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van gogh - Page 4

  • VAN GOGH écrivain : Arles - 2. Avril 1888

     

    CORRESPONDANCE - EXTRAITS CHOISIS

     

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    Vincent Van Gogh – Arles, verger en fleurs, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

            Malgré le vent violent qui le perturbe certains jours, Vincent peint avec rage les floraisons printanières.

         Fin avril, il loue une petite maison (la maison jaune), place Lamartine, où il installe son atelier. Il prend ses repas au café de la Gare et couche au café de l’Alcazar qu’il peindra plusieurs fois durant son séjour à Arles.

     

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  • VAN GOGH écrivain : Arles - 1. Mars 1888

     

    CORRESPONDANCE  -  EXTRAITS CHOISIS

     

     

     

          Vincent s’est installé à l’hôtel-restaurant Carrel à Arles.

          Il vient de quitter Paris, ses amis, et son frère Théo. Il souffre de la solitude. Le printemps arrivant, il commence à peindre les vergers fleuris.

          Il rêve de la création d’un atelier où des amis artistes le rejoindraient pour une vie de travail en commun.

     

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  • VAN GOGH écrivain : Projet

     

     

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    Vincent Van Gogh – Nature morte avec 3 livres, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

     

          Vincent Van Gogh était un peintre de génie. Aujourd’hui, ses tableaux sont recherchés, admirés.

          Sait-on que Van Gogh était également un grand écrivain ?

          Georges-Louis Leclerc de Buffon disait : « Le style est l’homme lui-même ». Cette phrase pourrait parfaitement correspondre à Van Gogh dont la personnalité forte se manifestait aussi bien dans sa peinture que dans son écriture.

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  • L'OBSESSION VERMEER - 8. Amsterdam

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Lors d’une visite au Louvre par une triste journée d’automne, Patrice découvre, par hasard, les deux seuls tableaux de Johannes Vermeer que le musée possède. Peu de temps après, il apprend qu’une exceptionnelle exposition réunissant la plus grande partie des œuvres de Vermeer aura lieu au printemps à La Haye au Pays-Bas. Il persuade Flo, sa femme, de l’accompagner pour une semaine en mai.

          Avant de partir pour la Hollande, Patrice se documente sérieusement sur la vie et l’œuvre du maître de Delft. Il veut tout connaître sur cet artiste dont il admire la maîtrise des couleurs, la lumière, et l’étrange sensibilité qui se dégage de ses scènes d’intérieurs.

          Il a besoin de comprendre pourquoi cette peinture le bouleverse intérieurement…

     

     

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    Maisons d’Amsterdam – photo de l’auteur

    Suite…

     

    Lundi 13 mai - 15 heures.

     

          Le Anne Frank Hotel a belle allure : façade allongée couleur lie-de-vin foncé, typiquement hollandaise, en bordure du Singelgracht l’un des nombreux canaux d’Amsterdam.

          Nous sommes arrivés plus tôt que prévu. Autoroute tout du long jusqu’à la frontière, court passage en Belgique par Gand et Anvers, le sud des Pays-bas, direction Utrecht, et arrivée dans les faubourgs d’Amsterdam en tout début d’après-midi.

          - Est-ce que vous parlez français ? 

          La réceptionniste sourit à ma question. Elle doit avoir l’habitude.

          - Sorry, I only speak english.

        Même si le français est très parlé en Hollande, je m’attendais à cette réponse. Mon anglais reste assez primaire, néanmoins, mes connaissances sont suffisantes pour voyager sans trop de problème. Je hausse volontairement la voix :

          - Hello, I reserved a room for 5 days.

          Après une rapide vérification des réservations, la jeune femme adopte un ton commercial de bon aloi.

          - You are welcome in our hotel. You have the room number 60. Please take your keyroom. Park your car in the hotel’s garage. Have a pleasant stay in Amsterdam.

         Flo ne comprenant pas grand chose et n’ayant pas l’habitude de m’entendre parler une autre langue, m’interroge du regard.

          - Tout va bien, nous avons la chambre 60, lui dis-je en remerciant l’employée distraite par des italiens exubérants s’exprimant par gestes. Nous pouvons garer la voiture dans le garage de l’hôtel proche d’ici.

          Satisfaite, elle s’approprie prestement la précieuse clé. L’ascenseur nous mène au deuxième étage. La chambre est sympa tapissée d’une teinte vieux rose ? J’entends l’eau du canal clapoter à l’extérieur. J’ouvre la fenêtre et hume délicieusement l’air de la Hollande, le même que Vermeer respirait il y a plus de trois siècles…

     

     

    Mardi 14 mai – 21 heures.

     

          Pour notre première journée, nous nous sommes séparés. Notre quête n’était pas la même : Flo souhaitait s’offrir une balade vers le centre ville et moi commencer mes visites culturelles. Quatre jours seront si vite passés ! Vermeer, qui nous attend après-demain à La Haye, ne m’en voudra certainement pas d’avoir consacré ma première visite à l’un de ses compatriotes, Van Gogh, que j’ai redécouvert et apprécié au Van Gogh Museum proche de l’hôtel.

          Un charme fou ! J’ai l’impression d’avoir toujours connu Amsterdam, de l’avoir toujours aimée. Cette ville est étonnante, suspendue entre ciel et eau. En seulement sept ou huit siècles, à force de digues et d’écluses, les habitants ont chassé les anciens marécages pour élever cette cité bâtie au-dessous du niveau de la mer où les maisons reposent sur des pilotis. Une cité lacustre ! C’est une ville d’un autre âge où le passé est constamment présent avec ses maisons à pignons et ses canaux l’enserrant dans une gigantesque toile d’araignée.

          Assis sur le lit, un oreiller calé en bas des reins, j’inscris quelques notes sur mon carnet de voyage. Flo s’efforce de trouver un programme séduisant à la télé. Je l’entends pester : « Impossible de trouver un programme en français dans ce foutu pays ! »

     

          Ce matin, en sortant de l’hôtel, le vent frais tournoyait enveloppant les passants pressés emmitouflés jusqu’au cou. Ici, la voiture est proscrite. On peut très facilement visiter la ville à pied. C’est d’ailleurs préférable car les parcmètres coûtent cher, le sabot de Denver étant une spécialité locale assez dissuasive.

