et cependant trois ou quatre journaux de Paris allaient s'occuper de moi, ça m'était promis. Il faut espérer qu'on le descendra. En attendant je vais exposer autre part ce qu'ils m'ont refusé. Je ne suis pas le seul. Chacun se plaint et les plus grands noms ont été refusés tout comme moi. C'est une vraie loterie. Pensez qu'ils en ont à juger 400 par jour, deux à la minute. Vous pouvez voir avec quelle conscience cela se fait.

 

* Tout en suivant les cours de l’Académie suisse, Courbet copie au Louvre les grands maîtres qui ont fait l’histoire de la peinture. Les peintres espagnols : Vélasquez, Ribera, Zurbaran et les flamands du Siècle d’or, en particulier Rembrandt, ont sa préférence. La technique des Italiens de la Renaissance l’intéresse et il se fait un autoportrait à la manière du Titien.

 

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               Gustave Courbet – Autoportrait, l’homme à la ceinture de cuir (inspiré du Titien), 1845, musée d’Orsay, Paris

 

 

Lettre à Théophile Gautier – Paris, vers avril 1846

 

Monsieur,

En exposant on s’expose non seulement à être refusé, mais encore, lorsqu’on échappe à ces censeurs ridicules, à se voir suspendu à des hauteurs prodigieuses où l’on est certainement à l’abri de la critique, mais à une place qui ne fait pas, je l’avoue, à beaucoup près mon affaire. Car si je fais de l’art, ou plutôt, si je cherche à en faire, c’est d’abord pour tâcher d’en vivre, ensuite c’est pour mériter la critique de quelques hommes tels que vous, qui jouiront d’autant mieux de mes progrès qu’ils auront apporté plus de sollicitude à me guérir de mes traverses. Or depuis tantôt sept ans que je fais de la peinture à travers le dédale de toutes les écoles, n’ayant eu pour maître et pour guide que mon sentiment, il me tarde singulièrement de savoir où j’en suis et où mes efforts ont abouti.

Privé que je suis dans le milieu où je vis de conseils profitables et de réciprocité artistique, j’ose m’adresser à vous, confiant dans la pensée que vous ne me refuserez pas votre avis.

 

     Théophile Gautier, critique artistique redoutable et redouté, n’écrira pas une ligne sur la peinture de Courbet.

 

 

Lettre à ses parents – Paris, vers avril 1846

 

Il n’y a rien de plus difficile que de se faire une réputation en peinture et de se faire admettre du public, et plus on se distingue des autres et plus c’est difficile. Pensez bien que pour changer le goût et la manière de voir d’un public, ce n’est pas une petite besogne. Car c’est ni plus ni moins renverser ce qui existe et le remplacer. Vous pouvez croire qu’il y a des jaloux et des intérêts froissés.

 

      Van Gogh ainsi que les impressionnistes, plus tard, auraient pu écrire la même chose.

     La peinture académique du Salon était considérée comme la peinture officielle. En dehors du Salon, un peintre ne peut vendre un tableau. Un jury, soumis au pouvoir politique, fait le tri entre les toiles qui peuvent être exposées et les refusées.

    

 

 

Commentaires

Voilà : nous entrons dans le vif du sujet mais, je te l'avoue, avec une correspondance qui, de prime abord, ne me paraît pas vraiment bien écrite. Après avoir lu les propos de ta précédente intervention, je m'attendais à nettement mieux. Il est jeune, certes, - et je présume que son style va évoluer -, mais les nombreuses répétitions du verbe faire dans les deux dernières lettres rend l'ensemble stylistiquement pauvre à mes yeux.

Ceci posé, j'ai trouvé intéressant le choix que tu nous as aujourd'hui offert dans la mesure où il illustre parfaitement une de tes propres remarques : "Il se fait déjà une très haute idée de sa peinture."

J'attends impatiemment de découvrir la suite

Écrit par : Richard LEJEUNE | 10 octobre 2014

Désolé que le style de Courbet te paraisse pauvre. Il n’est évidemment pas Flaubert…
Cependant, sa correspondance m’a paru suffisamment intéressante pour en parler. Essentiellement par sa façon pittoresque d’exprimer sa personnalité complexe, beaucoup caricaturée à son époque, et ses difficultés rencontrées avec le monde très cloisonné de l’art.
Par ailleurs, je souhaitais approfondir et montrer sa peinture que je connaissais mal. Mon but dans ce genre d’article est d’associer les pensées intimes du peintre avec ses toiles, ou de montrer quelques moments de descriptions historiques, comme je l’ai fait pour Van Gogh. Ses deux hommes sont bien différents car Van Gogh avait beaucoup moins confiance dans ses qualités picturales que ne pouvait avoir l’orgueilleux Courbet.

