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  • Quichottine a lu « QUE LES BLES SONT BEAUX »

     

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         Mon amie, Quichottine, m’a fait le grand plaisir de lire mon récent roman que j’ai publié sur Calaméo en décembre dernier. Elle a présenté celui-ci sur son blog qui est celui d’une femme de cœur, généreuse, d’une maman émouvante, mais également celui d’une conteuse, poétesse et amatrice d’art que je vous conseille fortement de visiter.

         Je me permets de reprendre intégralement son article que l’on peut également retrouver directement sur : QUICHOTTINE… de la bibliothèque au jardin, les moments partagés.

         Un très grand merci, Quichottine.

         Amitiés.

     

                                                     Alain

     

    Alain Yvars, Que les blés sont beaux, décembre 2016
    (à lire sur Calaméo d’un clic sur l’image de couverture)

     

     

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  • Van Gogh : Assassinat ou suicide? - Les souvenirs d'Adeline Ravoux

     

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    Paul van Ryssel (Paul Gachet) – dessin de Vincent Van Gogh sur son lit de mort, 29 juillet 1890

     

     

    Deuxième partie

     

     

    LES CAHIERS DE VAN GOGH

     

    Souvenirs d’Adeline Ravoux « La jeune fille en bleu » sur le séjour de Vincent van Gogh à Auvers-sur-Oise - 1953

     

     

     

         La première partie de mon dossier-enquête sur le décès de Van Gogh, publiée le 15 janvier dernier, concernait la thèse officielle : celle du Van Gogh Museum.

         Aujourd’hui, pour la deuxième partie de l’enquête, de la longue interview d’Adeline Carrié, née Ravoux, agée de 76 ans, je publie, ci-dessous, uniquement la partie de ses propos se rapportant au décès de l’artiste :

     

     

        Madame Carrié née Adeline Ravoux m’a dressé ses Souvenirs sur Vincent Van Gogh avec l’autorisation de les publier.

        Les lecteurs des Cahiers de Van Gogh y trouveront l’atmosphère de l’après-midi du 1er mai 1953 au cours duquel, à Mesnières-en-Bray, elle évoqua devant moi un Vincent Van Gogh qui n’était pas celui qu’une légende torturée m’avait exposé. Ceux qui mettent la vérité au-dessus de toute préoccupation secondaire apprécieront le souffle d’air pur que Madame Carrié fait passer sur la mémoire de Vincent. Elle a droit, à ce titre, à l’expression de la reconnaissance des amis de Van Gogh.

     

     

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  • Van Gogh : Assassinat ou suicide? - Thèse officielle

     

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    Pistolet qui aurait servi au suicide de Vincent Van Gogh

     

     

         Depuis quelques années, après plus d’un siècle de quasi-certitude, la thèse officielle du suicide de Vincent Van Gogh le 27 juillet 1890 est remise en doute. En 2011, des écrivains américains et, à leur suite, plusieurs auteurs, dans des biographies ou romans, ont émis une nouvelle hypothèse sur l’assassinat du peintre à Auvers-sur-Oise.

         Ces parutions m’ont intrigué et interrogé car il ne me semblait pas que le suicide de Van Gogh pouvait être remis en doute.

         J’invite donc les lecteurs qui ont lu totalement ou partiellement mon récent roman : QUE LES BLES SONT BEAUX – L’ultime voyage de Vincent Van Gogh, ICI, qui couvre les deux derniers mois de vie de l’artiste à Auvers, ainsi que les personnes que le sujet intéresse, de participer avec moi à un dossier-enquête sur la mort du peintre.

         Cette enquête pourrait se faire en 4 parties : thèse officielle ; Souvenirs d’Adeline Ravoux, la fille de l’aubergiste Ravoux ; thèse de l’assassinat ; ma conviction personnelle sur le décès de l’artiste.

         Je pense que ce dossier-enquête pourrait être enrichissant pour tous.

     

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  • VAN GOGH A AUVERS - 29. Champ de blé aux corbeaux

     

     

    Suite...

     

    Mercredi 23 juillet 1890.  

     

     

          Posée sur une chaise face à mon lit, la toile paraît immense dans la chambrette. La minuscule lucarne juste au-dessus l'éclaire faiblement en contre-jour.

    Van gogh - champ de blé aux corbeaux 90.jpg

    Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

         

          Hier après-midi, j'avais installé mon chevalet en pleine campagne, non loin du cimetière au dessus de l'église d'Auvers. Je m'étais placé au croisement de trois chemins tortueux qui s'enfonçaient en forme de trident agressif dans les blés. Les épis craquaient, prêts à éclater. J'avais hachuré la toile dans des tons orangés et ocre. Le ciel sombre, lourd, terrifiant écrasait le champ de tout son poids. Mon travail me semblait terminé lorsqu'un vol de corbeaux survola les blés et s'enfonça en coin dans le ciel.

          Les petits triangles ailés noirs dont j'avais zébré le champ et le ciel donnaient au paysage un aspect hallucinant...

          Je ressentais ce tableau comme l'aboutissement final de toutes mes années de recherche. Les teintes bleues et orangées juxtaposées se sentaient bien ensemble. En harmonie... Ce que je voyais n'était pas une simple copie de la nature. La toile avait sa propre vie intérieure.

          Une émotion inhabituelle m'étreignait...

          Que de travail et de souffrance depuis mes débuts en peinture pour arriver à ce résultat, pensai-je ?

          Je ne remercierais jamais assez Théo de m'avoir offert la possibilité de venir loger avec lui à Paris au début de l'année 1886. Quatre ans déjà... Sans lui, je n'aurais pas connu cette nouvelle peinture des peintres impressionnistes, une peinture de lumière dont je ne n'avais pas conscience en Hollande.

          A Paris, ma manière de peindre sombre des débuts avait rapidement évolué, s'était transformée. Moi le solitaire, qui rêvais de partage, de communauté de peintres, je m'étais fait plein de nouveaux amis : Lautrec, Bernard, Pissarro, Anquetin, Koning, Russell, Guillaumin, Gauguin. Nous communions dans une même religion. Nous formions un groupe de pensée et nous discutions sans fin de techniques, de voyages, de désirs communs. Nous étions persuadés que notre art était celui de l'avenir.

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    Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

               van gogh - terrasse café place forum arles de nuit 88.jpg

       En Provence, mon art s'était étoffé. Mes meilleures toiles avaient été réalisées à Arles et à l'hospice de Saint-Rémy, malgré la maladie. La lumière du Sud faisait éclater les couleurs comme des brugnons trop mûrs. Je jouissais au soleil comme une cigale. La douceur des nuits m'incitait à peindre inlassablement des ciels parcourus d'étoiles scintillantes.

                van gogh - nuit étoilée 89.jpg

     V. Van Gogh – terrasse de café place du forum Arles, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

                                                                                  V. Van Gogh – Nuit étoilée, 1889, New York, The Museum of Modern Art

     

         

          J'entends madame Ravoux préparer le repas du midi. Elle ne me verra pas aujourd'hui... Pas faim... Je ne croise plus Adeline depuis quelque temps ?

         Je détends mes jambes et écrase ma tête plus profondément dans l'oreiller.

          Les premiers vers d'un poème que j'avais envoyé à Wil en début d'année me revenaient en mémoire :

    « Celle que j'aimerais et que cherche mon âme

       A travers blâme et calomnie et flétrissure,

       Comment est-elle ? »

          J'avais oublié la suite... et même le nom du poète.

        L'évocation de ces vers m'envoyaient des images confuses, anciennes, sorte de défilé de personnages fantomatiques. Des femmes... Mes femmes...

     

            Comme beaucoup de peintres désargentés, j'avais surtout fréquenté des femmes de mauvaise vie. L'alcool... Les bordels...

          Mes véritables aventures amoureuses étaient très peu convenables et se terminaient mal. Je n'en sortais le plus souvent qu'avec honte.

          Pourtant, j'étais sincère, je les aimais...

          Sur le mur de gauche, au dessus de la commode, le visage d'Ursulla m'apparaissait, un peu flou. Son regard bleuté était toujours aussi vif et moqueur.

          J'avais vingt ans. Ma première grande déception amoureuse... Elle était la fille de ma logeuse lorsque je travaillais à Londres pour Goupil. Elle se moquait ouvertement de moi et m'avait vite fait comprendre que je devais cesser mes avances empressées. Ce rejet dédaigneux me marqua profondément.

          Le visage grave de Kee effaça rapidement celui d'Ursulla. Nous étions cousins. Bruxelloise, elle était veuve et vivait avec un fils. Elle aussi repoussa mon amour et fut la cause d'un conflit important avec mes parents. Mon pasteur de père cessa même de me parler un moment.