          Une vingtaine de minutes de marche m’avait suffi en suivant la Nassaukade et ensuite la Stadhouderskade pour déboucher devant le vieux Rijksmuseum dont je me réservais la visite pour demain. Je m’étais dirigé vers le moderne Van Gogh Museum situé juste derrière.

          L’aspect chaleureux de l’immense hall saturé de lumière m’avait surpris en entrant. Tout le premier étage était évidemment consacré à Van Gogh. Le rez-de-chaussée présentait une importante sélection de toiles du 19ème siècle. Claude Monet était le plus représenté. Il est vrai qu’il avait fait plusieurs séjours en Hollande dont l’atmosphère et la lumière l’inspiraientpeinture,gauguin.

          Avant d’emprunter l’escalier, j’avais remarqué au passage le portrait bien connu de Van Gogh peignant des tournesols peint à Arles par Gauguin. Cette toile me rappelait cet automne 1888 où la colère l’emporta sur l’amitié de ces deux fortes personnalités.  

     

     

     

     

      Paul Gauguin – Portrait de Van Gogh peignant des tournesols, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Curieusement, ma première rencontre avec Van Gogh au musée d’Orsay à Paris n’avait pas été un franc succès. Etonnante Eglise d’Auvers difforme et grimaçante sous un ciel plombé ! Je ne détestais pas, ce style me déroutait : trop de couleurs, des touches hachurées en pâte épaisse, une peinture directe, sans fioritures.

          A la fin des années 1880, l’artiste exposait avec ses amis du groupe impressionniste. Les peintres impressionnistes étaient finesse, subtilité, lumière, et lui, puissance et couleur. Ses grands traits, appliqués avec des teintes pures, droits, arrondis ou en spirales délirantes, dégageaient une force qui faisait peur. Peu des ses amis le comprenaient vraiment, à part les avant-gardistes Emile Bernard et Toulouse Lautrec. Je ne m’expliquais pas pourquoi ses toiles se négociaient à des prix ahurissants de nos jours, alors qu’il n’avait vendu qu’une seule toile de son vivant. Je comptais sur ma visite au Van Gogh Museum, où l’essentiel de son œuvre était présente, pour faire mieux connaissance avec l’artiste.

          Il ne m’avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre !

          Les toiles étaient présentées suivant un ordre chronologique des différents lieux de séjours du peintre : La Hollande, Paris, Arles, Saint-Rémy et Auvers-sur-Oise. A peine dix années de peinture de 1880 à 1890.

     

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    Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Van gogh m’avait bluffé ! Assis sur la balustrade faisant face au dernier tableau de la collection, Champ de blé aux corbeaux, je me revoyais fixant incrédule les blés torturés. Un chemin tortueux s’éclatait en trois branches agressives. Le ciel orageux, terrifiant, écrasait les blés. Un vol de corbeaux noirs donnait un aspect hallucinant à ce paysage.

          Les mains crispées sur la balustrade où j’étais assis, un visiteur, les yeux écarquillés rivés sur les blés, semblait atteint du même mal que moi.

          - C’est d’une tristesse, avais-je murmuré faiblement.

          -  It’s wonderful… Isn’t it ?

          - Je n’ai jamais aimé les corbeaux. Ce sont des oiseaux de malheur… 

          - What a worrying sky !

          Noyés dans notre rêve personnel, nous conversions inconsciemment dans deux langues différentes sans nous en rendre compte.

          J’avais quitté la balustrade. Mon voisin continuait à parler… seul…

          Je saisissais à présent pourquoi les toiles de Van Gogh me dérangeaient autant au musée d’Orsay. Cette technique tout en force maîtrisée donnait l’impression qu’un fauve s’était jeté sur la toile pour y planter ses griffes ? Ce Champ de blé aux corbeaux peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise était une des dernières toiles de l’artiste avant son geste désespéré. Une folie créatrice en couleurs pures explosait la toile …

          Les tableaux de Vincent que j’avais vus tout au long du parcours dans le musée n’inspiraient pas toujours la profonde tristesse du champ de blé. Son œuvre était multiple.

          J’avais remarqué des toiles étonnantes de fraîcheur : Branches d’amandier en fleurs, Le verger rose, Poirier en fleurs...

     

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    Vincent Van Gogh – Branches d'amandiers en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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    Vincent Van Gogh – Poirier en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des coloris somptueux : La mer près des Saintes-Marie-de-la-Mer, Vue sur Arles avec iris, La moisson...

     

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    Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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     Vincent Van Gogh – Vue sur Arles avec Iris, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des autoportraits étonnants : en chapeau de paille, en chapeau de feutre, au chevalet...

     

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    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chavalet, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

                                                                                        peinture,van gogh

    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chapeau de paille, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Des vases de fleurs aux tonalités vives : Glaïeuls, Iris, Les tournesols...

     

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    Vincent Van Gogh – Vase avec iris, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          En deux heures d’exposition, j’avais fait connaissance avec le vrai Vincent Van Gogh. Ce garçon était de la race des génies ! Deux siècles après l’âge d’or hollandais, avec une technique complètement différente, son œuvre était du niveau d’un Rembrandt et même… allez, pourquoi pas !… de Vermeer ?

          Il était déjà tard en sortant du musée. J’étais retourné précipitamment vers l’hôtel. peinture,van gogh,En cours de route mon esprit vagabondait. Je repensais aux Mangeurs de pommes de terre, croqués par Van Gogh dans son village de Nuenen, montrant des paysans aux rudes visages peints dans des teintes sombres aux couleurs terreuses. Je m’étais arrêté longuement devant le premier chef-d’œuvre du peintre.

     

     

    Van Gogh - Les mangeurs de pommes de terre, 1885, Van Gogh Museum, Amsterdam

           Quelle différence avec les toiles ultérieures, à partir de sa venue à Paris ? Cet artiste n’était pas un impressionniste… Rien à voir avec Monet ? Il s’était inspiré de ses amis pour éclaircir ses couleurs et les faire chanter… C’était tout ! Son style personnel s’était ensuite définitivement libéré sous le soleil de Provence. Il allait terminer sa vie à Auvers-sur-Oise, seul, incompris, mais… lui-même… unique.

