Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16 novembre 2016

PORTRAIT : Vincent Van Gogh – Adeline Ravoux, 1890, collection privée

 

La jeune fille en bleu

 

Van gogh - portrait d'adeline ravoux 1890 collection privée.jpg


 

Texte extrait du roman à venir sur décembre: QUE LES BLES SONT BEAUX - L'ultime voyage de Vincent Van Gogh

 

 

     - Vous êtes très belle Adeline habillée ainsi !

     Elle sourit timidement. Elle qui portait habituellement des tenues amples et légères de son âge paraissait engoncée dans cette robe de dame qui lui serrait le buste. Elle hésitait à bouger, m’interrogeant du regard.

     La clarté de la fenêtre derrière elle l’entourait d’un halo lumineux qui dessinait les courbes de sa gracieuse silhouette. Dans le contre-jour, ses yeux, habituellement très clairs, étaient bleu foncé, presque violet, assortis à la robe. Je voyais une symphonie en bleu que son teint pâle et ses cheveux dorés accentuaient.

     - C’est ma première robe, dit-elle en faisant plusieurs tours sur elle même au risque de se prendre les pieds dans la jupe trop longue.

     C’était un jour de fête pour elle : une première robe de jeune fille et un peintre qui allait faire son portrait. J’appréciais qu’elle se soit faite belle exprès pour moi…

     Adeline s’amusait à voir me voir presser les tubes sur la palette. Elle imaginait cette pâte liquide, pure, se transformant en un personnage de chair et de sang qui serait elle.

     J’invitai la jeune fille à s’asseoir sur une chaise en paille et l’orientai de profil par rapport à moi. La lumière s’infiltrait dans ses cheveux et morcelait sa robe de petits éclats de feu. Je saisis ses épaules et lui tournai à peine le buste afin de ne voir que son oeil droit. « Relevez les manches de votre robe sur vos avant-bras et reposez les mains librement sur vos genoux. J’ai besoin de voir vos mains en pleine lumière. Bougez le moins possible ! ». Docile, elle se laissait faire.

     Le dessin préparatoire fut exécuté avec une brosse trempée dans du bleu de prusse. Avec un pinceau plus fin, je cernai l’ovale du visage d’un mince liseré vermillon. De profil, le nez d’Adeline m’apparaissait assez long, légèrement bombé au milieu. Je coupai la robe sous ses genoux. Elle posait comme une professionnelle, détendue, les bras souples, la tête bien droite, sans raideur.

   C’était le moment que je préférais. L’excitation montait en moi. Seule l’élaboration de l’œuvre occupait mon esprit.

     Sur la palette, je mélangeai le jaune de cadmium avec un soupçon de rouge, puis balayai la
peinture,van gogh,adeline ravoux,auverschevelure avec la pâte ocre obtenue. J’étalai ensuite un mauve moyen sur l’ensemble de la robe et couvrit de jaune mixé d’une pointe de vert le visage, les avant-bras et les mains. Des bâtonnets bleu cobalt lacérèrent la robe. Les volumes étaient suggérés uniquement par l’inflexion des bâtonnets : verticaux dans l’épaisseur de la jupe, incurvés sur la pliure du bras, courbés sur la poitrine. Des traits arrondis terminèrent l’ondulation des cheveux.

   Aucune touche n’était posée au hasard. Ma main dirigeait le pinceau, imprimait le mouvement, la direction.

    La jeune fille montrait des signes évidents de fatigue. La tension due à l’immobilité rosissait ses joues. Sa robe trop étroite comprimait sa respiration et son léger corsage s’animait de mouvements oppressés.

     - L’essentiel est fait ! Levez-vous pour remuer les jambes, dit-je à Adeline qui semblait en état d’asphyxie avancée. Vous pouvez desserrer le haut de votre robe.

     Avec un plaisir non dissimulé, elle se redressa et alla inhaler de l’air frais à la fenêtre. Elle se précipita ensuite vers mon chevalet pour contempler son portrait. Une moue perplexe retroussait sa lèvre inférieure.

     - Vous avez terminé, dit-elle apparemment peu satisfaite de son image ? Ma robe est bien… Tous ces petits traits qui partent dans tous les sens ? Les peintres qui viennent à l’auberge me montrent parfois les portraits qu’ils font dans la campagne… Cela ne ressemble pas à ça ! Ai-je vraiment ce menton en galoche et ce nez pointu ?

     - Vous êtes jolie comme un cœur, Adeline ! Reprenez la position. Allongez bien les mains sur vos genoux tout en gardant la tête bien droite. J’espère que la fumée de ma pipe ne vous gêne pas trop ? C’est ma drogue. Elle m’aide à trouver l’inspiration.

     La tension des dernières touches me rendait nerveux. Je repris la forme des mains en les allongeant exagérément. Le fond de la toile qui avait été laissé nu fut badigeonné d’une couchepeinture,van gogh,adeline ravoux,auvers d’outremer bien dilué. Des traits fins plus foncés, posés horizontalement, en sens inverse des bâtonnets verticaux de la robe, zébrèrent ce fond à peine sec. Un point sombre s’enfonça dans la pupille de l’œil. Pour faire plaisir à Adeline, je rétrécis légèrement son menton.

    La toile était entièrement bleue. Pour réchauffer peinture,écriture,van gogh,adeline ravoux,auversl’ensemble, je posai un ton orangé lumineux sur le dossier de la chaise et signai « Vincent » en rouge cru sur le bas de la robe, à gauche de la toile.

     - Fini ! Vous pouvez vous détendre ! Merci de ne pas avoir bougé ! Vous avez été d’une sagesse que n’ont pas tous mes modèles.

     Adeline rosit de plaisir sous les compliments. Elle s’approcha à pas menus. Son expression devant la toile fut plus positive que la première fois. Elle s’observa longuement. L’exclamation jaillit :

     - Vous me voyez comme ça ? Ce n’est pas moi ! Je fais plus vieille que mon âge !

   Sa déception me chagrinait. Pourtant, la toile que je voyais à distance me ravissait. Je réfléchis… Il y avait longtemps que je n’avais pas eu un aussi joli modèle ?

     … Peut-être que, tout à mon plaisir de peindre, je n’avais pas vu la toute jeune fille qu’était Adeline mais la femme qu’elle allait devenir ?

 

 

Commentaires

Quelle est belle cette jeune fille en bleu!!! As-tu entendu l'histoire des dessins qui auraient été retrouvé et qui seraient des faux? Incroyable!!! Bisous Fan

Écrit par : FAN | 16 novembre 2016

Répondre à ce commentaire

Elle était jolie Adeline qui avait 13 ans à ce moment. Elle faisait plus âgée.
Oui, je trouve étrange cette histoire d’un carnet retrouvé chez une femme du sud de la France. Le Seuil va faire de l’argent en le publiant dans plusieurs pays ce jour pour 69 €.

Écrit par : Alain | 17 novembre 2016

J'ai évidemment relu ce texte avec beaucoup de plaisir, Alain, puis suis allé rechercher son emplacement dans le roman initial et je me pose la question, - n'en prends pas ombrage -, de savoir si je vais poursuivre la relecture de ces petits extraits amendés publication après publication ici sur ton blog, et probablement en désordre par rapport au nouvel et définitif ouvrage que tu vas nous offrir dans très peu de temps.
En d'autres mots, je me demande si je ne vais pas "dompter" mon impatience pour pleinement jouir de la découverte de la "nouvelle" oeuvre dans l'ordre des chapitres que tu auras rédigés.

Écrit par : Richard | 17 novembre 2016

Répondre à ce commentaire

Tu n’as pas tort, Richard, car tu as déjà lu cette histoire autrefois. Je vais encore publier quelques extraits qui effectivement ne sont pas classés dans le même ordre que dans le livre. Ces portraits de tableaux de Van Gogh peuvent intéresser certaines personnes qui, peut-être, ne prendront pas le temps de lire tout le livre sur écran. Je n’ai pas totalement terminé la correction des derniers chapitres qui sont importants. Ce sera bon pour décembre.
Je n’aurais jamais pensé que je passerais autant de temps sur Van Gogh. Il fait partie de ces quelques grands peintres admirés universellement, alors je ne regrette rien. C’est un ami maintenant.

Écrit par : Alain | 17 novembre 2016

Un bleu qui ne peut que me plaire...
Bonne semaine Alain

Écrit par : Joëlle | 22 novembre 2016

Répondre à ce commentaire

Ce n’est pas que du bleu. Outre la couleur, Van Gogh c’est aussi la touche qui donne la forme : ondulation flexibilité, souplesse, qui font que cet artiste, incompris à son époque, est resté unique.
Je m’excuse pour mon retard, ma réponse précédente s’est égarée ?
Excellente journée, Joëlle.

Écrit par : Alain | 26 novembre 2016

Je découvre ce tableau et j'aime beaucoup l'interprétation que tu en fais.
Je crois que tu as sans doute raison, le peintre a dû voir la femme derrière la jeune fille, très jeune. :)

J'avoue ne pas avoir encore pris le temps de lire ces livres que tu nous offres ainsi.
Mais je le ferai, c'est certain.

Passe une douce journée.

Écrit par : Quichottine | 25 novembre 2016

Répondre à ce commentaire

Malgré ses 13 ans, Adeline Ravoux, la fille de l’aubergiste, faisait plus âgée. Vincent l’a peinte deux fois. Elle en reparlera bien plus tard dans ses souvenirs.
Je publierai le roman entier le mois prochain. Un gros travail que j’avais commencé il y a une dizaine d’années.
Beau week-end.

Écrit par : Alain | 26 novembre 2016

Écrire un commentaire