          Je perçois un rire étouffé... Margo ! Elle sourit en me voyant. M'a-t-elle pardonné, pensai-je ? Nous étions voisins à Nuenen. Elle était plus âgée que moi. Elle m'aima sincèrement. Nos deux familles s'opposèrent à notre mariage et la malheureuse tenta de s'empoisonner par désespoir. Je pense souvent à ce drame...

          Sien... Sa face anguleuse, toujours triste, s'encadre sur le mur de droite à côté du lit. Elle est celle qui me manque le plus aujourd'hui.

          Je l'avvan gogh - sorrow 82.jpgais rencontrée à La Haye, dans la rue, et lui avais proposé de me servir de modèle. Elle vivait avec sa fille de cinq ans et sa mère. C'était une pauvre fille, malmenée par la vie. Elle se prostituait. Je l'avais recueillie, enceinte, et nous avions vécu près de deux ans ensemble. Ses enfants étaient un peu les miens. Son petit Willem, incroyablement exubérant, poussait des petits cris lorsque j'accrochais des études représentant sa mère sur les murs. J'avais une vraie famille à moi. Je les aimais profondément.

          J'avais voulu épouser Sien et la sauver des ses mauvais penchants, de son indolence, de sa violence parfois, et de cette mère indigne qui l'incitait à reprendre sa vie de débauche. Nous vivions sur le salaire que m'envoyait Théo. Une nouvelle fois, j'étais devenu la honte de ma famille. Cela ne pouvait durer.

          Nos adieux sur un quai de gare furent déchirants...

         

    V. Van Gogh – Sorrow, 1882, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

          Les grands yeux d'Agostina me fixent sombrement.

          Qu'avait-elle bien pu devenir ? Elle était la dernière femme que j'avais aimée à Paris.

          Je m'étais amouraché de cet ancien modèle, propriétaire du Tambourin, plus tovan gogh - femme assise au tambourin.jpgute jeune, à la beauté méridionale fanée mais encore piquante. Elle avait posé autrefois pour Gérôme, Corot, et bien d'autres. La « Segatori », comme on l'appelait, me prenait des toiles en contrepartie de quelques repas. Napolitaine d'origine, elle cuisinait admirablement. Combien de fois avais-je entraîné le père Tanguy pour des repas somptueux, bien arrosés, au désespoir de sa femme qui le voyait rentrer chancelant au matin. J'avais un meilleur appétit à cette époque ! C'est chez elle que j'avais exposé ma collection d'estampes japonaises. La plupart de mes amis peintres amoureux de « japonisme », vinrent.

          J'avais encore de la tendresse pour elle le jour où je fis son portrait, assise devant une table de bar. Elle portait un curieux chapeau rougeâtre et fumait une cigarette.

          La dernière fois que je la vis fut un matin où, à la suite d'une dispute, j'en vins aux mains avec son nouvel amant qui dispersa les toiles que j'accrochais dans le restaurant, sur le trottoir.

                                                                     V. Van Gogh – Femme assise au café du Tambourin, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

           Le défilé cesse brusquement. J'entends le rire gras de Martinez montant de la salle de restaurant.  

          J'étais heureux d'avoir revu un court instant toutes ces femmes. Elles m'appartenaient un peu... Je souris en repensant à la fin mouvementée de mon aventure avec Agostina.

          Un visage barbu se glisse dans mes pensées. Une grimace inquiète tordait la face de mon ami Joseph de l'hospice de Saint-Rémy-de-Provence. Je l'avais quitté début mai en partant pour Auvers.

          Quel brave garçon ! Sa femme l'avait envoyé à Saint-Rémy car il lui arrivait, dans des périodes de fureur, de la frapper. Dans ces moments de violence, il ne se contrôlait plus, ne reconnaissait plus personne et avait besoin de faire mal. Il n'était pas méchant, mais lorsque sa tête explosait, il n'était plus l'être gentil, affable, attentionné, que moi je connaissais. Il devenait quelqu'un d'autre. La douleur était si forte qu'il perdait toute lucidité et frappait ses proches. Sa femme l'aimait mais elle ne pouvait plus le garder à la maison. C'était trop dur. C'est comme ça qu'il était venu à l'hospice.

           Nous avions sympathisé. Lorsque je peignais dans le jardin, il venait me voir. Parfois, il me parlait de son enfance, de sa vie d'ouvrier en usine, de sa fille, une adolescente qu'il connaissait à peine. Il était triste quand il en parlait. Il voulait rentrer chez lui pour s'occuper d'elle, la voir grandir, mais il savait que ce n'était pas possible et qu'il ne reverrait sa famille que lorsqu'il serait guéri.

    Van gogh - jardin asile saint-rémy 1889.jpg

    Vincent Van Gogh – Le jardin de l’asile à Saint-Rémy, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

     
         
         
          Les médecins avaient tout essayé sur lui. Je les connaissais bien ces traitements,  moi aussi j'y avais eu droit ! C'était des lavements qui vous vidaient totalement, des saignées, des frictions à la brosse pour stimuler les sens, des douches idiotes de jets d'eau qui vous tombaient violemment sur la tête, et des bains répétés aux effets émollients. Un jour qu'il était particulièrement excité, des surveillants lui avaient enfilé la camisole et l'avaient enfermé dans une cellule étroite, sans boire ni manger. Après, il avait changé et passait ses journées à parcourir les couloirs, le regard vide.
     
     
     
     
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    Vincent Van Gogh – Oliveraie, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          

          En quittant l'asile, j'avais promis à Joseph de revenir. Ses grands yeux effrayés m'avaient fixé sombrement. Il ne me croyait pas. J'avais tenté de le rassurer : « Je te ramènerai une belle gravure en couleur de la tour Eiffel. J'ai assisté au début de sa construction à Paris. C'est une espèce de grande girafe métallique. Elle te plairait ! » Il m'avait regardé, étonné, avait pris ma valise et m'avait accompagné jusqu'à la grille où une voiture m'attendait.

          Je l'avais serré dans mes bras. Il pleurait. Je me souviens de ses grosses larmes qui suivaient lentement les fines rigoles de son visage buriné et se perdaient dans sa barbe grisonnante. Je savais que je ne le reverrais pas. Très ému, j'étais parti sans me retourner.

     

         

          Une boule se baladait dans mon ventre, prête à remonter et m'étouffer.

          Théo n'avait pas donné de nouvelles depuis son départ en Hollande ? J'imaginais la joie de Moe contemplant son petit fils... Seule, Jo m'avait écrit pour s'excuser de ce lamentable dimanche de juillet dans leur appartement. Elle voulait me rassurer, me calmer.

          L'avenir m'apparaissait aussi sombre que le ciel du tableau redevenu réalité devant moi. Les corbeaux noirs planaient interminablement au dessus du champ.

          Des croassements lugubres raisonnaient dans la chambre.

     

     

    A suivre...

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux

     

     

     
  • VAN GOGH A AUVERS - 28. Femme nue couchée

     

    Van gogh - Auvers sous la pluie.jpg

    Vincent Van Gogh – La pluie, juillet 1890, National Museum of Wales, Cardiff

    Suite...

     

    Dimanche 20 juillet 1890.  

     

          Madame Chevalier dépose une tranche de dindonneau dans mon assiette. Le silence est pesant autour de la table.

              

          Depuis le jour de juin où j'avais peint Marguerite, je n'étais pas retourné chez Gachet. Je l'ignorais ostensiblement. Quelque chose s'était cassé dans nos rapports depuis l'épisode fâcheux du tableau de Guillaumin représentant une femme nue allongée sur un lit que le docteur n'avait pas encadré malgré mes nombreuses remarques.

          Ce dimanche, je n'avais pas osé refuser son invitation.

    Van gogh - carriole avec un cheval.jpg

         Van gogh - bébé dans voiture juillet.jpg Afin de ne pas perdre totalement une journée de travail, j'étais parti tôt en  emportaVan gogh - une femme debout.jpgnt mon carnet de croquis. Le long du chemin menant à la maison du docteur j'avais dessiné quelques femmes marchant, un bébé dans une voiture, une carriole et une bourgeoise endimanchée. 

     

                                              Van gogh - dame avec une robe à carreaux et un chapeau.jpg

    Vincent Van gogh – dessins

     

          J'avais peint un curieux tableau cette semaine. J'errais sur les pentes raides qui séparent la plaine d'Auvers et la vallée de l'Oise quand je tombais sur des arbres dont le ruissellement de l'eau avait découvert les racines. Ce spectacle m'avait inspiré. Ainsi, je n'avais pas hésité à immortaliser des racines nues, seules, dans une étrange abstraction aux teintes bigarrées.