     

          Je finis de griffonner mes notes, allongé sur le matelas trop raide du lit de l’hôtel. Je remarquai que Flo m’examinait depuis un bon moment, soucieuse. Elle devait en avoir marre des émissions télé en néerlandais ? Durant ma visite chez Van Gogh, madame faisait du shopping ! En une journée entière passée dans le centre ville, elle n’avait réussi à ramener qu’un foulard peinturluré au portrait de Rembrandt pour sa mère et un fanion de l’Ajax d’Amsterdam, le club de football phare de la ville, destiné aux murs du studio parisien de notre fille Agnès, supportrice inconditionnelle du Paris Saint-germain FC.

          - J’essaye de rassembler sur du papier les événements de ma journée, dis-je fatigué. Van Gogh m’a pris dans ses griffes… Ce type  flirtait avec la folie selon certain, mais quel artiste !... Tu aurais dû venir. Tes cadeaux souvenirs d’Amsterdam auraient pu attendre. Pour ce que tu as déniché d’intéressant !

          L’humour de mon dernier trait déplu à Flo qui répliqua agressive :

          - Tu es vraiment misogyne, mon pauvre Patrice ! Comment peux-tu penser que je me suis déplacée à pied dans Amsterdam uniquement pour ramener un foulard et un fanion de club de foot. Quand je suis dans une ville qui a le charme d’Amsterdam, je regarde, et, crois-moi, j’ai passé une excellente journée… Tant pis pour Van Gogh ! Je me réserve pour après-demain chez Vermeer. C’est bien le but de notre voyage, non ? Dépêche-toi de finir ta prose car tu monopolises le lit ! J’ai hâte d’aller me reposer !

          Je n’insistai pas car la conversation risquait de s’éterniser et Flo avait la rancune tenace.

          Je croquai nerveusement le Champ de blé sur mon carnet, me levai et me dirigeai vers la fenêtre. L’eau du canal prenait des tonalités roses orangées. 

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 30. Un ciel d'azur

     

    Suite...

     

    Dimanche 27 juillet 1890.  

     

          La pluie incessante de la veille a lavé l'air. Le ciel a une couleur lilas indéfinissable avec des taches azurées çà et là.

          Je marche lentement sur la route qui mène au château. Les maisons fleuries et l'artistique ordonnancement des jardins cultivés me ravissent toujours autant. Deux filles portant des jupes et des châles rouges me croisent en riant. L'une d'elle croque une pomme verte à pleines dents.

          En ce jour du Seigneur, un calme étrange a remplacé le craquement habituel de la terre caillouteuse sous les roues cerclées de fer des charrettes lourdement chargées se dirigeant vers les champs.

     

     

          Je m'étais fait beau ce matin. J'avais enfilé une chemise de toile blanche toute fraîche. Celle que Jo avait fait nettoyer à Paris : «  garde-la pour une grande occasion, m'avait-elle dit ! ».

           J'avais taillé de près ma barbe au ciseau. La petite glace accrochée au mur au-dessus de la table me renvoyait des traits émaciés brunis par les longues journées de plein air. Mon apparence me satisfaisait. J'avais pris le petit flacon d'eau parfumée à la lavande dans l'armoire, en avais versé une lampée dans ma main et m'en étais aspergé le visage et le cou.

           J'étais resté silencieux tout au long du repas dominical que mes hôtes m'avaient offert. Les Ravoux m'observaient discrètement. Ma tenue soignée les intriguait. J'avais remarqué que madame Ravoux était moins affriolante que les autres jours. Martinez ne venait jamais le dimanche.

          Après le repas, j'étais monté à ma chambre prendre mon matériel et étais sorti sans un mot.

     

     

          Le champ de blé ondule en forme de foulard bronze doré. Au loin, le soleil colore d'un blanc rosâtre les murs du château. Violette avait posé pour moi devant ces blés en tenue de paysanne, les joues gorgées de soleil.  

          J'aspire l'odeur de blé mur, celle qui indique que la moisson peut commencer. Une légère brise balançait lesVan gogh - Le chateau d'Auvers au coucher de soleil.jpg tiges qui penchaient sous le poids des épis trop lourds.

          Je m'assois sur le sol à l'ombre d'un des poiriers que j'avais peint un soir sur un ciel jaunissant. Je pose mon matériel contre l'arbre.

         

         

          Je ne me lassais jamais du spectacle offert par la nature. Quelle leçon de modestie elle nous donnait à nous autres peintres, pensai-je... C'était d'une simplicité vraie. Chaque couleur était posée au bon endroit et s'harmonisait avec sa voisine comme dans les vitraux gothiques. Je souris en pensant à un courrier que j'avais envoyé à mon vieux copain Emile Bernard. Je m'étais exclamé : « Ah ! Mon cher copain, nous autres peintres, toqués, jouissons tout de même de l'œil, n'est-ce pas ! ». Je me souvenais avoir rajouté pour plaisanter : « Hélas, la nature se paye sur la bête et nos corps éreintés sont une lourde charge parfois ! ».

          Bernard... Ce gamin venait d'avoir 22 ans. Je ne l'avais pas revu depuis mes années parisiennes. J'aimais ses toiles un peu candides, d'une qualité rare. Où était-il en ce moment ? Peut-être en Bretagne avec Gauguin ? A moins qu'il ne soit en partance pour Madagascar comme il me l'avait écrit afin de réaliser son vieux rêve d'atelier des tropiques ?

          Je contemple le ciel. En une dizaine d'année de peinture, je lui avais donné tous les tons de l'arc en ciel. C'était lui qui m'avait procuré mes plus belles émotions. J'aimais tous les ciels : les plombés, les diaphanes, les laiteux, les troublés du Brabant ou de l'Ile de France. Et puis les étoilés, les lumineux, les violents et éblouissants du Midi.

          Le silence est total...

          Mon corps était à la fois détendu et attentif. Je n'avais plus envie de me battre. Trop tard... Ma vie ? 37 années d'immense gâchis... Une faillite !... J'avais tout raté : ma naissance venant après celle d'un autre Vincent Willem décédé, mes débuts inachevés comme marchand d'art, mes élans mystiques dans le borinage, mes amours impossibles... Et cette peinture qui me dévorait lentement.

          Je voyais trop grand... J'étais trop petit...

          Dix ans que j'avais commencé à dessiner, puis à peindre. Je voulais un art grandiose. Un art qui n'existe pas... Qu'avais-je fait de bon ? Pas grand-chose... Ma peinture n'intéresse personne à part quelques toqués comme moi. Mon travail est incompréhensible...

