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  • Van Gogh : Assassinat ou suicide? - Thèse de l'assassinat

     

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    Vincent Van Gogh – Paysage avec le château d’Auvers au coucher de soleil – juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

     

    Troisième partie 

     

    THÈSE DE L’ASSASSINAT

     

     

     

         J’ai publié le 15 janvier dernier la première partie de mon dossier enquête sur le décès du peintre Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Celle-ci se nommait : « Thèse officielle : Celle du Van Gogh Museum ». Après la deuxième partie : « Souvenirs d’Adeline Ravoux », publiée le 21 janvier, j’en arrive aujourd’hui à la troisième partie du dossier : La thèse de l’assassinat.

         Cette thèse récente de l’assassinat repose essentiellement sur le livre publié en 2011 « VAN GOGH : The Life » de deux journalistes américains à succès Steven Naifeh et Gregory White Smith pour lesquels la version officielle du suicide de Vincent Van Gogh n’est pas crédible.

         Le livre de ces journalistes est une volumineuse biographie sur le peintre qui expose leur version de l’assassinat, résultat d’une longue enquête découvrant des incohérences dans ce que l’histoire a reconnu comme étant un suicide. D’autres biographies et romans sont apparus ensuite reprenant cette même thèse de l’assassinat.

      

         Simple passionné du peintre, je me suis beaucoup documenté sur l’homme et sa vie pour écrire récemment le roman QUE LES BLÉS SONT BEAUX – L’ultime voyage de Vincent Van Gogh : Vincent raconte au jour le jour les deux derniers mois de sa vie à Auvers-sur-Oise.

        J’ai toujours été étonné des nombreuses polémiques engendrées par l’œuvre, la vie et, maintenant, la mort de Vincent. Il n’en aurait pas demandé autant, le pauvre !

     

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  • Van Gogh : Assassinat ou suicide? - Les souvenirs d'Adeline Ravoux

     

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    Paul van Ryssel (Paul Gachet) – dessin de Vincent Van Gogh sur son lit de mort, 29 juillet 1890

     

     

    Deuxième partie

     

     

    LES CAHIERS DE VAN GOGH

     

    Souvenirs d’Adeline Ravoux « La jeune fille en bleu » sur le séjour de Vincent van Gogh à Auvers-sur-Oise - 1953

     

     

     

         La première partie de mon dossier-enquête sur le décès de Van Gogh, publiée le 15 janvier dernier, concernait la thèse officielle : celle du Van Gogh Museum.

         Aujourd’hui, pour la deuxième partie de l’enquête, de la longue interview d’Adeline Carrié, née Ravoux, agée de 76 ans, je publie, ci-dessous, uniquement la partie de ses propos se rapportant au décès de l’artiste :

     

     

        Madame Carrié née Adeline Ravoux m’a dressé ses Souvenirs sur Vincent Van Gogh avec l’autorisation de les publier.

        Les lecteurs des Cahiers de Van Gogh y trouveront l’atmosphère de l’après-midi du 1er mai 1953 au cours duquel, à Mesnières-en-Bray, elle évoqua devant moi un Vincent Van Gogh qui n’était pas celui qu’une légende torturée m’avait exposé. Ceux qui mettent la vérité au-dessus de toute préoccupation secondaire apprécieront le souffle d’air pur que Madame Carrié fait passer sur la mémoire de Vincent. Elle a droit, à ce titre, à l’expression de la reconnaissance des amis de Van Gogh.

     

     

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  • VAN GOGH A AUVERS - 20. Tom

     

    Suite...

     

    Mercredi 25 juin 1890.  

     

     

          Adeline se lève.

          La « jeun-portrait-of-adeline-ravoux-in-green.gife fille en bleu » est revenue poser pour quelques retouches.

          J'ai profité de sa présence pour dessiner un deuxième portrait plus serré d'elle avec une fleur sur la droite.

           La charmante Adeline ne s'est même pas aperçue que je la croquais sur le petit carnet qui ne me quitte jamais. Pour ce second portrait, je sais déjà les couleurs que je vais utiliser. Je le garderai ensuite égoïstement pour moi.

     

     

    V. Van Gogh – Portrait d’Adeline Ravoux – juin 1890, The Cleveland Museum of Art

     

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          - J'aime beaucoup votre portrait en bleu, Adeline. Je vous le donne. J'en ferai une copie que j'enverrai à mon frère à Paris pour qu'il voie votre joli visage. Merci pour votre gentillesse. J'espère que vous n'êtes pas trop déçue par ma peinture... Plus tard, vous verrez la toile avec un autre œil et la comprendrez mieux.

          La jeune fille veut prendre la toile sur le chevalet et se couvre la paume des mains de peinture bleue.

    - Oh là, jeune fille ! Attendez ! Il faut lui laisser le temps de sécher, dis-je en riant. Vous pouvez aller vous laver les mains maintenant car votre belle robe risque d'en souffrir. Je ne voudrais pas avoir d'ennui avec votre maman.                                                 

                  V. Van Gogh – Portrait d’Adeline Ravoux, copie d’après le premier portrait– juin 1890, collection privée

                                                                                            

          Confuse, Adeline sort précipitamment de la salle. Elle manque de percuter Tom qui rentrait de sa journée dans la nature. Sa vareuse était humide et ses chaussures crottées.

          Il se moque :

          - Doucement mademoiselle ! Les femmes me sautent dessus dès que j'arrive maintenant... De vraies tigresses ! Que faites-vous dans notre salle réservée aux peintres ? Ce n'est pas un lieu fréquentable pour les jeunes filles...  

          Satisfait de son humour, il regarde amusé Adeline, vexée, courir vers la cuisine où sa mère officiait. Il entre dans la salle qui était restée ouverte et dépose lourdement son matériel de peintre sur le sol. Il accroche soigneusement le paysage encore frais qu'il transporte et se tourne vers moi.

          Il sursaute en apercevant le portrait derrière moi.

          - Ah ! Je comprends mieux ! Adeline n'était pas entrée par hasard. C'est une coquine !  Elle se fait portraiturer en cachette !

          Il ricane en voyant ma mine ébahie.

          - Je suis heureux de constater que vous aimez les femmes vous aussi, dit-il enjoué. Je me posais des questions à votre sujet, mon ami ! Je suis rassuré maintenant... quoique qu'Adeline soit bien jeune... Elle paraît dix ans de plus sur ce portrait ?

          Il examine de plus près le tableau.

          - Pourquoi posez-vous les couleurs avec cette impétuosité... cette violence ? Ces bâtonnets sur la robe ? Je n'ai encore jamais rencontré de peintre qui peigne de cette façon.

          Perplexe, il fait le tour de mes tableaux accrochés sur les murs. Visiblement, il ne comprenait rien à mon travail.

          - Votre style est déroutant, Vincent... Vous empâtez, couvrez des coins de toile par-ci, par-là, des emplacements restent inachevés... Vous hachurez dans tous les sens. Votre technique n'est pas reposante pour l'œil, mon vieux !

          Je ne réponds pas de suite et le laisse à ses réflexions sur mon travail. J'en profitais pour m'approcher du paysage qu'il venait d'accrocher au mur. Théo m'avait dit dans un courrier qu'il n'avait rien vu du travail de ce garçon qu'il m'avait envoyé. Intérieurement, je me dis qu'il n'avait rien perdu. C'était tout ce que je n'aimais pas : fade, plat, sans relief. Sympathique, mais sans vie.

          - Vous devriez partir en Bretagne, dis-je en me tournant vers Tom. Gauguin a créé une école de peinture à Pont-Aven. Avec lui, De Haan, Bernard et d'autres, vous seriez en bonne compagnie. Je ne désespère d'ailleurs pas de les rejoindre un de ces jours pour peindre quelques marines.

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    Vincent Van Gogh – Le château d’Auvers, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Tom naviguait au hasard des mes accrochages. Je le vois stopper son élan devant une toile que j'avais terminée un soir, fort tard, au soleil couchant : deux poiriers tout noirs contre un ciel jaune de chrome, des blés et le château d'Auvers au fond tout petit dans la verdure sombre. C'était la première fois que j'utilisais un nouveau format de toile d'un mètre sur cinquante centimètres.

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    Vincent Van Gogh – Sous-bois avec couple, juin 1890, Cincinnati Art Museum

     

         Dans la même semaine, j'avais peint deux autres tableaux dans ce format : un paysage d'Auvers jaune et bleu vert ainsi qu'un sous-bois montrant des troncs de peupliers violets traversant le paysage comme des colonnes. Un couple se promenait dans la prairie multicolore fleurissant sous les arbres.

          Je voyais Tom hésiter. Il avance jusqu'aux vieilles chaumières que j'avais peintes à Cordeville un après-midi ensoleillé.

          Je ne pus retenir un sourire lorsque je vis son cou s'allonger comme une girafe vers la peinture. Le nez collé sur la toile, il scrutait les détails à la loupe. Il recule d'un mètre, vérifie quelque chose, prend un air pensif et tend le cou à nouveau. Il se retourne, mal à l'aise.

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    Vincent Van Gogh – Chaumes à Cordeville, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

     

            - Ces arbres me donnent le vertige... Les chaumières au premier plan sont calmes, placides. Jusque là, tout va bien... Subitement, on ne sait pourquoi, un incendie embrase les toits. Les flammes lèchent les nuages qui semblent pris de folie à leur tour. Vos arbres enflammés ressemblent à des vipères qui cherchent à mordre le ciel ?

          Je ne répondis pas. C'était la première fois que je poussais jusqu'à Cordeville, juste au-dessus du quartier du Montcel. Ces vieilles maisons à toits de chaumes aux tonalités vertes et jaunes m'avaient inspirées. L'odeur entêtante du tas de fumier orangé rajouté en bas de la toile me perturba toute la journée. Le soir, au dîner, je la portais encore sur moi.

          Les mains derrière le dos, Tom marchait de long et large devant la toile cherchant une explication qui ne venait pas. Il s'avance vers moi.

          - Vous n'allez pas me faire croire que vous ressentez les arbres de cette façon, Vincent ? Pourquoi transformez-vous cette végétation pacifique en brasier agressif ?

          Ne recevant pas de réponse, il revient vers la toile, très énervé par mon mutisme.

          - Les tonalités sont douces : vert, jaune... Vous auriez pu laissez la toile ainsi. Non ! Il a fallu que vous rajoutiez sur la couleur tous ces traits qui partent dans toutes les directions : sur  les murs, les toits, le jardinet sur le côté, et les arbres... L'herbe qui rampe devant la chaumière est tailladée ce qui lui donne l'aspect d'un hérisson en colère !

          Il était au bord de l'exaspération. Le Tom insouciant et léger que je connaissais, celui que je voyais de plus en plus souvent poursuivre en riant la serveuse Alice dans les couloirs, était crispé.

          Mon regard ironique le dévisageait.

          Je me décide :

          - Pas facile à comprendre ma peinture, Tom... Comme vous le savez, je suis un avant-gardiste. En dix années de peinture, j'ai assimilé les différentes influences picturales des grands maîtres : Millet, Delacroix, Rembrandt... Ils ont ouvert la voie. Aujourd'hui, je me sers de ce qu'ils m'ont appris et tente, modestement, d'aller plus loin. N'oubliez jamais, Tom... seules la sincérité et l'émotion devant la nature doivent guider notre travail. L'émotion... Celle-ci est parfois si forte que je travaille en oubliant que je peins. Les touches viennent d'elles-mêmes, avec des rapports entre elles, comme des mots dans une lettre.

          Tom ne voyait pas où je voulais en venir. Je continue calmement.

          - Allez ! Dites-le ! C'est laid, négligé, mal peint et mal dessiné ! C'est ce que vous pensez, n'est-ce pas ? Les touches vous semblent discordantes ?... Voyez-vous... lorsque vous êtes placé devant le motif, la précision du dessin n'est pas essentielle. Le vrai dessin, c'est de modeler avec la couleur ! Vous avez remarqué que j'ai remplacé les lignes droites par des segments, le modelé par des bâtonnets. Ce sont eux qui donnent souplesse, ondulation, flexibilité au motif. Dans un portrait comme celui d'Adeline, les bâtonnets sont plus expressifs qu'un modelé habilement fait. Il sont très apparents mais ne détruisent pas l'harmonie générale.

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          Je m'étais approché du portrait d'Adeline pour expliquer par le geste mon argumentation :

          - Tom... Les couleurs... Elles doivent être intenses ! Il ne faut pas faire une harmonie de gris que l'on oubliera vite, mais utiliser la couleur pure sans trop de mélange. Tous ces tons l'un près de l'autre doivent donner l'impression qu'ils se retrouvent bien dans le tableau comme dans la nature.

          Tom, voûté, le dos callé contre un mur, m'écoutait en élève attentif.

          Je reprends :

          - Je pourrais peindre lisse, finement coloré, avec l'élégance des classiques, pour vendre plus facilement. Faire du commerce n'a jamais été mon but dans ce métier, malheureusement à mon détriment sur le plan financier ! Vous avez choisi la peinture pour vous exprimer, Tom. Et bien, soyez vous-même, mon garçon ! Servez-vous de la couleur pour ressentir. Ensuite... vous serez bien.