    Van gogh - arbres aux racines découvertes.jpg

    Vincent Van Gogh – Sous-bois (arbres aux racines découvertes), 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          J'étais arrivé vers midi chez Gachet. En entrant dans le couloir de la maison, j'avais remarqué de suite que le tableau de Guillaumin pendouillait toujours sans cadre. La colère m'avait laissé muet durant tout le début du repas. Voyant ma mauvaise humeur, Paul et Marguerite n'avaient pas levé le nez de leurs assiettes.

     

          Le vin rosé aidant, au milieu du repas, mon hôte s'enflamme d'un coup. Il se lève et s'exclame fortement :

          - Mes amis, nous vivons dans un 19ème siècle béni des dieux !

          Je le regarde, surpris. Il se rassoit et continue sur un ton grandiloquent :

          - Avons-nous déjà dans notre histoire de France possédé autant d'immenses artistes : écrivains, peintres, sculpteurs ? Nos écrivains... Dans plusieurs siècles, on en parlera toujours avec des sanglots dans la voix... Flaubert et son écriture ciselée, brillante, étincelante... Le « Tartarin de Tarascon » de Daudet, cette farce méridionale absolument géniale ! Quant à Maupassant, c'est un joyau... Son « Bel-ami », quel chef-d'œuvre !

          Passionné de littérature, je ne pouvais rester indifférent aux phrases enfiévrées de Gachet. Je lui coupe la parole :

           - Oh là, docteur ! Il n'y a pas que les français qui savent écrire ! Vous savez que je lis comme j'écris et peins : beaucoup et souvent... J'aime la littérature anglaise : le classique Shakespeare et, surtout, le moderne Dickens dont toute l'œuvre est consacrée à dénoncer les inégalités et injustices sociales.

          Marguerite me sourit et lance un timide : « Zola... ».

          - Zola, bien sûr Marguerite, dis-je ! Récemment, j'ai relu son « Germinal ». Cette histoire dans les mines a une force ! Cela me rappelait le borinage où je vécus autrefois. Sa série de romans sur la famille des Rougon-Macquart connaît un succès énorme.

          La colère qui m'habitait en arrivant s'était calmée. J'insistai :

          - Pierre Loti est ma dernière découverte littéraire. A Arles, j'ai dévoré son roman « Pêcheur d'Islande » qui décrit avec réalisme la dure vie des marins... Il ne faut pas oublier Balzac et sa « Comédie humaine ». Un monstre de travail ! Il paraît qu'il travaillait la nuit, éveillé par des tonnes de cafés.

          Gachet avale d'un trait un nouveau verre de vin et s'en sert un autre aussitôt. Je le sentais heureux de me voir réagir à sa conversation.

          - Jules Vernes ! Rajoutez-le sur votre liste, docteur ! Vous qui êtes un scientifique, je suis certain que vous l'appréciez. Tout le monde pense qu'il écrit des livres pour les enfants. C'est faux ! Son « Tour du monde en quatre vingts jours » m'a littéralement conquit. J'ai dévoré ce voyage haletant d'un trait, un jour de pluie où j'étais coincé dans ma chambre. C'est le conteur le plus imaginatif de notre époque, mêlant science et fantastique. Un visionnaire...

          Le docteur était étonné par mes connaissances littéraires.

          - D'accord pour Jules Vernes, Vincent, même si ses pensées scientifiques me déroutent un peu. 

          Il buvait trop vite et, évidemment, avala de travers. Marguerite lui donna de grandes tapes dans le dos. Ecarlate, au bord de l'asphyxie, il mit du temps à se calmer.

          Il inspire profondément et clame avec passion :

          - Je gardais le plus grand de tous pour la fin, mes amis : Victor Hugo ! Un artiste  gigantesque : romancier, poète, dramaturge, photographe, dessinateur... Un génie !

    Hugo - les travailleurs de la mer.jpg       Hugo - chateau dans les arbres 1850.jpg
           

    Victor Hugo – Les travailleurs de la mer, BNF, Paris

                                                                                                Victor Hugo – Chateau dans les arbres, 1850, collection particulière

           
    Hugo - Gallia.jpg

          Gachet s'interrompt et me fixe :

          - J'espère que vous avez pu voir quelques-uns de ses dessins et lavis, Vincent ? Ils sont mystérieux et tourmentés, à son image... Il est mort il n'y a pas si longtemps. Le jour de son enterrement, c'était une pagaille indescriptible dans Paris ! Vous savez que j'ai eu l'immense chance de faire sa connaissance dans des soirées où il m'invita plusieurs fois. J'avais soigné son amie Juliette Drouet. Il eut la gentillesse de dédicacer un livre à Paul et Marguerite que je lui avais présentés... Te rappelles-tu de lui Marguerite ?

         

    Victor Hugo – Gallia, Maison Victor Hugo, Paris

     

        Marguerite adresse une moue à son père et reprend des fraises. Son manque d'intérêt pour notre conversation eut pour effet de stopper net le docteur dans sa verve littéraire.

          Je voulais rentrer. Marguerite et Paul sortirent de table.

          Eméché, Gachet lance sa chaise en arrière et se dresse d'un coup comme un pantin sortant de sa boite.

          - On ne va pas se quitter sans que je vous raconte une anecdote qui devrait vous amuser ! Il s'agit d'un accident de train qui m'est arrivé il y a une dizaine d'années.

          Paul et Marguerite se regardèrent. Je compris à leur expression mièvre qu'ils avaient déjà entendu cette histoire de multiples fois.

          Je fixe le docteur, intéressé. Je savais que le bonhomme était un brillant conteur.

          Celui-ci scrute son auditoire en prenant une pose théâtrale. Ses yeux s'humectaient déjà.

          - Je rentrais de Paris à Auvers un soir lorsque mon train accrocha une machine et dérailla. Je n'eus que quelques contusions et perdis mon chapeau et ma canne dans l'affaire. Je me préoccupai de l'état de mes compagnons de voyage qui étaient plus ou moins blessés. Par la suite, je les visitai régulièrement et ceux-ci devinrent mes amis. Grâce à leur aide chaleureuse, j'obtins en 1883 le titre de médecin adjoint à la Compagnie du Chemin de Fer du Nord pour la circonscription d'Herblay à Auvers.

          Il s'interrompt pour jauger notre attention. Satisfait, il reprend :

          -  J'en arrive à la partie cocasse de cette histoire ! Mes amis, que j'appelais « les survivants », organisèrent un dîner en mon honneur. Devant chaque convive, un billet gravé pour l'occasion, encadré de noir, orné d'un train et d'une tête de mort, avait été déposé. En grosses lettres, il était écrit : « Compagnie Générale des Chemins de Fer - Bon pour la mort ». Le bulletin précisait qu'il n'était valable que pour une personne dans ce train et qu'il ne serait admis aucune réclamation sur le genre de mort qui nous attendait... Je vous laisse deviner que la soirée se termina très tard, chacun s'efforçant de rajouter des commentaires de plus en plus macabres dès que les rires retombaient.

          Je pouffais intérieurement mais ne voulais pas le montrer. Paul et Marguerite, épuisés par l'effort qu'ils avaient fait pour ingurgiter une nouvelle fois cette histoire, s'éclipsèrent.

          - J'aime les histoires macabres, dit le docteur les yeux embués de larmes. Au cours de mes études chirurgicales, je fus amené à pratiquer des séances de dissection de cadavres. Je devins membre de la Société d'Anthropologie, ce qui m'amena à collectionner ces moulages de têtes d'assassins guillotinés que je vous ai déjà montrés... Avez-vous remarqué, Vincent, que les falaises derrière vous regorgent d'ossements vieux de plusieurs siècles... peut-être même gallo-romains ? Il m'arrive parfois d'en trouver dans le jardin, tombés du haut des falaises. Des poules s'aiguisent le bec sur ces fragments d'os rongés par le temps...

          Cet homme bizarre me fatiguait avec ses histoires et farces idiotes. Je ne supportais plus ses manies, ses excentricités et sa jovialité béate. J'étais venu à Auvers pour qu'il me soigne et, maintenant, je pensais vraiment qu'il était plus malade que moi. Je n'avais plus qu'une idée en tête : partir.