          Mon regard se tourne vers les blés. Le jour où Violette m'avait servi de modèle, elle était assise sur le terre-plein sablonneux que j'aperçois. La dernière image que j'avais d'elle était celle du 14 juillet. Elle tournait énergiquement sur un pas de valse devant la mairie. Mon jeune ami George, que j'avais peint avec un bleuet dans la bouche, la secouait joyeusement dans ses robustes bras de paysan.

          Théo a-t-il reçu mon courrier ? Depuis une quinzaine de jours, je restais silencieux. Je savais qu'il était seul à Paris ayant laissé Jo et le bébé en Hollande. Notre dernière rencontre chez lui à Paris s'était si mal passée... Il était tendu, anxieux...

          Je ne vivrai plus à ses crochets ! Au début de son aide financière, nous avions conclu un contrat moral : « Je t'enverrai tous mes tableaux. Ils te rembourseront, lui avais-je dit. » Je n'en avais vendu qu'un... J'avais compris dans le regard que Jo m'avait jeté ce fameux dimanche dans l'appartement de la Cité Pigalle que j'étais devenu un boulet pour Théo et sa nouvelle famille. Elle avait bien tenté de me rassurer dans un courrier ultérieur. Son regard méprisant me poursuivait sans cesse...

          Un minuscule lézard me distrait un instant. Il me frôle la cuisse, franchit une de mes chaussures, puis disparaît sous une pierre.

        Je me sentais si bien dans ce village... A part Gachet, personne ne connaissait mon passé... J'ai cessé de voir le docteur. Je ne pouvais pas compter sur cet homme pour m'aider. Un malade... Lorsqu'un aveugle mène un autre aveugle ne tomberont-ils pas tous les deux dans le fossé ?

           J'attrape une motte de terre et l'effrite lentement.

        Depuis plusieurs semaines, je redoute une nouvelle crise. Je ne supporterais pas d'être à nouveau enfermé, seul, dans une chambre d'hôpital... A l'hospice de Saint-Rémy, des souvenirs heureux de mon enfance me revenaient constamment. Je revoyais chaque chambre de la maison à Zundert, chaque sentier du jardin, les champs voisins, l'église, jusqu'au nid de pie dans l'acacia du cimetière.

    Van gogh - moissonneur dans un champ de blé 90.JPEG

         

          Une image tremblotante s'installe devant mes yeux... La vision de ce faucheur me revenait souvent. Je l'avais peint en plein travail dans un champ en Provence. Il luttait comme un diable en pleine chaleur pour venir à bout de sa besogne. Pourquoi avais-je vu en lui l'image de la mort ? Je m'étais imaginé que l'humanité était le blé que ce petit homme était en train de couper. Pourtant cette mort n'avait rien de triste, elle était même joyeuse car cela se passait en pleine lumière avec un soleil inondant tout d'une lumière d'or fin.

          Un sentiment d'euphorie m'envahit. Le même sentiment que le soir où je contemplais l'église d'Auvers que je venais de peindre. George m'avait fait remarquer que mon église souffrait. Je m'étais planté devant l'édifice. Une bouffée d'allégresse était soudainement montée en moi : je sentais que le toit et les murs déformés de l'église allaient s'ouvrir, la plainte allait se transformer en chant...

     

          C'est le moment... Le petit faucheur m'accompagne...

          Je sors de ma poche l'objet métallique que j'ai dérobé à Ravoux avant de partir.

          Je me lève. Je veux être debout, droit.

          Fier...

          Je perçois au loin un claquement d'aile. Je contemple une dernière fois le ciel. J'y discerne des nuances de ce bleu cobalt que j'aime tant.

          Pardonnez-moi Théo et Moe !

          Le bruit sourd de la balle qui traversait mes chairs me surprit.

          Que les blés sont beaux...

     

     

     FIN

     

     

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    Vincent Van Gogh, évanoui, trouvera la force de rentrer à l’auberge dans la soirée. Il mourra deux jours plus tard, le 29 juillet 1890 à 1 heure du matin, dans les bras de son frère Théo. Celui-ci, malade et désespéré, décèdera 6 mois plus tard. A l’initiative de Jo, ils seront réunis en 1914 dans le petit cimetière d’Auvers non loin du «  Champ de blé aux corbeaux » peint par Vincent peu de temps avant son décès. Un même lierre recouvre leurs deux tombes.

     

     

     

     

     REMERCIEMENTS

     

           J’ai été heureux de partager avec vous durant 30 longs épisodes l’existence de Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Il m’a beaucoup appris sur lui, sa peinture... une vie tout simplement. J’ai envie de répéter à nouveau ce que lui dit Violette, la jeune paysanne, à un moment du récit : « Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre ! ».

    Je remercie chaleureusement tous mes amis blogueurs qui m’ont suivi et commenté régulièrement, sans faiblir, du début à la fin de cette histoire. Ils se reconnaîtront facilement. Je n’oublie pas également toutes les personnes qui m’ont fait le plaisir de venir partager avec moi quelques épisodes et me faire connaître leurs sentiments.

    J’ai une pensée pour Colette dont les problèmes de santé l’ont handicapée dans la lecture et Marie Claude, non blogueuse, une passionnée de Van Gogh et de peinture.

    Vos commentaires ont enrichi cette histoire et ont aidé à une meilleure connaissance de Vincent Van Gogh, cet homme cultivé et sensible, peintre d’un immense talent.

    Vous lui avez rendu un bel hommage.

     

                                                                     Alain

     

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux   30. Un ciel d'azur

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 29. Champ de blé aux corbeaux

     

     

    Suite...

     

    Mercredi 23 juillet 1890.  

     

     

          Posée sur une chaise face à mon lit, la toile paraît immense dans la chambrette. La minuscule lucarne juste au-dessus l'éclaire faiblement en contre-jour.

    Van gogh - champ de blé aux corbeaux 90.jpg

    Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

         

          Hier après-midi, j'avais installé mon chevalet en pleine campagne, non loin du cimetière au dessus de l'église d'Auvers. Je m'étais placé au croisement de trois chemins tortueux qui s'enfonçaient en forme de trident agressif dans les blés. Les épis craquaient, prêts à éclater. J'avais hachuré la toile dans des tons orangés et ocre. Le ciel sombre, lourd, terrifiant écrasait le champ de tout son poids. Mon travail me semblait terminé lorsqu'un vol de corbeaux survola les blés et s'enfonça en coin dans le ciel.