          Je sentais que mon discours avait dérangé les certitudes de mon ami.

          J'entreprends de ranger mon matériel. Je me redresse un instant en regardant le jeune homme :

          - Copiez Delacroix, c'est mon maître pour les couleurs ! Donnez vie à vos toiles ! C'est ce que j'ai voulu faire avec ces arbres en forme de flamme au dessus des chaumières. Je vous montrerai l'église d'Auvers que j'ai peinte récemment. Elle est dans ma chambre. Je suis certain que vous comprendrez le sens de mes paroles. Inspirez-vous également des estampes japonaises, c'est une bonne école !

          Tom quitte son mur et se redresse lentement. Son visage habituellement enfantin exprimait une réflexion profonde. Toutes mes théories sur la peinture l'avaient déstabilisé.

          Décontenancé, il reprend son matériel sur le sol et se dirige vers la porte. Son regard croise le mien.

          - Je n'ai pas tout compris, mais je retiendrai la leçon, Vincent. Je vous envie... Je n'aurai jamais votre rage...

          Il sortit précipitamment en laissant la porte ouverte.

          Il aperçut Alice préparant le repas du soir et retrouva de suite son allure guillerette.

     

    A suivre...

     

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom  

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 18. Un nouveau locataire

     

     

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    Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers, juin 1890, Kunsthistorisches Museum, Vienne

     

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

     

          Un mois a passé depuis l’installation de Vincent Van Gogh à l’auberge Ravoux dans le petit village d’Auvers-sur-Oise, proche de Paris.

          Vincent suit à la lettre les remèdes de santé très simples du docteur Gachet : oublier son séjour douloureux en Provence, manger sainement, dormir, et, surtout, consacrer son temps à sa passion de peintre.

          Le dimanche 8 juin, Jo, Théo et le bébé Vincent Willem sont venus à Auvers invités à déjeuner par le docteur Gachet et ses enfants Paul et Marguerite. L'atmosphère joyeuse du repas dans le jardin rappelle à Vincent les réunions familiales de son enfance.

          La campagne environnante lui offre de nombreux motifs qu'il peint avec frénésie. 

          Il est impatient de portraiturer bientôt deux jolies jeunes filles : Adeline Ravoux et Marguerite Gachet.

     

     

     

     

     

    Suite...

     

     

    Jeudi 19 juin 1890.  

     

          Ce bruit raisonnant à travers la cloison devenait agaçant.

          A-t-il besoin de faire un boucan pareil, pensai-je ?

          J'aimais bien ce jeune homme arrivé à l'auberge lundi dernier, le jour de mon escapade à la plage de la Grenouillère sur les bords de l'Oise. En mon absence, Ravoux l'avait installé dans la chambre inoccupée à côté de la mienne. « Vous serez proche de votre compatriote, lui avait-il dit. »

          Je l'entendais préparer son matériel de peintre pour la journée. Courageux ce garçon songeai-je ! Moi je ne sors pas avec ce temps pluvieux qui gène la vision et esquinterait mon travail...

          Il passa devant ma porte et descendit l'escalier d'un pas alerte.

     

         

          Pourquoi Théo m'a-il envoyé ce jeune peintre hollandais de 23 ans, ruminai-je ? C'était mon ami Eugène Boch dont j'avais fait le portrait à Arles qui l'avait présenté à Théo : « Recommandez-le auprès de votre frère Vincent à Auvers, il lui sera d'excellents conseils. »

          Comme si je n'avais que cela à faire... Ce garçon paraissait bien trop gentil et pas assez travailleur pour faire de la peinture dans les conditions actuelles ? De nos jours il fallait être téméraire pour se lancer dans cette aventure.

          Le premier soir, à table, j'avais bien essayé de le dissuader : « La peinture est un métier de crève-la-faim, qui apporte, certes, quelques joies mais ne permet pas à un homme de se stabiliser, de faire vivre une famille. Tu es jeune et insouciant. Regarde-moi et imagine-toi, à travers mon apparence, ce que tu seras à mon âge... Pas brillant, n'est-ce pas ? ».

          Il m'avait examiné étrangement.

          J'avais insisté : « Cela fait dix ans que je tente d'exister par la peinture. Dix années de difficultés, de détresse, de moqueries ou d'incompréhensions... Mais pas question de compromission, mon ami ! Je ne peindrai jamais lisse et facile pour me conformer au goût du temps ! De nos jours, les avant-gardistes, ceux qui veulent révolutionner leur art, travaillent dans une dèche continuelle. Ce ne sont que de pauvres bougres qui, comme moi, vivent au café, logent dans des auberges bon marché et ne subsistent qu'au jour le jour. Si mon frère Théo ne m'aidait pas financièrement, je ne serais plus de ce monde... C'est cela ton ambition ? ».

          Il s'était contenté de me regarder bizarrement avec ses yeux de gamin espiègle et avait éclaté de rire, imité par Martinez qui appréciait d'avoir un nouveau compagnon de table plus gai que moi.

          Ces deux là étaient déjà très liés. Ils échangeaient peu de paroles car Hirschig s'exprimait mal en français et parlait le plus souvent en hollandais avec moi. Malgré leur différence d'âge, quatre jours avaient suffi pour qu'ils se reconnaissent comme faisant partie de la même famille, celle des jouisseurs. Ils mangeaient et buvaient avec le même entrain, s'amusaient de tout, se moquaient de moi et ne s'intéressaient qu'aux jupons féminins.

          Anton Hirschig, que tout le monde appelait déjà familièrement Tommy ou Tom, avait cette capacité naturelle à se faire aimer de suite. Dès qu'il ouvrait la bouche, ses erreurs de vocabulaire provoquaient le fou rire à tous les coups. J'enviais sa bonne humeur doublée d'une assurance étonnante pour son jeune âge. En peu de temps, il s'était attiré les faveurs des habitués de l'auberge, du couple Ravoux et, surtout, de la jeune serveuse Alice. Il était beau garçon avec un laisser-aller dans l'allure qui plaisait. Madame Ravoux était aux anges. Elle mitonnait des petits plats spécialement pour notre table. Alice et elle se relayaient pour servir Martinez et Tom dès que leurs assiettes étaient vides, sans me jeter un regard connaissant mon manque d'intérêt pour les choses de la table. Les deux femmes s'étaient transformées en abeilles ouvrières, celles que j'observais parfois dans la campagne planant sans discontinuer autour de la ruche pour y déposer le pollen des fleurs. Elles froufroutaient autour de nous, déposaient les plats, servaient le vin et répondaient aux blagues coquines de mes voisins de table par des éclats de rire interminables qui m'ôtaient toute possibilité de discussions sérieuses.

     

         

        En me levant ce matin, compte tenu du mauvais temps, j'avais pensé mettre de l'ordre dans mes estampes japonaises qui traînaient dans tous les coins de la petite chambre. J'en ramasse deux par terre, sous la lucarne, et les contemple. Ces japonais sont les premiers « modernes » me dis-je une nouvelle fois ? Peu motivé, je repose les gravures au même endroit, enlève mes chaussures et m'allonge sur le lit qui émet un son lugubre.

          La pluie tapait furieusement à l'extérieur sur la lucarne. Tom allait revenir trempé ? La position allongée m'engourdissait les membres.

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    V . Van Gogh – Le jardin de Daubigny, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Charmante madame Daubigny ! Avant-hier, elle avait laissé un gentil message à l'auberge pour me dire de passer un après-midi. Le jour même, j'avais esquissé une petite étude carrée de son jardin et de sa maison. « Vous êtes le bienvenu m'avait-elle dit en ouvrant la grille. Le docteur Gachet m'a fait part de votre demande. Je suis toujours heureuse de recevoir des peintres. Peignez tout ce que vous voudrez, monsieur, vous êtes chez vous ! Mon mari aurait aimé vous connaître. » Intimidé, j'avais balbutié une phrase d'admiration pour le maître. Je l'avais préparée sur la route en venant : « la célébrité d'Auvers dont les couleurs et la finesse de touche dans la description des paysages avaient su relier le classicisme et la modernité. »

          Ma phrase un peu pompeuse l'avait fait sourire et elle m'avait remercié courtoisement. Puis elle m'avait laissé peindre le jardin envahi de roses rouges et blanches dont le parfum embaumait l'air. En partant, je lui avais demandé si je pouvais revenir pour peindre une toile plus importante. Elle avait accepté en s'exclamant : « Le décor de ma demeure n'est pas exceptionnel, mais c'est tout ce que je peux vous offrir ! » Enjouée, elle était retournée tailler ses rosiers.

          Un claquement bref me fait sursauter. La jeune Alice devait être en train de faire le ménage.

          C'est décidé... J'ai dit à Adeline d'être prête vers 14 heures demain après-midi : « En travaillant nerveusement, vous devriez pouvoir admirer votre portrait dans la soirée. » Ses parents me disaient encore ce matin, amusés, qu'elle était très excitée à la perspective d'être prise pour modèle. Mignonne Adeline... J'aurais pu avoir une fille de cet âge ? Depuis que je lui avais proposé ce portrait, elle cherchait constamment à me croiser au restaurant ou devant la porte de l'auberge lorsque je rentrais le soir. Elle prenait des poses de dame : le sourire grave, l'œil aguicheur, la poitrine bombée.

          Depuis la récente venue de Théo et Jo dans ma chambre, L'église d'Auvers n'avait pas bougé de son emplacement, coincée entre la commode et le mur, sur une chaise face au lit. Etrange église ? Je n'arrivais pas à percevoir cette église comme un vulgaire édifice de pierre sans vie. Elle avait une apparence humaine. C'est le meilleur portrait que j'ai jamais fait, pensai-je ?

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    V. Van Gogh – Portrait d’Eugène Boch, 1888, Musée d’Orsay, Paris

     

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          Les portraits, c'est ce que je préférais peindre... A Arles, j'avais trouvé des figures dont j'étais vraiment satisfait : Eugène Boch, personnage lunaire au regard rêveur représenté dans un décor de nuit au ciel étoilé ; ce farceur de Roulin en postier triomphant qui avait tant fait rire Jo à Paris le mois dernier ; le sous-lieutenant de zouave Milliet au teint mat, qui venait peindre avec moi dans les champs aux alentours d'Arles. Sans oublier mon amie, madame Ginoux, en costume d'arlésienne noir sur un fond jaune citron.

     

     

    V. Van Gogh – Sous-lieutenant des zouaves Milliet, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

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          Satané soldat ! Que de mal il m'avait donné celui-là pour le croquer ! C'était un jeune soldat du régiment de zouave de Milliet engoncé dans son bel uniforme bleuté. Il avait un cou de taureau et un regard de tigre. Pour le peindre, j'avais utilisé des tons disparates pas facile à mener. Je me souvenais de sa tête bronzée coiffée d'un bonnet garance que j'avais plaquée sur une porte de couleur vert sale. C'était d'un criard... Mais cela me plaisait.

         

                                        

                                                                                                  V. Van Gogh – Le zouave, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          Des effluves parfumés de cuisine s'infiltraient sous ma porte. La pluie avait cessé. Tom n'était pas rentré. Je connaissais par expérience la difficulté de poser ses pinceaux, excité par l'ardeur de la création. A son âge, il peut sauter un repas...

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          Une idée me vient. Je vais donner L'Eglise d'Auvers à Moe. Ma chère mère serait certainement heureuse d'accueillir à Nuenen cette église de campagne au ciel plombé. Les églises, c'était sa vie à Moe. Tout au long de son existence, elle n'avait cessé de suivre mon père dans les paroisses où il officiait comme pasteur. Elle n'avait connu comme habitation que des presbytères : Groot-Zundert, puis Etten et, peu avant la mort de Pa il y avait déjà cinq ans, Nuenen dans le Brabant. Sa grande fierté était d'assister au sermon du dimanche proféré d'une voix solennelle par mon père.

          Je m'imaginais L'église d'Auvers faisant le pendant à celle de Nuenen accrochée au-dessus de la cheminée. Pour la distraire lorsque Moe s'était cassée le fémur, j'avais brossé et lui avais offert son église entourée de fidèles sortant joyeusement de la messe... Pauvre Moe, que de soucis je lui donnais !

     

    V . Van Gogh – Sortie de l’église de Nuenen, 1884, tableau volé au Van Gogh Museum en 2002

         

     

          Le soleil revenu transperçait la lucarne. Il n'était plus temps de rêvasser.

          J'enfile ma tenue de travail, sors et descends l'escalier en pensant à l'après-midi qui m'attendait.

          Demain, je peindrai Adeline...

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 16. Un travail de forcené

     

    Depuis la visite de sa famille il y a une semaine, Vincent travaille beaucoup. En cette journée du 16 juin 1890, le temps est superbe, la nature prometteuse. Vincent fourmille de projets.

     

    Suite...

     

    Lundi 16 juin 1890.   

         

          La nuit était si douce que je m'étais levé très tôt. J'éprouvais les mêmes sensations qu'en Provence, celles qui m'incitaient à sortir avant que les lueurs de l'aube ne s'allument pour aller planter mon chevalet au hasard, en pleine lumière.