Écrit par : Alain | 10 octobre 2014

Tu n'as pas à être désolé, cher Alain : tu n'y peux rien si sa prose, à tout le moins ce que j'ai lu aujourd'hui, est faible : ce n'était probablement pas sa préoccupation première.

C'est bien évidemment la raison pour laquelle j'ai noté que j'attendais la suite car il est certain que si tu as choisi de nous permettre de découvrir sa correspondance, c'est parce qu'elle présente à tes yeux un intérêt certain dans la mesure où, comme tu l'écris, tu souhaites l'associer à son oeuvre picturale.

Et c'est cela que j'attends parce que je sais qu'avec toi, avec le point de vue que tu choisiras de nous dévoiler, j'apprendrai quelque chose ...

PS. Pourrais-tu fournir la référence de l'ouvrage dans lequel tu as lu son oeuvre épistolaire ?
Merci.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 10 octobre 2014

Après la correspondance importante de Van Gogh, j’ai trouvé Courbet. On verra ce qu’il nous réserve.
Beaucoup de choses m’intéressent dans les correspondances de peintres : leur univers artistique, leur travail, leurs passions, émotions, déceptions, le milieu social et politique dans lequel ils évoluent. Puis des petites anecdotes de vie tout simplement…
Vous allez découvrir Courbet comme moi car il ne faisait pas partie de mes artistes favoris. Mais une récente visite à Orsay, ainsi qu’une meilleure connaissance de l’homme, commence à me faire changer d’avis. Mon opinion va-t-elle s’inverser ?
L’ouvrage que j’utilise est : Correspondance de Courbet – Flammarion – 1996.

Écrit par : Alain | 12 octobre 2014

Bonjour Alain,

Je suis heureuse de retrouver tes articles et ainsi découvrir plus en profondeur un nouveau maître de la peinture.

Evidemment, "le désespéré" est superbe et illustre d'ailleurs tout à fait bien le Horla de Maupassant.

C'est vrai que son écriture est d'un registre totalement différente de celle de Van Gogh, moins poétique, moins profonde, moins sensible, mais elle n'en est pas moins touchante et est une autre manière de révéler, "d'apprendre" le personnage. Merci pour ce partage de ton travail.

Amitiés

Écrit par : Esperiidae | 10 octobre 2014

Courbet est un grand maître malgré les critiques nombreuses qui lui tombaient dessus à son époque. Provocateur, il recherchait l’affrontement qui lui permettait de se faire connaître.
L’autoportrait en « Désespéré » est également mon préféré de ses toiles de jeunesse. Son style est prometteur. Cette toile pourrait effectivement illustrer le Horla de Maupassant.
Rien à voir avec Van Gogh que je regrette. Leur sensibilité n’était pas la même, quoiqu’il m’a semblé percevoir dans les courriers de Courbet que, derrière une façade de bravade, se cachait des pointes d’émotion que tous les artistes possèdent.
J’ai pensé à toi. Je cherchais à Orsay la toile « Nuit d’été » de Winslow Homer que tu connais bien et que je n’avais jamais vue. Je faillis abandonner quand, dans la dernière salle, le tableau m’apparu bien mis en évidence. Il me semblait être le plus beau du musée tellement il était lumineux, d’une grande beauté. Peut-être avait-il été restauré récemment ? Superbe !

Écrit par : Alain | 12 octobre 2014

Merci Alain, l'on peut apprendre que Gustave Courbet était très imbu et confiant sur son avenir au sein du "milieu" de la peinture (comme il écrit)! Je pense qu'il avait un talent qui lui permettait ces rebuffades envers l'académie et les critiques!! l'avenir lui donnera raison! On peut dire que la manière de s'exprimer par écrit n'est en rien semblable à son écriture picturale, c'est indéniable! Le réalisme du rebelle Courbet à bousculé l'ordre établi et sa pugnacité à fait du lui un artiste international! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 10 octobre 2014

Courbet était effectivement un rebelle qui provoquait, bousculait pour se faire sa place dans ce monde difficile de l’art.
On le faisait passer pour un inculte du fait de son orthographe défaillante. Peut-être voulu ? Je ne sais… Toutefois, ses courriers ne sont pas inintéressants. Même si je regrette Van Gogh, je vais laisser parler l’artiste qui nous dévoilera peut-être une partie de sa vérité.

Écrit par : Alain | 12 octobre 2014

C'était justice de l'exposer si haut, au fond, puisqu'il domine tous les autres aujourd'hui.
Votre travail est toujours aussi passionnant.

Écrit par : Carole | 11 octobre 2014

Quelle idée bizarre à cette époque d’exposer les tableaux de haut en bas, collés les uns contre les autres. Il fallait bien trouver de la place pour le grand nombre d’exposants de ce Salon où l'on devait se montrer, ou disparaître.
Mon goût personnel en peinture ne fait pas dominer Courbet aujourd’hui. Mais je sens qu’il me prépare des surprises…

Écrit par : Alain | 12 octobre 2014

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