          Les petits triangles ailés noirs dont j'avais zébré le champ et le ciel donnaient au paysage un aspect hallucinant...

          Je ressentais ce tableau comme l'aboutissement final de toutes mes années de recherche. Les teintes bleues et orangées juxtaposées se sentaient bien ensemble. En harmonie... Ce que je voyais n'était pas une simple copie de la nature. La toile avait sa propre vie intérieure.

          Une émotion inhabituelle m'étreignait...

          Que de travail et de souffrance depuis mes débuts en peinture pour arriver à ce résultat, pensai-je ?

          Je ne remercierais jamais assez Théo de m'avoir offert la possibilité de venir loger avec lui à Paris au début de l'année 1886. Quatre ans déjà... Sans lui, je n'aurais pas connu cette nouvelle peinture des peintres impressionnistes, une peinture de lumière dont je ne n'avais pas conscience en Hollande.

          A Paris, ma manière de peindre sombre des débuts avait rapidement évolué, s'était transformée. Moi le solitaire, qui rêvais de partage, de communauté de peintres, je m'étais fait plein de nouveaux amis : Lautrec, Bernard, Pissarro, Anquetin, Koning, Russell, Guillaumin, Gauguin. Nous communions dans une même religion. Nous formions un groupe de pensée et nous discutions sans fin de techniques, de voyages, de désirs communs. Nous étions persuadés que notre art était celui de l'avenir.

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    Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

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       En Provence, mon art s'était étoffé. Mes meilleures toiles avaient été réalisées à Arles et à l'hospice de Saint-Rémy, malgré la maladie. La lumière du Sud faisait éclater les couleurs comme des brugnons trop mûrs. Je jouissais au soleil comme une cigale. La douceur des nuits m'incitait à peindre inlassablement des ciels parcourus d'étoiles scintillantes.

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     V. Van Gogh – terrasse de café place du forum Arles, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

                                                                                  V. Van Gogh – Nuit étoilée, 1889, New York, The Museum of Modern Art

     

         

          J'entends madame Ravoux préparer le repas du midi. Elle ne me verra pas aujourd'hui... Pas faim... Je ne croise plus Adeline depuis quelque temps ?

         Je détends mes jambes et écrase ma tête plus profondément dans l'oreiller.

          Les premiers vers d'un poème que j'avais envoyé à Wil en début d'année me revenaient en mémoire :

    « Celle que j'aimerais et que cherche mon âme

       A travers blâme et calomnie et flétrissure,

       Comment est-elle ? »

          J'avais oublié la suite... et même le nom du poète.

        L'évocation de ces vers m'envoyaient des images confuses, anciennes, sorte de défilé de personnages fantomatiques. Des femmes... Mes femmes...

     

            Comme beaucoup de peintres désargentés, j'avais surtout fréquenté des femmes de mauvaise vie. L'alcool... Les bordels...

          Mes véritables aventures amoureuses étaient très peu convenables et se terminaient mal. Je n'en sortais le plus souvent qu'avec honte.

          Pourtant, j'étais sincère, je les aimais...

          Sur le mur de gauche, au dessus de la commode, le visage d'Ursulla m'apparaissait, un peu flou. Son regard bleuté était toujours aussi vif et moqueur.

          J'avais vingt ans. Ma première grande déception amoureuse... Elle était la fille de ma logeuse lorsque je travaillais à Londres pour Goupil. Elle se moquait ouvertement de moi et m'avait vite fait comprendre que je devais cesser mes avances empressées. Ce rejet dédaigneux me marqua profondément.

          Le visage grave de Kee effaça rapidement celui d'Ursulla. Nous étions cousins. Bruxelloise, elle était veuve et vivait avec un fils. Elle aussi repoussa mon amour et fut la cause d'un conflit important avec mes parents. Mon pasteur de père cessa même de me parler un moment.

          Je perçois un rire étouffé... Margo ! Elle sourit en me voyant. M'a-t-elle pardonné, pensai-je ? Nous étions voisins à Nuenen. Elle était plus âgée que moi. Elle m'aima sincèrement. Nos deux familles s'opposèrent à notre mariage et la malheureuse tenta de s'empoisonner par désespoir. Je pense souvent à ce drame...

          Sien... Sa face anguleuse, toujours triste, s'encadre sur le mur de droite à côté du lit. Elle est celle qui me manque le plus aujourd'hui.

          Je l'avvan gogh - sorrow 82.jpgais rencontrée à La Haye, dans la rue, et lui avais proposé de me servir de modèle. Elle vivait avec sa fille de cinq ans et sa mère. C'était une pauvre fille, malmenée par la vie. Elle se prostituait. Je l'avais recueillie, enceinte, et nous avions vécu près de deux ans ensemble. Ses enfants étaient un peu les miens. Son petit Willem, incroyablement exubérant, poussait des petits cris lorsque j'accrochais des études représentant sa mère sur les murs. J'avais une vraie famille à moi. Je les aimais profondément.

          J'avais voulu épouser Sien et la sauver des ses mauvais penchants, de son indolence, de sa violence parfois, et de cette mère indigne qui l'incitait à reprendre sa vie de débauche. Nous vivions sur le salaire que m'envoyait Théo. Une nouvelle fois, j'étais devenu la honte de ma famille. Cela ne pouvait durer.

          Nos adieux sur un quai de gare furent déchirants...

         

    V. Van Gogh – Sorrow, 1882, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

          Les grands yeux d'Agostina me fixent sombrement.

          Qu'avait-elle bien pu devenir ? Elle était la dernière femme que j'avais aimée à Paris.

          Je m'étais amouraché de cet ancien modèle, propriétaire du Tambourin, plus tovan gogh - femme assise au tambourin.jpgute jeune, à la beauté méridionale fanée mais encore piquante. Elle avait posé autrefois pour Gérôme, Corot, et bien d'autres. La « Segatori », comme on l'appelait, me prenait des toiles en contrepartie de quelques repas. Napolitaine d'origine, elle cuisinait admirablement. Combien de fois avais-je entraîné le père Tanguy pour des repas somptueux, bien arrosés, au désespoir de sa femme qui le voyait rentrer chancelant au matin. J'avais un meilleur appétit à cette époque ! C'est chez elle que j'avais exposé ma collection d'estampes japonaises. La plupart de mes amis peintres amoureux de « japonisme », vinrent.