          Je n'avais fréquenté jusqu'ici que les routes caillouteuses de la plaine et des coteaux au dessus d'Auvers et avais donc décidé de descendre vers les bords de l'Oise dont Paul m'avait déjà montré quelques sites proches de chez lui. Une furieuse envie de croquer à nouveau des paysages aquatiques me tenaillait. 

          Ravoux, l'œil glauque, la voix pâteuse, pas rasé, m'apostrophe au moment où je sortais de table pour monter à ma chambre :

          - Vous connaissez la « Grenouillère » ?

          Pourquoi me posait-il cette curieuse question ? Ce nom me disait quelque chose ?... Un souvenir déjà ancien me revenait en mémoire.

          - Oui ! La Grenouillère ! Lorsque j'habitais chez mon frère à Paris, celui-ci me parlait souvent d'un lieu de plaisir nommé la « Grenouillère ». Il s'agissait d'un établissement flottant installé le long de l'île de Croissy, sur la Seine. Une guinguette assez mal fréquentée, avec, juste à côté, une baignade spécialement aménagée. Théo y était allé une ou deux fois. Il n'avait jamais osé se baigner dans cette pataugeoire...

          Je m'amusai en pensant à Théo qui ne nageait guère mieux que moi.

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    Claude Monet, La Grenouillère, 1869, Metropolitan Museum of Art, New York
     
                                                                                                               

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                                                                    Pierre Auguste Renoir – La Grenouillère, 1869, Nationalmuseum, Stockholm

         

           - Le « Pot-à-Fleurs »... C'est ça ! On disait aussi « Camembert ». C'était un petit îlot rond, planté d'un arbre en son milieu, qui servait de plongeoir aux nageurs... Théo me fredonnait souvent une chanson à la mode que les danseurs reprenaient en chœur. Je crois que c'était... « La polka des canotières ». C'était très rythmé ! Je me souviens de quelques paroles :

         « Ohé ! Ohé ! Mes belles amoureuses, surtout prenez garde à vous 

         Les rameurs vous font les yeux doux.

         Ohé ! Ohé ! Les ondes sont trompeuses 

         Et la vertu dans un coup d'vent en canot chavire souvent »

          -  J'ai appris que cette guinguette avait brûlée entièrement l'année dernière, dis-je pensif.

          Ravoux n'en revenait pas de me voir chanter à cette heure matinale. Il avale à petites gorgées son café fumant. Il repose son bol sur le zinc, essuie son épaisse moustache d'un revers de main, et entreprend de se beurrer une tartine de pain.

          - Nous aussi, nous avons une « Grenouillère » à Auvers, lance-t-il, le regard bien éveillé cette fois ! Cette baignade a été aménagée au bord de l'Oise. Les gens de la commune et des communes avoisinantes viennent s'y baigner l'été. Après une journée de canotage, des parisiens, arrivés par le train du matin, aiment piquer une tête dans l'eau fraîche avant de rentrer le soir.

          Il trempe sa tartine dans le café et l'avale avec gourmandise.

           - Cela pourrait vous inspirer une peinture ! Si cela vous tente, vous trouverez la baignade non loin de la pointe de l'île de Vaux, en suivant la rivière dans la direction de Chaponval. Avec le temps qui se prépare, vous pourriez voir de jolies filles en maillot, monsieur Vincent ! Beaucoup de jeunes, comme ma fille Adeline parfois, s'y rendent l'après-midi, à l'heure la plus chaude. Des femmes d'artisans, de commerçants, et même des journalières, en fin de journée, lorsqu'elles ont terminé leur travail, viennent y exposer leur peau blanche au soleil.

          L'œil de Ravoux s'allume à cette pensée. Il se ressert un second bol de café et continue :

          - Une guinguette s'est installée récemment sur l'île de Vaux. Elle ouvre le jeudi soir et le dimanche après-midi. Des canotiers avec leurs compagnes y finissent la journée autour d'une matelote d'anguille ou une friture de goujons, accompagnée d'un petit vin blanc. Si vous aimez la musique et la danse, n'hésitez pas à vous y rendre. Cela vous changera des tubes de couleurs ! Alice, la jeune fille qui aide ma femme au restaurant, y va souvent le dimanche. Elle vous en parlera.

          Je laisse Ravoux à ses occupations et sors de la salle. La danse ?... Est-ce que j'ai l'air d'un danseur ?... Je prends la clef de la souillarde dans ma poche de pantalon, ouvre la porte et la referme discrètement derrière moi. Un relent d'huile m'incommode. A cette heure matinale, je préférais le fumet du café.

          Une semaine était passée depuis notre dimanche festif avec Théo et Jo, chez le docteur. Je n'avais pas cessé de travailler. J'avais labouré comme un possédé : une huile par jour, qu'il vente ou qu'il pleuve. Une semaine intense, le nez collé sur la toile du matin au soir, à peindre, vite... Trop vite ? Une sorte de rage intérieure me poussait à accélérer le mouvement, à hachurer mes tableaux dans un élan impétueux. J'avais besoin de violenter ce nouveau corps, le mien, qui répondait à mes moindres désirs. J'étais un homme neuf.

          Je suivais les conseils de Gachet à la lettre : « Faîtes ce que vous aimez ! Peignez ! » Cette fureur sourde de travail allait me guérir. Parfois, le soir, seul, je doutais encore de la persistance de cette forme physique inhabituelle. Mes périodes d'accalmie, après chaque crise, n'excédaient guère trois mois. La dernière avait pris fin vers la mi-avril. Deux mois déjà. Il fallait que je produise...

          Les toiles peintes durant la semaine luisaient, humides, serrées les unes contre les autres pour gagner de la place. La fenêtre donnant sur l'arrière de l'auberge les éclairait en biais, favorisant un contre-jour qui raffermissait les couleurs. C'étaient des paysages de champs trouvés aux alentours, les pittoresques maisons d'Auvers et des études de plantes et fleurs sauvages.

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     V. Van Gogh – Fleurs des champs (pavots, marguerites, bleuets dans un vase), juin 1890, collection particulière

                                                      V. Van Gogh – Vase avec des chardons, juin 1890, collection particulière

         

          J'ai aligné côte à côte les deux bouquets que j'ai peints chez Gachet dans un même vase posé sur une table ronde. L'un est très rouge, l'autre vert. Faute de toile, j'en avais peint un troisième sur un torchon rayé donné par le docteur. Je lui avais laissé en remerciement.

          J'avance vers les toiles suivantes. Des coquelicots rouges réchauffent une luzerne qui apparaît comme éclaboussée de gouttelettes de sang.

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    V. Van Gogh – Champ de coquelicots, juin 1890, Gemeentemuseum, La Haye

     

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          Sur une toile plus petite, une simple étude de blé. Rien que des épis, tenus par des tiges bleus verts, des feuilles longues en forme de rubans. Les épis jaunes se dressent de ci delà. Des liserons roses s'enroulent autour des tiges. Le vent soufflait fort. Pour n'avoir pas pris soin de fixer mon chevalet, comme je le faisais en Provence sous le mistral, j'avais dû courir après ma toile sous la bourrasque.

    V. Van Gogh – Epis de blé, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

          Il pleuvait le jour où j'avais croqué ce tableau accroché dans un angle de la pièce... Je m'étais placé en haut de la côte de Saint-Martin pour peindre des champs s'étendant à perte de vue. Plutôt que de déranger le docteur en passant par le fond de son jardin, j'avais préféré emprunter un sentier étroit à partir de la rue des Vessenots.

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      Vincent Van Gogh – Paysage à Auvers, juin 1890, Musée Pouchkine, Moscou

        

           La vue portait très loin. A l'horizon, un train, laissant derrière lui une immense traînée blanche, courait le long des collines bleues. Les cultures de pois, de luzernes et de blés étaient traversées, au centre de la toile, par une route blanche sur laquelle une frêle carriole tirée par un cheval avançait gaillardement. Au premier plan, entre les plants de pomme de terre vert outremer, la terre grasse m'était apparue violette.

          J'ai bien fait de poser ce rouge cru sur les toits des maisons, les verts en sont renforcés, pensai-je en refermant soigneusement la porte de la souillarde.

          Je m'apprête à monter dans ma chambre lorsque Adeline, très matinale, débouche de la cuisine. Des cheveux en désordre balayaient son visage pâle. Depuis mon arrivée, je la voyais tous les jours. On se croisait  dans les couloirs ou dans la salle de restaurant le soir pour le rituel obligatoire, le dessin du « marchand de sable » réclamé par sa sœur Germaine.

          Une idée me trottait dans la tête depuis plusieurs jours, mais je n'avais pas encore osé lui en parler. J'en profitai :

          - Est-ce que cela vous ferait plaisir que je fasse votre portrait ?

          Elle me regarde sans bien comprendre. Depuis que je jouais avec sa petite soeur, sa timidité envers moi s'était atténuée. Son regard clair s'éveilla. L'extrême minceur de ses lèvres me donnait parfois l'impression qu'elle n'en avait pas. Elles s'entrouvrirent sur des dents bien rangées.

          - Vous voulez me faire un portrait ?

          - Oui, Adeline ! Vous feriez un joli modèle ! Je peins rapidement. Je ne vous ennuierai pas longtemps.

          Elle semblait heureuse de ma proposition. Quelques taches colorées réchauffèrent ses joues.

          - J'accepte, monsieur Vincent ! Vous me direz le jour qui vous convient. Je me rendrai libre.

          - C'est un grand honneur que vous me faites, Adeline. Je demanderai la permission à vos parents.

          Ravi d'avoir trouvé une aussi charmante figure à peindre, je monte à grandes enjambées chercher mon matériel et une toile pré encadrée.

           - A ce soir, monsieur Ravoux, je passerai voir votre Grenouillère, dis-je en sortant.

          Il me fit un signe amical en avalant une nouvelle tasse de café.

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené  

                                                  

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 15. Théo

     

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    Suite...

     

    Dimanche 8 juin 1890.        

     

          Le soleil écrase le devant de l'auberge, malgré les arbres qui dispensent un maigre ombrage sur les tables en fer installées devant les fenêtres. J'attache le cheval à l'anneau scellé dans le mur du passage. Théo et Jo souhaitèrent marcher un instant jusqu'au centre de la place de la mairie, face à l'auberge.

          Ravoux est attablé devant une orangeade à l'intérieur du restaurant. Des gouttes de sueur perlent sur son front et son crâne dégarni. C'était l'heure où il s'octroyait un moment de détente avant l'arrivée des premiers clients.

          Je lis de l'incompréhension dans son regard lorsqu'il me voit arriver seul avec un bébé serré dans les bras. A voir l'expression grotesque du cafetier, je comprends de suite sa pensée.

          Apercevant la face rondouillarde de cet homme qu'il ne connaît pas, Vincent Willem se met à gigoter dans mes bras. Il se calme lorsqu'il voit ses parents entrer dans l'auberge avec moi.

          - Vous avez bien cru que c'était le mien, dis-je à l'aubergiste, en riant ! J'aimerais avoir un enfant mais je n'ai pas encore trouvé la femme qui me le donnera. Il est beau mon neveu...n'est-ce pas ? Quatre mois... Je vous présente mon frère Théo, dont je vous ai déjà beaucoup parlé, et sa femme Johanna. Jeunes mariés, ils sont en pleine lune de miel. Je dois les raccompagner à la gare tout à l'heure. J'espère toujours qu'ils viendront à Auvers pour les vacances le mois prochain. Pouvez-vous leur confirmer qu'une de vos chambres les plus spacieuses sera disponible s'ils la retiennent suffisamment tôt ?

          Ravoux, rassuré sur mon éventuelle paternité, se lève, salue Jo et Théo, presse le menton du bébé, se remet derrière son zinc et sort trois verres. Les petites lunettes rondes qui encerclaient ses yeux accentuaient la vivacité de son regard éternellement affable.

          - Je me ferais un plaisir de vous recevoir monsieur Théo, dit-il en versant des jus de fruit. Monsieur Vincent me parle constamment de vous et de la galerie artistique que vous dirigez à Paris. Venez dans notre région avec votre femme, vous éliminerez rapidement les scories des usines parisiennes. Avec cette belle journée, vous avez dû apprécier les parfums et la beauté de notre campagne. Ici, le calme est assuré. Et pour le bébé, madame, l'air est d'une pureté...

          Jo, assoiffée, boit son verre à petite gorgée. Elle défait le nœud du chapeau qui lui enserre le cou et le pose sur le comptoir en souriant au cafetier.

          - Merci pour votre offre, monsieur. La région nous plait beaucoup. Le problème est que nos parents respectifs, en Hollande, tiennent absolument à ce que nous venions leur présenter Vincent Willem cet été. Il faut les comprendre, ils veulent embrasser leur petit-fils... Peut-être pourrions nous couper nos vacances en deux : une partie en Hollande et l'autre à Auvers ? Nous allons y réfléchir et dirons à Vincent ce que nous avons décidé.

          Théo soupire et hausse les épaules, fataliste, en me regardant.

          - Notre mère et les sœurs attendent le petit avec impatience, Vincent. Moe serait trop déçue de ne pas le voir. Il faut comprendre. C'est une grand-mère...