          - Et votre peinture, Vincent ! Qu'avez-vous fait de beau depuis notre dernière rencontre ? Ma presse se languit de vous depuis mon portrait que vous aviez tracé à la pointe sèche sur une plaque de cuivre. Je pensais que vous vouliez graver vos meilleures toiles et les reproduire en quantités. Les eaux-fortes sont très demandées de nos jours.

          - Je n'ai plus envie docteur. Un peu fatigué...

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         Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872/1877, Musée d’Orsay, Paris

           

          Je repris le long couloir menant à la porte de la maison. La vision de la « Femme nue couchée » de mon ami Guillaumin raviva mon ressentiment envers le médecin. Je me retournai vers Gachet le regard méchant.

          - Vous le faites exprès, docteur ! Vous attendez peut-être que je vienne l'encadrer moi-même ? Vous avez la chance de posséder un tableau d'un de nos meilleurs peintres avant-gardistes. Théo l'avait trouvé magnifique quand il est venu. Monsieur, vous laissez cette toile à l'abandon avec un mépris inacceptable !

          En bas des marches, je poussai le portail qui grinça lugubrement. Je fixai le docteur à distance. Je crus voir de la tristesse dans son regard. Il baissa la tête.

          - A jamais, dis-je en tirant le portail puissamment !

          Je repris la route d'un pas mécanique.

      

    A suivre...

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 27. Un 14 juillet

     

    Suite...

     

    Lundi 14 juillet 1890.  

     

     

          J'aperçois la haute maison du docteur Gachet au loin.

          Ce garnement de Tom m'a bien eu avec cette histoire de promenade en barque, pensai-je ? Le rendez-vous était prévu pour 16 heures à l'embarcadère. Je sors ma montre. Je suis en avance...

          Je prends la rue Rémy, le chemin le plus court pour descendre vers l'Oise. En vue du hameau du Four, je coupe à travers champs pour rejoindre plus vite l'étroit chemin de terre longeant la rivière.

          J'attrape une pierre plate et la jette dans l'eau. Elle ricoche longuement. Je suis heureux de revoir Violette. Son portrait achève de sécher à l'auberge.

          Ma mise était élégante. Je me trouvais presque beau.

          La chemise en lin blanche que Tom m'avait prêtée s'assortissait parfaitement à mon pantalon en tissu noir, dernier vestige de mes soirées parisiennes d'autrefois. « Pour un vieux, vous êtes encore bien conservé, Vincent, m'avait dit Tom d'un œil moqueur ! ». Ce gamin m'énervait...

          Ce matin, j'avais pris le temps, d'une des fenêtres de l'auberge donnant sur la grande place, de peindre la mairie d'Auvers en costume de fête. Elle était pavoisée en prévision du bal public devant avoir lieu ce soir. Des guirlandes de lanternes se balançaient dans les arbres. Les Ravoux et les locataires de l'auberge avaient été invités au vin d'honneur ce midi. Je m'étais abstenu.

    mairie auvers.JPEG

         Vincent Van Gogh – La mairie d’Auvers, 14 juillet 1890, Collection particulière

         

          Je ralentis mon pas à l'approche de l'embarcadère.

        Les jeunes gens bavardaient gaiement en m'attendant. Violette, la paysanne un peu grossière de mon tableau, s'était transformée en une jeune femme ravissante. Sa robe, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d'un col étroit, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures passées sous le soleil avaient noircie. Ses cheveux bruns étaient noués en catogan sur la nuque. Elle dégageait un parfum léger et frais comme celui de sa fleur.

          Tom portait la même chemise que celle qu'il m'avait prêtée. Plus grand que moi, elle lui allait bougrement mieux. Son pantalon clair, assorti à la chemise, lui aurait donné une allure de dandy si une casquette qu'il laissait retomber exprès, bas sur le front, laissait entrevoir un côté voyou.

          Il plaisantait avec Alice qui gloussait à ses facéties. La jeune fille avait troqué sa jupe et son tablier bleu grossièrement tissés de servante pour une jupe légère en flanelle jaune et un corsage blanc très échancré sur la poitrine. Elle paraissait beaucoup plus jeune que son amie. Elle était aussi blonde et pâle que Violette était brune et foncée de peau. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Violette.

          Celle-ci m'apostropha, la mine enjouée :

          -  Pas question de parler peinture aujourd'hui, monsieur le peintre ! C'est fête... Et vous aussi Tom ! Vous serez punis si j'entends le moindre mot se rapportant à votre art !

          Tom acquiesça, l'œil rigolard. Je pensai en examinant son visage d'enfant dissipé qu'il n'avait pas besoin des remontrances de Violette pour oublier la peinture. Surtout un jour de 14 juillet...

        La barque ventrue qui assurait les promenades sur l'Oise accosta. Le passeur tendit galamment la main aux femmes pendant que les hommes sautaient hardiment dans l'esquif.

          Tom, désinvolte et sûr de lui, s'élança d'un bond majestueux. Son pied gauche buta sur le rebord du bateau, il pivota, penché sur l'eau, et s'agrippa maladroitement à mon épaule pour ne pas chuter. « J'ai bien failli louper le départ, dit-il en fixant malicieusement Alice ! ». « Je ne sais pas nager, me souffla-t-il à l'oreille ! ». La barque lourdement chargée s'éloigna du bord.

          Je m'assis à l'avant de la barque, à côté de Violette.

          - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt sur l'eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage. Ce soir, nous les reverrons sur la place de la mairie d'Auvers pour le grand bal organisé par la commune.

         les périssoires78.jpg Effectivement, de nombreuses barques, yoles ou périssoires tirées par des hommes en maillots rayés, certains en costume élégant, se croisaient, s'abordaient en plaisantant. Ils partageaient le même plaisir et ils se devaient de montrer qu'ils appartenaient à la même communauté.

          Nous arrivions au milieu de la rivière. Une yole fonçait droit sur notre barque. Elle ne semblait pas nous voir. Des femmes crièrent. J'attrapai Violette par les épaules afin d'amortir un choc ou une chute éventuelle. « Accrochez-vous à moi, lui dis-je, cela risque de tanguer ! ». La collision semblait imminente lorsque la yole vira brusquement et s'enfuit. En passant près de nous, le canotier qui dirigeait l'engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Une jeune femme habillée de rose vif, assise à l'arrière, nous fit un immense pied de nez. Violette et Alice, qui connaissaient les farces des canotiers, éclatèrent de rire. La yole s'éloigna rapidement accompagnée de clameurs joyeuses.

          Le temps passait vite au fil de l'eau. Je me sentais mal à l'aise au milieu de tous ces jeunes ne pensant qu'à s'amuser.

          La promenade se terminait. Nous accostâmes le long d'un ponton en bois.

    G. Caillebotte – Les périssoires, 1878, Musée des Beaux-Arts, Rennes

         

          Je décidai de rentrer seul à l'auberge. Je rappelai à Violette ma récente demande :

          - N'oubliez pas que j'aimerais vous peindre à nouveau prochainement. Vous porterez la robe claire de ce soir qui vous va si bien.

          - J'accepte Vincent... Après les moissons.

          Elle ajouta, souriante :

         - J'ai passé un excellent après-midi en votre compagnie. Dommage que vous ne dansiez pas... Ce soir, c'est valse et polka !

          Avant de rejoindre Tom et Alice, elle me regarda étrangement.

          - Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre !

      

    dansebougival.jpg

          

          J'avais ouvert la fenêtre de l'auberge d'où j'avais peint la mairie ce matin. Malgré la nuit, l'air était encore chaud. Je regardais la jeunesse d'Auvers danser sur la place fortement illuminée. Un orchestre de cuivres était installé sur une estrade en bois.

          C'était une valse. J'apercevais Tom avec sa casquette de voyou. Ils formaient, avec Alice, un couple superbe. Enlacés, ils semblaient voltiger indéfiniment. Ce n'était pas des pieds qui les portaient mais des ailes.

          Non loin, Violette était agrippée à un grand blond qui la secouait sérieusement. Je reconnus le jeune faucheur, mon ami Georges dont j'avais fait le portrait avant-hier. Il se débrouillait sacrément bien pour un paysan... Je les enviais.

          Des souvenirs...