          J'avais encore de la tendresse pour elle le jour où je fis son portrait, assise devant une table de bar. Elle portait un curieux chapeau rougeâtre et fumait une cigarette.

          La dernière fois que je la vis fut un matin où, à la suite d'une dispute, j'en vins aux mains avec son nouvel amant qui dispersa les toiles que j'accrochais dans le restaurant, sur le trottoir.

                                                                     V. Van Gogh – Femme assise au café du Tambourin, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

           Le défilé cesse brusquement. J'entends le rire gras de Martinez montant de la salle de restaurant.  

          J'étais heureux d'avoir revu un court instant toutes ces femmes. Elles m'appartenaient un peu... Je souris en repensant à la fin mouvementée de mon aventure avec Agostina.

          Un visage barbu se glisse dans mes pensées. Une grimace inquiète tordait la face de mon ami Joseph de l'hospice de Saint-Rémy-de-Provence. Je l'avais quitté début mai en partant pour Auvers.

          Quel brave garçon ! Sa femme l'avait envoyé à Saint-Rémy car il lui arrivait, dans des périodes de fureur, de la frapper. Dans ces moments de violence, il ne se contrôlait plus, ne reconnaissait plus personne et avait besoin de faire mal. Il n'était pas méchant, mais lorsque sa tête explosait, il n'était plus l'être gentil, affable, attentionné, que moi je connaissais. Il devenait quelqu'un d'autre. La douleur était si forte qu'il perdait toute lucidité et frappait ses proches. Sa femme l'aimait mais elle ne pouvait plus le garder à la maison. C'était trop dur. C'est comme ça qu'il était venu à l'hospice.

           Nous avions sympathisé. Lorsque je peignais dans le jardin, il venait me voir. Parfois, il me parlait de son enfance, de sa vie d'ouvrier en usine, de sa fille, une adolescente qu'il connaissait à peine. Il était triste quand il en parlait. Il voulait rentrer chez lui pour s'occuper d'elle, la voir grandir, mais il savait que ce n'était pas possible et qu'il ne reverrait sa famille que lorsqu'il serait guéri.

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    Vincent Van Gogh – Le jardin de l’asile à Saint-Rémy, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

     
         
         
          Les médecins avaient tout essayé sur lui. Je les connaissais bien ces traitements,  moi aussi j'y avais eu droit ! C'était des lavements qui vous vidaient totalement, des saignées, des frictions à la brosse pour stimuler les sens, des douches idiotes de jets d'eau qui vous tombaient violemment sur la tête, et des bains répétés aux effets émollients. Un jour qu'il était particulièrement excité, des surveillants lui avaient enfilé la camisole et l'avaient enfermé dans une cellule étroite, sans boire ni manger. Après, il avait changé et passait ses journées à parcourir les couloirs, le regard vide.
     
     
     
     
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    Vincent Van Gogh – Oliveraie, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          

          En quittant l'asile, j'avais promis à Joseph de revenir. Ses grands yeux effrayés m'avaient fixé sombrement. Il ne me croyait pas. J'avais tenté de le rassurer : « Je te ramènerai une belle gravure en couleur de la tour Eiffel. J'ai assisté au début de sa construction à Paris. C'est une espèce de grande girafe métallique. Elle te plairait ! » Il m'avait regardé, étonné, avait pris ma valise et m'avait accompagné jusqu'à la grille où une voiture m'attendait.

          Je l'avais serré dans mes bras. Il pleurait. Je me souviens de ses grosses larmes qui suivaient lentement les fines rigoles de son visage buriné et se perdaient dans sa barbe grisonnante. Je savais que je ne le reverrais pas. Très ému, j'étais parti sans me retourner.

     

         

          Une boule se baladait dans mon ventre, prête à remonter et m'étouffer.

          Théo n'avait pas donné de nouvelles depuis son départ en Hollande ? J'imaginais la joie de Moe contemplant son petit fils... Seule, Jo m'avait écrit pour s'excuser de ce lamentable dimanche de juillet dans leur appartement. Elle voulait me rassurer, me calmer.

          L'avenir m'apparaissait aussi sombre que le ciel du tableau redevenu réalité devant moi. Les corbeaux noirs planaient interminablement au dessus du champ.

          Des croassements lugubres raisonnaient dans la chambre.

     

     

    A suivre...

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux

     

     

     
  • VAN GOGH A AUVERS - 28. Femme nue couchée

     

    Van gogh - Auvers sous la pluie.jpg

    Vincent Van Gogh – La pluie, juillet 1890, National Museum of Wales, Cardiff

    Suite...

     

    Dimanche 20 juillet 1890.  

     

          Madame Chevalier dépose une tranche de dindonneau dans mon assiette. Le silence est pesant autour de la table.

              

          Depuis le jour de juin où j'avais peint Marguerite, je n'étais pas retourné chez Gachet. Je l'ignorais ostensiblement. Quelque chose s'était cassé dans nos rapports depuis l'épisode fâcheux du tableau de Guillaumin représentant une femme nue allongée sur un lit que le docteur n'avait pas encadré malgré mes nombreuses remarques.

          Ce dimanche, je n'avais pas osé refuser son invitation.

    Van gogh - carriole avec un cheval.jpg

         Van gogh - bébé dans voiture juillet.jpg Afin de ne pas perdre totalement une journée de travail, j'étais parti tôt en  emportaVan gogh - une femme debout.jpgnt mon carnet de croquis. Le long du chemin menant à la maison du docteur j'avais dessiné quelques femmes marchant, un bébé dans une voiture, une carriole et une bourgeoise endimanchée. 

     

                                              Van gogh - dame avec une robe à carreaux et un chapeau.jpg

    Vincent Van gogh – dessins

     

          J'avais peint un curieux tableau cette semaine. J'errais sur les pentes raides qui séparent la plaine d'Auvers et la vallée de l'Oise quand je tombais sur des arbres dont le ruissellement de l'eau avait découvert les racines. Ce spectacle m'avait inspiré. Ainsi, je n'avais pas hésité à immortaliser des racines nues, seules, dans une étrange abstraction aux teintes bigarrées.

    Van gogh - arbres aux racines découvertes.jpg

    Vincent Van Gogh – Sous-bois (arbres aux racines découvertes), 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          J'étais arrivé vers midi chez Gachet. En entrant dans le couloir de la maison, j'avais remarqué de suite que le tableau de Guillaumin pendouillait toujours sans cadre. La colère m'avait laissé muet durant tout le début du repas. Voyant ma mauvaise humeur, Paul et Marguerite n'avaient pas levé le nez de leurs assiettes.

     

          Le vin rosé aidant, au milieu du repas, mon hôte s'enflamme d'un coup. Il se lève et s'exclame fortement :

          - Mes amis, nous vivons dans un 19ème siècle béni des dieux !

          Je le regarde, surpris. Il se rassoit et continue sur un ton grandiloquent :

          - Avons-nous déjà dans notre histoire de France possédé autant d'immenses artistes : écrivains, peintres, sculpteurs ? Nos écrivains... Dans plusieurs siècles, on en parlera toujours avec des sanglots dans la voix... Flaubert et son écriture ciselée, brillante, étincelante... Le « Tartarin de Tarascon » de Daudet, cette farce méridionale absolument géniale ! Quant à Maupassant, c'est un joyau... Son « Bel-ami », quel chef-d'œuvre !

          Passionné de littérature, je ne pouvais rester indifférent aux phrases enfiévrées de Gachet. Je lui coupe la parole :

           - Oh là, docteur ! Il n'y a pas que les français qui savent écrire ! Vous savez que je lis comme j'écris et peins : beaucoup et souvent... J'aime la littérature anglaise : le classique Shakespeare et, surtout, le moderne Dickens dont toute l'œuvre est consacrée à dénoncer les inégalités et injustices sociales.

          Marguerite me sourit et lance un timide : « Zola... ».

          - Zola, bien sûr Marguerite, dis-je ! Récemment, j'ai relu son « Germinal ». Cette histoire dans les mines a une force ! Cela me rappelait le borinage où je vécus autrefois. Sa série de romans sur la famille des Rougon-Macquart connaît un succès énorme.

          La colère qui m'habitait en arrivant s'était calmée. J'insistai :

          - Pierre Loti est ma dernière découverte littéraire. A Arles, j'ai dévoré son roman « Pêcheur d'Islande » qui décrit avec réalisme la dure vie des marins... Il ne faut pas oublier Balzac et sa « Comédie humaine ». Un monstre de travail ! Il paraît qu'il travaillait la nuit, éveillé par des tonnes de cafés.

          Gachet avale d'un trait un nouveau verre de vin et s'en sert un autre aussitôt. Je le sentais heureux de me voir réagir à sa conversation.

          - Jules Vernes ! Rajoutez-le sur votre liste, docteur ! Vous qui êtes un scientifique, je suis certain que vous l'appréciez. Tout le monde pense qu'il écrit des livres pour les enfants. C'est faux ! Son « Tour du monde en quatre vingts jours » m'a littéralement conquit. J'ai dévoré ce voyage haletant d'un trait, un jour de pluie où j'étais coincé dans ma chambre. C'est le conteur le plus imaginatif de notre époque, mêlant science et fantastique. Un visionnaire...

          Le docteur était étonné par mes connaissances littéraires.

          - D'accord pour Jules Vernes, Vincent, même si ses pensées scientifiques me déroutent un peu. 

          Il buvait trop vite et, évidemment, avala de travers. Marguerite lui donna de grandes tapes dans le dos. Ecarlate, au bord de l'asphyxie, il mit du temps à se calmer.

          Il inspire profondément et clame avec passion :

          - Je gardais le plus grand de tous pour la fin, mes amis : Victor Hugo ! Un artiste  gigantesque : romancier, poète, dramaturge, photographe, dessinateur... Un génie !

    Hugo - les travailleurs de la mer.jpg       Hugo - chateau dans les arbres 1850.jpg
           

    Victor Hugo – Les travailleurs de la mer, BNF, Paris

                                                                                                Victor Hugo – Chateau dans les arbres, 1850, collection particulière

           
    Hugo - Gallia.jpg

          Gachet s'interrompt et me fixe :

          - J'espère que vous avez pu voir quelques-uns de ses dessins et lavis, Vincent ? Ils sont mystérieux et tourmentés, à son image... Il est mort il n'y a pas si longtemps. Le jour de son enterrement, c'était une pagaille indescriptible dans Paris ! Vous savez que j'ai eu l'immense chance de faire sa connaissance dans des soirées où il m'invita plusieurs fois. J'avais soigné son amie Juliette Drouet. Il eut la gentillesse de dédicacer un livre à Paul et Marguerite que je lui avais présentés... Te rappelles-tu de lui Marguerite ?

         

    Victor Hugo – Gallia, Maison Victor Hugo, Paris

     

        Marguerite adresse une moue à son père et reprend des fraises. Son manque d'intérêt pour notre conversation eut pour effet de stopper net le docteur dans sa verve littéraire.

          Je voulais rentrer. Marguerite et Paul sortirent de table.

          Eméché, Gachet lance sa chaise en arrière et se dresse d'un coup comme un pantin sortant de sa boite.

          - On ne va pas se quitter sans que je vous raconte une anecdote qui devrait vous amuser ! Il s'agit d'un accident de train qui m'est arrivé il y a une dizaine d'années.

          Paul et Marguerite se regardèrent. Je compris à leur expression mièvre qu'ils avaient déjà entendu cette histoire de multiples fois.

          Je fixe le docteur, intéressé. Je savais que le bonhomme était un brillant conteur.

          Celui-ci scrute son auditoire en prenant une pose théâtrale. Ses yeux s'humectaient déjà.

          - Je rentrais de Paris à Auvers un soir lorsque mon train accrocha une machine et dérailla. Je n'eus que quelques contusions et perdis mon chapeau et ma canne dans l'affaire. Je me préoccupai de l'état de mes compagnons de voyage qui étaient plus ou moins blessés. Par la suite, je les visitai régulièrement et ceux-ci devinrent mes amis. Grâce à leur aide chaleureuse, j'obtins en 1883 le titre de médecin adjoint à la Compagnie du Chemin de Fer du Nord pour la circonscription d'Herblay à Auvers.