          Jo se tourne vivement vers moi.

          - Petit frère ! Montre nous vite tes toiles ! J'ai hâte de voir tes derniers chef-d'œuvres !

          Je souhaitais leur montrer ma chambre en premier. Nous traversons la salle de restaurant et montons au deuxième étage.

          En entrant, Théo ne put retenir une exclamation de surprise :

          - C'est minuscule ! Comment arrives-tu à vivre dans cette pièce exiguë à peine éclairée ?

          Je n'avais pas eu le temps de mettre un peu d'ordre ce matin, avant de partir. Mon matériel de peintre reposait dans un angle de la pièce, à droite de la lucarne. Quelques japonaiseries étaient accrochées au mur. Mes cartons à dessin et mes gravures jonchaient le sol. Ne sachant où les mettre, mes toiles ramenées d'Arles s'amoncelaient sous le lit, coincées entre le mur et ma valise. L'église d'Auvers, peinte cette semaine, achevait de sécher. Je l'avais posée contre le mur face au lit pour qu'ils la voient en pénétrant dans la pièce.

          Jo semblait aussi déçue par l'aspect de la chambre que Théo mais ne dit rien pour ne pas m'attrister. Elle s'assoit sur le lit et examine mon église d'Auvers. Le bébé s'était endormi dans ses bras.

          - Ne change jamais de style Vincent, dit-elle soudainement ! Cette église parle... Qu'exprime-t-elle ? Toi seul le sais, Vincent. Ce ciel bleu, immense, fait presque peur...

         Je m'assois à côté de Jo sur le lit. Théo marche dans la pièce puis prend quelques livres au hasard, les feuillète et reconstitue la pile bancale sur le sommet de laquelle il dépose « Nana » de Zola. Il regarde longuement le crépon japonais que j'avais intentionnellement laissé sur la table : quelques paysans revenant des champs, des constructions en bois devant des montagnes bleutées et, au-dessus, le mont Fuji, énorme, écrasant.

         
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    Utagawa Hiroshige – Les monts juji et Ashitaka, 1855, Van Gogh Museum, Amsterdam

                         

                                              V. Van Gogh – Le pont sous la pluie (d’après Hiroshige), 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

     

          - Je m'en inspire dans mon travail, lui dis-je, connaissant son intérêt pour les estampes japonaises. Ces tons plats posés l'un à côté de l'autre sont admirables de spontanéité. Les formes, peintes avec des couleurs pures, primaires, se détachent librement. Je tente de reproduire dans mon art cette simplicité... cette harmonie. Te rappelles-tu ce pont sous la pluie d'Hiroshige dont j'avais fait une copie ? Je place les japonais au même rang que Millet ou Delacroix dans ma hiérarchie des grands maîtres.

          Théo se poste face à moi, préoccupé.

          - Vincent, il faut absolument que tu trouves une petite maison à louer dans la région. Cela ne devrait guère coûter plus cher que ta pension à l'auberge et tu aurais de la place pour installer tes meubles, travailler tranquillement et stocker tes toiles. Que deviennent tes meubles ?

          - Je n'ai plus de nouvelles des Ginoux à Arles qui doivent me les envoyer. Ce sont de vrais amis, ils ne devraient pas tarder à me les expédier. J'ai peint plusieurs fois madame Ginoux qui était la tenancière du Café de la Gare.

          Je pensais qu'il fallait que je les relance pour mes meubles. 

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    Vincent Van Gogh – L’Arlésienne (madame Ginoux), 1888, The Metropolitan Museum of Art, New York

     

          - Tu as raison, c'est trop petit ici, mais, pour le moment, je m'en sors. Je peux peindre et stocker des toiles en bas, dans l'arrière-salle que je vous montrerai en redescendant. Je mange bien et les Ravoux, de braves gens, m'ont adopté.

          La petite glace accrochée au mur face à moi me renvoyait mon portrait.

          - Je viens d'arriver Théo... Je me sens bien... Je travaille dans la joie... n'est-ce pas l'essentiel ? J'ai demandé à Gachet de m'aider à trouver cette maison en location. Elle me permettrait de reprendre certaines toiles qui sont chez toi et Tanguy. Tu sais ce qui me ferait le plus plaisir si je louais une maison ? Ce serait de pouvoir vous loger tous les trois. Tu pourrais venir à tes moments de libre à la galerie, ainsi que pour les vacances. Paris est si proche.

          Théo sourit à cette idée qui ne lui déplaisait pas.

          - Préviens-moi quand tu auras trouvé cette maison, je me déplacerai exprès. Peut-être pourras-tu également accueillir un autre peintre ? Puisque la communauté d'artistes que tu voulais faire dans le Midi te tient toujours à cœur... pourquoi pas à Auvers ?

          Je rêvai un instant. J'avais tellement été déçu à Arles de n'avoir pu réaliser ce vieux projet d'un atelier d'artistes réunissant des peintres amis dans une même communauté. Gauguin l'avait réussi à Pont-Aven en Bretagne. Si mon vieux copain Emile Bernard acceptait de venir ?  

          Théo scrute à son tour l'église d'Auvers, attentivement.

          - Epatante ton église ! L'influence japonaise est perceptible. Mais les japonais n'ont pas la force d'expression que tu as donnée à cette modeste église de campagne.

          Nous redescendons l'escalier. Madame Ravoux n'était pas présente. J'aurais bien aimé la présenter à la famille. J'étais certain qu'elle aurait plu à Jo.

          Mes toiles finissaient de sécher dans l'arrière-salle. La pièce, peu ventilée, était envahie de senteurs de peinture à l'huile. Théo remarque en premier le portrait du docteur Gachet.

          - C'est bien lui ! Cette touffe de poils sous la lèvre, et ces cheveux qui s'échappent furieusement de chaque côté de la tête. Curieuse casquette ! Le bougre, il n'était pas aussi triste cet après-midi ! Il est vrai qu'il avait bu pas mal. C'est une vraie chance pour toi d'avoir rencontré ce médecin, artiste et amoureux de peinture moderne. Il a un sens aigu de la nouveauté et sent ce qui est bon comme personne. Il est vraiment senti ce portrait...

          Jo lorgnait mes marronniers. Théo se poste derrière elle et pose délicatement son menton sur son épaule.

          - Ton style s'est modifié depuis ton arrivée à Auvers, Vincent ! Ta palette est plus nordique, moins chaude. Les contrastes sont estompés. C'est plus paisible.

          Il circule lentement en galeriste visitant une exposition.

          - Mes amis, il est l'heure de partir si vous voulez dîner chez vous ce soir, dis-je brusquement ! Je vous dépose à la gare d'Auvers, plus proche de l'auberge que la halte de Chaponval où vous êtes arrivés ce matin.

          Un voile violet s'étendait devant le café quand nous sortîmes. Ravoux, assit dehors, nous adressa un signe de la main lorsque le cheval s'élança.

     

          

          J'ai laissé la voiture à la gare et reviens à pas lents. Théo m'a fait une promesse avant de monter dans le train : organiser mon projet d'exposition dans un café parisien. J'aimerais tant reproduire les expositions des artistes du « petit Boulevard » que j'avais organisées autrefois au restaurant "Le Chalet" et au "Tambourin". Cela n'avait pas été un grand succès... Mes amis étaient là : Anquetin, Bernard, Toulouse Lautrec...

          A la vue de l'auberge, je stoppe mon pas. Une joie intérieure profonde m'habite dont je veux profiter encore un dernier instant. Je voudrais crier, clamer mon bonheur... Théo et Jo étaient si heureux en repartant. Ils ne tarissaient pas d'éloges sur Auvers, la famille Gachet, ma peinture.

          Ils reviendront pour leurs vacances prochaines avec Vincent Willem... Quelle merveilleuse journée ! 

     

    A suivre...

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo

     

      

  • VAN GOGH A AUVERS - 12. L'art de l'avenir

     

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    Paul Cézanne – Auvers, vue panoramique, 1873, The Art Institute of Chicago

    La maison blanche du docteur Gachet est la plus haute sur la gauche

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                                                     V. Van Gogh – Vue d’Auvers (vignes et maisons), juin 1890, City Art Museum, Saint Louis

                                                                                                   L’on aperçoit en haut à gauche la maison du docteur Gachet

     

     Suite...

     

    Vendredi 6 juin 1890.      

     

          Martinez secoue violemment la chaise qui me fait face et s'assoit lourdement. Je ne l'ai pas entendu arriver.

          - Vous semblez tout drôle ce soir, me dit mon compagnon de table sur un ton jovial ? Je ne suis pas venu hier soir. Affaire de famille... Deux repas sans vous voir...  Vous m'avez manqué, mon ami !  Je vous ai attendu tard mercredi. Personne...

          - C'est l'église d'Auvers qui m'a retardé mercredi soir. Elle m'a donné du mal la bougresse, mais cela en valait la peine ! Je vous montrerai. Elle sèche...

          Je lui adresse une moue malicieuse.

          - Je suis heureux Martinez ! J'ai appris hier matin une nouvelle qui me réjouit : mon frère Théo, sa femme et leur bébé viennent passer la journée à Auvers dimanche prochain. Je les aime tant ! Le docteur Gachet, que vous devez connaître, nous invite à déjeuner dans sa grande maison de la rue des Vessenots.  

          Martinez s'esclaffe bruyamment.

          - Safran ! C'est le surnom que les gens donnent au docteur à Auvers à cause de ses cheveux roux toujours ébouriffés. Celui-là, c'est un original ! Il se balade souvent dans les rues du village habillé d'une sorte de blouse d'ambulancier et coiffé d'une étonnante casquette d'officier de marine... Parfois, il traîne derrière lui sa chèvre qu'il appelle Henriette. Elle bêle à chaque fois qu'elle voit quelqu'un. Surprenant personnage... Il n'a rien d'un docteur !  Il est venu une fois chez moi alors que j'étais cloué au lit par une mauvaise grippe. Et bien, devinez ? Je n'ai rien payé ! Il donne souvent des consultations gratuitement, pour rendre service... Mais n'était-ce pas son portrait que vous m'avez montré dans la souillarde mercredi après-midi ? L'homme que vous avez peint avec une figure mélancolique ?

          - C'était bien son portrait, coiffé de sa casquette blanche. Ma technique directe et colorée a littéralement envoûté ce passionné d'art moderne qui connaît la plupart des peintres avant-gardistes. Nous sommes devenus amis. A propos de son portrait... vous ne sembliez pas très enthousiaste en le voyant ?

         La réponse se bloqua dans la gorge de Martinez car madame Ravoux arrivait toute pimpante. Il faut dire qu'elle savait se mettre en valeur. Le corsage à manche courte qu'elle portait aujourd'hui la moulait à ravir. Un liseré de dentelle pourpre courait le long du décolleté soulignant la blancheur de sa peau nacrée.

         Le regard fripon de Martinez s'attarda un instant sur l'échancrure du corsage, puis il se reprit. Ils échangèrent quelques banalités devant moi. Madame Ravoux déposa deux carafes de vin et repartit en chantonnant vers la cuisine.

          Martinez me regarde, troublé. Il met un certain temps avant de retrouver le sujet de notre conversation.

          - Oui !... Le portrait ! Je n'ai pas osé vous le dire, mais votre peinture me déconcerte. Pourtant j'apprécie la peinture moderne. Comme vous le savez, je peins et j'ai exposé plusieurs fois à Paris. Cela remonte déjà à loin : 1878. La gravure reste mon activité principale. Il faudra que vous veniez voir mon travail un de ces jours ! Nombre de mes amis sont des peintres, dont Pissarro que vous connaissez... Mais vous, Vincent, c'est autre chose ? Différent ?... Votre technique est si spontanée. Vous ne faites pas dans la finesse !

          - Parce que je peins d'instinct, mon ami... sans influence extérieure. J'ai beaucoup travaillé. Les modernes et l'art japonais m'ont inspiré, mais, aujourd'hui, je suis arrivé au bout de ma démarche. J'ai trouvé ce que je cherchais.

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    Vincent Van Gogh – La ferme du père Eloi, 1890, dessin, Musée du Louvre, Paris

          J'avais envie de parler ce soir.

          - Ma peinture est simple, Martinez !... Il faut peindre en une seule fois, en se donnant tout entier. Exagérer l'essentiel et laisser dans le vague, exprès, le banal. Un tableau doit être autre chose qu'un reflet de la nature dans un miroir, une copie, une imitation, mais plutôt une recréation... J'ai compris qu'il ne fallait pas dessiner une main, mais un geste, pas une tête parfaitement exacte, mais l'expression profonde qui se dégage, comme celle d'un bêcheur reniflant le vent quand il se redresse fatigué... Je peins la vie telle que je la ressens.

          Je sentais Martinez embarrassé.

          - Je ne déteste pas ce que vous faites, Vincent... J'ai simplement du mal à entrer dedans. C'est tellement nouveau !

          Un silence s'installa. Madame Ravoux nous apporta une autre corbeille de pain en frôlant Martinez au passage. C'était discret mais efficace. Celui-ci me sourit, gêné.