     

    P.A. Renoir – La danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

          

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Au bal du Moulin de la Galette, 1889, Art Institute of Chicago

         

          Le « Moulin de la Galette »... A Paris, j'allais parfois traîner dans ce bal populaire proche de l'appartement de Théo, rue Lepic. Je ne dansais pas mais j'aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. La piste était entourée d'une barrière en bois la séparant des tables où l'on buvait du vin chaud. Une faune bigarrée fréquentait ce lieu où se mélangeaient des ouvriers en goguette, des filles et leurs souteneurs, des voyous et même quelques mondains venus s'encanailler. J'aimais cette odeur de vice et de débauche.

    salonruedesmoulins.jpg

    Henri de Toulouse-Lautrec – Au salon de la rue des Moulins, 1894, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

           

          Toulouse-lautrec m'entraînait souvent dans les nombreux cabarets de la Butte. Au « Mirliton »,Bruantdanssoncabaret93-TL.jpg le scandaleux Aristide Bruant officiait, et nous l'écoutions chanter des soirées entières en buvant des bières. Lautrec... Quel joyeux gaillard ce petit bonhomme difforme ! Il buvait sans discontinuer, fréquentait les bordels et crayonnait les pensionnaires qu'il connaissait toutes et qui lui donnaient des petits noms amicaux, familiers. Beaucoup l'appelaient « Monsieur Henri ». Et moi, je le suivais, fumant et buvant de l'absinthe jusqu'au petit matin.

          C'est Lautrec qui m'avait fait connaître la « Fée verte », nom que l'on donnait à l'absinthe, ce breuvage anisé, jaunâtre, aux reflets émeraude. J'avais pris l'habitude d'en boire tout au long de la journée et les doses augmentaient par accoutumance. Mon corps en redemandait sans cesse et le soir, hébété, je pouvais devenir violent.

    H de Toulouse Lautrec – Affiche Aristide Bruant, 1893

     

          Curieux petit homme... Lautrec avait une  canne creuse qu'il ne quittait jamais. Il la remplissait d'alcool et, lorsque il était en manque, il s'en servait une rasade. A l'atelier Cormon, où je l'avais connu, il lui arrivait de dessiner d'une main tremblotante sans tenir compte des remontrances amicales du maître. Il lui fallait sa drogue. Il croquait, avec un talent incroyable, tout ce qui se présentait. Un jour que nous traînions au Tambourin, boulevard Clichy, il fit de moi un portrait au pastel, assis devant un verre d'absinthe. Il me le donna en disant : « A la Fée verte et à Vincent, mon meilleur ami ! ».

      

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Portrait de Vincent Van Gogh, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

              

          A chaque fois que je repensais à mes deux années parisiennes, une angoisse me tenaillait. J'avais connu les meilleures années de ma vie dans la capitale...

          C'est bien loin tout ça, me dis-je tristement en fermant la fenêtre et en regagnant ma chambre d'un pas lourd. Ce soir, l'absinthe me ferait du bien... J'en boirais longtemps... jusqu'à l'extase...

          La fête battait son plein à l'extérieur. Le son cadencé de l'orchestre me parvenait. Je reconnaissais le rythme d'une polka, la danse préférée de Violette.

          Demain, Théo et Jo partent pour la Hollande, pensai-je...

          Les éclairs pourpres d'un feu d'artifice illuminèrent violemment la pièce.

     

    A suivre...

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet

     

      

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 26. Les gerbes

    laplaineprèsd'auvers.jpg

    Vincent Van Gogh – La plaine près d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Neue Pinakothek, Munich

     

     

    Suite...

     

    Samedi 12 juillet 1890.  

     

          Je marche en direction du quartier du Montcel. Je viens souvent peindre les champs ensemencés de cultures céréalières de cet immense plateau du Vexin, au-dessus de l'église.

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    Vincent Van Gogh – Champ de blé, juillet 1890, Collection particulière

     

          

          Pascalini m'a dit que la moisson avait débuté dans ce coin et que le gars George devait être en plein travail de fauchage avec ses parents. Peut-être acceptera-t-il de me laisser le croquer au milieu de ces blés ? Sa tête blonde de gamin déluré aux yeux verts était restée dans mes projets de travail depuis notre rencontre en juin. J'avais encore en mémoire l'analyse qu'il avait faite devant moi, avec une acuité étonnante pour son jeune âge, de mon  « Eglise d'Auvers ». Ce jour là, je m'étais dit : « Ce garçon comprend la peinture ! ».

          Dans un champ, à distance, des paysannes enfoncent des plants en terre. Certainement des choux à cette période ? Je ne peux distinguer leurs visages. Les marmottes blanches qui les protégent du soleil se déplacent en ligne par vagues ordonnées. J'avais déjà pu observer, au cours de mes promenades, que la culture maraîchère prospérait dans cette région. D'ailleurs, je croisais tous les jours des tombereaux croulant sous les sacs de légumes qui allaient rejoindre les étals aux halles de Paris.

          Dur travail pour ces femmes, pensai-je ?

          Des coquelicots rouge vif s'intercalent çà et là entre des arbrisseaux au bord de la route. J'en arrache un au passage et l'enfonce dans une poche sur le devant de ma vareuse.

     

     

          J'avais travaillé avec une allégresse fiévreuse cette semaine : des paysages de plaines, des champs, des meules de foin ou de blé.

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    Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Carnegie Institute, Pittsburgh
     
     

         

          Je n'aurais pas dû accepter, songeai-je...

          Hier soir en mangeant, Tom m'avait regardé longuement : « Vous avez une sale tête, mon ami ! Vous travaillez trop... Changez-vous les idées ! Lundi prochain, c'est fête nationale. Nous allons faire une promenade en barque sur l'Oise dans l'après-midi avec Alice et son amie qui travaille dans une ferme non loin de l'auberge. J'ai appris que vous aviez fait son portrait récemment... Coquin, les jeunes femmes vous inspirent beaucoup ces temps-ci ! Rejoignez-nous, votre poids ne fera pas couler la barque ! »

          Il avait éclaté de rire. Je l'avais regardé bêtement. Il avait insisté tout en continuant à blaguer sur ma mauvaise mine. Je n'avais pas osé refuser à ce jeune homme que Théo m'avait recommandé et que j'aimais bien. Je devais les rejoindre à l'embarcadère faisant face à l'île de Vaux vers 16 heures. Au contact de cette jeunesse, les pensées sombres qui m'envahissent ces jours-ci s'estomperont, m'étais-je dit intérieurement.

          Je revoyais l'oeillade complice que Tom avait envoyé à Alice occupée à servir un client au bar, d'un air de dire : "C'est gagné !".

     

     

          J'aperçois au loin la grande parcelle de blés. De place en place, des groupes de personnes travaillent en plein soleil, touts petits comme des poupées. Je coupe à travers un champ non cultivé. J'évite d'écraser quelques centaurées et fleurs mauves dont j'ignore le nom. Mon ami Pascalini m'en aurait instantanément trouvé le nom latin, pensai-je ?... Etrange bonhomme ?

          Le soleil était haut. Je m'arrête un instant près d'un champ et fais plusieurs croquis de femmes au travail sur le carnet qui ne me quitte jamais.

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    Vincent Van Gogh –  dessin Femmes travaillant dans un champ de blé, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     drawing-man-with-scythe-in-a-wheat-field-TF.jpg     Les  blés avaient une teinte bronze doré. L'équipe de moissonneurs était en plein travail. Il y avait quatre faucheurs et cinq ramasseuses, trois jeunes filles et deux femmes. Georges était le plus grand. Sa toison d'or aux longues mèches ébouriffées survolait le groupe de faucheurs. Comme souvent dans les campagnes, Georges et ses parents devaient être aidés par des voisins. Parfois, des journaliers venaient de villes voisines travailler à la tâche et couchaient dans les granges la nuit.  

          A chaque coup de faux, des entailles profondes se creusaient dans la nappe dorée. Les hommes marchaient lentement, alignés sur une même ligne. Derrière eux, les ramasseuses s'activaient, chaussées de galoches, vêtues de caracos et d'amples jupes de futaine recouvertes d'un tablier en toile. Ces étoffes bon marché, unies ou rayées, aux tonalités variées, formaient une palette de couleurs mouvantes du plus bel effet.

    V. Van Gogh – dessin Homme avec faux dans un champ de blé, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Ces femmes aux visages frustes, leurs peaux halées par le soleil, piétinaient sur les chaumessketch-of-two-women-TF.jpg durs, la taille cassée. Leurs gestes étaient énergiques. Les femmes liaient en gerbes les blés coupés restés sur le sol avec une cordelette en chanvre. Les jeunes filles disposaient les gerbes parfumées debout, en faisceau, les épis gonflés dressés vers le ciel.

          C'était l'heure de la pose. Tout le monde s'assit sur une couverture jetée sur la terre rase. Les femmes coupèrent des tranches de pain de seigle et sortirent les bouteilles de vin pour les hommes. Elles se servirent de l'eau amenée dans une cruche. Les verbes hauts des hommes et les rires cristallins des femmes remplacèrent le crissement sourd des faux tranchant les tiges sèches.

                 V. Van Gogh – dessin Deux femmes travaillant, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          Georges me reconnut de suite.

          - Tiens, le peintre qui a martyrisé notre église, dit-il malicieusement !

          Je souris.

          - L'église d'Auvers est toujours exposée en bonne place à l'auberge. Je ne la vois plus comme une simple église... Je la considère comme le meilleur portrait que j'ai fait depuis mon arrivée dans la région. J'espère que vous viendrez un de ces jours voir mes travaux chez Ravoux ?

          - En ce moment, le travail ne manque pas. Je viendrai. J'aime la peinture. La vôtre possède une force incroyable qui m'a surpris le mois dernier... Chez moi, j'ai accroché au mur une gravure de paysans peinte par Millet.

          - Millet ! Il est un de mes maîtres de pensée ! J'ai fait de nombreuses copies de ses tableaux, tout en gardant ma manière. C'est le peintre qui a le mieux compris les gens de la terre.

    Millet - La Méridienne-SC.JPEG      La sieste -SC.JPEG

    J.F. Millet – La Méridienne, 1866, Museum of Fine Arts, Boston

                                                                                 V. Van Gogh – La sieste (d’après Millet), 1889-1890, Musée d’Orsay, Paris

     

     

     
         young-man-with-a-cornflower.jpg Je demandai à Georges de poser avant de reprendre le travail. Il accepta. Je ramassai un de ces bleuets qui se prélassent souvent l'été dans les blés et lui glissait entre les lèvres. J'eus vite fait de peindre sur une petite toile carrée sa tête ensemencée de mèches folles partant dans tous les sens et ses yeux malins.

          Les moissonneurs se levèrent pour aiguiser leurs faucilles. Ils burent un dernier canon pour se donner des forces.

          - A bientôt à l'auberge, lançai-je à Georges qui rejoignait les faucheurs !

          - A bientôt, dit-il ! Je vous verrai peut-être dans deux jours, pour le 14 juillet.

          Il se remit en ligne avec ses compagnons de travail.

    V. Van Gogh – L’homme au bleuet, 1890, Collection particulière

     

          Je décidai de rester sur place jusqu'à la fin de l'après-midi. Je sortis une toile toute en largeur que j'avais amenée et pris tout mon temps pour peindre les gerbes encore fraîches dans des tons ocre, jaune et mauve. Les chaumes dégageaient une odeur de miel.

     

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     Vincent Van Gogh – Les gerbes (détail), juillet 1890, Dallas Museum of Art, Dallas

         

          

          Je hâte le pas. De la Grande Route, les toits de l'auberge se précisent au loin. Je protège soigneusement les toiles humides de crainte qu'un geste malheureux ne les défigure.

           La fièvre de la création n'était pas encore retombée. C'était pour ces moments-là que je peignais, ces combats fougueux avec la toile afin que le motif inerte que l'on avait devant les yeux s'anime, s'exalte et se transforme en quelque chose de neuf... une œuvre d'art.

          Une fourragère chargée de pois ensachés passe à côté de moi dans un grondement poussiéreux. La chaleur précoce a hâté la récolte des pois cette année. L'homme qui dirige le gros percheron m'adresse un grand « bonjour » sonore.

          Je commence à connaître les paysans des alentours à force de les croiser régulièrement sur les routes. Ils apprécient les peintres car leur retour annonce la belle saison, la reprise des travaux des champs interrompus par le froid, les récoltes. Les paysagistes qui débarquent au printemps pour peindre sur le motif, participent à la mise en valeur de leur région et ils en sont fiers. Un paysan m'a dit récemment en riant : « Vous les peintres, vous êtes des chanceux, vous prenez votre plaisir devant un coucher de soleil, une rivière irisée, un champ de coquelicots, pendant que nous on trime toute la journée pour faire vivre nos enfants. »

          Une très jeune fille et sa mère sont assises à l'arrière de la voiture, les jambes pendantes. La marmotte blanche qui enveloppe leurs têtes accentue la teinte de leur peau déjà bien halée par le travail de cueillette. Les roues cerclées de métal et la charpente grinçante de la fourragère font un vacarme d'enfer sur cette route inégale. Le bruit m'empêche de discerner les paroles de l'air qu'elles chantonnent gaiement.

          En me voyant, la plus jeune se met à chanter plus fort en me jetant un regard moqueur. Je ne sais pourquoi, pendant que la charrette s'éloigne, je ressens l'envie de faire quelque chose d'inhabituel, d'incontrôlé : je lève mon bras libre et lui adresse de grands gestes d'amitié.

          Je suis heureux de ma journée.

          La fourragère disparaît progressivement au loin.

     

    A suivre...

     

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes    

     

     

     

     

     

     

     
     
  • VAN GOGH A AUVERS - 23. Les yoles

     

     Je souhaite à tous les lecteurs qui me font le plaisir de parcourir ce blog régulièrement et à ceux qui sont simplement de passage, une excellente année 2010.

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Vincent Van Gogh réside à l'auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise depuis bientôt un mois et demie.

          Il se plait dans cette coquette commune verdoyante proche de Paris. Les problèmes de santé qu'il a connu dans le midi s'estompent et il en profite pour peindre à satiété suivant, en cela, les conseils du docteur Gachet. 

          Un incident récent créé un trouble en lui. Il a recu, le 1er juillet, une lettre de son frère Théo l'informant de la maladie du bébé Vincent Willem et d'importants problèmes professionnels et financiers. Ce courrier bouleverse Vincent. Dépendant totalement de l'aide financière de Théo, il culpabilise.

          Néanmoins, il décide, ce jour, de profiter de la belle journée qui se prépare...

     

     

     Suite...

     

    Vendredi 4 juillet 1890.        

     

     

          Je longe la berge depuis déjà un bon moment.

          J'avais eu envie de retourner vers les bords de l'Oise où j'avais repéré un coin empli de barques le jour de ma ballade en juin à la plage de la Grenouillère.

          La pluie incessante depuis plusieurs jours s'était éloignée. Le soleil se levait lentement. Une brume de chaleur enveloppait la rivière assoupie. La nature encore engourdie s'éveillait. Elle était prête à recevoir les chauds rayons qui s'invitaient déjà dans le feuillage des arbres. Le chant des oiseaux prenait de la force en accueillant le jour.

          Ce matin, sur mon passage, les coqs s'étaient mis à chanter dans toutes les chaumières éparses. Les maisonnettes isolées, entourées de peupliers grêles, le vieux clocher du petit cimetière aux murs de terre et à la haie de hêtres, offraient au regard les motifs des plus beaux Corot. A l'horizon, des tons rosâtres montaient dans le bleu naissant. Je repensais aux derniers mots de Corot sur son lit de mort : « J'ai vu en rêve des paysages avec des ciels tout roses. » Brave père Corot ! Toute sa vie, il n'avait cessé de représenter cette nature qu'il adorait. Aucun autre peintre n'avait su, comme lui, rendre ce silence, ce mystère, cette poésie. La légèreté tremblante des feuillages de Corot...

         De hauts peupliers se miraient dans la rivière. Les saules trempaient leurs perruques ébouriffées dans l'eau calme. A cet endroit, l'Oise s'enroulait en forme de coude autour de l'île de Vaux. Au loin, je pouvais déjà apercevoir la queue de l'île. Ralentie par cette bande de terre en son milieu, la rivière continuait ensuite sa course vers Pontoise et son église Saint Maclou. Je me souvenais de son clocher que j'avais vu du haut de la terrasse, dans le jardin du docteur. Plusieurs péniches étaient accostées le long de l'île.

          Je marche lentement, impressionné par le spectacle d'ombre et de lumière. En Provence, il m'arrivait de ressentir des émotions devant la nature qui me rendait proche de l'évanouissement. Le soleil montait dans un ciel azur déserté de nuage. Les brumes sur l'eau disparaissaient progressivement, laissant entrevoir des reflets changeants.

          L'embarcadère que j'avais dessiné sur mon carnet de croquis lors de ma journée à la Grenouillère n'avait pas bougé. Les barques et yoles colorées étaient toujours amarrées face à la rive.

          Deux skifs passèrent à grande vitesse sous les encouragements des barreurs. Les hommes grimaçaient dans l'effort, avec des « han » retentissants. Des vaguelettes agressives s'écrasèrent bruyamment sur les bateaux immobilisés, soulevant les coques de secousses ondulantes. Les reflets colorés des embarcations dans l'eau s'effacèrent un court instant, puis le calme revint.

     

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    Vincent Van Gogh – Bords de l’Oise, La Grenouillère, 1890, The Detroit Institute of Arts, Detroit

     
     

          Je m'installe face aux bateaux assoupis. Je prends la toile de 30 que j'avais apportée et la pose sur le chevalet dans le sens horizontal. Au loin, un arbre très haut, masqué en partie par la voile rose d'une embarcation à la coque rouge vif, marquait l'extrémité de l'île de Vaux.

          J'esquisse le décor sommairement au pinceau. Des tons purs excitaient mes yeux. Il suffisait de les poser sur la toile tel que je les voyais : des verts et bleus froids dans le feuillage des arbres ; un bleu céruléen dans l'angle de ciel au-dessus de l'île, sur la gauche ; le même bleu brossé à grands traits horizontaux dans l'eau, additionné d'outremer et de violet pour les parties ombrées.

          Vues de mon emplacement, les embarcations bigarrées se superposaient en formant un triangle. Le vert utilisé pour le feuillage, éclairci d'une pointe de jaune, recouvrit les barques placées au milieu du triangle. Dans l'une d'elle, une jeune femme en robe claire était assise. Un blanc pur balaya deux yoles et la femme, les inondant de lumière.

          Les teintes chaudes... Je m'efforçais toujours dans mon travail de poser des teintes ensoleillées qui égayent un décor froid et font vibrer la toile. La base du triangle était constituée par cette imposante yole rouge orangée qui prenait toute la largeur de la toile. J'écrase le tube de rouge vermillon sur la yole et étale la pâte avec délectation. Le rouge... Le midi m'avait révélé cette couleur qui embrasait certains de mes paysages. Je l'utilisais peu autrefois. Il est vrai que la campagne hollandaise ne s'y prêtait guère.  bateauxdétail3.jpg

          Dans le frais, je rajoute du jaune de cadmium qui transforme le rouge en un orangé éclatant. On ne voyait plus que la yole. Je reprends un soupçon de rouge pur et en couvre la coque et la voile de l'esquif accosté devant l'île en haut de la toile. Une goutte de blanc sur la voile suffit ensuite pour la rosir. 

          Le soleil n'avait pas encore atteint le sommet de sa courbe. Mon profil gauche cuisait sérieusement. Un coup ferme du plat de la main sur le bord de mon chapeau de paille le descendit suffisamment pour atténuer les rayons.

          Je pose mes pinceaux dans un gobelet en fer et examine la toile. Les couleurs claquaient...

          Je me lève et m'agenouille devant la rivière. Une image déformée, peu engageante, la mienne, m'apparaissait dans l'onde liquide. J'enfonce mes mains dans l'eau fraîche et m'asperge plusieurs fois le visage. Je reviens ensuite vers mon chevalet et observe la toile à distance.

          Où était passé l'impressionniste que j'étais devenu à Paris ? Mes amis seraient surpris s'ils voyaient mes peintures aujourd'hui. Peut-être même qu'ils trouveraient à redire ? Je n'avais plus bateauxpêches st-Rémy.jpgfait de paysage de ce genre depuis les bateaux de pêche échoués sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'été 1888. Leurs formes et leurs couleurs les faisaient ressembler à des pétales de fleurs déposées sur la plage par les vagues.

          Le motif était semblable : l'eau, le ciel, les barques, mais ce que je voyais sur ma toile, n'avait plus rien à voir avec le tableau des Saintes-Maries. Cette fois, j'avais sabré dans tous les sens, sans retenue. Les couleurs, posées en épaisseur, nécessitaient du recul pour appréhender correctement le motif.

    V. Van Gogh – Barques aux Stes-Maries-de-la-mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

           Encore une toile qui va prendre du temps à sécher, me dis-je ? « Les tableaux empâtés sont comme le bon vin, il faut que cela cuve longtemps, me disait souvent Gauguin à Arles ! » Cette expression me fit sourire.

          Quelle chose étonnante que la touche, le coup de brosse... On travaille comme on peut, on remplit sa toile à la diable, sans trop calculer, exalté par le motif. Ainsi, on attrape le vrai. Rembrandt avait été l'un des premiers à utiliser cette technique en plein 17ème siècle ? Ce génie avait raison ! Exagérer l'essentiel et laisser dans le vague le banal... Je savais aujourd'hui quel but je poursuivais et la critique m'importait peu. Je n'avais plus de temps à perdre à essayer de convaincre ceux qui ne comprenaient pas ma peinture. Je voulais exister avec mes défauts et mes qualités et, surtout, ne pas accepter le conformisme ambiant.

          En pleine réflexion picturale, je n'avais pas entendu arriver ce couple debout sur la petite bande de terre servant d'embarcadère, devant les barques vertes et blanches, en plein soleil. L'homme en costume bleu à col de marin et chapeau noir s'apprêtait à tirer une embarcation. La femme en robe blanche, une capeline jaune citron posée sur de longs cheveux relevés derrière la tête, semblait s'interroger sur la méthode la plus efficace pour grimper dans le bateau sans se prendre les pieds dans sa robe longue. Je me dépêchai de les croquer avant qu'ils n'embarquent. Le soleil les inondait de lumière. Il me restait du jaune clair sur une brosse que j'étalai autour d'eux.

           La jeune femme finit par se décider à retrousser sa robe jusqu'au bas des cuisses et monta dans la barque aidée par son compagnon reluquant ses dessous. Elle s'assit à l'avant, peu rassurée. L'homme saisit les avirons, piocha l'eau maladroitement, ce qui fit tanguer l'embarcation et hurler sa compagne. Il trouva le bon coup de pelle et la barque se dirigea vers l'île. Les roucoulements joyeux, aigus, de la femme firent s'envoler un couple de merles qui monta vers le sommet des arbres que je venais de peindre.

          Je pose ma palette sur le sol et sort le pain et le gros saucisson que madame Ravoux m'avait donnés ce matin. La femme de l'aubergiste gardait toujours ma musette de côté et la remplissait à ma demande. Elle n'oubliait jamais - délicieuse femme ! - de me glisser, en plus de la gourde de vin habituelle, une bouteille de bière ou de cidre. J'appréciais tout particulièrement cette délicate attention car la concentration exigée par mon travail et les heures passées en plein soleil, attisaient ma soif.

          Je tire la longue corde que j'avais accrochée au goulot de la gourde de vin rosé plongée dans l'eau en arrivant, bois une très longue rasade et la renvoie au frais.

          Ragaillardi, je m'allonge sous l'ombre d'un saule. Mon corps rassasié s'amollissait progressivement. J'avais pris l'habitude, dans le midi, de faire cette sieste réparatrice après le déjeuner que pratiquent naturellement les gens du Sud.

          Le soleil s'infiltrait à travers les feuilles lancéolées sans me gêner.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles

  • VAN GOGH A AUVERS - 22. Mauvaises nouvelles

     

     

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     Vincent Van Gogh – Vue à Auvers (avec fermes), 1890, Tate Gallery, Londres

     

    Suite...

     

    Mardi 1er juillet 1890.  

     

     

          J'ai reçu la lettre de Théo en début d'après-midi.

          Le facteur débutait souvent sa tournée par l'auberge Ravoux. Lorsque je l'avais aperçu en sortant de l'auberge après le déjeuner, il m'avait lancé : « J'ai une lettre de Paris pour vous, monsieur Vincent ! ». Il m'avait envoyé son habituel salut militaire en levant la main à sa casquette et m'avait tendu l'enveloppe.

          J'aimais bien cet homme toujours disponible lorsque l'on avait besoin de lui. C'était lui qui m'apportait l'argent que Théo m'envoyait régulièrement. Drôle de personnage. Tout le monde l'appelait « l'ablette » à cause de son aspect filiforme. « J'espère que les nouvelles sont bonnes, m'avait-il d'un ton joyeux ! ».

          A ce moment, je ne me doutais pas que ce courrier allait me perturber à ce point.

          Mon frère ne m'avait jamais écrit une lettre aussi troublante. Celle-ci était datée de la veille. Il profitait du sommeil du bébé et de Jo pour écrire et me faire part de ses inquiétudes.

          Vincent Willem avait été malade à cause d'un lait du commerce de mauvaise qualité. L'enfant devait aller très mal pour que Théo me décrive ainsi sa plainte continuelle durant plusieurs jours et nuits sans que l'on ne puisse rien faire pour améliorer son état. Heureusement, le médecin avait dit à Jo : « Vous ne perdrez pas l'enfant de cela. » Jo s'était beaucoup fatiguée pour soigner le petit et ne dormait plus.

          J'en tremblais. La seule idée que mon petit neveu, mon homonyme, puisse mourir me terrorisait.

          Cela rvicent_13.jpgemontait à un souvenir lointain qui hantait encore mes nuits parfois. Vincent Willem, l'aîné de ma famille était mort-né tragiquement. Je naissais un an jour pour jour après la mort de ce frère inconnu, un 30 mars. « Vincent Willem, on l'appellera comme son frère ! » Ce fut les premières paroles de mon père lorsqu'il me vit sortir, bébé de sexe masculin, du ventre de ma mère.

        Toute mon enfance avait été marquée par cet évènement. Je n'étais pas le vrai Vincent Willem. Le vrai était né le même jour que moi, un an plus tôt. Tous les ans, pour mon anniversaire, le même rituel se renouvelait. Ma fête était tronquée. Durant le repas mes parents pensaient à leur premier enfant enterré à côté du presbytère. Le repas était morose et l'après-midi il fallait porter des fleurs sur la petite tombe. Pae et Moe pleuraient en fixant la croix où mon prénom était inscrit en petites lettres : Vincent Willem. Lui, il existait dans leurs coeurs. Pas moi. Je n'étais rien. Alors, je m'enfuyais et courais me réfugier à l'abri d'un bois de chênes proche qui m'offrait le calme. « Il n'y a qu'un Vincent Willem me répétais-je. Je ne suis que son remplaçant... ».

            La suite du courrier de Théo n'était pas plus réconfortante. Ce spleen qui me submergeait parfois était entré en lui. Je sentais dans sa lettre une grande détresse morale et je savais que je ne pouvais pas l'aider. Cette lettre réveillait en moi des périodes sombres que je voulais oublier.

          Je n'ignorais pas que Théo avait des problèmes de santé mais, cette fois, il s'interrogeait sur le sens même de sa vie. Malgré tout, il continuait à m'encourager : « Ne te casse pas la tête pour moi et pour nous mon vieux, sache-le bien ce qui me fait le plus grand plaisir c'est quand tu te portes bien et quand tu es à ton travail qui est admirable. »

          Certaines de ses phrases étaient d'une nostalgie poétique qui me touchait. Elles me donnaient le sentiment que quelque chose d'inéluctable se préparait : « Mon vieux, nous en avons trop dans la caboche pour que nous oubliions les pâquerettes et les mottes de terre fraîchement remuées, et les branches des buissons qui germent au printemps, ni les branches dénudées qui frissonnent en hiver, ni les ciels sereins bleus limpides, ni les gros nuages de l'automne, ni le ciel gris uniforme en hiver, ni le soleil comme il se levait au-dessus du jardin des Tantes, ni le soleil rouge se couchant dans la mer à Scheveningen, ni la lune et les étoiles une belle nuit d'été ou d'hiver. » C'était beau et triste.

          Théo m'expliquait aussi les soucis qu'il rencontrait dans son travail. Il ne s'entendait plus avec ses patrons Boussod et Valadon et parlait de s'installer à son compte comme marchand d'art. Ses problèmes financiers le préoccupaient. Sa paye ne suffisait plus à subvenir aux besoins de sa famille. Il aidait également Moe et ma sœur Will en Hollande. Je comprenais surtout dans ses lignes que c'était la pension qu'il me versait mensuellement et les frais de toutes sortes que je lui coûtais qui plombaient son budget. Depuis longtemps je me sentais un boulet financier pour lui. Il ne m'en parlait jamais.

     

         

          Un bruit, comme une sorte de grattement raisonnait sur la porte de la chambre. Concentré sur ma réponse à la lettre de Théo, je n'avais rien remarqué. De petits coups discrets cognèrent le bois.

          Je me lève et ouvre la porte. La petite serveuse Alice se tenait sur le palier.

          - Je ne voulais pas vous parler dans la salle de restaurant, chuchota-t-elle... J'ai une commission à vous faire. Vous m'avez souvent dit que vous cherchiez des figures à peindre. Adeline m'a montré son portrait que vous avez fait récemment. J'aime bien...

          Je ne reconnaissais pas la jeune fille enjouée qui me servait au restaurant. Elle  hésitait, intimidée. Elle se décida :

          - J'ai parlé de vous à une amie qui travaille dans une ferme non loin d'ici. Elle est journalière et effectue divers travaux pour ses patrons : lavage, ravaudage, ménage, cuisine et, à la belle saison, s'occupe des travaux des champs. Si cela vous dit, elle serait heureuse de vous servir de modèle. Le mardi est son jour de repos. Elle serait libre mardi prochain, le 8 juillet. Elle est en pleine période de moissonnage et pourrait venir habillée en paysanne, sa tenue habituelle. Est-ce que le champ de blé derrière le château d'Auvers vous conviendrait comme décor à votre toile ?

         Alice était charmante en entremetteuse. Je l'invitai à entrer mais elle refusa prétextant que madame Ravoux l'attendait à la cuisine pour les préparatifs du repas du soir. Je compris qu'entrer dans la chambre d'un homme, client de l'auberge, pourrait lui valoir de sérieux ennuis si on l'apprenait. Je n'insistai pas.

           - Merci Alice pour votre discrétion. Vous pouvez dire à votre amie que je serais très heureux de l'avoir comme modèle mardi prochain. Je connais bien ce champ de blé face au château. Je l'ai peint récemment un soir. Le soleil se couchait et le ciel se chargeait de couleurs jaune orangées. J'y serais en fin d'après-midi à l'heure la moins chaude. Que votre amie garde son habit de paysanne ! Une paysanne est plus belle qu'une dame lorsqu'elle porte sa jupe et camisole ordinaires. L'usure du temps, le vent et le soleil leur donnent les nuances les plus délicates. Si elle mettait une robe de dame, ce qu'il y a d'authentique en elle serait parti.

          Alice paraissait ravie de ma réponse.

          - Tenez, vous, Alice, j'aimerais vous peindre dans cette tenue de travail avec ce tablier bleu qui vous enserre la taille. Mais je sais que Tom l'a déjà fait... Ce garçon est gâté par la vie dans cette auberge ! Il est jeune, il a une belle allure, il passe ses journées sur le motif dans la nature, mange, boit et rit avec Martinez le soir et, en plus, a la chance d'obtenir vos faveurs. Heureux homme...

          La jeune fille sourit malicieusement et referma la porte. Elle la rouvrit aussitôt et passa sa jolie frimousse blonde par la porte : « Merci, monsieur Vincent, mon amie va être folle de joie dit-elle avant de disparaître définitivement ! ».

          J'entendis son pas léger redescendre l'escalier aussi discrètement qu'elle l'avait monté.

     

          

          Je m'assois sur le lit et reprends ma correspondance à Théo. Malgré la gentillesse d'Alice et la perspective de peindre bientôt la jeune paysanne, le courrier de mon frère me faisait mal.

          Mon champ de vision embrassa les dessins posés sur un meuble que j'avais croqués hier dans Auvers. J'avais fait plusieurs croquis d'un dessus de porte que j'avais transformé en mamie égyptienne un peu grotesque. Cela avait beaucoup amusé Pascalini qui passait par là. « Quel plaisir ce serait, monsieur Vincent, si vous acceptiez de m'en donner un. Je l'accrocherais dans ma chambre pour égayer mes soirées solitaires. » Je lui avais donné le meilleur dessin. Il était repartit heureux.

                                                     

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    Ornement de porte rue Rajon à Auvers-sur-oise

     

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       V. Van Gogh – dessins d’un ornement de porte transformé en masque de momie égyptienne, 1890, Van Gogh Museun, Amsterdam

           
     
     
     

          Mon optimisme s'était envolé...

          Je venais de connaître plus d'un mois de bonheur complet à Auvers. Je n'avais pas souvenir d'une joie aussi intense. Un appétit de vivre m'incitait à me lever dès les premières lueurs de l'aube pour profiter, impatient, de la journée à venir. Mon travail était plus calme, moins violent que dans le midi. Mon nouveau corps vivait chaque journée en parfaite harmonie avec la nature environnante. Je n'étais plus le même homme. L'air et les paysages de cette région qui me rappelaient ma Hollande natale, la gentillesse des habitants, m'avaient transformé.

          Aujourd'hui, pour la première fois depuis mon arrivée à l'auberge, la souffrance s'insinuait en moi. Ce n'était pas cette douleur dure, éprouvante, qui m'enserrait la tête à Saint-Rémy, mais un mal-être qui partait du ventre, une sorte d'étau qui maltraitait les organes, remontait dans la poitrine et m'asséchait la gorge.

          Une immense solitude m'étreignait.

     

    A suivre...

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles