Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

écriture - Page 15

  • L'OBSESSION VERMEER - 4. Le siècle d'or

     

    peinture,vermeer,delft,

    Johannes Vermeer – L’officier et la jeune fille riant, 1658, The Frick collection, New York

     

    Suite…

     

          Flo a raison ! Cette passion me ronge…

          Je me saisis du gros catalogue de l’exposition qui séjourne imperturbablement à l’extrémité gauche de mon bureau depuis le début de mes recherches. Cet ouvrage est vraiment à la hauteur de l’événement qui se déroule en ce moment à La Haye. Je prends le temps d’apprécier chaque toile, toutes plus belles les unes que les autres. Je vérifie à nouveau la présence de La dentellière. Elle figure en bonne compagnie, coincée entre Le géographe et La lettre d’amour. Penchée sur son travail, sa main gauche tient les fuseaux, concentrée…

          Pénétrer dans l’art de Vermeer me fait l’effet d’entrer en religion : les vanités, les futilités de la vie terrestre s’effacent. Un autre monde se dévoile : silencieux, pur, pudique, presque chaste. Une douce lumière allume des feux tamisés sur les vitraux…

          Je dois continuer mes investigations pour tenter d’élucider ce qui a bien pu se passer durant cette courte période d’une quarantaine d’années dans cette bonne ville de Delft… La vie de l’homme Vermeer m’a déjà fournie quelques renseignements intéressants que je ne mésestime pas mais j’ai parfaitement conscience que « La réponse » est dans sa peinture si dérangeante.

          Je souhaite éclaircir encore deux points essentiels qui me permettront de clore mon étude. Je ressors mon carnet d’enquêteur, le stylo aux aguets. Sans plus attendre, j’interroge :

     

          Vermeer a-t-il été en relation avec les peintres du siècle d’or hollandais ?     

          Le siècle d’or hollandais…

          Lorsque Vermeer meurt en 1675, la Hollande, du fait de guerres incessantes, va vers son déclin. Mais auparavant, quel éclat ! La République des Provinces-Unies est à son apogée et domine l’Europe, aussi bien dans les domaines économique et social, que littéraire, scientifique et artistique. La marine néerlandaise sillonne les routes maritimes mondiales où ses navires de la Compagnie des Indes implantent de nombreux comptoirs commerciaux. A leur retour, les cales sont pleines de pierres précieuses, d’or, de porcelaines, de soieries, d’épices…

          A la veille de l’âge d’or, la peinture italienne est la référence pour les artistes des Pays-Bas du Nord qui partent en Italie pour s’inspirer des plus grands maîtres dont les noms raisonnent encore à nos oreilles : Giotto, Boticelli, Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Véronèse, Titien.

          Ce siècle d’or hollandais du 17e va voir s’épanouir quelques-uns des peintres les plus importants de l’histoire de la peinture. Outre Vermeer, Rembrandt et Frans Hals vont rayonner, accompagnés par de nombreux autres peintres exceptionnels. Le reste de l’Europe ne pourra rivaliser qu’avec quelques talents : la France avec Poussin, La Tour et Claude Gelée dit « Le Lorrain », l’Espagne avec Velasquez et Murillo, la Flandre avec Van Dyck et Rubens.

          En ce début de siècle, le dernier grand peintre religieux italien Le Caravage meurt mystérieusement en 1610 seul et abandonné. Après lui, Le choix des thèmes religieux s’altère et un grand marché de l’art libre s’installe. Le peuple néerlandais est sédentaire et la demeure familiale s’impose comme le modèle idéal pour le pays. Les principaux acheteurs deviennent des bourgeois. Il en résulte une demande accrue de portraits, paysages, natures mortes et peintures de genre qui, de dimensions réduites, s’accrochent plus facilement dans les salons.

          Vermeer va vivre ce bouillonnement artistique exceptionnel. Je cherche dans mes documents les peintres avec lesquels Vermeer aurait pu entrer en relation dans sa bonne ville de Delft qu’il quittera peu.

          peinture,delft,ter borch,Il semble que Leonard Bramer, témoin à son mariage, et Gerrit Ter Borch soient les seuls peintres avec lesquels Vermeer eut un lien certain. Il co-signa d’ailleurs un document avec Ter Borch dont le style était voisin du sien au point que leurs toiles furent souvent confondues.

     

     

     

     

     

     

     

    Gerrit Ter Borch – Jeune fille en costume de paysanne, 1650, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Carel Fabritius, une personnalité importante de Delft, élève de Rembrandt, inspirapeinture,fabritius, certainement le jeune Johannes à ses débuts et le formera peut-être. Malheureusement, il mourut trop jeune dans l’explosion de la poudrière de Delft en 1654. Vermeer eut-il, par l’intermédiaire de Fabritius, la possibilité de connaître l’immense Rembrandt ?

     

     

     

     

     

     

     

     

    Carel Fabritius - Le chardonneret, 1654, Mauritshuis, La Haye

     

           peinture,delft,de hoochPieter de Hooch fut le peintre novateur de cette nouvelle peinture de genre hollandaise représentant la vie populaire dans des scènes familiales d’intérieurs bourgeois ouverts sur des cours illuminées où des enfants s’amusent. Il arriva à Delft en 1654 et Vermeer le connut obligatoirement. Cet artiste sera d’ailleurs le peintre hollandais dont la sensibilité sera la plus proche de Vermeer.

     

     

     

     

     

    Pieter de Hooch – La cour d’une maison à Delft, 1658, The national Gallery, Londres

     

          Johannes a certainement connu aussi Jan Steen cet homme original peignant despeinture,delft,steen, scènes de beuveries et de paillardises du plus grand comique dans ce siècle puritain. Il teint un moment une brasserie à Delft.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jan Steen – La femme malade, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

     

     

          Quel environnement stimulant pour Vermeer, pensai-je ! Même s’il ne fréquentait pas les nombreux artistes de talent travaillant ailleurs qu’à Delft, il devait, en tant que marchand d’art, connaître leur peinture.

          J’inscris quelques notes sur mon carnet. Mon attention se relâche légèrement. Je décide de faire un break.

     

     

          Je vais faire un tour dans mon atelier, en quête de détente.

          Depuis ma nouvelle passion dévorante pour Vermeer, j’ai complètement délaissé mes peintures. Plus envie… De quoi ai-je l’air avec mes petits tableautins à côté de ce génie ?

          Mes boîtes sont bien alignées sur une table, prêtes à servir. Il suffit d’en avoir la volonté… J’en ouvre une.

          La vision de toutes ces couleurs méticuleusement rangées dans un savant dégradé de pimpantes tonalités, me fit du bien. Je me fis la réflexion : « lorsque j’aurai compris Vermeer, j’y reviendrai ! »

     

     

          Requinqué par la vue de mes pastels, je lance la dernière interrogation de mon enquête sur le peintre. J’ai besoin de connaître l’itinéraire pictural, le cheminement qui permettra d’enfanter un jour la gracieuse Dentellière et la magnifique Jeune fille à la perle.

     

    Qu’en est-il de l’évolution artistique du peintre ?

          Vers le milieu des années 1650, l’artiste abandonne les scènes bibliques et mythologiques de ses débuts, qui s’inspirent de la manière de peindre caravagesque très en vogue, pour s’adonner à la peinture de genre. J’examine une Sainte Praxède signée et datée de 1655 par Vermeer. Les couleurs éclatent.

     

    peinture,vermeer,delft,  

    Johannes Vermeer – Sainte Praxède, 1655, The Barbara Piasecka Johnson Collection, Princeton

     

          Je remarque que l’artiste n’aura peint que deux paysages dans toute son oeuvre : lapeinture,vermeer,delft, fameuse Vue de Delft, puis La ruelle, un minuscule tableau dont je me réjouis de constater la présence à La Haye : Une maison en briques roses, quelques personnages dont deux enfants jouant accroupis sur le sol. J’apprends que ce sont les seuls enfants que Vermeer ait représentés dans ses toiles. Cela me paraît presque incroyable pour un homme qui eut une telle progéniture ! Comment se fait-il que les petits minois espiègles de ses propres enfants ne l’aient jamais inspiré ?

     

     

     

    Johannes Vermeer – La ruelle, 1657, Rijksmuseum, Amsterdam

     

     

          La fin des années 1650 est une période charnière entre les premières peintures de jeunesse et celles à venir de la pleine maturité. Je scrute attentivement deux œuvres significatives des premières années du nouveau langage du peintre dont je possède plusieurs reproductions. Je regrette qu’elles ne soient pas du voyage à La Haye.

     

    peinture,vermeer,delft,

           Johannes Vermeer – L’entremetteuse, 1656, Staatliche Kunstsammlungen, Gemäldegalerie, Dresde

     

          L’entremetteuse nous montre une scène à plusieurs personnages : un jeune hommepeinture,vermeer,delft, hilare et une vieille femme au regard cupide sont très intéressés par le marché qui va se conclure entre un gentilhomme élégant et une jeune femme. Je pense que Vermeer avait dû souvent observer ce genre de scène à l’auberge Mechelen où il vivait. Il est même généralement admis que l’un des entremetteurs, le jeune homme souriant sur la gauche de la toile, aux cheveux longs ondulés, serait un autoportrait du peintre… Mais rien n’est moins sûr avec ce diable de Vermeer !

     

     

     

     

    peinture,vermeer,delft,

                    Johannes Vermeer – Une jeune femme assoupie, 1657, Metropolitan Museum of Art, New York

     

    peinture,vermeer,delft,      La jeune femme assoupie est la première des nombreuses représentations du peintre d’une jeune femme seule dans une attitude méditative. Son visage ressemble étrangement à celui de la Sainte Praxède des débuts. Assoupie, le corsage légèrement entrouvert, elle semble attendre quelqu’un. La porte derrière elle est entrebâillée. Le silence est troublant, inquiétant…

          J’admire longuement ces deux toiles.

     

     

     

     

          A partir de 1660, j’entre dans la période qui m’enchante. Que voit-on ? : Des personnages, peu nombreux, enfermés dans un monde clos où une fenêtre entrouverte ne montre pas l’environnement extérieur. Nous voici pris au piège… Des accessoires, souvent les mêmes : Au premier plan, un tapis, une table, une chaise à tête de lion. Les personnages tiennent un pichet, un verre, une balance. Accroché au mur, un miroir, une carte ou un tableau. Au sol, parfois, un carrelage en damier accentue la perspective. Les gestes sont suspendus, presque arrêtés.

          Je feuillette le catalogue se rapportant à cette période. Le style est délicat, précis, la lumière douce et diffuse, les couleurs tendres. Les formes sont effleurées. Les ombres demeurent transparentes. L’artiste utilise souvent un coloris qui lui est cher : une opposition de jaunes et bleus clairs lumineux sur un fond gris pâle. Il est le premier, avant les futurs impressionnistes, à utiliser une technique pointilliste dans plusieurs de ses tableaux.

          Je m’aperçois que les hommes tiennent peu de place dans la peinture de Vermeer, à l’exception de quelques toiles, peu nombreuses, comme L’astronome du Louvre, un Géographe, L’atelier du peintre ou L'art de la peinture qui est une allégorie de la peinture.

     

    peinture,vermeer,delft,

     Johannes Vermeer – L’art de la peinture, 1666, Kunsthistorisches Museum, Vienne

     

          Dans cette dernière toile, l’artiste, de dos, qui pourrait bien être Vermeer lui-même,peinture,vermeer,delft, se tient au milieu de la toile. Il peint près de la fenêtre une jeune femme, qui joue le rôle de Clio, la muse de la poésie et de l’histoire éclairée par une lumière délicatement colorée. Elle esquisse un curieux sourire…

     

     

     

     

     

     

     

    peinture,vermeer,delft,

                            Johannes Vermeer – La maîtresse et la servante, 1667, The Frick collection, New York

     

          A l’évidence, les rares hommes représentés ne servent que de faire valoir aux femmes de Vermeer. Ses femmes… Elles sont transfigurées, le plus souvent seules, méditatives. Elles ont des occupations toutes simples : elles lisent des lettres ou écrivent sous l’œil d’une servante. Parfois, elles pèsent de l’or sur une balance ou jouent du virginal et même de la guitare. Une laitière verse du lait dans une jatte. Une autre admire son collier de perles dans un miroir ou s’apprête à faire sa toilette. Et voici qu’une jeune fille sourit, séduite par ce gentilhomme au large chapeau. Une perle étincelle…

     

     

          A travers la vitre, j’aperçois Flo plantée devant le massif de tulipes, dont je suis si fier, qu’Agnès m’avait aidé à installer à l’automne. Elle m’interroge ironiquement du regard. Sûr qu’elle se moque encore de ma fièvre Vermeerienne ? Elle voit que je la fixe bizarrement. Prudente, elle s’éclipse.

          Demain, j’attaquerai une investigation plus précise des œuvres de Vermeer. Puisque les deux tiers de ses tableaux connus sont à La Haye, je limiterai celle-ci à quelques-unes des toiles, les plus représentatives de l’art du peintre, celles de la pleine maturité à partir des années 1660.

          Le peintre sera peut-être plus bavard que l’homme ?

          Une idée inattendue apparaît dans mon esprit fatigué… Je pourrais scanner ?

          Je possédais depuis peu un scanner d’excellente qualité que j’utilisais habituellement pour agrandir mes plus belles photos personnelles. Il me suffirait de scanner les meilleures reproductions des toiles de Vermeer que je possédais pour obtenir une image parfaite sur mon grand écran de 19 pouces. De plus, je pourrais zoomer sur certaines parties de la toile afin de mieux comprendre la technique du peintre.

           Aussitôt dit, aussitôt réalisé. Parmi les trois ou quatre photos de La jeune fille à la perle que j’ai sous les yeux, je choisis la plus belle, la plus saturée en couleurs. Le turban bleu et jaune éclabousse. Le regard est troublant. J’hésite à l’enfermer dans l’appareil… Allez, c’est pour son bien ! Je la scanne et allume l’ordinateur. Celui-ci, flambant neuf comme le scanner, répond dès la première sollicitation. Il était temps que je change mon matériel informatique dont la décrépitude faisait peine à voir. Notre complicité est telle dans les moments difficiles où je m’efforce de rattraper l’aspect cadavérique d’une image anémiée que je me suis permis d’appeler familièrement mon ami ordinateur « Jojo ».

          Au bout de quelques instants, la jeune fille envahit l’écran, lumineuse. La grande dimension de l’image numérique est extrêmement confortable à regarder et complète admirablement la qualité des photos sur papier glacé.

          Devant mon bureau, les petits carreaux jaunes de la double porte scintillent. C’est pile l’heure où le soleil, en fin de journée, s’enfonce dans les vitres du colombage donnant dans le salon. Les vitraux s’empourprent incrustés de petites paillettes dorées. Cela me rappelle quelque chose, pensai-je rêveur…

     

    A suivre…

     

    1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 3. Un peintre sans visage

     

     

    peinture,vermeer,

               Johannes Vermeer - Jeune femme en jaune écrivant une lettre, 1665, National Gallery of Art, Washington

     

    Suite…

     

          Un doux soleil d’avril réchauffe le décor engourdi du jardin. Le départ pour la Hollande est proche. Plus que trois semaines à patienter avant la confrontation avec Vermeer. L’air de rien, j’ai bien approfondi mes connaissances sur l’artiste. Je pense même être devenu assez savant sur un peintre dont je ne connaissais que le nom avant ma récente visite automnale au Louvre.

          L’importante documentation que j’ai consultée, dont le catalogue de l’exposition de La Haye que je me suis procuré, n’a fait que confirmer ce que je pressentais. Les spécialistes de l’œuvre de Vermeer aboutissent tous à la même conclusion : cet homme demeure encore aujourd’hui un peintre sans visage, sans existence. Il accumule sur lui les questions et ne fournit pas les réponses. Une énigme…

          Singulier personnage que ce Johannes Vermeer de Delft ! Renoir mentionnait : « La Dentellière de Vermeer et L’embarquement pour Cythère de Watteau, sont les plus beaux tableaux du Louvre ». Malraux disait : « Vermeer est un peintre qui donne au monde pour valeur fondamentale la peinture elle-même ». Formidables compliments envers un peintre dont on ne sait pratiquement rien !

          Je feuillette lentement le catalogue de l’exposition de La Haye qui a ouvert ses portes le 1er mars. Je ne regrette pas d’avoir commandé ce bouquin dont les reproductions de tableaux sont superbes ! Il faut que j’en aie la confirmation… Je tourne les pages du catalogue nerveusement. La Dentellière, prêtée par le musée du Louvre, est bien en ce moment à l’exposition. La jeune femme au fin visage a retrouvé, l’espace de trois mois, sa patrie d’origine. Notre rencontre aura bien lieu. Par contre, je remarque l’absence de L’Astronome que le Louvre a conservé égoïstement.

          Le catalogue présente toutes les toiles qui seront exposées. La plupart d’entre elles, que je ne connaissais pas, sont du même niveau de qualité que les deux tableaux du Louvre. Un régal pour les yeux.

          Cette peinture est trop belle, trop finie, trop… L’essentiel m’échappe…

          Je ressens un besoin puissant, presque vital, inexplicable, de comprendre ce qui se cache derrière cet homme et sa peinture trop limpide. Comprendre quoi ? Je ne sais pas vraiment… Un secret ?… Un secret que le temps a enfoui profondément…

          Une pensée m’envahit qui me séduit instantanément. Si je faisais ma propre enquête ? J’ai du temps en cette dernière semaine d’avril. A la lumière de ma copieuse documentation, à la façon d’un enquêteur judiciaire, à mon rythme, en posant mes questions, je pourrais peut-être effleurer un tout petit peu le secret, tout au moins le percevoir ?

          Pas de temps à perdre ! Je décide de m’atteler à la tâche de suite. Le parcours de vie de Vermeer m’interroge en premier. Je commencerai par l’homme, j’appréhenderai sûrement mieux sa peinture ensuite.

     

     

          Je fixe les petits carreaux jaunes de la double porte qui sépare ma pièce de travail du salon. Cette nouvelle motivation m’excite. Je la redoute un peu… Je dois approfondir l’étrange relation qui s’est installée entre moi et cet homme d’un autre temps. Je décide de noter les enseignements de mes recherches sur un carnet.

          Je pose méticuleusement sur toute la largeur du bureau la documentation que je me suis procurée : des livres d’historiens, des revues diverses et, surtout, le superbe catalogue de l’expo.

          Mes outils de travail sont prêts. Sans plus tarder, j’envoie une série de questions. La première me tracasse depuis que mon intérêt pour l’artiste est apparu :

     

          Pourquoi a-t-il fallu attendre deux siècles après la mort de Vermeer pour que son œuvre soit redécouverte et reconnue ?

          peinture,vermeer,thoré bürgerC’est le critique et historien d’art français Thoré-Bürger, en plein 19e siècle, qui redécouvre son œuvre. Il fut ébloui lors d’une visite au Mauritshuis par la Vue de Delft. Fasciné, il passera le reste de sa vie à faire des recherches sur cet artiste qu’il qualifiait de « maître de la lumière ».

          Je m’aperçois dans ma doc que Vermeer n’était pas un inconnu en Hollande de son vivant. Il était considéré comme un artiste éminent à Delft où il jouissait d’un certain succès et où il fut élu par deux fois en 1663 et 1671 comme doyen de la guilde de Saint-Luc. Il était même considéré comme l’égal de Carel Fabritius, le peintre éminent de l’école de Delft. A Amsterdam, ses toiles atteignaient des prix élevés.

       

    Photo de Thoré-Bürger, 1892

         

    peinture,vermeer,

     Johannes Vermeer – La femme en bleu lisant une lettre, 1664, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          J’examine une planche du catalogue montrant La femme en bleu lisant une lettre. La jeune femme est concentrée sur la lecture d’une lettre qu’elle vient sûrement de recevoir. Elle entrouvre à peine les lèvres, absorbée à la lecture de cette correspondance qui ne peut être qu’une lettre d’amour. Le fort éclairage bleuté du mur lance des reflets chatoyants sur le devant de la veste qui laisse présager un heureux événement. J’aime les bleus du peintre ! Les contours du visage sont estompés, dilués… L’affection de l’artiste pour cette femme est perceptible. Il l'a peinte avec une telle affection, comme une caresse…

          peinture,vermeer,Diverses tentatives d’explications ont été avancées sur le long oubli du peintre après sa mort en 1675 : rareté de ses tableaux, confusion de ses œuvres avec celles d’autres peintres hollandais dont le style était proche, absence de signature sur la plupart de ses toiles.

     

     

    Signature d’artiste de Vermeer

               

          Une pensée me taraudait sournoisement. Je feuillette à nouveau le catalogue, laissant défiler les tableaux un à un, lentement. A l’examen des toiles, j’avais le sentiment intime de toucher du doigt quelque chose d’important concernant Vermeer : 

          La recherche de la beauté, d’une forme d’aboutissement maximum dans son art, n’aurait-elle pas pu être la motivation essentielle du peintre ?

          En détective consciencieux, je note méticuleusement ma réflexion dans mon carnet d’enquête et lance une autre question :

     

          La jeunesse de Vermeer : Le néant ?

          Vermeer naît à Delft et ne s’en éloignera guère. Située entre Rotterdam et La Haye, Delft, au 17ème siècle, est une petite ville de province prospère de plusieurs milliers d’habitants. Son paysage est semblable à la plupart des villes des Provinces-Unies hollandaises : des canaux réguliers et droits qui s’entrecroisent, des rues étroites, une vaste place carrée au centre. Un petit nombre de familles bourgeoises dirigent la cité. Des commerçants, des artisans s’affairent. L’on fait de la géographie, de l’astronomie, de l’optique. Des industries prospèrent : la tapisserie, les vitraux, la bière, l’orfèvrerie, et surtout, la fameuse céramique de Delft de réputation internationale.

    peinture,vermeer,delft

                                                Rangée de carreaux de Delft – Enfants jouant

         

          Rien !… Je m’aperçois que l’on ne connaît rien sur la jeunesse de Vermeer, cette importante tranche de vie comprise entre le jour où ses parents le firent baptiser le 31 octobre 1632 sous le nom de Johannes dans la Nouvelle Eglise de Delft et son mariage le 20 avril 1653 avec Catharina Bolnes originaire de Gouda. 21 ans d’obscurité !

          peinture,vermeer,delftCette enfance se déroule donc dans l’atmosphère bruyante de l’auberge « Mechelen » sur la place du marché de Delft où le père de Vermeer, Reynier, un curieux personnage de tempérament sanguin,  provoquait souvent des rixes dans son auberge.

          L’énigme est totale également sur la formation du peintre… L’auberge de son père, qui faisait commerce d’œuvres d’art et était inscrit à la guilde de Saint-Luc, était fréquentée par de nombreux peintres. Son apprentissage aurait pu se faire chez l’excellent Carel Fabritius qui s’installa à Delft en 1650 alors que le jeune Johannes n’avait que 18 ans ?

     

    peinture,fabritius,delft

    Auberge Mechelen  à Delft – gravure Rademaecker, 1710

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                      Carel Fabritius – Autoportrait, 1648, musée Boymans-van Beuningen, Rotterdam

     

          Johannes avait-il voyagé en Italie ou dans les Flandres, pays dont les maîtres étaient la référence à cette époque et où tout peintre sérieux se devait d’aller afin de compléter sa formation ? L’information est absente…

          Je reste sur ma faim. Cet homme n’a pas eu de jeunesse et sa formation reste inconnue alors que les ateliers des grands maîtres étaient foisons en Hollande…

          Je n’ai rien à noter dans mon carnet d’enquêteur. J’abandonne, déçu, la prime jeunesse de Vermeer.

     

          Sa vie familiale ?

          Il semblerait que Johannes ait connu une vie familiale épanouie et heureuse entre sa tendre épouse Catharina et sa belle-mère Maria Thins, qui appréciait beaucoup son gendre et sa nombreuse progéniture.

    peinture,vermeer,delft

                                 Signatures de Johannes Vermeer et sa femme Catharina Bolnes sur un document notarié

         

          Au début de leur mariage, le couple vécut dans la maison familiale du peintre, au-dessus de l’auberge Mechelen, sur la place du marché de Delft. Ils déménagèrent en 1660 dans la maison de Maria Thins sur le canal Oude Langendijck où Vermeer, installé dans une pièce au premier étage dont deux fenêtres donnaient sur la rue, peignit l’essentiel de son œuvre.

          Etrange homme à vrai dire ! Les événements familiaux ne semblent avoir eu aucune prise sur sa concentration artistique. Ses nombreux enfants qui devaient envahir la maison ne paraissent pas avoir troublé sa quiétude silencieuse, l’incroyable sérénité qui se dégage de sa peinture.

          Je couche rapidement dans le carnet ces quelques informations sur une vie familiale qui paraît sans histoire au sein de la petite bourgeoisie d’une ville de province.

          Ce que je recherche ne peut se trouver dans cette banalité quotidienne, pensai-je ?

          Une réflexion nouvelle se présente :

     

          Vermeer a-t-il transmis son savoir à des élèves ?

          Contrairement aux grands maîtres de l’époque, et malgré le renom de Vermeer à Delft, rien ne laisse penser qu’il ait eu d’éventuels élèves fréquentant son atelier.

           Sur ce point, mon opinion est faite. L’activité lente et réduite de l’artiste ne permet pas d’envisager qu’il ait pu avoir des élèves. La simple vision de son œuvre démontre suffisamment que la méticulosité de ses représentations était incompatible avec d’éventuelles touches malhabiles déposées par de jeunes apprentis.

          Je passe à la question suivante qui me paraît beaucoup plus intéressante :

     

          Pourquoi ce peintre génial a-t-il produit une œuvre si peu abondante ?

          Cette fois, je pressens une interrogation essentielle sur Vermeer. Elle touche à la psychologie même du peintre et à ses rapports ambigus avec l’argent, le marché de la peinture et sa propre philosophie de l’art.

          L’œuvre connue de l’artiste serait d’environ 35 tableaux et son œuvre réelle totale ne dépasserait guère 50 à 60 tableaux. Cette production est extrêmement faible en une vingtaine d’années de peinture si on la compare à la plupart de ses collègues.

          Ma documentation m’éclaire sur le sujet. Vermeer n’avait pas besoin de son art pour vivre. Celui-ci ne lui apportait qu’un revenu complémentaire à un commerce de tableaux et de location de biens. De plus, le riche collectionneur Pieter Claesz van Ruijven, avec qui l’artiste était très lié, lui achetait une bonne moitié de sa production ce qui lui assurait des revenus réguliers. Néanmoins, victime du climat économique désastreux qui suivit l’invasion de la Hollande par Louis XIV en 1672, il mourra ruiné à 43 ans le 15 décembre 1675… Catharina sera même obligée de payer avec deux tableaux les dettes contractées auprès de leur boulanger. J’imaginai un instant La dentellière accrochée dans le fournil d’un boulanger… Bienheureux boulanger !

          J’ai besoin de faire le point... Je réfléchis.

          Insolite Vermeer ! Il peignait peu et lentement (2 à 3 tableaux par an), il manifestait une relative indifférence au marché de l’art officiel en Hollande et ne reprenait, contrairement à ce qui se pratiquait beaucoup à cette époque, jamais les mêmes motifs qui auraient pu lui assurer des succès commerciaux. 

          J’étais au cœur de l’ambiguïté de cet homme si tranquille. La plupart des historiens semblent être d’accord : l’idéal artistique de Vermeer s’élevait au-dessus des contingences bassement matérielles. Son ambition n’était ni sociale, ni commerciale, mais uniquement dirigée vers l’accomplissement dans son art.

          Une bouffée de plaisir m’envahit. Le raisonnement intime, que j’avais déjà noté au début de l’enquête, se vérifiait maintenant. Vermeer ne cherchait pas la reconnaissance extérieure. Il était totalement immergé dans son art. La beauté intemporelle de ses toiles relevait d’une volonté artistique supérieure.

          Mon carnet de note prenait du volume, une consistance qui me plaisait. J’avais le sentiment qu’une partie infime mais essentielle du secret se dévoilait clairement.

     

     

          Je suis en pleine méditation quand l’accent que je connais bien me fait sursauter. J’ai toujours été impressionné par l’aptitude des cordes vocales de Flo à fabriquer ce son puissant et clair, assorti d’une vibration mélodieuse et chaude qui ne peut cacher ses origines.

          - A quoi ça te sert de remuer la vie de ce peintre, Patrice ! Tu t’esquintes le cerveau pour peu de chose !

          - Ce type me bouffe ! J’ai besoin de le connaître lui et son œuvre avant de partir en Hollande. A La Haye, il faudra se contenter de quelques courtes minutes de contemplation devant chaque œuvre. Tu me vois arriver devant La laitière sans avoir auparavant essayé de comprendre, même superficiellement, ce qui s’est passé dans la tête du peintre pour réaliser ce chef-d’œuvre universellement connu !

          - Tu retrouveras d’autres occasions pour revoir ces toiles plus tranquillement.

          - Tu rigoles ! Une expo qui regroupe la quasi-totalité des peintures de Vermeer… Je n’en reverrai pas une autre dans ma courte vie. Toutes ces toiles sont la propriété des plus grands musées dans le monde. Même la reine d’Angleterre en détient une ! La France doit se contenter des deux petits tableaux du Louvre !

          Flo était à court d’argument. Elle lança calmement :

          -  Patrice, tu fais ce que tu veux mais je persiste à penser qu’un peintre ne mérite pas une passion aussi dévastatrice. Je vais finir par être jalouse !

          Sur ces mots énergiques, l’accent quitte mon bureau aussi vite qu’il y est entré.

          Je décide de terminer mon enquête demain. Elle portera sur le siècle d’or hollandais, la période la plus innovante de l’art de ce pays.

     

    A suivre…

                                   

    1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage 

                                                                 

  • L'OBSESSION VERMEER - 2. Hantise

     

     

    Suite…

      

          La peinture me passionne depuis longtemps...

          Un jour d’anniversaire, ma fille Agnès, qui était encore adolescente, m'avait tendu une petite boîte de pastels secs Rembrandt en me disant sur un ton péremptoire : " Papa, tu vas faire de grandes choses ! ". Je ne pouvais pas la décevoir. Je complétais donc ma panoplie de bâtonnets et c'est ainsi que je devins un « peintre du dimanche ».

          Depuis cette date, je peins dans les creux de mes activités. Malgré l’avis défavorable de ma femme Flo, rien n’arrête la prolifération de mes œuvres qui envahissent les murs de la maison. Celle-ci devient une galerie d’art. La mienne… Il m’arrive d’exposer dans des manifestations régionales et je reçois parfois quelques récompenses lors de l’exposition annuelle de ma commune. J’ai gardé les breloques précieusement. La gloire…

          J’ai déjà en tête la toile que je présenterai à la prochaine exposition communale. Au cours de récentes vacances dans le midi, j’étais tombé devant un paysage éclaboussé d’un bleu intense. Les rochers en porphyre rouge plongeaient dans une eau vert émeraude transparente bordant la petite plage ocrée où je m’étais baigné. Quelques hortensias rouge vif offraient un contraste fort. Les pigments avaient été utilisés purs dans une fièvre colorée.

     

     

          Un bon mois s’est écoulé depuis ma visite mouvementée au Louvre. Autour de moi, je n’entends plus parler que des fêtes de Noël proches et des cadeaux à se procurer incessamment.

          peinture,écriture,vermeer,Une étrange angoisse, une sorte d’hantise, s’est introduite en moi. Une tache bleue et jaune en forme de Dentellière s’est incrustée dans ma mémoire et resurgit constamment dans mes pensées. Cette jeune femme d’un autre siècle me poursuit dans la rue, monte dans ma voiture, m’accompagne dans les magasins, dérange des réunions. Parfois, elle s’impose alors que je suis en pleine conversation avec Flo qui, tout à coup, ébahie, me voit bafouiller en plein milieu d’une phrase puis partir piteusement me réfugier dans le silence apaisant de mon bureau.

          Même mes rêves nocturnes sont squattés et je fais d’étranges cauchemars : au lieu de s’intéresser à son ouvrage, la Dentellière me piquette méticuleusement le nez avec une épingle. Celui-ci devient rouge, grossit, me fait mal. Ne supportant plus la douleur, je me réveille fébrile, inquiet. Parfois, à son tour, L’astronome m’apparaît. Il prend ma tête pour un globe céleste et la fait tourner en la caressant délicatement. Cette caresse, agréable au début, se fait insistante, agaçante, insupportable, et je m’éveille hagard.

     

     

          Une question lancinante me taraudait : d’où venait cette émotion soudaine qui m’avait cloué sur place face à la Dentellière en ce lugubre après-midi de novembre au Louvre ?

          Pourtant j’avais déjà eu de nombreux coups de cœur face à des toiles que je découvrais au détour d’une allée, dans un musée, une exposition. Certaines œuvres me pénétraient intimement, j’oubliais vite les autres.

          De merveilleuses toiles contemplées dans les musées français dansaient encore devant mes yeux :

          La légèreté des Danseuses finement pastellées de Degas,

    peinture,écriture,degas

                                    Edgar Degas – Fin d’arabesque, 1876, musée d’Orsay, Paris

     

          L’émouvant Angélus de Millet,

    peinture,millet,

                                                             Jean-François Millet – L’angélus, 1858, musée d’Orsay, Paris

          La pureté vaporeuse des atmosphères de Corot,

    peinture,corot

                                    Jean-Baptiste Corot – Souvenir de Mortefontaine, 1864, musée du Louvre, Paris

          La délicatesse de la Madone de Lorette de Raphaël croisée au château de Chantilly,

     peinture,raphaël,

                                      Raphaël – Madone de Lorette, 1509, musée Condé, Chantilly

     

          L’admirable clair-obscur du Nouveau-né de Georges de La Tour à Rennes.

    peinture,la tour

                             Georges de La Tour – Le nouveau-né, 1648, musée des Beaux-Arts, Rennes

     

          Et combien d’autres encore…

          Face à Vermeer, l’émotion n’était pas la même… Pourquoi ses toiles me préoccupaient-elles à ce point ? Elles s'octroyaient même le droit de venir déranger l’organisation de mes journées et troubler mes nuits.

          Les tableaux de cet artiste n’ont rien d’exceptionnel, pensai-je ? Ils sont dans la continuité de la peinture de genre intimiste néerlandaise du 17ème siècle hollandais…  Certes, sa technique est excellente, les couleurs superbement agencées, la lumière judicieusement dispensée, mais il s’agit bien du même style de peinture que ses contemporains De Hooch, Ter Borch, Metsu, Dou ou Van Mieris. Rien de plus !

          Il y avait bien une petite flamme bizarre en plus chez Vermeer ?

          Je nageais en pleine confusion mentale. La Dentellière avait même réussi à me faire oublier la visite de l’exposition Chagall du Musée d’Art Moderne de Paris que j’avais programmée depuis longtemps. Celle-ci était commencée depuis octobre et devait se terminer le mois prochain, courant janvier.

     

     

          En ce début d’après-midi, les ampoules étoilées décorant les arbres de l’avenue du Président Wilson attendaient les illuminations du soir pour scintiller de mille feux à deux jours des festivités de Noël.

          Je tente d’évaluer la longueur de la file d’attente bigarrée qui stationne patiemment devant l’entrée du Musée d’Art Moderne. Au moins 300 mètres ? De nombreux retardataires, comme moi, se précipitaient pour ne pas manquer l’exposition. Stoïque, je m’installe derrière un groupe de touristes.

          Dix minutes plus tard, je n’ai avancé que d’une dizaine de mètres. Mes pensées vagabondent… Dans l’univers de l’art moderne de la première moitié du 20e siècle, Marc Chagall est un des peintres qui me touchent le plus. J’aime la naïveté poétique de ses toiles... Pas facile pour les non-initiés de s'y retrouver dans toutes ces écoles et courants de pensée en "isme" : fauvisme, cubisme, expressionnisme, surréalisme, hyperréalisme, symbolisme... Par contre, la peinture contemporaine, celle de mon époque, me perturbe. J’apprécie certains artistes mais je ne comprends guère ce que j'ai eu l'occasion voir à la FIAC ou dans certaines galeries. Cela ne me touche pas...

          Pendant mes réflexions sur l’art, la file a avancé d’une bonne cinquantaine de mètres. Les touristes ont disparu devant moi. Peut-être fatigués d’attendre ?

          peinture,renoirJe repars dans mes pensées… Moi ce que j’aime, ce sont « les impressionnistes », ces peintres de la nature et du mouvement qui peignaient en plein air avec des tons clairs et une touche divisée. La lumière était leur préoccupation essentielle. Je suis toujours ému à chaque vision des Coquelicots de Monet, séduit par les vibrations lumineuses du Moulin de la Galette de Renoir, la sensibilité toute féminine des toiles de Berthe Morisot ou par les limpides paysages de Sisley. Cette peinture me pénètre. 

     

     

    Auguste Renoir – détail Bal du Moulin de la Galette, 1876, musée d’Orsay, Paris

    peinture,monet

    Claude Monet, Coquelicots, 1873, musée d’Orsay, Paris 

     peinture,sisley       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                              Alfred Sisley – Vue du canal Saint-Martin, 1870, musée d’Orsay, Paris

          Je discerne l'entrée du musée qui grossit progressivement. Ma patience ne devrait pas tarder à être récompensée.

          Subrepticement, la Dentellière, qui me laissait étrangement tranquille depuis quelques jours, prend la place des impressionnistes dans mes pensées. Je la vois légèrement floue, comme lors de ma première vision au Louvre. Elle ne fixe plus son ouvrage. Elle me regarde, souriante, mutine. Je découvre de grands yeux mordorés. Elle me tend la main d’un air de dire : « Viens ! » J’ai envie de saisir ses doigts si fins. Je n’ose pas. Elle est si belle…

          J’accepte inconsciemment un bout de papier qui m’est tendu. Perdu dans mon rêve, je n’avais pas remarqué ce type qui distribuait des prospectus sur toute la longueur de la file d’attente. Négligemment, j’examine l’imprimé. Une agence de voyage propose des séjours avec visites programmées dans différents pays européens à l’occasion des prochaines grandes expositions de peinture qui auront lieu l’année prochaine.

          Je parcours la liste des expositions histoire de passer le temps en attendant Chagall. Brusquement, mon œil se contracte sur le troisième séjour : « Exposition Johannes Vermeer : 1er mars – 2 juin, Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, La Haye, Pays-Bas ».

          Une exposition de la presque totalité de l’œuvre connue de Vermeer avait lieu dans moins de trois mois dans son pays natal. Etrange coïncidence !... Le papier publicitaire m’informant de l’exposition Vermeer m’avait été glissé dans la main au même moment que l’étrange invite que j’avais perçue dans le regard malicieux de la Dentellière. Il y avait obligatoirement un lien entre les deux événements : la troublante vision de la Dentellière et cette exposition totalement imprévue à La Haye ?

          Je réalise mal ce qui m’arrive. L’entrée du musée est proche. Un jeune clarinettiste installé près de la porte d’entrée envoie des sons de musique classique. La Dentellière est toujours présente dans mon esprit. J’en suis sûr, elle y sera ! J’étais certain que la Dentellière serait présente à l’exposition au Pays-Bas. Il ne pouvait en être autrement. Je devais m’y rendre…   

          J’entre perturbé dans le musée.

     

     

          La période des fêtes est enfin passée. Contrairement aux fins d’année, les débuts d’année me réjouissent. Un peu comme si on se dévêtait d’un vieil habit un peu démodé, usé, pour revêtir une nouvelle parure enluminée des perspectives bénéfiques qui nous attendent.

          Ma décision était prise. J’allais me rendre en Hollande, sur les lieux mêmes où le peintre était né, avait vécu, respiré, créé et s’était éteint trop jeune à Delft. L’ébullition qui envahissait ma tête ces derniers temps s’était dissipée d’un coup. La Dentellière avait cessé de m’importuner. Je pensais encore à elle parfois, calmement, avec plaisir. J’allais la revoir très bientôt.

          J’avais pris conscience que la Dentellière et L’Astronome n’étaient que la représentation apparente du travail de Vermeer. C’était lui, le concepteur des œuvres, qui était le responsable de mon obsession, de ma fascination. Je percevais que le trouble procuré par ses toiles si attirantes provenait de quelque chose de profond, d’intime en moi. Peut-être était-ce le fameux mystère Vermeer dont commençaient à parler les journaux ?

     

     

          Puisque le voyage est décidé, il faut l’organiser sans plus attendre. Le temps presse puisque l’expo débute le 1er mars prochain.

          Curieusement, depuis que j’ai appris l’existence de cette exposition et au fur et à mesure que l’événement approche, tout l’univers médiatique s’est approprié ce qui est annoncé comme l’exposition phare de l’année. Même les journaux télévisés, qui ne parlent habituellement de peinture qu’avec parcimonie, arrivent à glisser un peu de Vermeer entre un reportage sur la hausse des ventes de fin d’année dans les grands magasins et le dernier accident de l’autoroute A6.

          Je n’entends plus parler que de cela. Des bouquins sortent. Les toiles les plus connues de cette exposition unique qui présente la quasi-totalité des peintures de l’artiste, comme ma Dentellière et surtout la fameuse Laitière, celle que les pots de Yaourts ont universalisée, sont disséquées et commentées longuement afin que nos cerveaux incultes s’imprègnent du talent envoûtant de l’artiste.

          Flo, que j’avais évidemment mise au courant de mon projet, ne semblait pas enthousiasmée par un voyage culturel dans la patrie de Vermeer. Un matin, elle m’avait lancé avec son accent du Sud-Ouest inimitable : « Patrice, pourquoi ne descendrait-on pas chez moi, la végétation est tellement belle au printemps ! ». Je n’avais pas répondu.

          La demande de billets pour cette exposition unique avait été tellement forte, les agences dévalisées, que je dus me battre pour obtenir les précieux sésames. Après moultes péripéties, j’obtins enfin deux entrées pour le jeudi 16 mai à 14 heures, au Mauritshuis à La Haye, l’exposition se terminant le 2 juin. Nous retînmes une chambre dans un hôtel d’Amsterdam, arrivée le lundi 13 mai, retour le vendredi 17 mai au soir.

          Résignée, Flo finit par penser que les canaux hollandais pouvaient présenter un certain charme et, qu’après tout, cela la changerait des forêts de pins de sa région natale.

          Je pouvais partir à la rencontre de Vermeer…

     

    A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux    2. Hantise    

     

                       

  • L'OBSESSION VERMEER - 1. Deux petits tableaux

     

     

     

    Pouvais-je savoir, ce jour là, que cette visite au Louvre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ?

     

          J’appuie sur l’accélérateur pour traverser le pont Royal pratiquement désert en ce triste dimanche après-midi de début novembre. La façade du Louvre, imposante, me fait face.

          Quelle chance nous avons de posséder cet ensemble culturel unique, pensai-je. Depuis les derniers travaux de modernisation et la construction de la pyramide en verre, on ne pouvait trouver meilleure appellation que  « grand Louvre » à ce lieu que l’étranger nous envie et où des millions de visiteurs se pressent chaque année. Je souris en pensant que la pyramide, érigée en 1988 par l’architecte Ming Pei dans la cour Napoléon, si critiquée au moment du projet, faisait maintenant l’unanimité dans l’éloge.

          Fier ! Je ressens toujours un sentiment de fierté devant ce site grandiose situé au cœur de Paris, dans l’ancienne demeure des rois de France. A vol d’oiseau, la perspective offerte par le Louvre et sa pyramide, l’arc de triomphe du Carrousel, le jardin des tuileries, la place de la Concorde et son obélisque, puis la montée de l’avenue des Champs-Élysées et, à l’horizon, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, est la plus imposante de la capitale.

          Ce matin, un froid glacial ne m’incitait guère à sortir. « Va au Louvre Patrice, tu en meurs d’envie, m’avait dit ma femme Florence – je l’appelle simplement Flo… cela me rappelle la mer -, ironique devant ma mine perplexe ! ».

          Je m’engage dans le parking du Louvre, laisse la voiture, emprunte quelques escaliers et couloirs. Sous la verrière pyramidale la lumière du jour inonde l’immense espace d’accueil. Je n’avais pas préparé un itinéraire de visite… La peinture bien sûr !

          Je ne venais pas très souvent. La plupart du temps, deux directions possibles s’imposaient invariablement : l’aile Denon où je retrouvais les maîtres italiens du 13e au 17e siècle ou l’aile Sully regroupant les peintures françaises du 17e au 19e.

          En novembre 1993, François Mitterrand avait célébré l’ouverture au public de la nouvelle aile Richelieu que le musée s’était appropriée aux dépends du Ministère des Finances qui s’était enfin décidé à partir s’installer sous d’autres cieux. La totalité des peintures allemandes, flamandes et hollandaises étaient maintenant exposées définitivement dans cette aile.

          Depuis son ouverture, je n’y étais allé que deux fois, en fin de journée, pressé. Les toiles devaient se demander, en me voyant passer au pas de charge, les raisons d’une telle indifférence. Je décidai donc de me faire pardonner et de revoir ces artistes des Ecoles du Nord que j’avais trop délaissés ces dernières années.

          Les veinures des statues en marbre des sculptures françaises du rez-de-chaussée réfléchissaient la lumière de la coupole transparente. Je passe indifférent devant un lion en bronze noir et me laisse porter par l’escalator jusqu’au dernier étage.

     

     

          Ouf ! Ma journée dans le Nord se termine ! J’ai besoin de respirer. On manque d’air dans ces salles !

          J’avais retrouvé avec plaisir des toiles que j’avais oubliées. Je m’en remémorai certaines : La diabolique Nef des fous de Jérôme Bosch représentant la folie humaine ; l’imposant portrait de Charles Ier d’Angleterre de Van Dyck ; Rubens, ses blondes et plantureuses jeunes filles flamandes aux tons de pêches bien mûres… A croquer ! Pitoyables ces Mendiants estropiés de Brueghel le Vieux ! Le sourire effronté de La bohémienne de Frans Hals ne s’était pas altéré et la même lumière dorée magique enveloppait Les Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt… Celui-là c’est un génie !

          Les dernières salles que je venais de traverser présentaient la peinture intimiste néerlandaise appelée aussi peinture « de genre », le courant le plus intéressant et le plus original du 17e siècle hollandais avec ses scènes d’intérieurs nous faisant pénétrer dans les coquettes maisons bourgeoises, participer à la vie de famille et aux travaux ménagers. Une peinture sans prétention, simple : la banalité quotidienne.

          Finalement, à l’exception de l’immense Rembrandt, j'avais sous-estimé ces peintres hollandais dont la peinture pleine de sensibilité me séduisait ? Des toiles reposantes, parfois drôles : les paysages de Van Goyen ou Van Ruysdael, Jan Steen et son humour corrosif, les scènes intimistes de Pieter de Hooch, Gabriel Metsu ou Gérard Ter Borch. Leur côte était sérieusement remontée dans ma hiérarchie personnelle de la peinture.  

          Un couple de japonais me double rapidement. Le musée va fermer. Il doit rester une ou deux salles sans grand intérêt. J’accélère le pas.

     

     

          Je croyais être un des derniers visiteurs attardés en Hollande. Au fond de la pièce où je me trouve, un imposant groupe de personnes est pratiquement scotché contre le mur de cette salle. Des abeilles à l’entrée d’une ruche ?… Perplexe, j’avance de quelques pas. Les abeilles sont tout simplement agglutinées devant quelque chose.

          La toile était tellement petite que je ne pouvais pas la voir derrière cet écran humain. Certains avaient pratiquement le nez collé sur la vitre qui protégeait le tableau. Un groupe de visiteurs myopes ? Je m’approche d’une jeune femme placée derrière les abeilles. Elle tente péniblement de deviner la chose encadrée.

          - Que se passe-t-il ? Impossible d’approcher ! Il faut prendre un ticket, dis-je rigolard ?

          -  C’est la plus petite toile de cette salle et personne ne veut bouger, me répond la femme un brin essoufflée. A chaque fois que je viens c’est pareil ! Pas étonnant, c’est La dentellière !

          Je réfléchis un instant. La dentellière ?… Mais oui, j’y suis, La dentellière de Vermeer ! J’avais complètement oublié ce peintre intimiste hollandais tombé longtemps dans l’oubli et qui avait été redécouvert au 19e par un français. Je le connaissais mal. Sa personne restait énigmatique car l’on savait peu de chose sur sa vie. Peu de tableaux avaient été retrouvés. Une aura mystérieuse entourait son nom : Johannes Vermeer…

          - En attendant votre tour, profitez-en pour aller voir L’astronome, c’est l’autre toile de l’artiste qui est sur le côté droit de l’ouverture menant à la salle suivante, en pendant à la première. Ce sont les deux seuls Vermeer que la France possède, il y en tellement peu dans le monde… Vous ne serez pas déçu, insista gentiment la jeune femme.

          -  Il y a donc deux tableaux de Vermeer au Louvre ? J’ai dû les manquer à ma précédente visite !

          -  Forcément, ils sont minuscules et ils sont toujours cachés par les nombreux visiteurs qui se pressent devant, me souffle-t-elle en essayant frénétiquement de se frayer un passage vers La dentellière.

          L’astronome est solitaire. Cette toile apparaît légèrement plus grande. Etant seul, je prends le temps de l’examiner. Je n’ai encore jamais vu de près une œuvre de Vermeer.

    peinture,vermeer,louvre,astronome,

                                      Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris 

         

          Ma première impression est déconcertante : une émotion inhabituelle devant quelque chose de nouveau, d’inconnu… Pourtant la scène n’a rien d’originale : un savant assis dans son cabinet de travail pose la main sur un globe céleste. Devant lui, une table sur laquelle reposent des objets. Une tenture ferme l’angle gauche de la pièce et recouvre la table. L’attention de l’astronome est concentrée sur le globe céleste face à la fenêtre, seule source de lumière apparente.

          Cette représentation, sans intérêt notoire, s’apparentait à toutes celles exposées dans cette salle. Comme chez la plupart des peintres intimistes, l’activité quotidienne était représentée. Pourtant, chez ce peintre, la vision de l’intimité était différente ?

          peinture,vermeer,louvre,astronome,La clarté de la fenêtre distille des dégradés subtils d’ombres et de lumières sur le globe céleste, dans les plis du tapis jaune et bleu, sur le savant et le mur derrière lui. L’éclairage légèrement rosé sur la face et les mains de l’astronome offre un doux contraste avec le vert de son habit. En m’approchant, je distingue des petites touches claires qui font vibrer les ombres bleutées du tapis ainsi que les ocres du globe céleste. Le modelé du personnage semble flou, dilué.

          Un merveilleux équilibre se dégage de cette œuvre. Une mélodie colorée rythmée par la lumière…  

         

          J’étais tellement sous le charme que je ne m’étais même pas aperçu du départ des abeilles. Seule la jeune femme était restée en contemplation devant l’œuvre. Je quitte L’astronome et m’approche du minuscule portrait. Comment est-il possible de peindre aussi petit, pensai-je ?

          A distance, la première impression est une harmonie en bleu et jaune. La dentellière est penchée, attentive sur son ouvrage. Cette fois, la lumière vient de la droite. Ma sensation est la même que face à L’astronome. Une douce clarté irradie la scène. Il ne s’agit pas d’un clair-obscur à la Rembrandt où les ombres sont réservées à l’arrière-plan ; ici, de fines nuances colorées dispersent les sombres et les clairs sur l’ensemble du motif.

     

    peinture,vermeer,louvre,dentellière

    Johannes Vermeer – La dentellière, 1669, musée du Louvre, Paris

         

           Je cligne légèrement les yeux, comme le ferait un photographe pour vérifier lespeinture,vermeer,louvre,dentellière contrastes devant le paysage convoité. Une délicate vibration lumineuse irrigue la toile dans ses moindres détails et fait chanter les couleurs. Des teintes complémentaires, judicieusement juxtaposées, se répondent entre elles et égayent l’œil : le bleu foncé du coussin contre le jaune du corsage ; des fils blancs et rouges s’échappent du sac à couture et se déversent sur le tapis vert de la table. Les contours du visage et des mains du personnage sont peu marqués. Une impression de pas fini, peu courante dans la peinture de cette époque. Flou… Pareil que L’astronome ? Vu de très près, des gouttelettes de peinture essaiment les fils ainsi que le col du corsage.    

      

           Le temps s’est arrêté. Le silence…

          Cette peinture est lumineuse, limpide, d’une simplicité grandiose. La comparaison avec les toiles toutes proches des pauvres Gerard Ter Borch, Gabriel Metsu, Gerard Dou et Pieter de Hooch, pourtant les meilleurs du genre, est sans appel : celles-ci me paraissent fades, sans éclat. 

          Je reste là, sans bouger, fasciné. Je ne perçois pas ce qui m’arrive. La jeune femme, qui est toujours présente, me regarde en souriant.

          -  C’est un choc, me dit-elle ! Cela fait toujours comme ça la première fois. Asseyez-vous, vous les verrez avec plus de recul.

          Je suis son conseil sans même m’en rendre compte. Groggy…

          A quelques mètres des deux Vermeer, je les regarde intensément. Ils me paraissent encore plus beaux à distance. Je n’avais jamais ressenti une telle émotion. J’avais la sensation qu’il ne s’agissait plus de peinture. J’étais devant quelque chose d’autre, d’indéfinissable…

          - Monsieur, le musée ferme ses portes dans cinq minutes. Merci de bien vouloir vous diriger vers la sortie.

          Un homme en uniforme m’interpelle. Je le regarde, hébété. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Que peut-il comprendre à la peinture, ce type !

          J’essaye de reprendre mes esprits. La jeune femme est partie. Je regarde une dernière fois les deux petits tableaux. Je traverse la salle suivante d’un pas incertain, sans un regard pour les toiles accrochées, et emprunte inconsciemment l’escalator en direction du hall d’accueil dont la verrière s’est voilée d’une cape ténébreuse.

     

     

          A la sortie du Louvre, j’emprunte la voie de droite et me glisse parmi les points lumineux formés par les voitures. La statue de Jeanne d’Arc, dorée, me salue. Je rejoins l’avenue de l’Opéra, longe la Comédie Française endormie, retrouve le jardin des Tuileries et la pyramide illuminée. Je la trouve encore plus somptueuse de nuit. Ses multiples miroirs s’étoilaient sous les projecteurs. Sur le pont du Carrousel, je traverse la Seine, m’engage dans la rue des Saints Pères et me dirige vers le sud de la capitale.

          J’enfile l’autoroute et ouvre la fenêtre. L’air vif automnal me balaie le visage. Un étrange sentiment euphorique m’envahissait. Deux lumineuses petites toiles repassaient sans arrêt devant mes yeux. Ma voiture fit un écart. Attention à la route mon gars, pensai-je !

           Quelle incroyable journée ! Ma curiosité m’avait poussé vers l’aile Richelieu, un peu par hasard, pour revoir les peintres hollandais, essentiellement Rembrandt. J’avais découvert un peintre merveilleux qui l’égalait. Peut-être même le dépassait ?

          Une sensation confuse m’envahissait. J’avais besoin de comprendre. Comment deux minuscules tableaux pouvaient-ils provoquer un tel émoi ?

          Le ruban rouge de l’autoroute s’étirait au loin. Le ciel était sombre et mon esprit joyeux.

                        

     A suivre…

        

     

  • L'OBSESSION VERMEER - Introduction

     

     

    peinture,vermeer

    Johannes Vermeer – La liseuse à la fenêtre, 1659, Gemäldegalerie Alte Meister, Staatliche , Dresde

     

     

     

          Le mystère Vermeer ?

          Cette interrogation m’a incité à imaginer un récit inspiré par le peintre Johannes Vermeer. Il oeuvra en plein milieu du 17e siècle hollandais, âge d’or pour ce pays qui vit s’épanouir quelques-uns des plus grands artistes de l’histoire de la peinture.

          J’ai condensé cette histoire en une quinzaine de chapitres dont le premier sera publié le jeudi 24 février prochain. J’essaierai de maintenir un rythme de parution bimensuel afin d’en faciliter la lecture. Une catégorie séparée sera créée dans le blog nommée : L'OBSESSION VERMEER.

          Cette fiction romanesque a essentiellement pour but de montrer la peinture de ce merveilleux poète de la vie quotidienne qu’était Johannes Vermeer. J’espère que vous en apprécierez la lecture. 

          A bientôt.

     

                                                                                             Alain

     

     

  • Camille Monet - 2/3 Femmes au jardin

     

     

    EXCELLENTE ANNEE 2011

    Je vous souhaite des moments inattendus, des rencontrantes excitantes, des curiosités satisfaites, des envies partagées, bref, tout ce qui donne de la joie et un sens à l'existence.

     

     

     

    Suite... 

     

    Printemps 1867. Chemin des Closeaux à Sèvres.

     

           Camille et Claude vivent depuis un an leur histoire d’amour dans une petite maison de banlieue entourée d’un jardin. Les lilas embaument l'air.

          Fort du succès obtenu au Salon précédent avec sa Camille à la robe verte, l’artiste s’obstine à peindre de nouveau un tableau grand format, une sorte de rattrapage à son Déjeuner sur l’herbe inachevé.

     

    Monet - femmes au jardin 1866 orsay.JPEG

                                                     Claude Monet – Femmes au jardin, 1866, Musée d’Orsay, Paris

          

          Le projet est d’importance : 2,50 mètres de hauteur. Des figures en plein air de jeunes femmes grandeur nature installées au bord d’une allée sur une pelouse ensoleillée.

          Monet souhaite peindre la toile entièrement sur le motif, dans le jardin. Il n’a pas lésiné sur les moyens pour réussir son travail. Un fossé a été creusé dans la terre pour pouvoir enfouir progressivement la peinture lorsqu’il en peint le haut. Un système de poulies permet de faire monter ou descendre la toile à la manivelle.

     

          Monet - femmes au jardin détail -1867 orsay.jpgCamille pose toute la journée. « Tu seras les trois femmes qui seront sur la gauche de la toile, lui a dit Le peintre ! » Elle s’exécute. Chaque jour, elle change de robe comme de personnage.

          Assise au centre, elle porte une robe et une veste blanches ornées d’élégantes broderies en arabesques noires. Son regard se penche vers le bouquet de fleurs blotti au creux de sa robe dont le jupon blanc déborde de l’allée. La tendance de l’été est au petit chapeau à galettes qui lui enserre les cheveux. Paupières baissées sous l’ombrelle saumon, son visage s’éclaire d’une lumière chaude.

                 Monet - femmes au jardin détail 1867 orsay.jpg

         Derrière Camille, c’est encore elle qui pose pour les deux femmes : de profil, en crinoline blanche rayée de vert, coiffée d’un autre curieux petit chapeau posé sur le chignon dont le ruban blanc lui tombe jusqu’au bas du dos ; de face, jupe droite beige, le visage enfouit dans un bouquet de fleurs, ses grands yeux bruns regardant le peintre qui travaille inlassablement. Au fond de l’allée rosâtre, une quatrième femme aux cheveux roux cueille une rose. Sa robe en mousseline blanche à pois noirs illumine tout le tableau.

         

          " Qu'ils aillent se faire... éructe Monet en apprenant la décision du jury du Salon de 1867 ! ". Il n'a plus les faveurs du jury et ses Femmes au jardin ne sont pas acceptées. Il est d'autant plus furieux qu'il ressent ce rejet comme une insulte envers sa gracieuse compagne, omniprésente sur la grande toile, elle qui avait fait l'objet de commentaires grandoliquents au même Salon de l'année précédente.

          La nouvelle manière de peindre de l'artiste ne plait pas au monde poussiéreux du Salon. Tous ses amis sont également refusés. Une douzaine d’entre eux envisagent d’ailleurs de montrer leur travail dans une Exposition des refusés.

          C’est le premier échec du peintre. Les ennuis financiers du couple s’accumulent. Finalement, Bazille aidera son ami en achetant Femmes au jardin.

      

          En août de cette même année, Camille donne naissance à son fils Jean. Elle a vingt ans, Claude n’en a pas encore vingt-sept. Il est loin d'elle. Le travail... Occupé à peindre des paysages chez ses parents à Sainte-Adresse en Normandie, il ne pourra être présent à l’accouchement. Le fidèle Bazille sera le parrain de l’enfant.

          La vie échappe à Monet, manque d’argent, indifférence égoïste de ses proches envers Camille et son enfant dont ils ne veulent pas entendre parler. Le peintre souffre. Il tente d’oublier ses problèmes en continuant de fréquenter le café Guerbois où il retrouve le « Groupe des Batignolles », des amis composés d’artistes et d’écrivains.

     

    Monet - au bord de l'eau bennecourt 1868 chicago.jpg

       Claude Monet – Au bord de l’eau, Bennecourt, 1868, Art Institute of Chicago, Chicago

     

          L'année suivante, sur les conseils d'Emile Zola, le couple loue une maison à Bennecourt, un petit village non loin de Bonnières-sur-Seine. Les reflets chatoyants de la Seine face à sa maison inspirent le peintre. Il brosse Camille assise dans une île au pied d'un arbre regardant vers la rive opposée. Elle est songeuse. L'arbre filtre la lumière du ciel qui tombe sur elle et l'enveloppe, ainsi que la rivière, d'un ruban bleu cobalt. Tout est mouvance, reflets, vibrations colorées...

                  Monet - le déjeuner 1868 städel museum francfort.JPEG

         

          Durant les longs mois d'hiver, et pour la première fois, Monet va peindre sa petite famille dans un Déjeuner, une scène d'intimité familiale. La toile est audacieuse par son format important qui surprend car il s'agit d'une scène de genre habituellement destinée aux petits formats. Sa compagne sert de modèle à deux personnages : la femme assise au centre faisant manger le bébé Jean et une curieuse visiteuse voilée observant la scène debout devant la fenêtre, apportant une note de mystère. Une belle lumière blonde illumine la table.

         

     

      Claude Monet – Le déjeuner, 1868, Städel Museum, Francfort     

     

           C’est décidé ! Malgré la désapprobation marquée de ses parents, Claude Monet a décidé de régulariser sa liaison. Le 18 juin 1870, à la mairie du 17e arrondissement à Paris, il se marie civilement avec Camille. Le déjà célèbre peintre Gustave Courbet signe le registre. Seul les parents de Camille Doncieux assisteront à la cérémonie car les Monet, indifférents à ce mariage, resteront en Normandie. La douce et discrète Camille est devenue officiellement madame Monet.

          Monet - la plage à trouville 1870 - nat.galley london.jpgC’est l’été. Ils sont jeunes mariés. Un voyage de noce… Pourquoi pas Trouville ? C’est proche de chez les parents de Monet. Il espère encore que ceux-ci pourraient accepter de rencontrer leur nouvelle belle-fille et leur petit-fils.

          Pension Tivoli. Les mariés s’y sont installés avec Jean qui a trois ans. Il fait beau. Monet aime cette côte normande. Il peint la mer, les voiliers colorés, l’entrée du port, le luxueux hôtel des Roches Noires face à la mer, et puis… sa petite femme, Camille.

     Claude Monet – La plage à Trouville ,1870, National Gallery of London, Londres

         

          Ce bel été semble marquer un tournant dans le style de Monet. Sur la plage deMonet - camille assise sur plage 1870 particulier.jpg Trouville, il retrouve Eugène Boudin, son initiateur de jeunesse à la peinture de paysage. Désormais, l’étude de la lumière devient sa préoccupation essentielle.

          « Camille, installe toi ici !… Jette ton ombrelle en arrière, ton visage doit rester dans l’ombre !… Accroche bien ton chapeau, le vent souffle !… Mets-toi dos à la mer !… Descends ta voilette sur le nez !… Penche-toi en avant !… Tu vois bien qu’il n’y a plus de soleil, referme ton ombrelle !... »

          Camille passe des journées entières à poser sur la plage, au point que sa robe se teinte d’une couleur sable. Obéissante, elle se prête à toutes les demandes de son mari qui la croque dans toutes les positions en regardant la mer. Elle est si heureuse d’avoir Claude et son fils Jean toute la journée auprès d’elle.

                                    

                                                 Claude Monet – Camille assise sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          Monet - camille à la plage de trouville 1870 particulier.jpg

                               Claude Monet – Camille sur la plage de Trouville, 1870, collection particulière

     

          La France a déclaré la guerre à La Prusse en ce mois de juillet 1870. Les amis, Manet, Degas, Renoir et Bazille sont aux armées. Ce sera une guerre éclair. Rapidement, la capitale est encerclée et prise. C'est le désastre de Sedan et bientôt la capitulation. Monet n'a plus de maison et de ressources et décide, à l'automne, de partir en Angleterre avec sa famille.

          Londres…

          C’est une période très difficile financièrement pour la famille. Le peintre visite les musées anglais et retrouve les peintres Daubigny et Pissarro. Il peint des paysages londoniens : les parcs, la Tamise, le parlement, les effets de brouillard, les ciels grisâtres. Sa peinture est plus claire, aérienne, lumineuse. Pas plus que le jury du Salon annuel parisien, les anglais n’apprécient son style… Il est refusé par le jury de l’exposition de la Royal Academy.

          

          - Que fais-tu, Claude ?

          Camille était nonchalamment allongée sur un divan, la tête coincée sur un rebord pour lire plus à l'aise, lorsque Monet la saisit brusquement par les épaules, la soulève rudement, la retourne et l'assoit dans l'angle du divan. Elle rit croyant à un jeu.

           - Oui ! Reste dans cette position, le livre dans les mains ! Baisse légèrement le regard, la tête tournée vers la lumière venant de l'extérieur ! Il faut que je m'occupe Camille...

          Elle prend la pose, souriante. Elle ne pouvait rien refuser à son Claude. Elle le sentait dépressif depuis la fin de l'hiver. Coincé dans l'appartement qu'ils occupaient à Londres, le peintre ne cessait de pester depuis plusieurs semaines contre ce printemps londonien pourri. Le froid, de grosses pluies, interrompues parfois par quelques rayons de soleil peu engageants, l'obligeaient à rester enfermé, oisif.

          Sur la toile, Camille, installée dans une attitude méditative, le profil éclairé de trois-quarts, ressemble à une lady anglaise. Il y a encore de la jeunesse enfantine dans l'expression du visage, la chevelure tordue, le col blanc et le ruban rouge en noeud sous le menton.  

    Monet - madame monet au canapé 1870 orsay.JPEG

                                        Claude Monet – Méditation ou Madame Monet au canapé, 1870, Musée d’Orsay, Paris

          

     

          La terrible nouvelle qui vient d’arriver accable Monet. Frédéric Bazille, le grand ami de ses débuts à l’atelier Gleyre, le modèle qui posait inlassablement en chapeau melon dans le Déjeuner sur l’herbe au côté de Camille, le parrain de son fils Jean, s’en est allé mourir face aux prussiens dans le Gâtinais devant un motif qu’il aurait pu peindre.

          Paris est meurtri, dévasté. Le couple rentrera en France peu de temps après les événements sanglants de la Commune en mai 1871 pour repartir à nouveau vers le petit port de Zaandam en Hmonet - moulin près de zaandam 1871 particulier.jpgollande. 

     

          Tout au long de cet été 1871, Monet délaisse sa femme. Il la trompe avec les paysages hollandais dont il jouit égoïstement. Ils accaparent tout son temps. Camille s'ennuie. Pour s’occuper, elle donne des leçons de conversation française dans les familles bourgeoises de Zaandam.

     Claude Monet – Moulin près de Zaandam, 1871, collection particulière

          La production de l’artiste est intense. Il ne voit que des motifs autour de lui :Monet - zaandam 1871 metropolitan new york.jpg maisons, églises, moulins, digues, ports. Un enchantement… A perte de vue, les prairies sont parcourues de canaux s’enfonçant dans le ciel. Les ailes rouges, bleues, noires des moulins tournent inlassablement et se reflètent dans l’eau ridée par le vent.

           Les toiles du peintre sont légères, tout est flottant, vibrant, diffus. Sensation… Impression…

          

                                                         Claude Monet – Zaandam, 1871, The Metropolitan Museum of Art, New York

      

       

          « Je suis ici à merveille pour peindre, c’est tout ce que l’on peut trouver de plus amusant. Des maisons de toutes les couleurs, des moulins par centaines et des bateaux ravissants, écrit-il. »

    Monet - zaandam 1871 orsay.jpg

                                     Claude Monet – Zaandam, 1871, Musée d’Orsay, Paris

     

          En décembre, la famille va rentrer définitivement en France et emménager dans une maison à Argenteuil. Ils vont y rester six années. Une période heureuse se prépare pour eux.

          L’âge d’or de ceux que l’on appellera bientôt « les impressionnistes » va commencer…

     

    A suivre...

      

     

                                                                                Alain

     

                                                                        

  • Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

     

     

    Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

     

          Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

     

    Monet - camille sur lit de mort 1879 orsay.jpg

                                                 Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

     

          Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

          Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

          Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

          Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

          La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

          Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

          C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

          La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

          La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

          Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

          Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

     

     

    Eté 1865

     

          Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

          - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

          - Vous êtes modèle ?

          - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

          La jeune fille se tourne vers la toile.

          - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

          Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

          Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

          - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

          Monet remballe son matériel.

          Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

          - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

          - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

          Elle lui sourit timidement.

          Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

     

     Monet - déjeuner sur l'herbe centre 1865 orsay.jpg

     Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

        

      Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

     

          La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

           Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

          Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis. 

    Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

         

          Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

     

    Monet - les promeneurs 1865 washington national galleryof art.jpg

                                                  Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

     

          Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

          Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                      

         

          Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

    Monet - camille 1866.JPEG

                                               Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

               

          Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

          La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

          La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

     

     A suivre...

                                                                           

                                                                                      Alain

                           

          

  • Maximilien Luce (1858-1941) à Giverny

     

     

     Un pointilliste méconnu

     

      maximilien-luce - delannoy.jpg

     Delannoy – Maximilien Luce, Les hommes du jour n°60, 1909

     

           Je pousse les portes de ce charmant musée normand de Giverny proche de la maison rose de Claude Monet située à une centaine de mètres.

          Je me suis violenté pour ne pas arriver, comme trop souvent, le dernier jour de cette exposition…

          Il s’agit de la première rétrospective consacrée au peintre néo-impressionniste Maximilien Luce. 70 œuvres, dessins et peintures sont exposées jusqu’au 31 octobre au Musée des impressionnismes de Giverny.

          J’aime ces peintres du petit point et de la division des couleurs…

     

     

           Au moment où les impressionnistes commençaient seulement à être appréciés, Georges Seurat allait devenir le chef de file d’une nouvelle école néo-impressionnistes en présentant, en 1886, lors de la huitième et dernière exposition commune du groupe des impressionnistes, un tableau intitulé Un Dimanche à la Grande Jatte qui était son manifeste.

          Le système divisionnisteSeurat - grande jatte 1886.jpg des tons de Seurat était rigoureusement scientifique. La technique paraissait simple : couvrir le tableau de petits points juxtaposés de couleurs pures soucieuses les unes des autres selon le principe des complémentaires. Ainsi, les couleurs ne se mêlaient plus sur la toile, mais dans l’œil du spectateur. La toile vibrait sous le regard. Certains critiques de l’époque utilisaient des expressions imagées en parlant de « confettisme », de « semis de menues touches colorantes » ou de « tourbillonnantes cohues de menues macules ».

    Georges Seurat – Un dimanche à la Grande Jatte, 1886, Art Institute, Chicago

     

              La luminosité du mélange optique obtenu allait ainsi rallier à cette théorie de grands peintres comme Paul Signac et Camille Pissarro. Plusieurs autres, moins connus, allaient suivre : Cross, Angrand, le belge Van Rysselberghe et, un certain… Maximilien Luce.

          Je ne connaissais guère ce Maximilien Luce dont j’avais aperçu trop rapidement quelques toiles au musée d’Orsay. C’est pourquoi j’ai pris soin, avant de venir, de faire sa connaissance en me procurant le catalogue de l’expo.

          Je vous invite à me suivre.

      

    Des portraits

               

    Luce - la toilette 1887 genève.jpg

    M. Luce – La toilette, 1887, Association des amis du Petit Palais, Genève

         

          Pour sa première exposition au Salon des Artistes Indépendants de 1887, Luce fait la connaissance de Paul Signac qui lui achète La toilette représentant un homme torse nu se lavant dans une bassine. Cette toile fut qualifiée de « rude morceau de peinture ». Un critique lança : « monsieur Luce peint des prolétaires ». Une grande amitié allait ainsi naître entre Signac et Luce.

    Luce - portrait de paul signac 1890 particulier.jpg 

     

         Luce a souvent peint ses amis. J’apprécie le superbe portrait qu’il fait de Paul Signac, représenté de profil à contre-jour penché sur sa toile.

     

     

     

      

     

     M. Luce – Portrait de Paul Signac, 1890, Collection particulière 

     

           Je reconnais le seul portrait de femme du catalogue de l’expo. Luce - femme se peignant 1901 - mantes la jolie.jpg

          Luce vit depuis plusieurs années avec Ambroisine Bouin lorsqu’il peint en 1901 la sœur de celle-ci, Eugénie Bouin, âgée de 24 ans. Le peintre s’est inspiré de Jo, la belle irlandaise de Courbet qu’il a vue chez Durand-Ruel. Eugénie peigne ses longs cheveux bruns. Le corsage très décolleté, la jupe en tissu épais et son visage poupin lui donnent un physique sensuel bien différent de celui de sa sœur, la fine et élégante Ambroisine dont j’ai vu une photo. Malheureusement, Eugénie, malade, mourra l’année suivante.

     

      

    M. Luce – Madame Bouin à sa toilette, 1901, Musée de l’Hôtel-Dieu, Mantes-la-Jolie

     

     Des paysages somptueux

    Luce - vue de montmartre 1897 Otterlo.jpg

     M. Luce – Vue de Montmartre, 1897, Kröller-Müller Museum, Otterlo

                                                                Luce - le port de saint-tropez 1893 -particulier.jpg

                                                   M. Luce – Le Port de Saint-Tropez, 1893, Collection particulière

     

          Je suis frappé par la puissance coloriste du peintre. La qualité de son pinceau illumine une vue montmartroise et des quais de Saint-Tropez éclaboussés de soleil, grouillant de monde.

           luce - louvre et carrousel 1890 brown.jpg

          M. Luce – Le Louvre et le pont du Carrousel, effet de nuit, 1890, Collection M. et Mme Walter F. Brown

     

    Je circule un long moment devant toute une série de « nocturnes » aux tonalités mauves et vertes. Un coup de foudre… Les crépuscules marins contrastés et les effets d’éclairage urbain sont somptueux.

     

     Luce - bord de mer 1893.JPEG

     M. Luce – Bord de mer Pointe du Toulinguet, 1893, Amis du Petit Palais, Genève

                                                         

    Luce - quai à camaret 1894.JPEG

                                                M. Luce – Quai à Camaret, Finistère, 1894, Springfield, Massachusetts

     

          Je contemple un long moment ces chefs-d’œuvre. Une question me taraudait l’esprit : comment avait-on pu oublier un artiste aussi talentueux ?... Peut-être ces convictions politiques anarchistes ?

      luce - louvre et pont neuf nuit, éventail 1892 orsay.jpg

                            M. Luce – Le Louvre et le Pont Neuf, la nuit, éventail, 1892, musée d’Orsay, Paris

      

     

     Un dessinateur de talent

    Luce - la famill pissarro 1890 mantes la jolie.jpg

                   Luce - louise michel 1905 - musée de saint-denis.jpg         M. Luce – La Famille Pissarro, 1890, musée de l’Hôtel-Dieu, Mantes-la-jolie

     

          Des nombreux dessins et lithographies sont exposés. Je remarque, crayonné sur une même feuille, toute la famille du peintre Pissarro, ami de Luce, et un portrait expressif  de Louise Michel, héroïne de la Commune, à son retour de déportation en Nouvelle Calédonie.

     

     

       M. Luce – Louise Michel à son retour de Nouméa, 1905, d’après une photo, musée d’Art et d’Histoire, Saint-Denis

     

     Un univers industriel

      Luce - l'aciérie 1895 genève.jpg

          Maximilien Luce s’intéresse au monde du travail. En 1895, il découvre le Pays noir du Borinage à Charleroi où la production du charbon et de l’acier se fait dans la vallée de la Sambre. De grandes toiles montrent la fascination du peintre pour ce spectacle de hauts fourneaux impressionnant de beauté.

           « Partout des feux de Bengale multicolores, des étincelles. Les ouvriers ne sont plus rien, je vois le règne du feu ! Jamais je le crois je n’ai eu une pareille joie de couleur ! dit Signac en rejoignant Luce à Charleroi en 1897. » 

     

     

    M. Luce – L’aciérie, 1895, Amis du Petit Palais, Genève

     Luce - la fonderie 1899 - otterlo.jpg

    M. Luce – La Fonderie, 1899, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

    La peinture d’histoire

     

    luce - batteurs de pieux 1903 orsay.jpg

                                                    M. Luce – Les Batteurs de pieux, 1903, musée d’Orsay, Paris

     

             L’humanisme de Luce perce dans ses tableaux d’histoire. Il aime montrer des hommes et femmes du peuple, de simples travailleurs ou des syndicalistes.

       Luce - gare de l'est 1917 mantes.jpg

    M. Luce – La Gare de l’Est sous la neige, 1917, musée de l’Hôtel-Dieu, Mantes-la-Jolie

     

          Il témoigne de la réalité sombre de la guerre de 1914-1918 en peignant des scènes de « l’arrière » montrant la Gare de l’Est et les soldats permissionnaires blessés, fatigués, affalés sur le sol. Résignés, ceux-ci sont indifférents à l’éclatante lumière du nouveau Paris d’Haussmann que l’on voit derrière eux, au loin.

                                    

    luce - gare de l'est 1917 musée de l'armée paris.jpg

        M. Luce – La gare de l’Est, 1917, Musée de l’Armée, Paris

     

          Je remarque dans ces tableaux, comme dans certaines toiles du borinage précédentes, que les pointillés ont disparus. Le style est plus classique…

      

     Un peintre et illustrateur engagé

     

           La politique…

           Une large partie de l’œuvre de Luce est inspirée par ses convictions politiques. Avec son crayon et ses pinceaux, tant dans les journaux, affiches, textes illustrés de chansons et programmes de théâtre, il accorde une grande place aux thèmes sociaux.

              A l’âge de 13 ans, Luce découvre les horreurs et l’écrasement sanglant de la Commune de Paris en 1871 qui le marque profondément et qu’il n’oubliera pas. Il devient un anarchiste convaincu et militant actif. Du fait de ses amitiés et de sa participation au « Père Peinard » il fera un mois de prison après l’attentat qui coûtera la vie au président Sadi Carnot en 1894. Il est finalement relâché.

           Vers le 30ème anniversaire des massacres de la Commune, il peint une toile d’une grande puissance évocatrice. « Nulle allégorie, nulle généralisation ne saurait être pour nous aussi pathétique que cette vision des morts » dira l’anarchiste Jean Denauroy.

          Cette grande toile clôture l’exposition. Je m’installe à côté d’écoliers méditatifs.

     

    luce- paris mai 1871- 1903 orsay.jpg

      Maximilien Luce – Une rue de Paris en mai 1871, La Commune, 1905, musée d’Orsay, Paris

     

          Des communards gisent sur les pavés près d’une barricade renversée lors des combats. Les agresseurs « Versaillais » ont quitté les lieux. Des fédérés, jeunes ouvriers, et une femme aux longs cheveux bruns sont criblés de balles au premier plan. J’ai le sentiment que la jeune femme ressemble à Eugénie, la sœur de la compagne de Luce, qu’il avait peinte en train de se coiffer ?

           C’est une scène étrange. La rue est déserte, silencieuse. Curieusement, cette toile n’est pas sombre... Les couleurs sont chaudes, lumineuses sur les façades des maisons. Tout en haut, sur la gauche, un petit coin de ciel bleu apporte une note d’espoir inepte au-dessus des cadavres. Un minuscule chat perché sur un toit semble contempler le spectacle, indifférent...

      

     

           L’exposition est terminée.

            J’étais enchanté de mon après-midi. Curieux, j’étais venu voir la rétrospective d’un peintre mal connu, et j’avais découvert un grand artiste. Pas un simple suiveur, mais un des tout meilleurs du mouvement néo-impressionniste. A mes yeux, il méritait d’être comparé à Paul Signac qui l’avait initié à cette technique et avec lequel il allait souvent peindre les bords de Seine.

           Je venais de rencontrer un homme libre, dans ses idées politiques comme dans sa peinture. Plusieurs des toiles que j’avais vues montraient que Luce avait su, comme l’avait fait un Van Gogh, prendre ses distances avec des règles pointillistes parfois trop contraignantes et les adapter à son tempérament.

           J’aspire une grande bouffée d’air en sortant du musée.

            Le ciel normand délavé s’ennuageait. Curieusement, mes yeux distinguaient des petites paillettes colorées dansant dans le bleu du ciel.

       

                                                                                                        Alain

      

     

  • Naissance d'un art

     

     

    ART PARIETAL - 15000 avant J.C.

     

     

    lascaux - bovin.jpg

    Bovin - Grotte de Lascaux , France

         

         

        Egarés loin du clan, ils avaient été surpris par l’orage. Longtemps ils avaient marché sous la pluie avant d’apercevoir cette faille dans la colline. La galerie où il s'étaient réfugiés s'ouvrait en son milieu en forme de rotonde dans laquelle ils avaient fait halte.     

         Yourk gardait toujours sur lui sa précieuse baguette de bois dur ainsi qu'un bout d’écorce. Le geste ancestral avait été précis : Gallia tenait l’axe de bois pendant que Yourk d’un mouvement de va-et-vient avec la paume de ses mains le faisait pivoter rapidement. D'un coup, la fumée s’était élevée. La jeune femme avait approché un amas de mousses et d’herbes trouvées dans la cavité et s’était mise à souffler fortement. De l’herbe fumante, rougeoyante, la flamme avait jailli embrasant le tas. Quelques branches de bois mort que Yourk avait ramassées à l’entrée de la caverne alimentèrent le feu. 

          Le crépitement du brasier résonnait dans le silence. La flamme haute, rouge, ondulante éclairait la caverne. La lumière s’accrochait aux reliefs de la pierre puis s’enfonçait par des effets de miroir dans la galerie noire avec des reflets dansants. Sur le sol, des flammèches couraient, puis finissaient par s'éteindre par manque de combustible.

          Les peaux de renne qui enveloppaient les jeunes gens étaient trempées. Debout à distance de la flamme, Yourk pencha sa tête en avant et la secoua longuement afin de faire sécher son épaisse chevelure, pendant que sa compagne, assise sur une pierre près du feu, exposait son dos et ses longs cheveux bruns, presque noirs, vers la source de chaleur. La jeune femme tremblait. Elle avait besoin de sentir la présence rassurante de Yourk. Elle saisit sa main. A l’extérieur, la pluie lourde, intense, cognait s'en discontinuer. La nuit était tombée. Quelques éclairs tentaient de s’infiltrer dans la grotte sans y parvenir. Serrés l’un contre l’autre, il se laissaient envahir par la douce chaleur qui amollissait leurs corps fatigués.

          Un bruit feutré les troubla. La masse velue se mouvait lentement. L’ours que le feu avait réveillé s’avançait, pataud, vers les intrus. Les flammes l'effrayaient. Il se dressa, énorme, sur ses pattes arrière et émit un grognement rauque. Yourk serra sa sagaie, s’avança vers l’animal et attendit. Il savait où il fallait enfoncer son arme. Un seul essai lui était permis, leur vie dépendait de la force de son bras. Le corps agité de secousses nerveuses, Gallia ne bougeait pas.

          La lumière du foyer dessina des crocs acérés, luisants, lorsque la bête ouvrit sa gueule. D'un jet puissant, précis, Yourk lança la sagaie en pleine poitrine de l’ours qui rugit. Ses pattes griffues balayèrent l’air longuement, ses dents claquèrent, puis son grand corps s’affaissa lourdement. Méfiant le garçon s'approcha. Son pied posé sur le poitrail sanglant, il arracha la sagaie qu’il jeta au loin sur le sol. Un cri victorieux, énorme, ébranla sa poitrine.

          Calmement, avec le silex tranchant de sa hache, le jeune homme découpa un large morceau de chair sur la partie charnue de la cuisse de l’animal, puis en arracha la peau. La viande saignante déposée sur les pierres brûlantes grilla lentement. Affamés, ils mangèrent puis s’allongèrent sur le sol. Repus, ils s’endormirent.

      

          Venant de l'entrée de la galerie, la faible lueur du jour naissant éveilla la jeune fille. L'orage était parti. Elle se leva. Le sol de la caverne suintait d’humidité par endroit. A distance, la tête de l’ours trempait dans une flaque de boue argileuse rougeâtre qui teintait son pelage brun.

          Elle s’approcha du grand corps étendu. Malencontreusement, son pied glissa, elle voulut faire un mouvement de côté pour éviter de tomber sur l’animal et ses deux mains s’enfoncèrent dans la boue sombre du sol. Rapidement relevée, d'humeur joyeuse, la jeune femme courut, ses mains gluantes tendues en avant, vers Yourk qui tentait de redonner vie au feu endormi. Amusé, le garçon l’évita d’une rotation rapide du tronc et, emportée par son élan, Gallia ne put éviter la paroi rocheuse sur laquelle ses mains s’aplatirent lourdement. Leurs rires espiègles résonnèrent dans la caverne.

         Les mains de Gallia avaient laissé une trace sur la pierre grise : une peinture,art pariétal,chauvetemprunte arrondie formée par la paume des mains et des doigts, étrange dessin coloré qui égayait la roche triste. Une pensée germa dans la tête de Yourk... Il plongea son index dans la flaque de terre teintée du sang sorti de la plaie de l’ours, posa son autre main à plat sur la roche et, lentement, partant de la base de son poignet, il cerna avec le liquide coloré l’ovale de sa robuste main, puis chaque doigt un à un.

     

     Main négative - Grotte Chauvet, France

     

          Gallia sourit. A son tour, elle posa une main à côté de l’emprunte du garçon, écarta ses doigts fins et, de la même façon, cerna avec son index humidifié depeinture,art pariétal,altamira boue visqueuse les contours de sa chair. Les marques de leurs deux mains côte à côte ressemblaient à celles que la jeune fille avait laissées un instant auparavant en s’écrasant sur la paroi. Mais, cette fois, le creux de la paume n’apparaissait plus et les contours étaient plus précis, plus fermes. 

         

     

    Mains positives et négatives, - Cueva de la Manos, Argentine

     

    L'homme et la femme se regardèrent : une clameur joyeuse, enfantine, monta de leur gorge. 

     

          Depuis tout jeune, Yourk avait l’habitude de créer des formes. Il aimait ça. Sa tribu vivait dans des huttes formées de branches d’arbres et de peaux de bête. Il passait des journées entières à tracer, reproduire avec une pierre dure taillée en pointe les animaux qu’il voyait autour de lui : chevaux, bisons, cerfs, rennes, bouquetins, mammouths. De simples silex, des os, du bois, les galets plats ramassés dans le cours d’eau près du campement, étaient ses supports préférés. Récemment, les chasseurs du clan avaient attiré deux mammouths dans des marécages proches et les avaient tués. L’ivoire de leurs défenses pointues étant très malléable, le garçon s’était aperçu qu’il pouvait la modeler facilement et sculpter des statuettes qu’il offrait comme parure aux femmes de la tribu. Celles-ci les trouaient et se les accrochaient en pendentif autour du cou.

          Yourk examina, pensif, les empruntes rouges laissées par sa main et celle de Gallia sur la pierre. Il avait appris de la bouche des anciens du clan que, autrefois, lorsque qu’ils habitaient encore dans les grottes, leurs ancêtres gravaient sur la roche des parois. C’était il y a bien longtemps…

     

    peinture,,art pariétal,rouffignac

       Mammouth – Grotte de Rouffignac, France

     

           Les contours colorés de leurs mains se détachaient nettement sur le fonds gris du mur face à lui. Cela l’intriguait et l'interrogeait... Pourquoi ne reproduirait-il pas de la même façon ces animaux qu’il avait l’habitude de tracer ou modeler avec des matières trouvées dans la nature environnante ?

          Le feu s’éteignait. Yourk ramassa une branche de bois calcinée. Il savait que le bois en refroidissant devenait noir, plus tendre, et salissait la peau lorsqu’on le prenait. Le garçon se campa face au mur, hésita un instant. Son trait, malhabile dans les premiers gestes, prit vite de l’assurance. Il connaissait parfaitement les formes de l'animal. Un bison prenait forme : le mufle, la tête avec ses cornes, le large poitrail, la ligne bossue du dos, les cuisses épaisses, puis les pattes fines terminées par des sabots. Quelques poils longs en hachures sur le devant du poitrail, un œil bien noir et une barbiche, complétèrent l'ensemble.

          Assise sur une grosse pierre plate, Gallia contemplait le dessin, étonnée de voir un bison apparaître sur la pierre, non loin de leurs mains rougeâtres.

          Les yeux de Yourk se dilataient dans un effort de concentration extrême : il fallait faire mieux, donner de la consistance, de l’épaisseur à l’animal. Il se dirigea vers l’ours mort, découpa un petit carré de peau velue sur son ventre et le trempa longuement dans le liquide terreux, visqueux, répandu sur le sol. Le morceau de peau dégoulinait de cette boue ocrée. Il s’approcha à nouveau de la paroi.

          Avec des gestes larges, calculés, il étala la couleur sur le bison. Lorsque la peau qui lui servait d’outil était sèche, il la trempait à nouveau dans la boue et continuait à colorier le dessin. Il ressentait le même plaisir que lorsqu’il creusait des formes dans un galet.

          La couleur, le relief bosselé de la roche renforçait le modelé de l’animal et lui donnait vie. Yourk déposa la peau gluante sur le sol et termina son œuvre en estompant la terre colorée avec les doigts au gré de son inspiration. Il contempla longuement son travail, puis alla s’asseoir près de Gallia.

    bison - altimara espagne.jpg

                                                                                 Bison – Grotte d’Altamira, Espagne

     

          Les jeunes gens restaient silencieux, envoûtés, le regard rivé sur la grande image rougeâtre qui les impressionnait.

          Yourk pensait qu’il pourrait reproduire avec les mêmes gestes tous les animaux qu’il avait en tête. Il imaginait que la nature lui fournirait d'autres pigments qui, mélangés avec de l’eau ou de l’huile animale, donneraient une pâte permettant des tonalités colorées différentes.

          Gallia se serra contre l’homme. Elle sentait ses muscles, sa force physique l’attirait. Elle se dit que ce n’était pas cette force qui avait permis à Yourk de créer le bison qu'elle voyait... Pour l'avoir vu travailler sur le mur, elle savait qu'il s'agissait uniquement de la souplesse de ses mains... et quelque chose d'autre en plus qu'elle ne comprenait pas bien... Peut-être serait-elle capable d’en faire autant pensa-t-elle ? Elle posa un regard admiratif sur Yourk.

          L’emprunte des mains, accolée à la peinture du bison, animaient la paroi vide en arrivant, lui insufflant une présence, une vie nouvelle. Le jeune homme prenait conscience qu'il venait de réaliser quelque chose de nouveau qui le séduisait... Heureux, il contempla Gallia. Il la trouvait si jolie...

          " Il me faudra modeler prochainement son fin visage dans l’ivoire, se promit-t-il " 

     

    peinture,art pariétal,brassempouy

    La dame de Brassempouy – Ivoire, St Germain en Laye, France

     

     

                                                                                                                                    Alain

     

     

       

     

  • Un joyeux luron en Hollande - STEEN Jan, 1626 - 1679

     

     

          Il y a bien longtemps que je souhaitais parler de Jan Steen, ce peintre inclassable ayant vécu la grande période picturale du 17e siècle hollandais. Le fameux siècle d’or…

          Jan Steen est certainement, au milieu de tous les peintres surdoués qui marquèrent cette période de l’histoire de l’art, celui qui m’intrigue le plus.

          Il est un maître de premier ordre et a laissé une œuvre quantitativement importante. Il pouvait tout peindre : tableaux historiques, paysages, portraits, natures mortes, mais l’essentiel de sa production appartient à la peinture de genre. Dans ce style de peinture, il pouvait égaler les plus grands : De Hooch, Van Mieris, Ter Borch, Metsu, Dou, Maes... et parfois Vermeer.

          Ce qui le distingue réellement de ses collègues peintres hollandais est la complexité de certaines de ses compositions. C’était un marginal, car la préférence à cette époque allait habituellement aux intérieurs raffinés et élégants avec peu de figures.

          Dans ses compositions, il nous montre de multiples personnages de milieu populaire présentés dans une ambiance de joyeux désordre. Les faiblesses humaines sont son domaine : personnages peu recommandables, ivrognes, prostituées, truands. Son voyeurisme nous fait entrer dans des auberges, fêtes de famille ou lieux de débauche.

          Les parents de ce joyeux luron tenaient une auberge depuis plusieurs générations et lui-même gérera une brasserie à Delft ainsi que, sur la fin de sa vie, une taverne à Leyde. Ces lieux durent lui inspirer toutes ces scènes de beuveries, rixes et paillardises qu’il peindra et qui sont du plus grand comique dans ce siècle puritain. Par ailleurs, il possédait un sens étonnant de la mise en scène théâtrale, du détail soigneusement observé et une belle richesse dans l’utilisation des couleurs.

          Je prends un grand plaisir à montrer quelques-unes de ses œuvres que j’ai pu observer au Louvre ou dans des musées hollandais.

      

    Steen - la famille de l'artiste -1665 -mauritshuis.jpg

    Jan Steen - La famille de l'artiste, 1665, Mauritshuis, La Haye
     

          La famille de l’artiste me réjouit dès le premier regard.

          De nombreux personnages joyeux semblent fêter la naissance d’un enfant qui dort dans les bras de sa nurse. Ce farceur de Steen se représente lui-même avec un sourire taquin en train d’apprendre à fumer à son fils qui aspire goulûment une longue pipe. Près de la fenêtre, une femme écarlate, probablement la femme de Steen, les pieds reposant sur une chaufferette, scrute l’écoulement du vin qu’un homme lui verse dans un grand verre qu’elle tend complaisamment. Quand à la grand-mère, au centre, elle paraît totalement éméchée. Elle chante en lisant un papier. A l’extrémité droite du tableau, un jeune garçon joue d’un instrument à vent qui s’apparente à nos binious bretons. Placide, un perroquet contemple la scène.

           

    Jan_Steen - la vie de l'homme -1666-mautitshuis.jpg

    Jan Steen - La vie de l'homme, 1666, Mauritshuis, La Haye

     

           La vie de l’homme, montre un décor d’auberge. Des convives boivent et se régalent d’huîtres qu’une jeune servante, accroupie sur le sol au premier plan, prépare sur des plateaux. Assis sur le carrelage, un garçonnet espiègle fait danser un chaton qui ne semble guère apprécier le jeu.

           Par hasard, mon regard se dirige vers le premier étage de l’auberge. J’ai la surprise de distinguer dans l’ombre, allongé sur le plancher près des grandes fenêtres, un gamin, indifférent au spectacle convivial du rez-de-chaussée, tranquillement occupé à faire… des bulles.

     Steen - fêtes dans une auberge- Louvre.jpg

                                       Jan Steen - Fête dans une auberge, 1674, Musée du Louvre, Paris

    Seen - dans la taverne -1660 -rijksmuseum.jpg

                                             Jan Steen - Dans la taverne, 1660, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Jan Steen a vu beaucoup de ces scènes d’auberge dans son existence. Il les retranscrit avec un réalisme jouissif dans ces deux autres toiles : Fête dans une auberge et Dans la taverne.

    steen -arracheur de dents -1651 -mauritshuis.jpg

                            Jan Steen - L'arrracheur de dents, 1651, Mauritshuis, La Haye

     

           L’arracheur de dents est armé d’une tenaille et tente d’extirper la dent d’un jeune homme assis sur une chaise, la bouche déformée dans un rictus de souffrance, les jambes trépignant violemment sur le sol. Sa pauvre mère, en prière devant lui, tente d’atténuer sa douleur. Sans pitié, des enfants  s’amusent beaucoup.

          Quelle horreur ! Moi qui n’aime pas les dentistes…

     steen - la femme ivre - 1673 - mauritshuis.jpg

    Jan steen - La femme ivre, 1673, Mauritshuis, La Haye
     

          Ce peintre ne reculait devant aucun genre de motif ! Cette fois, c’est vraiment dégoûtant ! Dans La femme ivre, une paysanne chancelante, le buste penché, sa robe largement entrouverte laissant échapper une poitrine opulente, est soutenue par une femme derrière elle dans le même état d’ébriété avancé. Autour d’elles, tous les villageois s’esclaffent et rient à gorge déployée. L’un d’entre eux joue du violon en se moquant ouvertement de la femme malade. Au fond, un cochon semble se délecter de la vomissure d’un homme écroulé sur le sol ivre mort…

     

    Steen - La mauvaise compagnie - Louvre.jpg
    Jan Steen - La mauvaise compagnie, 1665, Musée du Louvre, Paris
     

          Le lieu de La mauvaise compagnie semble être un endroit peu recommandable. Un joyeux désordre règne dans la pièce : des coquilles d’huîtres jonchent le sol avec des cartes à jouer, un verre brisé et le chapeau du garçon passablement éméché endormi sur les genoux d’une courtisane tenant un verre à la main.

          Pendant son sommeil, le jeune homme se fait tranquillement détrousser, par une femme placée derrière lui, de certains de ses accessoires, dont sa montre, que celle-ci remet à une vieille entremetteuse toute réjouie. Au fond, deux larrons, ricanent devant le spectacle.

     

    Jan_Steen - ennfants aprenant à dancer à un chat-1666-rijksmuseum.jpg
    Jan Steen - Enfants apprenant à danser à un chat, 1666, Riksmuseum, Amsterdam
     

          Les Enfants apprenant à danser à un chat semblent beaucoup s’amuser de ce jeu que l’on retrouve dans d’autres toiles du peintre. Il paraîtrait d’ailleurs qu’il s’agirait d’une race de chien néerlandaise ? En attendant, l’animal ne me paraît guère apprécier de devoir sauter sur ses pattes arrière.

     

    Steen - la joyeuse famille -1668 -Rijksmuseum.jpg
    Jan Steen - La joyeuse famille, 1668, Rijksmuseum, Amsterdam
     

          Cette Joyeuse famille profite largement des plaisirs de la table et du vin. Les enfants paraissent aussi éméchés que les parents. Serait-ce une scène moraliste dénonçant le mauvais exemple de l’ivresse suivi par les enfants ?

     

    Steen - repas famille -louvre.jpg
    Jan Steen - Repas de famille, Musée du Louvre, Paris
     

          Un autre Repas de famille ou le vin coule à flot.

     

    steen - l'offre galante-1665-bruxelles.JPEG
    Jan Steen - L'offre galante, 1665, Musée royale des Baux-Arts, Bruxelles
     

          Malgré la piètre qualité de l’image, Je ne résiste pas à montrer L’offre galante qui présente le peintre en conteur facétieux. Un jeune homme bondit dans la pièce en grimaçant. Il porte un chapeau à plume de coq, symbole du fou, personnage populaire. Il offre à une femme un hareng et tient deux oignons dans l’autre main. Steen dénoncerait la vanité des plaisirs de l’ivresse et des jeux de l’amour.

          Du plus haut comique !

                      toilette.jpg

                    Jan Steen - Femme à sa toilette, 1659, Riksmuseum, Amsterdam

     

          Je termine par cette adorable toile Femme à sa toilette que j’ai vue l’année dernière dans l’expo parisienne « L’âge d’or hollandais ».

          Ce n’est pas une scène de fête mais, dans la peinture de cette femme assise sur son lit, l’humour du peintre reste perceptible. La jeune femme, probablement une courtisane, fait sa toilette dans une attitude un brin érotique. Son visage souriant semble indiquer qu’elle est satisfaite d’elle-même et de son pouvoir de séduction.

          Cela ne semble pas émouvoir le petit chien qui a pris la place dans le lit…

          J’apprécie cette très belle petite toile d’une grande finesse.

     

     

           On est loin de la merveilleuse pureté et de l’intériorité des œuvres de Vermeer…

           Pourtant l'humour constant de ce peintre me plait. Son regard est incisif, humoristique, coquin, mais pas vulgaire. Son regard ne condamne pas. Il montre le plaisir que les personnages prennent à manger, boire, s’amuser. Il regarde et peint une manière d’être et de vivre.

          Cette peinture hollandaise ne nie pas les vices et les vertus mais les transcende dans une joie communicative que procure les plaisirs de la vie.

          Thoré Bürger, le découvreur de Vermeer, disait à ses lecteurs : « Les intentions burlesques de Jan Steen ont toujours une signification morale. » Peut-être avait-il raison ?

     

                                                                               Alain

        

  • La puce

     

     

     la tour - la femme à la puce - musée nancy.jpg

    Georges de la Tour – La femme à la puce, Musée historique lorrain, Nancy

     

       

     

    Poème

     

      Une jeune puce insouciante

     Escaladait nonchalante

     La manche tricotée

     D’un vieil homme attablé.

      

    Celui-ci, brusquement, leva son verre

     Dans une attitude familière,

     Bousculant la bestiole volage

     Qui plongea dans l’épais lainage.

      

    Le calme revenu aux alentours

     Et profitant d’un contre-jour,

     La puce se remit à sauter

     Sous l’œil surpris du bonhomme amusé.

      

    Etonné par son allure peu farouche

     Il l’examinait d’un œil louche,

     Evitant de trop bouger

     Ne voulant pas la déranger.

     

    L'animal s’aventura jusqu’à la main

     Qu’il escalada d’un bond opportun,

     Atterrissant sur le pouce

     Qui frémit sans aucune secousse.

      

    Le vieillard solitaire, en manque de tendresse,

     De la puce appréciait la joliesse,

     Admirait sa grâce coquine

     Et son allure mutine.

      

    Il s’apitoyait devant sa petitesse,

     Son apparente faiblesse,

     Pouvait-elle devenir son amie

     Pensait-il attendri ?

      

    La puce sautillait sur la peau accueillante,

     Souple et attirante.

     L’homme séduit, ravi,

     Etait heureux, déjà conquis.

        

    La puce prenait ses aises,

     Un petit doigt lui servit de trapèze,

     Elle s’élança vers l’annulaire

     D’une savante pirouette dans les airs.

     

    Le bonhomme voulu dans un élan de tendresse

     Lui donner une simple caresse.

     Il approcha doucement l’autre main

     Dans un geste incertain.

     

    Du vieillard, le discret mouvement furtif

     effraya l’insecte craintif.

      La puce hésita à piquer

     Et d’un saut s’enfuit apeurée.

      

    Accablé par sa maladresse,

     Le vieil homme, en grande détresse,

     contempla sa main désertée

     Par son amie soudainement envolée.

     

    Effondré, il saisit la bouteille familière,

     Sans hésiter approcha son verre,

     L’emplit du liquide carmin

     Et dans l’alcool noya son chagrin.

     

     

                                                                                               Alain

     

      

  • Un bar aux Folies-Bergère - MANET Edouard, 1882

     

    Juste une illusion

     

     

          - Excusez-moi jeune homme ! Cette fichue douleur au pied m'oblige à rester assis !

          Edouard Manet m'avait reconnu. Il me serra une main salie de peinture. Des raies de couleurs égayaient sa barbe blonde.

          Le maître respecté de tous les jeunes artistes, le porte-étendard des peintres avant-gardistes, se trouvait devant moi. Lors de nos réunions dans les cafés parisiens, il exerçait une grande influence dans les discussions.

          Un artiste inclassable ! Solitaire, Manet refusait étonnement d'exposer avec ses confrères peintres qu'il soutenait. Il s'obstinait à se présenter uniquement au Salon où la plupart de ses toiles étaient refusées. « Je triompherai au Salon officiel, répétait-il ! ». L'homme aimait choquer. Situées à mi-chemin entre classique et moderne, ses oeuvres déclenchaient des esclandres incroyables. Il y avait maintenant une vingtaine d'années, ses toiles Olympia et Le déjeuner sur l'herbe avaient provoqué un énorme scandale. Le public et les critiques hésitaient entre le rire et les termes injurieux : « Trop réaliste ! Laid ! Trivial ! ».

          - Mettez-vous là, dit-il en me montrant une chaise.

          Il se remit au travail. Assis derrière lui, je l'observai respectueusement. Sa main était sûre, le geste précis. 

          Il terminait sa dernière grande toile Un bar aux Folies-Bergère. Il fignolait les natures mortes posées sur le comptoir en marbre : bouteilles de champagne, mandarines éclatantes présentées dans une coupe en verre. Je remarquai un délicieux bouquet de roses pâles se détachant sur le casaquin sombre de la serveuse.

         

    peinture,manet,folies-bergère

     
    Edouard Manet – Un bar aux Folies-Bergère, 1882, Courtauld Institute Galleries, Londres 
     

         

          Curieuse toile, pensai-je ? Au centre, une serveuse pulpeuse se tenait debout, les mains appuyées sur son comptoir. Derrière elle, une grande glace occupait toute la largeur du tableau. Le miroir renvoyait le décor de la scène : la jeune femme, de dos, en train de parler avec un homme moustachu, coiffé d'un haut-de-forme ; la salle de spectacle du café-concert éclairée par des lustres et des globes électriques.

          - C'est Suzon, dit Manet en posant son pinceau ! Elle tient le bar des Folies. Vous savez que j'aime les femmes, peinture,manet,folies-bergère
    mon ami ! J'ai dû user d'une grande persuasion pour la convaincre de poser dans mon atelier. Campagnarde récemment débarquée à Paris, son teint de rose, sa coiffure taillée à la chien, sa taille fine et sa poitrine généreuse, m'avaient séduit. Une belle fille, d'une fraîcheur... Je lui avais demandé de garder son uniforme de la maison : un long corsage de velours noir sur une jupe grise. Ses grands yeux bruns et son aspect mélancolique m'attiraient. Il était hors de question que j'en fasse une aguicheuse ! La plupart des serveuses de l'établissement, peu farouches, monnayent leurs charmes auprès des clients. Il faut bien gagner sa vie...
          

          Il se servit un verre d'eau.

          - Le beau profil sensuel, un peu boudeur, de ce jeune modèle m'a tellement plu que je lui aie demandé de revenir poser pour un portrait sans son uniforme, coiffée d'un large chapeau.

          - Jolie jeune femme, m'étais-je exclamé, intimidé !

         L'artiste pointa du doigt sur la toile deux petits personnages assis dans les loges de la salle de spectacle qui se reflétaient dans le miroir.

          - Remarquez ! J'ai introduit deux grandes amies à moi dans les premiers rangs de la salle de spectacle : la séduisante Méry Laurent en robe blanche accoudée sur le balcon et, juste derrière elle, l'actrice Jeanne de Marsy en beige. Elles sont mes modèles préférés. J'apprécie leur compagnie et ne cesse de les peindre.

    Manet - Sur le banc Jeanne de Marsy -SC.JPEG

    Edouard Manet – Jeanne de Marsy  Sur le banc (pastel), 1879, collection particulière

    manet - méry laurent 80 dijon.jpg

    Edouard Manet – Méry Laurent au grand chapeau (pastel), 1882, Musée des Beaux-Arts, Dijon

          

          Manet se redressa fièrement sur son siège. Je retrouvais l'artiste sémillant, au sourire railleur, que je connaissais.

          - Savez-vous, jeune homme, que les plus belles mondaines ou demi-mondaines de Paris se succèdent dans mon atelier. toutes veulent leur portrait au pastel. Elles adorent le rendu velouté de cette matière. La charmante Méry, celle que je viens de vous montrer accoudée au balcon, m'a envoyé, en remerciement de son portrait, les fleurs que vous voyez nichées dans le corsage laiteux de la serveuse. Depuis ma maladie, elle ne cesse de me faire porter des fleurs et des friandises. Les femmes ont un cœur que nous ne possédons pas !

    manet - irma brunner la viennoise 80 Louvre.jpg

    Edouard Manet – La Viennoise Irma Brunner (pastel), 1880, Musée d'Orsay, Paris

         

          Je m'étais levé. Placé en léger recul face à la toile, celle-ci se montrait dans toute sa splendeur. Ces noirs... Mes amis impressionnistes n'avaient que dédain pour cette couleur sombre. Les noirs de Manet étaient dynamiques, joyeux, étincelants.      

          Calé sur sa chaise, le peintre examinait successivement mon regard, puis la toile, et encore mon regard... Il s'exclama :

          - Cela vous paraît gauche, n'est ce pas ?

          - Gauche ?

          - Oui... je veux dire... maladroit.

          Je ne répondis pas, surpris. Comment aurais-je pu pu trouver maladroite une toile de cet artiste que je vénérais ? Je l'examinai avec attention.

          Manet - bar aux folies bergère 82.jpgJe m'interrogeai... Peut-être... La scène dans le miroir, derrière Suzon ?... La perspective ne collait pas ?... En biais ? Le reflet dans le miroir du dos de la serveuse et de l'homme au chapeau devant elle, semblait décalé... Pourtant, le cadre de la glace était bien parallèle au comptoir de marbre... 

          Je sentais que Manet jubilait intérieurement en voyant ma mine soucieuse.manet - bar aux folies bergère détail.jpg

          Je cherchais... Suzon était placée de face, son reflet, de dos, aurait logiquement dû être masqué ? Bizarrement, elle se montrait penchée en avant parlant à ce client au regard concupiscent. Cet homme ne devrait pas être visible, pensai-je, puisqu'il n'est pas présent devant le bar où se tient la femme ?

          Je ne m'expliquais pas comment un peintre aussi réaliste que Manet pouvait faire de telles erreurs de perspective. Je n'osais pas émettre une critique.

          L'œil malin du maître me fixa, souriant.

          - Incompréhensible, n'est ce pas ? C'est voulu, mon ami, j'aime provoquer ! Vous comprenez mieux maintenant pourquoi je suis régulièrement bouté du Salon. Les officiels se gaussent devant mes toiles, ma singularité, mon originalité les désoriente. Ils ne vont pas être déçus, une nouvelle fois !

          Manet rangea ses pinceaux sur une table et alla, en boitant fort, s'étendre sur un canapé bas.

          J'aimais l'humour de l'artiste. Fatigué, malade, il faisait encore des plaisanteries de collégien dans sa peinture. Je repensais à son fameux Déjeuner sur l'herbe qui avait tant choqué, à l'époque, la bourgeoisie bien-pensante. Quel plaisir il avait dû prendre en peignant cette femme nue, d'une pâleur sensuelle, assise dans un sous-bois, coincée entre deux jeune gens habillés en étudiant de la bohème élégante.  

          - Servez-vous un verre, me lança-t-il !  

    Manet - un bar aux folies-bergères82 détail.jpg      - Vous n'avez sans doute pas remarqué un autre détail dans le tableau, continua-t-il. Vous connaissez certainement les Folies-Bergère. Je me suis fait un dernier plaisir : j'ai réuni dans le miroir des éléments qu'il est impossible que la toile puisse montrer. Pensez-vous, mon garçon, que, de l'entrée de l'établissement où est placée la serveuse, il soit possible de voir le reflet de la salle de spectacle ainsi que les bottines de la trapéziste que l'on aperçoit tout en haut sur la gauche de la toile ?

          Cette fois, il éclata d'un rire d'enfant, heureux de sa supercherie.

          - C'est mon ami Zola, avec son roman Le ventre de Paris, qui m'a inspiré le thème du tableau. Il m'avait envoyé, dédicacé, ce livre qui parlait d'une belle charcutière du quartier des halles installée devant son comptoir de victuailles. La femme se reflétait dans des glaces que le héros du roman examinait. La description par l'écrivain de la jeune Lisa était si précise que mon imagination s'en était emparée. Ainsi ma Suzon a pris la place de la Lisa de Zola.

          Une douleur le fit grimacer. Il cessa de parler et se cala la tête entre deux gros coussins, songeant face au tableau.

          - Reprenez un verre, jeune homme ! Cela me laissera le temps de me reposer un instant.

          Un long silence s'installa.

          Manet paraissait rêver. Une nostalgie embuait ses yeux : il savait qu'il allait bientôt faire ses adieux définitifs à ces soirées nocturnes parisiennes qui avaient été une partie de sa vie. Il se revoyait, avant sa maladie, marchant sur les boulevards de la capitale en compagnie des plus belles femmes. Le soir, il adorait se montrer aux Folies, habillé en dandy, avec sa canne et un haut-de-forme en soie. Sa loge était toujours réservée au premier rang de la salle de spectacle d'où il pouvait contempler cette faune bruyante dont la fumée des cigares montait en forme de brume enrobant les lustres d'un nuage vaporeux. A la fin du spectacle, son grand plaisir en sortant de la salle était de flâner dans le « jardin palmeraie ». Il remontait ensuite l'escalier vers le promenoir circulaire où des groupes de cocottes poudrées, les lèvres enduites de rouge vermillon, attendaient.

          - Je dois partir, maître, dis-je interrompant sa rêverie.

          Manet voulu se lever pour me saluer. Un cri de souffrance étouffé le contraint à s'allonger de nouveau.

          Il me tendit une main molle. Il n'avait que cinquante ans, sa maladie l'avait vieilli. Je ne reconnaissais plus dans cet homme émacié, le Manet homme à la mode, gouailleur, moqueur, au sourire éternellement charmeur. Je savais que quelques propos aigres tenus par Zola dans un journal l'avaient marqué : « Sa main n'égale pas son œil. Si le côté technique égalait chez lui la justesse des perceptions, il serait le grand peintre de la seconde moitié du 19ème siècle. » De la part de son ami, les mots étaient très durs.

          - Venez voir ma toile terminée au Salon en avril prochain. Les officiels m'ont promis que j'y serai cette année. Ont-ils été influencés par ma Légion d'honneur récente ?

          Je lui adressai un signe de la main amical en sortant.

          Le peintre, mélancolique, continuait de contempler son œuvre : tout était reflet, apparence, illusion...