          Il engloutit ce qui restait dans son assiette à une vitesse phénoménale, saisit la carafe de vin et emplit très lentement son verre vide. Je le voyais contempler l'écoulement du liquide rubis avec convoitise, les sens en éveil. Il souleva le verre pour observer la couleur et humer le parfum. Sa bouche, son nez, ses yeux, tout son corps, participaient à l'opération. Il prit ensuite tout son temps pour savourer l'auguste breuvage, les yeux mi-clos. C'était un jouisseur.

          Je préparais ma réponse. Je savais ce que je voulais lui dire mais je le laissais à son plaisir. Je finis mon plat. Il reposa son verre. Je l'apostrophai :

          - Martinez, je vais tenter de vous expliquer ce qui m'anime dans mon art...

          Il me regarde, surpris.

          - Je veux faire un art populaire. Je souhaite que ma peinture puisse s'accrocher dans une cuisine, un corridor, un escalier, et je ne serai jamais préoccupé si elle ne figure pas en bonne place dans un salon. Ma technique peut paraître fruste, loin du classicisme qui est encore solidement implanté dans les salons officiels. Heureusement, les peintres contemporains sont en train de changer tout cela... Martinez, l'art a plus évolué dans ce seul siècle que durant tous les siècles précédents !

        Mon ami m'écoutait d'une oreille, distrait une nouvelle fois par le balancement de la large jupe de madame Ravoux qui émettait un bruissement soyeux à chacun de ses passages. Elle ne cessait de circuler précipitamment entre la cuisine et le restaurant et augmentait même le nombre d'aller-retour sans raison précise. J'avais déjà remarqué son manège. Elle revenait des cuisines les mains vides, causait avec un ou deux clients et repartait dans l'autre sens en remontant l'allée. De ce fait, elle passait fréquemment à côté de nous et en profitait pour échanger des regards langoureux avec mon voisin, ce qui, évidemment, le perturbait sérieusement et le rendait inapte à toute réflexion.

          Je voulais absolument terminer mon explication. Pour cela, j'avais besoin d'un Martinez totalement concentré sur mes paroles. J'attendis le moment propice où, tous les soirs, lorsque les dîneurs terminaient leur repas, la femme de l'aubergiste laissait Alice finir le service et s'absentait pour s'occuper du repas de ses filles, la jolie Adeline et la petite Germaine.      

     

         Je profite de cette période de calme soudaine et fixe le bel hidalgo. J'enviais son profil de médaille. J'articule très lentement afin que mes mots s'inscrivent dans sa mémoire :

           - Martinez, je vous demande un court et dernier instant d'attention. Ce que je vais vous dire maintenant est important... Toute ma vie en peinture est résumée dans ces dernières phrases... Ce que je veux, c'est créer un art qui sera celui de l'avenir... Le portrait moderne, c'est ce qui me passionne le plus dans mon métier ! Celui qui permet de révéler l'âme du modèle avant son apparence. Martinez... je voudrais faire des portraits qui apparaîtront aux gens qui les verront dans un siècle comme des apparitions.

          Ma verve surprit à nouveau mon ami dont le niveau de réceptivité restait faible. Je sentais qu'il faisait des efforts pour s'intéresser à mes paroles, mais son esprit était toujours un peu ailleurs. Mes explications dépassaient largement ses capacités mentales actuelles.

           Il cherche une réponse qu'il ne trouve pas et préfère s'orienter vers une conversation moins technique, plus accessible à son cerveau agité.

          - Vous croyez en ce que vous faites, Vincent... Je vous envie et vous admire... Je suis heureux que votre famille vous rejoigne dimanche. Moi aussi, je suis seul. Je ne vois pas grand monde en dehors de quelques amis. C'est dur la solitude ! Heureusement que je peux venir manger à l'auberge. Cela me distrait et je fais quelques parties de billard de temps à autre. De plus, j'ai le plaisir de votre compagnie chaque soir !

          Il s'interrompt pensif, puis s'éveille à nouveau.

          - Tenez, c'est l'heure de l'arrivée prochaine de mes compagnons de jeux ! La petite Germaine ne va pas tarder à venir vous voir. Cette fillette vous adore. Vous allez encore  lui dessiner « Le Marchand de Sable ».

          Nous prenons un fruit dans la corbeille posée sur la table que nous mangeons en silence. Je regrettais que notre conversation se termine ainsi. J'avais envie de parler de mon art ce soir, mais mon voisin de table ne pensait qu'à la sémillante madame Ravoux. Les femmes ont trop de pouvoir sur les hommes, pensai-je...

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    Vincent Van Gogh – Fleurs dans un vase, 1890, Collection particulière

          Martinez termina sa carafe de vin, se leva et se dirigea vers le billard à côté de nous. Il attrapa une canne et commença à s'entraîner. Des personnes entrèrent dans l'auberge et se joignirent à lui en plaisantant. C'étaient des artisans qui habitaient non loin et qui venaient se divertir le soir après le souper.

          Ravoux servit des cafés et se plaça ensuite face à son billard. Il le regarda longuement avec fierté, saisit une chaise en paille et grimpa dessus avec une souplesse qui m'étonna afin d'allumer les suspensions. Le billard s'empourpra d'une couleur verte intense. Martinez remercia l'aubergiste en lui donnant une tape amicale dans le dos, ce que celui-ci appréciait peu venant de l'espagnol. Il avait la rancune tenace et ne supportait toujours pas les simagrées que sa femme faisait dès qu'elle le voyait.

           Je me lève et me dirige vers la porte du fond. J'adresse un clin d'œil complice au passage à Martinez penché sur la table de billard.

     

    A suivre...

     Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe    9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers   11. Ils viennent...   12. L'art de l'avenir

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 11. Ils viennent...

     

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    Vincent Van Gogh – L’Oise, 1890, dessin aquarelle et gouache, Tate Gallery, Londres

    Suite...

     

    Jeudi 5 juin 1890.      

     

          « Bonsoir monsieur Vincent ! »

          Madame Ravoux me gratifie de son éternel sourire accueillant en me voyant entrer dans le restaurant. Elle s'active dans la salle à manger pendant qu'Alice dépose sur chaque table une assiette débordante de cochonnaille.

          Je suis descendu plus tôt que d'habitude pour le souper. Les pensionnaires de l'auberge ne sont pas encore arrivés. Même Martinez que les effluves de repas et la présence de madame Ravoux attirent de bonne heure, se fait attendre. Il est toujours le premier arrivé, ce qui lui permet, pendant que l'aubergiste est occupé à emplir les carafes de vin au cellier, d'échanger des gentillesses avec sa femme.

          Je m'installe à ma place habituelle, le dos collé contre le mur du fond, ce qui me permet d'observer, comme au spectacle, l'animation de la salle. Accoudés au bar, quelques notables de la ville discutent d'une voix forte pour se donner de l'importance. Ils viennent régulièrement s'envoyer un apéritif anisé avant l'heure du dîner. Des artisans qui ont fini leur journée sirotent un canon.

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         Vincent Van Gogh – Au comptoir chez l’aubergiste Ravoux, 1890, dessin, Virginia Museum, Virginie

          Je ne suis pas sorti peindre sur le motif aujourd'hui, le temps pluvieux ne s'y prêtait guère. Gachet, impatient, est passé pour revoir son portrait. A sa demande et pour lui faire plaisir j'ai apporté quelques retouches insignifiantes dans le frais de la peinture. Il est ensuite reparti content en me répétant une nouvelle fois qu'il considérait ce travail comme « une œuvre maîtresse ».

           Je nage en plein bonheur. J'ai appris la bonne nouvelle dans un courrier de Théo. Ils viennent... Le docteur m'a confirmé cet après-midi qu'il avait vu mon frère la veille à la galerie et nous invitait, avec Théo et Jo, à déjeuner chez lui dimanche prochain.

           Lors de mon séjour à Paris le mois dernier et dans mes courriers, j'avais déjà beaucoup insisté auprès de Théo et Jo pour qu'ils viennent passer une journée à Auvers. Je souhaitais qu'ils voient où j'étais installé. Je voulais également leur montrer mes premiers travaux et leur faire connaître cette ville pleine de charme. J'étais certain que ce lieu leur plairait.

          Un espoir plus profond me tenaillait... Je souhaitais qu'ils passent avec moi leurs vacances, le mois prochain, au lieu de se rendre en Hollande comme ils le prévoyaient pour présenter le bébé à leurs familles. Quel plaisir ce serait de se retrouver tous les quatre, de faire de longues promenades dans la campagne, de canoter sur l'Oise et de parler peinture avec Théo. Nos longues discussions d'autrefois, lorsque nous habitions ensemble à Paris, me manquent. Et puis Auvers est quand même moins loin que la Hollande ?

         J'avais parlé de mon projet à Ravoux qui ne cessait de me vanter les vertus médicales de l'air de la région. « Je vous libérerai  une chambre assez grande pour les loger tous les trois à l'auberge, en juillet », m'avait-il promis. Et puis Théo avait si mauvaise mine à Paris avec cette toux qui le harcelait. Jo, encore fatiguée par son accouchement, et le petit Vincent Willem un peu frêle à mon goût, n'étaient pas brillants eux aussi. Ils retrouveraient la santé ici.

      Des convives s'installaient aux tables. Un sentiment d'euphorie m'envahissait. Ils viennent...

          Le docteur m'avait dit qu'il se faisait une vraie joie de nous recevoir tous dimanche prochain. Nul doute qu'il sera fier de montrer ses tableaux, sa presse et son matériel d'aquafortiste à un commerçant d'art renommé comme Théo. A l'heure du retour, en fin d'après-midi, nous passerons à l'auberge où je leur montrerai ma chambre et mes plus récentes toiles...

          Théo viendra pour ses vacances de juillet à Auvers avec Jo et le bébé... Il le faut ! J'ai besoin qu'ils viennent. Je supporte mal cette solitude. Moi qui n'ai jamais réussi à fonder une famille à moi... J'aime profondément ma mère, mes autres frères et sœurs restés en Hollande, mais ma vraie famille, c'est eux... Théo me donne tout depuis si longtemps : son affectation, ses encouragements, sa patience devant mes excès fréquents, son aide financière sans laquelle je ne pourrais me consacrer à mon art. Lorsque je suis mal, il me secourt, me soutient.

          Sans Théo, que serais-je devenu ? Existerais-je encore ?... Je n'ai vu Jo qu'une seule fois, mais je l'aime déjà comme une sœur. C'est la femme dont Théo avait besoin : douce, aimante, cultivée. Et Vincent Willem, mon petit neveu, qui me ressemble tellement... Mon cœur déborde d'amour pour eux. Cela dépasse largement les rapports affectueux entre membres d'une même famille. C'est plus fort... beaucoup plus fort.

         Dans son courrier, Théo m'a parlé de Guillaumin : « Il a mis à ta disposition un magnifique tableau qui était chez Tanguy, Coucher de soleil. Il fera bien dans ton atelier. » Quelle toile pourrais-je lui envoyer en échange, me dis-je ?

     

          Martinez ne viendra pas ce soir ? Je n'ai pas faim. Je termine sans joie un sorbet citronné.

          Trop petite cette chambre, pensai-je avant de me lever de table ! Il va falloir que je fasse du rangement. Je ne peux plus faire un pas sans bousculer quelque chose. Depuis mon arrivée, faute de place, je balance mes affaires sur la commode, le lit ou à même le sol. Ainsi s'empilent des valises, mes maigres habits, mon matériel de peintre, des morceaux de toiles à encadrer, sans compter mes gravures japonaises dont je m'inspire souvent.

        Je m'interrogeais sur un futur déménagement, lorsque je vis madame Ravoux venir vers moi, joyeuse, portant sa fillette Germaine dans ses bras. Elle l'avait faite manger et me l'apportait comme tous les soirs. Je savais qu'il ne fallait pas que je monte à ma chambre avant d'avoir accompli le rituel quotidien : dessiner « Le Marchand de sable ».

                                                 

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         Vincent Van Gogh – L’enfant à l’orange, 1890, Collection Mme L. Jäggli-Hahnloser, Winterthur, Suisse

    Il s’agit du fils du charpentier Levert à peine plus âgé que la petite Germaine Ravoux

     

           Germaine grimpe prestement sur mes genoux et attend. Sa figure poupine et ses cheveux frisés me rappellent les enfants de Sien. Lorsque je vivais avec elle, je considérais ses enfants comme les miens et passais de longues heures à jouer avec eux. Qu'étaient-ils devenus depuis tout ce temps ? J'eus un petit pincement au cœur en repensant au regard triste de cette femme que j'avais aimée.

         J'attrape l'ardoise et la craie que madame Ravoux laissait toujours derrière ma chaise, par terre, le long du mur, et entreprends de dessiner la carriole attelée d'un cheval. La fillette, attentive, attendait la suite. A la vision du marchand jetant du sable aux alentours à pleines poignées, elle se met à battre des mains et à pousser des cris de joie aigus que seule sa sœur Adeline était capable d'arrêter.

          Celle-ci accourt rapidement de la cuisine, agrippe fermement la gamine, lui fait faire une bise à tout le monde et l'emmène prestement se coucher. Je réponds au baiser de Germaine, heureux de sentir sa petite bouche humide sur ma joue.

          Je pouvais rejoindre ma chambre à mon tour afin d'être frais et dispos demain matin pour entamer une nouvelle journée de travail. Je salue le couple d'aubergistes et sors dans le couloir. « Bonne nuit, monsieur Vincent ! » me lance madame Ravoux de sa voix claire superbement timbrée.

          Ils viennent dimanche, pensai-je guilleret...

          Je monte deux par deux les marches de l'escalier en sifflotant.

     

     A suivre...

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers    7. La famille Gachet    8. L'homme à la pipe    9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers   11. Ils viennent...   

          

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 6. Les marronniers

     

    Suite...

     

     Samedi 24 mai 1890. 




          Je sors de la salle de restaurant. Par la vitre, j’aperçois Martinez qui entame avec appétit mon dessert que je lui ai laissé. Je suis impatient de retrouver les toiles que j’ai peintes ces derniers jours.

          Ravoux permettait à tous les peintres qui séjournaient à l’auberge d’utiliser une pièce inoccupée située à l’arrière salle de l’auberge, juste à côté de la cuisine. Le soir de mon arrivée, il m’avait donné une clef en me disant : « monsieur Vincent, je vous confie cette clef pour le temps de votre séjour. Ainsi vous pourrez travailler dans cette souillarde quand vous le souhaiterez. Les clous sur les murs vous permettront d’accrocher vos toiles pour le séchage. N’oubliez pas de refermer la porte à clef lorsque vous sortirez. Il n’y a pas de voleurs, mais il ne faut pas tenter le diable ! »

          Pour cette première semaine à Auvers, je suis allé au plus facile. En dehors des chaumières peintes en arrivant, je me suis contenté, les jours suivants, de motifs situés près de l’auberge. Essentiellement les marronniers que j’avais repérés sur la route de la gare en débarquant mardi dernier. Les branches débordaient de grappes de fleurs que je craignais de voir disparaître prématurément avec la venue proche de l’été.

          Mes toiles sèchent tranquillement côte à côte dans un angle de la souillarde. Je m’installe face à elles.

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    Vincent Van Gogh – Marronniers en fleurs roses, mai 1890, Collection particulière
     

          Les marronniers roses, immenses, occupent les trois quarts de la première toile. Leurs cimes s’enfoncent dans un ciel cobalt s’assombrissant par endroit. J’aime le bleu cobalt… il donne de la puissance, de l’intensité aux ciels. Les branches noires écrasent la frêle auberge Ravoux représentée tout au bord de la toile. Trois femmes aux robes chatoyantes marchent sous l’ombre bienfaisante des arbres en bavardant gaiement. J’ai rajouté un type les lorgnant qui circulait au milieu de la route.

        Je me serais cru en Provence ce jour là ! Le soleil cognait terrible en ce début d’après-midi de mai. Je dus finir la toile rapidement, mon chapeau de paille ne suffisait pas à endiguer les chauds rayons qui me brûlaient le crâne.

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                          Vincent Van Gogh – Marronniers en fleurs blanches, mai 1890, Kröller-Müller Museum, Otterlo

          Sur la toile voisine, j’ai croqué la grande maison blanche aux nombreuses fenêtres située face à l’auberge sur la jolie place de la mairie. Le grand marronnier à fleurs blanches coupe la maison en deux parties inégales. Un violet pâle souligne l’ombre du muret devant la maison.

          J’avance jusqu’à la branche de marronnier en fleurs, toute simple, que j’ai peinte hier soir juste avant de rentrer pour le souper.

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    Vincent Van Gogh – Branches de marronniers en fleurs, mai 1890, Fondation EG Bührle, Zurich

     

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          Finalement, c’est elle que j’ai pris le plus de plaisir à peindre : des petites boules blanches en grappes, encadrées de feuilles allongées vert tendre dont j’ai souligné les contours d’un vert plus soutenu. La branche se détache sur un ciel hachuré de traits fins à tonalités mauve. En peignant je pensais aux branches d’amandiers en fleurs inspirées de mes estampes japonaises que j’avais peintes à Saint-Remy. Je reste un moment devant cette toile. C’est frais. Je suis sûr que Théo va aimer !

     

    V. Van Gogh – Branches amandier en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Je sors en refermant soigneusement la porte. Avant de reprendre l’escalier étroit qui mène à ma chambre, je lorgne vers la cuisine où madame Ravoux s’affaire.

        Elle coupe je ne sais quoi en fines lamelles sur la grande table en bois. Ravoux a de la chance d’avoir une femme aussi jolie. Je distingue sa silhouette de trois quart arrière, mince, élancée, la taille bien prise. Elle se retourne légèrement pour donner un ordre à Alice, ce qui me permet d’apercevoir son fin minois malicieux : un visage allongé percé de petits yeux bruns constamment rieurs, le nez plutôt long légèrement retroussé, et une bouche aux lèvres charnues qui est sans cesse en mouvement lorsqu’elle nous sert à table. De sa chevelure brune retenue par un chignon relevé en arrière, s’échappent quelques boucles frisées qui lui retombent en virgule sur les tempes. Toujours souriante, elle possède naturellement, même le soir lorsque l’activité du restaurant est la plus intense, cette distinction élégante que la clientèle apprécie.

          De sa cuisine, elle m’aperçoit et m’envoie un « bonsoir monsieur Vincent » en me faisant un petit signe de la main. Je souris en repensant aux angoisses de son mari tout à l’heure au restaurant. Pauvre homme ! Il avait fini par casser un verre en voyant les empressements de Martinez dès que les jupons de sa femme se frottaient le long de notre table.

          Je repars vers l’escalier lorsque je vois en me retournant que je bloque le passage vers la cuisine aux enfants Ravoux. Je ne les avais pas remarqués, placés juste derrière moi depuis un moment. Ils attendaient que je bouge.

          - Excusez-moi mademoiselle, dis-je confus à Adeline Ravoux en la laissant passer.

          - Bonsoir monsieur…

          La face empourprée, la jeune fille se précipite vers la cuisine.

          Elle est toute jeune Adeline, pensai-je. Seize ans ? Peut-être moins ? Tout aussi jolie que sa maman ! Elle lui ressemblait beaucoup, sauf qu’elle était blondinette et qu’elle portait d’immenses yeux d’un bleu profond.

          Je ris franchement en voyant sa petite sœur Germaine, encore un bébé de moins de deux ans, courir pour rejoindre au plus vite Adeline de sa courte foulée claudicante mais déjà souple. Arrivée dans la cuisine, elle se jeta dans la robe de sa mère.

          Je riais encore bruyamment en entrant dans ma chambre.

     


          Je m’assois lourdement sur le bord du lit métallique. Ces ressorts grincent longuement.

          Il n’est que 9 heures. Ici, j’ai pris l’habitude de me coucher tôt. Ainsi, le matin, reposé, je me lève vers 5 heures. Le jour pointe déjà. Je descends prendre un petit déjeuner rapide, un bol de café et quelques tartines, et pars, à la fraîche, travailler jusqu’au déjeuner de midi. L’après-midi, je retourne peindre sur le motif jusqu’au soir. Certains jours, en fonction du temps extérieur et de mon humeur, je reste à l’auberge pour terminer ou modifier une toile dans la souillarde.

     chambre.jpg     Malgré son étroitesse, la minuscule lucarne éclaire encore fortement la pièce. Quelle merveilleuse période de l’année ! A Arles, j’adorais travailler très tard en plein air par ces journées de fin de printemps où les soirées s’allongent interminablement. Je captais les teintes encore tendres offertes par la nature avant les excès de l’été à venir.

          J’ôte mes chaussures et m’allonge sur l’épais matelas. Combien de peintres ou autres miséreux comme moi se sont étendus à cette place, le soir, le corps fatigué et le regard triste ?... Et bien moi, j’ai décidé de ne plus être triste ! L’avenir m’apparaît autre. Les idées noires qui me poursuivaient sans cesse à Saint-Rémy se sont évacuées, mon corps les a chassées. Une seconde vie commence et plus rien ne sera comme avant.

          Ma première semaine à Auvers va bientôt se terminer. Je n’ai rencontré que des gens agréables depuis mon arrivée mardi matin dans la petite gare aux murs blanchis : le docteur Gachet, ses remèdes de bonne femme et sa barbichette qui tressaute comme un grelot quand il parle, le père Ravoux et son sourire affable, la jolie et enjouée madame Ravoux, Martinez l’homme de nulle part et sa face d’ange. Même les paysans du coin semblent m’apprécier. Ils me regardaient hier encore peindre les marronniers avec une curiosité amicale. J’ai été accueilli et accepté, comme je suis. Personne ne m’a rien demandé sur mon passé.

          Aucun bruit… Imperceptibles, quelques sons de casseroles que l’on range raisonnent faiblement dans la cuisine au rez-de-chaussée. Madame Ravoux doit terminer de ranger la vaisselle du dîner ? Elle ne va pas tarder à installer les couverts pour le déjeuner du matin et changer les fleurs qui égayent chaque table… C’est une femme de grande qualité… Pétillante ! C’est le mot que je cherchais en la regardant ce soir à table. Ses petits yeux malins pétillent. Je n’avais pas encore vu dans les yeux d’autres femmes cette petite flamme moqueuse, un brin coquine, surtout quand elle parlait à Martinez. Je repense aux regards évocateurs qu’ils échangeaient au dîner… C’est étonnant tout ce que l’on peut dire avec un simple regard ?

        Le sommeil s’infiltre en moi. Les cris déchirants des malades qui me tenaient éveillé tard à Saint-Rémy ont disparu. Je les entends encore parfois en rêve et me réveille hagard. La faible lueur dispensée par la lucarne suffit à me réconforter et je me rendors calmé…

          Je déjeune chez le docteur Gachet demain midi… La journée devrait être belle… Il faudra que je lui montre les toiles que j’ai ramenées du Midi… Ma peinture va-t-elle lui plaire ?

          Je me retourne et enfonce ma tête dans l’épais oreiller que l’attentionnée madame Ravoux m’a donné en arrivant.

          J’écrirai à Théo demain soir…



    A suivre…

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez    6. Les marronniers 

     

     

      

  • VAN GOGH A AUVERS - 5. Martinez

     

    Suite...

     

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    Vincent Van Gogh - L’escalier d’Auvers, mai 1890, City Art Museum, Saint Louis

    Peint rue de la Sansonne, située derrière l’auberge Ravoux

     

    Samedi 24 mai 1890.



          - Vous avez été marchand d’art ?

          Martinez me dévisage, l’air ahuri. Il trifouille sa barbe noire épaisse que quelques poils blancs commencent à manger. Il doit se demander comment ce personnage mal fagoté qui est face à lui, à l’aspect physique aussi peu reluisant, peut avoir exercé ce métier sérieux et apprécié dans le commerce de l’art. Habituellement, j’évitais de parler de cette période de mon existence. Tous ceux à qui je révélais mon ancien métier me regardaient avec le même œil incrédule.

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          - Cela vous étonne, dis-je amusé ? J’avais seize ans lorsque mon oncle Vincent me fit entrer comme commis à la succursale de la galerie Goupil à La Haye dont il était associé. Vous connaissez certainement cette maison... son nom actuel est Boussod, Valadon… Durant près de sept années, j’ai bourlingué dans les différentes succursales de la galerie : La Haye, Paris, Londres, Bruxelles. Ce fut la période la plus enrichissante de ma jeunesse. J’ai élargi mes connaissances en histoire de l’art et profité de ces voyages pour visiter les musées et expositions. Le milieu de l’art, je connais !

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    Oncle Vincent van Gogh

         

     

     

                                                                                                                                               L’intérieur du magasin Goupil à La Haye

     

         Martinez mastique longuement l’énorme bouchée de viande de porc et d’haricots verts qu’il vient d’enfourner. J’avais le sentiment qu’il n’arrivait pas à m’imaginer affublé d’un élégant costume, un sourire commercial bien accroché, proposant mes services éclairés à des clients amateurs d’art. Je sentais qu’il attendait une suite à mon histoire.

     

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    Pa : Pasteur Theodorus Van Gogh, père de Vincent              Moe : Anna Cornelia Van Gogh, mère de Vincent


          - Les conversations familiales portaient essentiellement sur l’art chez les Van Gogh. Trois de mes oncles firent carrière dans le commerce des objets d’art. Mon frère Théo fut également engagé, quelques années après moi, par la galerie Goupil. Aujourd’hui, il a fait carrière. Il dirige le magasin du boulevard Montmartre à Paris qui se spécialise peu à peu dans la peinture moderne, tout en proposant les réalistes, les romantiques et les classiques. Certains impressionnistes sont maintenant reconnus et appréciés. Les peintres du « Grand Boulevard » : Monet, Pissarro, Degas, Renoir, connaissent enfin leur période de gloire après de longues années de vaches maigres... Dernièrement, Théo tentait, non sans succès, de faire connaître les néo-impressionnistes… Ceux comme Seurat et Signac qui pratiquent la touche pointilliste en utilisant les contrastes chromatiques des couleurs. Leurs toiles sont un vrai bonheur !

          Lorsque je parlais de Théo, je devenais intarissable :

          - Mon frère est un des rares commerçants qui osent proposer dans leur galerie des peintres avant-gardistes comme Monticelli ou Gauguin. Je me flatte, modestement, d’en faire partie. C’est ambitieux, d’autant que ses employeurs ne l’encouragent pas. Les goûts ne sont pas encore prêts pour recevoir cette nouvelle peinture… Il faudra que je vous parle un jour de mes modèles en peinture. Il y en a beaucoup, mais Rembrandt, Delacroix et Millet restent mes références.

          Je voyais que mes paroles avaient entamé la défiance de Martinez. Il m’écoutait attentivement.

          - La tranquillité de mon existence a été bouleversée lorsque j’ai quitté les Etablissements Goupil… 14 ans déjà… J’ai exercé ensuite diverses activités : libraire, professeur dans un collège en Angleterre. J’ai même failli devenir pasteur, comme mon père… Evangéliste, Martinez ! J’ai été évangéliste durant six mois dans le borinage du sud de la Belgique ! Il m’arrive encore de faire des cauchemars en repensant à cette population de mineurs vivant dans des conditions de misère et de souffrances inimaginable. Un monde de ténèbres !

      

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                            Vincent Van Gogh – Femmes revenant du terril, 1881, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

         Je m’interromps un instant à cette évocation.

         - Finalement, la religion n’a pas voulu de moi. L’art m’a rattrapé à nouveau pour ne plus me lâcher… Artiste peintre : ma véritable vocation était trouvée ! Si j’étais resté chez Goupil, un avenir professionnel prometteur s’offrait à moi dans le commerce de l’art. Aurais-je connu le bonheur de triturer la pâte fraîche et de l’étaler sur la toile pour transformer la réalité ? Ce plaisir vous connaissez vous aussi ?

          Je n’avais pas commencé mon plat qui refroidissait doucement. L’intérêt évident que Martinez portait à ma conversation ne l’avait pas empêché de vider son assiette goulûment. Il se tamponnait consciencieusement la bouche et la barbe avec sa serviette pour faire disparaître quelques restes de sauce.

          Rassasié, mon ami adresse un large sourire au loin à madame Ravoux. Elle s’apprêtait à venir vers nous pour apporter les desserts mais comprit en voyant le geste de Martinez pointant mon assiette du doigt que je n’avais pas fini mon plat. Elle retourna s’occuper d’autres clients en riant.

          - Je me posais des questions, Vincent, sur la provenance de votre immense culture artistique. J’en ai plus appris depuis votre arrivée, en seulement cinq jours de discussion avec vous, que depuis le début de ma carrière... Evangéliste ! Quelle curieuse idée ? Vous êtes un étonnant personnage Vincent… Mais pourquoi avoir laissé tomber ce métier de marchand d’art qui devait être exaltant… cela ne vous empêchait pas de peindre ?

          - Je ne m’entendais plus avec mes patrons ! J’avais besoin d’autre chose. Je ne vais pas vous apprendre que la peinture est exigeante. On ne peut s’y consacrer à moitié. Le seul inconvénient est la perte des revenus réguliers que me procurait cette profession… Heureusement, Théo m’aide financièrement…

          Martinez me fixait de son beau regard ténébreux.

          - Martinez, mon travail va bientôt porter ses fruits ! Un journaliste a fait récemment un papier élogieux sur moi et j’ai vendu mon premier tableau en début d’année : une vigne rouge.

     

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                                   Vincent Van Gogh – La vigne rouge, 1888, Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou



          Pourquoi me sentais-je obligé de me mettre en valeur devant cet hidalgo que le père Ravoux m’avait présenté, sans en être sûr, comme un réfugié espagnol venu en France à cause de ses opinions carlistes ? S’il connaissait toutes les difficultés que j’avais rencontrées depuis mon entrée en peinture. Appréciera-t-il mes toiles, me demandai-je ?

          - Je vous souhaite de rencontrer le succès bientôt, Vincent. J’en serais sincèrement heureux pour vous, me dit-il en se levant.

          Je l’observe s’éloignant en direction des carafes de vin disposées sur un petit meuble bas au fond de la salle. C’était vraiment un bel homme : la taille haute, une carrure large, la démarche souple et décidée, la peau hâlée des gens du Sud. Son profil de médaille grecque et sa barbe me rappelait un buste de l’athénien Périclès que j’avais vu dans un musée à Londres. Peintre et graveur, il habitait seul à Auvers où il avait une maison mais préférait prendre ses repas à l’auberge. Il y retrouvait l’ambiance familiale qui lui manquait.

          Je le voyais parler avec forces gestes à la jeune fille au tablier mauve et aux cheveux clairs que madame Ravoux avait engagée pour l’aider dans le service. Depuis mon arrivée il m’appelait Vincent, comme tout le monde ici. Je savais que son prénom était Nicolas mais son assurance et notre différence d’âge, il devait avoir autour de la cinquantaine, m’intimidaient et je continuais à dire Martinez, un raccourcis de son nom de famille : Martinez de Valdivielso.

          J’avais remarqué que madame Ravoux n’était pas insensible à son charme ibérique. Il est vrai que son mari n’avait pas la même allure altière et cette voix haute et puissamment timbrée aux trémolos teintés de soleil. Ils échangeaient des sourires contenus lorsque Ravoux était occupé à servir les clients. C’était discret. Lorsque que nous discutions ensemble à table, la phrase de Martinez restait parfois en suspens et il cessait de m’écouter, absent.

       Madame Ravoux s’était arrangée avec Alice, la jeune servante, pour s’occuper elle-même des tables du fond près du billard. La nôtre était la dernière de la salle, collée contre le mur derrière lequel se trouvait l’étroit escalier menant à ma chambre. Elle conversait avec nous entre chaque plat et imposait sa gracieuse présence à Martinez.

          Dès qu’il la voyait arriver, celui-ci arrêtait de mâchouiller, avalait d’un bloc la bouchée qui le gênait et préparait son meilleur compliment, la mine épanouie. Elle minaudait : « Vous reprendrez bien un peu de rôti monsieur Martinez… il est cuit comme vous l’aimez… pour me faire plaisir. » Elle ne s’adressait pas à moi car elle savait que, mangeant peu, je ne reprenais jamais d’un plat. Evidemment, celui-ci s’empressait d’accepter son offre : « Avec joie madame Ravoux, votre cuisine est délicieuse. » Son regard s’illuminait et pénétrait la jeune femme qui repartait en se trémoussant, toute retournée.

        J’observais leur manège tout en m’amusant des regards courroucés du mari. Elle était beaucoup plus jeune que lui et il ne la quittait guère des yeux tout le temps où elle servait à table. Les regards appuyés que Martinez lançait à son épouse le perturbaient sérieusement. Si elle s’attardait un peu trop longtemps à notre table, il lui arrivait de laisser déborder un verre qu’il remplissait sans le voir ou mettait un temps anormalement long à déboucher une bouteille que le client attendait, impatient.

          - Je vous laisse pour ce soir, dis-je à Martinez lorsqu’il se rassit en posant bruyamment la carafe de vin sur la table. Dites à madame Ravoux que je vous donne mon dessert. J’ai trop mangé. Je ne vous verrai pas demain midi, je suis invité à déjeuner chez un ami. Et ne taquinez pas trop cette brave femme, elle n’a pas encore fini sa journée de travail !

          Je lui adresse une grimace complice et ouvre la porte située à côté de notre table.



    A suivre…

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez

     

       

  • VAN GOGH A AUVERS - 4. L'installation dans le village

     

    Suite…



    Mardi 20 mai 1890.

     

          Gachet ouvre violemment la porte de l’auberge Saint-Aubin.

          Dès qu’il nous voit entrer, le patron du café apostrophe le docteur :
      
          - Bonjour citoyen ! Vous m’amenez le peintre dont vous m’avez parlé ?

          Ma tenue vestimentaire et mon apparence bohême ne semblaient laisser aucun doute sur ma profession.

          Le cafetier avait bu. Sa face était empourprée.

          - C’est bien lui, dit le docteur en me regardant. Il arrive d’aujourd’hui. Votre chambre est toujours disponible j’espère ? Vous allez lui faire un prix ! Les peintres ne sont guère riches !

          L’homme me scrute, cherchant le tarif le plus adéquat à ma position.

          - Je peux vous faire la chambre et les trois repas pour 6 francs par jour me dit-il en déposant deux verres de bière sur le comptoir. Ici, vous serez chez vous. Le coin est tranquille et la campagne environnante regorge de sites pittoresques.

          - C’est trop cher, dis-je d’un ton sec.

          Les deux hommes se regardèrent surpris par la brièveté de ma réponse.

       Le cafetier hésite un instant et reprend d’une voix moins forte que précédemment :

          - Je ne peux descendre en dessous de 6 francs. C’est déjà inférieur à mes prix de pension habituels en cette saison. Mais puisque vous êtes un ami du docteur Gachet… Beaucoup de personnes cherchent un logement en ce moment… Réfléchissez…

          J’attire le docteur un peu à l’écart et lui explique avoir trouvé en venant une auberge en face la mairie pour moitié moins cher. Son allure embarrassée montrait qu’il ne comprenait pas vraiment les raisons de mon choix. Il n’insista pas devant mon regard décidé qui le fixait sombrement et lui laissait comprendre que ma décision était prise. « Si l’essai n’est pas concluant, je pourrais toujours revenir ici, lui dis-je doucement. »

          - Désolé, dis-je laconiquement à l’aubergiste, je ne peux payer cette somme.

          Il me regarde étonné. Sa face rubiconde perle de sueur. Le sourire jovial qu’il arborait à notre arrivée l’avait quitté. Nous finissons nos bières précipitamment et sortons.

          Nous reprenons la route en sens inverse. Je quitte le docteur devant son portail. Il semble contrarié.

          - Je vais tenter de suivre vos recommandations, dis-je sans tenir compte de sa mine renfrognée. Vous avez raison, cette ville me plaît et je crois que toutes les conditions sont réunies pour un séjour réussi. Je suis vraiment heureux de vous avoir rencontré. Merci pour l’invitation de dimanche. J’arriverai vers midi.

          Je redescends la route caillouteuse vers le centre d’Auvers. Je prends le temps de flâner le long des ruelles en repérant au passage mes futurs sites de travail.




          Le soleil s’effaçait derrière la façade du café de la Mairie dont les toits découpaient une ombre orangée sur la route. J’entre à nouveau. Quelques clients attablés me regardent puis reprennent leur conversation. Comme le patron de l’auberge Saint-Aubin tout à l’heure, ils ne semblaient aucunement surpris par ma tenue d’ouvrier maçon et mon allure originale. Les peintres faisaient partie du paysage habituel de ce genre d’établissement.


    sallecaféravoux.jpg      J’enveloppe la salle du regard. Etonnant… Je comprenais pourquoi ce lieu m’avait plu instinctivement lors de ma première visite en début d’après-midi. Il ressemblait à s’y méprendre à l’intérieur du café que j’avais peint un soir à Arles : le comptoir couvert de bouteilles, le poêle sur un côté, les tables longeant le mur, les chaises en paille usagée, de larges lampes au plafond, et puis ce même billard au tapis râpé verdâtre au fond de la salle. Seul les murs ne présentaient pas ce rouge intense que je m’étais régalé à étaler sur la toile.

                            

                 Photo  salle du café vers 1950

     

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      V. Van Gogh - Le café de nuit place Lamartine, Arles, 1888, Yale University Art Gallery, New Haven


          Derrière son comptoir, l’aubergiste est occupé à verser dans un verre arrondi un liquide grenat qui ne peut être que du vin. Je m’approche :

          - J’ai réfléchi. J’accepte les conditions de la pension que vous m’avez proposées à 3,50 francs repas compris. Je n’ai avec moi que mon baluchon et mon matériel de peintre que je reprendrai à la consigne de la gare dans la soirée. Je risque de manquer de place pour entreposer mes toiles et quelques meubles que je dois recevoir bientôt. Mais on verra par la suite…

          L’aubergiste termine de remplir tranquillement plusieurs verres avant de lever les yeux vers moi. Sa figure arrondie exhibe toujours le même sourire :

          - Je suis content de vous compter parmi mes pensionnaires. Vous allez vous plaire chez nous. Je vous mettrai à table avec un autre peintre… vous pourrez échanger. Je m’appelle Ravoux et je ne suis installé comme aubergiste à Auvers que depuis l’année dernière… Ah ! Pendant que j’y pense ! Une recommandation que je fais à tous mes nouveaux clients : je ne sers pas d’absinthe chez moi. Cette boisson cause trop de ravage ! Par contre le vin est à volonté. Celui-là je le connais, il ne fait aucun mal. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre. Le dîner est servi à 19 heures.

    escalierauberge.jpg      Nous traversons la salle jusqu’à la petite porte du fond, derrière le billard. Je le caresse au passage pour sentir la texture du tissu velouté sous mes doigts. L’étroit escalier nous mène au deuxième étage. La chambre, face à l’escalier, est une étroite mansarde qui donne sous le toit en pente. Peu de meubles : une large commode, une chaise, une table en bois recouverte de marbre blanc, une petite glace accrochée au mur, une cuvette et un broc pour la toilette. Le lit en fer ferme l’angle du mur derrière la porte. Face à lui, une lucarne encastrée dans le toit éclaire faiblement. Je me fis la réflexion que je ne pourrais rester bien longtemps dans un lieu aussi étroit.

          - Je vais m’installer, dis-je en posant mon baluchon sur le lit. Comme il est tôt avant de dîner, une promenade dans le centre d’Auvers me mettra en appétit et me permettra de reprendre mon matériel à la gare. C’est drôle ! Votre mairie, en face de l’auberge, me rappelle celle de mon enfance avec son aspect carré et le même clocheton pointu. J’ai presque l’impression d’être chez moi !

          Ravoux redescendit l’escalier. Je lui criai :

          « J’ai oublié de vous dire que je suis hollandais. Je m’appelle Vincent Van Gogh, mais il est plus facile de dire Vincent. »

     

     

     Mercredi 21 mai 1890.



          Un ciel diaphane, bleu pâle, de ce bleu délavé d’Ile-de-France que je retrouve avec plaisir. Perchés au-dessus de moi, de fins cumulus circulent lentement. Je me suis installé dans la plaine face à une colline rocailleuse assez haute. Quelques arbres dressés sur son sommet dentèlent le ciel.

          Je me suis levé tôt ce matin. Le petit déjeuner fut rapidement avalé. J’étais pressé de me remettre au travail. Mes premières peintures dans ma nouvelle région... Le patron de l’auberge m’a indiqué ce lieu-dit appelé le Gré, en plein hameau de Chaponval.

          Pour venir, j’ai pris la route qui passe devant la maison du docteur. Curieux docteur ? Lorsqu’il parle de Lille, sa ville natale, sa figure triste s'éclaire ?  Quelle drôle d'idée de signer ses peintures en utilisant l'ancienne appellation flamande de cette ville : Van Ryssel ? Je resterai ami avec lui…

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    V. Van Gogh – Paysage boisé, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam


          Assis devant mon chevalet, je brosse à grands traits vigoureux la vue qui s’offre à moi. J’en ai déjà fait une esquisse sur papier en arrivant. L’angle de vue était plus éloigné. Sur la toile, j’ai supprimé des arbres par rapport au dessin : au premier plan, un large champ de pois fleuris, du blé ; à distance, quelques maisons paysannes aux vieux toits de chaume moussus comme on en rencontre un peu partout par ici ; en fond, derrière les chaumières, la colline verdoyante amorce son ascension.

        Je vois le Nord avec un œil différent depuis mon retour. Les couleurs environnantes sont très douces, sans agressivité. Rien à voir avec celles du midi si intenses qui m’éblouissaient parfois.

    chaumières.jpg

                                             Vincent Van Gogh – Les chaumières, mai 1890, Musée de l’Ermitage, Leningrad


          J’arrête de peindre. Je me lève, prends du recul par rapport à la toile, la fixe, penche plusieurs fois la tête d’un côté et de l’autre. C’est bien… J’ai volontairement rompu les tons : un jaune pâle mixé de différents verts pour les pois et le blé ; des ocres verdâtres sur les toits de chaume, sauf ceux de droite dont j’ai laissé le rouge orangé franc. J’ai mis un violet clair sur les murs légèrement ombrés des maisons. Comme je les vois bien les violets ici ! Je récupère mon pinceau, attrape du bleu de Prusse sur ma palette et en sabre le haut du ciel par endroit.

         Je lève la tête et examine à nouveau les chaumières. Etonnamment, malgré l’agréable douceur printanière, une spirale fumante s’échappe d’une des cheminées et ondule lentement jusqu’au sommet de la colline. D’une touche légère, je rajoute une traînée de blanc au-dessus de la cheminée et pose le pinceau satisfait du résultat.

          Il y a bien longtemps que je ne me suis senti aussi bien. Une agréable impression de fraîcheur monte dans mon corps, comme si une nouvelle jeunesse s’infiltrait en moi malgré mes 37 ans récents. Ma respiration est ample. J’observe les mouvements de ma poitrine qui monte et descend lentement, régulièrement.

          Le paysage paisible que j’ai devant les yeux me charme. Ces chaumières ont un aspect désuet… pour combien de temps encore ?

          Auvers est d’une beauté surprenante ! Sur le plan de la commune dont je me suis servi pour venir, j’ai vu que la ville s’étirait sur huit kilomètres le long des rives de l’Oise, du hameau de Butry jusqu’à la commune de Pontoise. Tout au long de la route principale, je n’ai vu que des jolies villas, des maisons bourgeoises, des fermes, de vieilles chaumières comme celles dont je viens de terminer le portrait. Et puis la nature, de la vraie campagne qui explose de partout à cette période : arbres en fleurs, vergers, boqueteaux, champs cultivés à perte de vue. C’est vraiment beau…

          Je plie mon chevalet, range mon matériel, accroche la toile humide et observe à nouveau, debout, attentif. Je m’imprègne de ce silence. Partis d’un bosquet sur ma gauche, quelques oiseaux survolent les maisons et s’enfoncent dans un nuage au loin. Quelque chose me dit que je vais faire de grandes choses ici.

          Des parfums circulent. Il y a un bien-être dans l’air… Un calme à la Puvis de Chavannes. J’ai envie de chanter, de libérer mes poumons de cette oppression qui me gêne depuis trop longtemps. Le docteur a raison, je vais m’exprimer totalement dans ce village. Une étrange connivence s’est déjà installée entre lui et moi… Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment, mais ce lieu me plait.

          Je redescends la colline du pas ferme et décidé de celui qui est chez lui, à qui cette terre caillouteuse appartient. Et pourtant, je ne connaissais Auvers que depuis hier…



    A suivre…

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village 

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 2. L'auberge Ravoux

     

    Suite...

     

    Mardi 20 mai 1890.

     

          Installé dans un bien-être somnolent et confortable, je ne me suis même pas rendu compte de notre arrivée dans la petite gare d’Auvers-sur-Oise. Je rassemble mes bagages précipitamment, descends du train et me dirige vers le bâtiment blanchâtre proche.

     DSC00459.JPG     Le docteur m’attend vers 14 heures et je me dois d’être à l’heure pour notre première rencontre, pensai-je. La locomotive toute fine surmontée d’un long tuyau étroit crachait des panaches de vapeur grisâtre. A un autre moment, j’aurais aimé la croquer dans le petit carnet qui ne me quittait jamais. On verra plus tard…

          Je dépose mon matériel de peintre à la consigne et en profite pour me faire repréciser le trajet par l’employé de la gare. Celui-ci, bonasse, heureux de parler à quelqu’un, s’empresse de me renseigner :

          - Vous prenez la Grande Route d’Auvers, de suite sur votre gauche en sortant de la gare. C’est tout droit. Vous passez devant la mairie et montez ensuite par les Vessenots jusqu’au quartier des Rémys. Vous ne pouvez pas manquer la maison du docteur Gachet. C’est la plus haute : une grande bâtisse cubique de deux étages qui domine la route dans la rue des Vessenots. Deux kilomètres de marche seulement ! Et avec ce temps…

          - Vous le connaissez ce docteur Gachet, lui dis-je brusquement ?

          - Oh oui ! C’est un bon docteur. Un peu excentrique ! Il consulte habituellement dans son cabinet à Paris, mais il revient à Auvers en fin de semaine du samedi au mardi. Vous arrivez la bonne journée car demain mercredi il sera reparti.

          Il réfléchit un instant et juge bon de rajouter :

          - Et puis, c’est le médecin de la Compagnie des Chemins de Fer du Nord.

          En sortant de la gare, la chaleur du soleil me surprend. Quelques consommateurs se restaurent autour des tables disposées en plein air devant le café de la Gare. J’y entre et demande si une chambre est disponible pour quelques jours. « Tout est plein, me répond l’aubergiste, laconique ». Je ressors et prends la direction indiquée par l’employé.

          Il est midi passé. La Grande Route est calme à cette heure. On déjeune tôt dans les campagnes. Je marche d’un pas tranquille. La voie est large, gravillonnée, toute en creux et bosses. Je me sens très léger avec mon maigre baluchon. Pas l’habitude… De chaque côté de la route, des maisons bourgeoises à l’aspect accueillant sont entourées de jardins aux couleurs tendres, printanières. J’aspire voluptueusement les effluves odorantes des premières roses. Quelques tilleuls et d’imposants marronniers en pleine floraison blanche et rose lmairie-d-auvers-sur-oise-debut-du-siecle.jpgongent la route.

          La mairie, de construction récente, est posée en plein milieu d’une grande place clôturée de larges bornes reliées entre elles par des chaînes. Son crépi blanc, lumineux, la fait ressembler à un gros champignon des prés fraîchement levé du matin. Un curieux clocheton pointu domine le toit en ardoise et une petite horloge ronde troue le devant de la façade. C’est curieux, pensai-je, elle ressemble à la mairie de mon enfance à Zundert ? Le même aspect carré avec une tour au centre ?

     

            J’allais continuer ma route lorsque mon regard se porte sur un café auberge situé juste en face la mairie. Au-dessous des deux fenêtres de l’étage, je peux lire peint en grosses lettres élégantes : « Commerce de vins Restaurant ». Sur le côté, une écriture plus fine indique : « chambres meublées. » Deux portes vitrées occupent le centre de la devanture. De coquets rideaux brodés de fleurs enjolivent les portes ainsi que les vitres étroites de chaque côté.

                             

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    L’auberge Ravoux en 1890 – Auvers-sur-Oise

                  L’aubergiste, Arthur Gustave Ravoux est assis à gauche à côté de sa fille Germaine. Son autre fille, Adeline est au centre avec le bébé Levert.

     


           Je me décide à entrer.

          La grande salle carrelée est agréable et fraîche. Des fresques, peut-être peintes par des artistes de passage, décorent les murs. Un grand comptoir jouxte l’entrée sur la droite. Face à lui, des tables en bois rectangulaires et des chaises en paille sont disposées sur toute la longueur du mur. Un long tuyau peu esthétique sort d’un poêle située au centre de la pièce, survole les tables et s’enfonce dans le plafond. L’imposant billard occupant tout le fond de la salle est délaissé à cette heure. Sur chaque table, une main féminine a déposé un grand verre garni de quelques fleurs des champs.

          Campé derrière son comptoir où quelques habitués étanchent leur soif sans prêter attention à moi, un homme robuste d’une quarantaine d’années, plus large que haut, affublé d’une épaisse moustache à la Tanguy qui lui bouffe le dessus de la lèvre, me regarde. Ses petites lunettes rondes lui donnent une apparence sérieuse qui correspond mal à sa carrure de bon vivant.

          - Je peux vous aider ?

          - Oui ! J’arrive de Paris. Je suis peintre et cherche une auberge pour séjourner quelque temps. Avez-vous des chambres à louer ?

          Les yeux surmontés de sourcils presque aussi touffus que la moustache, me dévisagent. Je sentais que l’homme tentait de se faire une idée sur ma personne. Après une rapide période d’observation, il se décide :

          - J’héberge déjà un peintre dans l’auberge. A cette période de l’année, ils sont nombreux et arrivent d’un peu partout pour colorier notre belle région. Il me reste bien une chambre au deuxième étage, sous les toits, mais elle est plutôt petite… Les artistes de passage s’en contentent habituellement… Nous servons trois repas par jour et le coût de la pension complète est de 3 francs 50 par jour.

          La bonne bouille de cet homme transpirait l’honnêteté. Sa face bien ronde, dont le haut du crâne présentait un début de calvitie, s’éclaira d’un large sourire ce qui eut pour effet de faire curieusement remonter ses sourcils broussailleux qui pointèrent en accent circonflexe.

          Le lieu me plaisait, calme, face à la pittoresque mairie de mon enfance. Et puis, il y avait d’autres peintres…

          - Je dois rencontrer une personne du village qui m’attend. Je repasserai dans la soirée pour vous dire mes intentions. L’auberge me convient. Ne louez pas la chambre avant mon retour, dis-je en lui renvoyant mon meilleur sourire.

          En sortant, la petite place est inondée de soleil. L’horloge de la mairie indique qu’il est 13 heures. Une femme escalade le court escalier placé devant le gros champignon. Je ne m’attarde pas, franchis la rue transversale à l’auberge, et m’engage dans les lacets des Vessenots.

          Quelle jolie ville ! Tout le long du parcours, des fenêtres fleuries égayent les coquettes villas. Des odeurs d’étable s’échappent de fermes aux murs jaunis mais propres. Face à l’imposant château d’Auvers, je prends la rue étroite sur la gauche. Après quelques centaines de mètres d’un pas alerte, je peux déjà apercevoir, à distance, la grande demeure que l’employé de la gare m’a décrite.

                                                                maisongachetcézanne1873Orsay-Wk.jpg

                                                      Paul Cézanne, La maison du docteur Gachet à Auvers, 1873 – Musée d’Orsay, Paris


          Effectivement, on ne pouvait guère manquer cette maison de deux étages, carrée, tout en hauteur, bâtie à flanc de falaise.

          Je ne voyais pas la maison aussi imposante. Elle a belle allure, pensai-je ?



     A suivre…

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux