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21 novembre 2012

Van Gogh écrivain : Arles - 9. Octobre 1888

 

CORRESPONDANCE - EXTRAITS CHOISIS

  

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Vincent Van Gogh – Portrait de la mère de l’artiste, oct. 1888, The Norton Simon Museum of Art, Pasadena

 

 

        Nous sommes à la veille de l’arrivée du peintre Paul Gauguin à Arles. Le soin que Vincent a mis à préparer la maison jaune pour que Gauguin la trouve agréable montre l’importance qu’il attache à cette venue : la solitude lui pèse et une présence amie lui est devenue indispensable.

      Celui qui va arriver est le peintre avant-gardiste qu’il admire, un maître qui, en Bretagne, s’est déjà entouré de nombreux disciples.

      En face de cette affection et admiration, les préoccupations de Paul Gauguin sont différentes, essentiellement commerciales. L’union de l’orgueilleux Gauguin, passionné d’exotisme et de primitivisme, et le romantique Vincent, précurseur de l’expressionnisme, sera-t-elle durable ?

 


Lettre à Théo - vers le 13 octobre 1888

  

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Vincent Van Gogh –  La diligence de Tarascon, oct. 1888, The Art Museum, Princeton

 

As tu déjà relu les Tartarin, ah, ne l’oublie pas ! Te rappelles tu dans Tartarin la complainte de la vieille diligence de Tarascon, cette admirable page ? Eh bien, je viens de la peindre cette voiture rouge et verte, dans la cour de l’auberge. Tu verras.

Ce croquis hâtif t’en donne la composition, avant-plan simple de sable gris, fond aussi très simple, murailles roses et jaunes avec fenêtres à persiennes vertes, coin de ciel bleu. Les deux voitures très colorées, vert, rouge, roues jaune, noir, bleu, orangé. Tu avais dans le temps un bien beau Claude Monet représentant quatre barques colorées sur une plage. Eh bien, c’est ici des voitures, mais la composition est dans le même genre.

Suppose maintenant un sapin bleu vert immense, étendant des branches horizontales sur une pelouse très verte et du sable tacheté de lumière et d’ombre.

Ce coin de jardin fort simple est egayé par des parterres de geraniums mine orange dans les fonds sous les branches noires. Deux figures d’amoureux se trouvent à l’ombre du grand arbre.

  

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Vincent Van Gogh –  Jardin public avec couple et sapin bleu, oct. 1888, collection privée

 

Lettre à Théo – vers le 15 octobre 1888

 

Je t’envoie article sur la Provence, qui me paraissait bien écrit. Ces Félibres sont une réunion littéraire et artistique, Clovis Hugues, Mistral, d’autres qui écrivent en provençal et parfois en français des sonnets assez bien, même fort bien parfois.

Si les Félibres cessent un jour d’ignorer mon existence, ils passeront tous à la petite maison. *

Je préfère que cela n’arrive pas avant que j’aie terminé ma décoration. Mais aimant la Provence aussi franchement qu’eux, j’ai peut-être le droit à leur attention.

* la petite maison jaune où habite Vincent à Arles

 

Lettre à Théo – vers le 16 octobre 1888

 

Enfin je t’envoie un petit croquis pour te donner au moins une idée de la tournure que prend le travail. Car aujourd’hui je m’y suis remis. J’ai encore les yeux fatigués, mais enfin j’avais une nouvelle idée en tête et en voici le croquis. Toujours toile de 30.

C’est cette fois ci ma chambre à coucher tout simplement, seulement la couleur doit ici faire la chose et en donnant par sa simplification un style plus grand aux choses, être suggestive ici du repos ou du sommeil en général. Enfin la vue du tableau doit reposer la tête ou plutôt l’imagination.

Les murs sont d’un violet pâle. Le sol est à carreaux rouges.

Le bois du lit et les chaises sont jaune beurre frais, le drap et les oreillers citron vert très clair.

La couverture rouge écarlate. La fenêtre verte. La table à toilette orangée, la cuvette bleue.

Les portes lilas.

Et c’est tout – rien dans cette chambre à volets clos.

La carrure des meubles doit maintenant encore exprimer le repos inébranlable.

Des portraits sur le mur et un miroir et un essuie mains et quelques vêtements.

Le cadre – comme il n’y a pas de blanc dans le tableau – sera blanc.

[…]

J’y travaillerai encore toute la journée demain, mais tu vois comme la conception est simple. Les ombres et ombres portées sont supprimées, c’est coloré à teintes plates et franches comme les crêpons.

  

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Vincent Van Gogh – La chambre de Vincent à Arles, oct. 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Lettre au peintre Paul Gauguin – vers le 17 octobre 1888

 

      Une grande nouvelle est arrivée dans une lettre du peintre Paul Gauguin. Vincent vient d’apprendre sa venue prochaine. Il l’attendait avec impatience.

 

Merci de votre lettre et merci surtout de votre promesse de venir déjà le vingt.

[…]

Il commence à faire froid, surtout les jours de mistral.

J’ai fait mettre le gaz dans l’atelier pour que nous ayons une bonne lumière en hiver.

Peut-être serez vous désenchanté d’Arles, si vous y venez par un temps de mistral ;  mais attendez... C’est à la longue que la poésie d’ici pénètre.

Vous ne trouverez pas encore la maison aussi confortable que peu à peu nous chercherons à la rendre. Il y a tant de dépenses ! Et cela ne peut pas se faire d’une seule haleine. Enfin, je crois qu’une fois ici, vous allez comme moi être pris d’une rage de peindre, dans les intervalles du mistral, les effets d’automne, et que vous comprendrez que j’aie insisté pour que vous veniez, maintenant qu’il y a de bien beaux jours.

            

 Lettre à Théo – vers le 25 octobre1888

 

Comme tu l’as appris par ma dépêche, Gauguin est arrivé en bonne santé. Il me fait même l’effet de se porter mieux que moi.

Il est très intéressant comme homme, et j’ai toute confiance qu’avec lui nous ferons des tas de choses. Il produira probablement beaucoup ici, et peut-être, j’espère moi aussi.

Je sens moi, jusqu’à en être écrasé moralement et vidé physiquement, le besoin de produire, justement parce que je n’ai en somme aucun autre moyen de jamais rentrer dans nos dépenses.

Je n’y puis rien que mes tableaux ne se vendent pas.

Le jour viendra cependant où l’on verra que cela vaut plus que le prix de la couleur et de ma vie, en somme très maigre, que nous y mettons.

                   

Lettre à Théo – vers le 28 octobre1888

 

Ce que Gauguin raconte des tropiques me semble merveilleux. Certes là est l’avenir d’une grande renaissance de la peinture. Demande un peu aux nouveaux amis Hollandais s’ils y ont jamais songé. Combien il serait intéressant si quelques peintres Hollandais fonderaient une école coloriste à Java. S’ils entendaient Gauguin décrire les pays chauds. Certes cela leur donnerait envie tout droit de faire cela. Tout le monde n’est pas libre et dans des conditions à pouvoir émigrer. Mais comme il y aurait des choses à faire.

Je regrette de ne pas avoir dix ou vingt ans de moins, certes j’irais.

Maintenant peu probable que je bouge du littoral et la petite maison jaune ici à Arles demeurera ce qu’elle est, une station intermédiaire entre l’Afrique et les tropiques et les gens du nord.

  

           Dès l’arrivée de Paul Gauguin à Arles, les deux amis se déplacent ensemble pour peinture,van gogh,arles,gauguintravailler sur le motif des Alyscamps, nécropole romaine à Arles.

       Leur vision est bien différente. Gauguin ne fait figurer aucun sarcophage, seulement les arbres, la tour lanterne, une partie de l’église romane et trois femmes marchant le long du canal. Le synthétisme de sa touche contraste avec celle tourmentée de Van Gogh.

 

 

 

 

 

 

 

  

Vincent Van Gogh –  Les Alyscamps, oct. 1888, collection privée

 

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Paul Gauguin –  Les Alyscamps, oct. 1888, musée d'Orsay, Paris

 

  

Commentaires

Nouvelle page de correspondance - j'ai apparemment "raté" la précédente publiée pendant mon séjour hors pays, mais j'y reviendrai tout à l'heure ... -, extrêmement intéressante.

Succulente l'allusion à Daudet qui tant berça mon enfance. Et pourtant, jamais je n'avais fait le rapprochement entre cette toile et le texte de la vieille diligence.

J'ai également épinglé cette façon de définir sa petite maison jaune en Arles : "station intermédiaire entre l'Afrique et les tropiques et les gens du nord".

Enfin, une suggestion à l'écrivain que tu es : de très belles pages seraient à composer pour mettre en lumière la vision si différente que ces deux grands eurent des Alyscamps.

Par parenthèse, merci à toi de nous l'"offrir" : je ne connaissais nullement cette toile de Van Gogh.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 22 novembre 2012

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Je ne me souvenais pas dans Tartarin, que l’on a tous lu, la complainte de la vieille diligence de Tarascon. Du coup, j’ai relu le passage amusant contant la tristesse de cette vieille diligence qui faisait, jeune, le service de Tarascon à Nîmes et que l’arrivée des chemins de fer envoya finir ses jours en Afrique.
J’aime la simplicité et les couleurs de cette diligence que l’artiste a croquée, à la hâte comme toujours.
Vincent rêve que cette « maison jaune » devienne un atelier réunissant les peintres avant-gardistes, comme Gauguin l’a fait à Pont-Aven. Gauguin a été en Martinique et parle avec Vincent de créer un atelier tropical, lieu de liberté, de volupté et de primitivisme.
Les deux peintres ont peint toute une série sur les Alycamps, cette nécropole romaine. Je retiens cette bonne idée que j'écrive un récit comparant ces deux visions picturales si différentes. Il y aurait beaucoup à dire. J’ai de nombreux textes en tête, dont un Léonard de Vinci qui me tracasse – c’est du lourd ! -. Problème : mes yeux fatiguent vite…

Écrit par : Alain | 22 novembre 2012

Le traitement du paysage des Alyscamps par les deux peintres fait bien ressortir leurs différences de caractère.
D'un côté une vision tourmentée et réaliste (avec les cheminées d'usine qui fument).
De l'autre une vision plus poétique avec la nature, un monument dans le fond et enfin des tons plus clairs.

Écrit par : Louvre-passion | 26 novembre 2012

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Tu as bien résumé la perception picturale bien différente des deux peintres : pleine pâte, nerveuse, colorée chez Van Gogh ; aplats de couleurs plus légères, synthétisme chez Gauguin.

Écrit par : Alain | 27 novembre 2012

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