          Il s'interrompt pour jauger notre attention. Satisfait, il reprend :

          -  J'en arrive à la partie cocasse de cette histoire ! Mes amis, que j'appelais « les survivants », organisèrent un dîner en mon honneur. Devant chaque convive, un billet gravé pour l'occasion, encadré de noir, orné d'un train et d'une tête de mort, avait été déposé. En grosses lettres, il était écrit : « Compagnie Générale des Chemins de Fer - Bon pour la mort ». Le bulletin précisait qu'il n'était valable que pour une personne dans ce train et qu'il ne serait admis aucune réclamation sur le genre de mort qui nous attendait... Je vous laisse deviner que la soirée se termina très tard, chacun s'efforçant de rajouter des commentaires de plus en plus macabres dès que les rires retombaient.

          Je pouffais intérieurement mais ne voulais pas le montrer. Paul et Marguerite, épuisés par l'effort qu'ils avaient fait pour ingurgiter une nouvelle fois cette histoire, s'éclipsèrent.

          - J'aime les histoires macabres, dit le docteur les yeux embués de larmes. Au cours de mes études chirurgicales, je fus amené à pratiquer des séances de dissection de cadavres. Je devins membre de la Société d'Anthropologie, ce qui m'amena à collectionner ces moulages de têtes d'assassins guillotinés que je vous ai déjà montrés... Avez-vous remarqué, Vincent, que les falaises derrière vous regorgent d'ossements vieux de plusieurs siècles... peut-être même gallo-romains ? Il m'arrive parfois d'en trouver dans le jardin, tombés du haut des falaises. Des poules s'aiguisent le bec sur ces fragments d'os rongés par le temps...

          Cet homme bizarre me fatiguait avec ses histoires et farces idiotes. Je ne supportais plus ses manies, ses excentricités et sa jovialité béate. J'étais venu à Auvers pour qu'il me soigne et, maintenant, je pensais vraiment qu'il était plus malade que moi. Je n'avais plus qu'une idée en tête : partir.

          - Et votre peinture, Vincent ! Qu'avez-vous fait de beau depuis notre dernière rencontre ? Ma presse se languit de vous depuis mon portrait que vous aviez tracé à la pointe sèche sur une plaque de cuivre. Je pensais que vous vouliez graver vos meilleures toiles et les reproduire en quantités. Les eaux-fortes sont très demandées de nos jours.

          - Je n'ai plus envie docteur. Un peu fatigué...

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         Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872/1877, Musée d’Orsay, Paris

           

          Je repris le long couloir menant à la porte de la maison. La vision de la « Femme nue couchée » de mon ami Guillaumin raviva mon ressentiment envers le médecin. Je me retournai vers Gachet le regard méchant.

          - Vous le faites exprès, docteur ! Vous attendez peut-être que je vienne l'encadrer moi-même ? Vous avez la chance de posséder un tableau d'un de nos meilleurs peintres avant-gardistes. Théo l'avait trouvé magnifique quand il est venu. Monsieur, vous laissez cette toile à l'abandon avec un mépris inacceptable !

          En bas des marches, je poussai le portail qui grinça lugubrement. Je fixai le docteur à distance. Je crus voir de la tristesse dans son regard. Il baissa la tête.

          - A jamais, dis-je en tirant le portail puissamment !

          Je repris la route d'un pas mécanique.

      

    A suivre...

     

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée

     

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 27. Un 14 juillet

     

    Suite...

     

    Lundi 14 juillet 1890.  

     

     

          J'aperçois la haute maison du docteur Gachet au loin.

          Ce garnement de Tom m'a bien eu avec cette histoire de promenade en barque, pensai-je ? Le rendez-vous était prévu pour 16 heures à l'embarcadère. Je sors ma montre. Je suis en avance...

          Je prends la rue Rémy, le chemin le plus court pour descendre vers l'Oise. En vue du hameau du Four, je coupe à travers champs pour rejoindre plus vite l'étroit chemin de terre longeant la rivière.

          J'attrape une pierre plate et la jette dans l'eau. Elle ricoche longuement. Je suis heureux de revoir Violette. Son portrait achève de sécher à l'auberge.

          Ma mise était élégante. Je me trouvais presque beau.

          La chemise en lin blanche que Tom m'avait prêtée s'assortissait parfaitement à mon pantalon en tissu noir, dernier vestige de mes soirées parisiennes d'autrefois. « Pour un vieux, vous êtes encore bien conservé, Vincent, m'avait dit Tom d'un œil moqueur ! ». Ce gamin m'énervait...

          Ce matin, j'avais pris le temps, d'une des fenêtres de l'auberge donnant sur la grande place, de peindre la mairie d'Auvers en costume de fête. Elle était pavoisée en prévision du bal public devant avoir lieu ce soir. Des guirlandes de lanternes se balançaient dans les arbres. Les Ravoux et les locataires de l'auberge avaient été invités au vin d'honneur ce midi. Je m'étais abstenu.

    mairie auvers.JPEG

         Vincent Van Gogh – La mairie d’Auvers, 14 juillet 1890, Collection particulière

         

          Je ralentis mon pas à l'approche de l'embarcadère.

        Les jeunes gens bavardaient gaiement en m'attendant. Violette, la paysanne un peu grossière de mon tableau, s'était transformée en une jeune femme ravissante. Sa robe, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d'un col étroit, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures passées sous le soleil avaient noircie. Ses cheveux bruns étaient noués en catogan sur la nuque. Elle dégageait un parfum léger et frais comme celui de sa fleur.

          Tom portait la même chemise que celle qu'il m'avait prêtée. Plus grand que moi, elle lui allait bougrement mieux. Son pantalon clair, assorti à la chemise, lui aurait donné une allure de dandy si une casquette qu'il laissait retomber exprès, bas sur le front, laissait entrevoir un côté voyou.

          Il plaisantait avec Alice qui gloussait à ses facéties. La jeune fille avait troqué sa jupe et son tablier bleu grossièrement tissés de servante pour une jupe légère en flanelle jaune et un corsage blanc très échancré sur la poitrine. Elle paraissait beaucoup plus jeune que son amie. Elle était aussi blonde et pâle que Violette était brune et foncée de peau. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Violette.

          Celle-ci m'apostropha, la mine enjouée :

          -  Pas question de parler peinture aujourd'hui, monsieur le peintre ! C'est fête... Et vous aussi Tom ! Vous serez punis si j'entends le moindre mot se rapportant à votre art !

          Tom acquiesça, l'œil rigolard. Je pensai en examinant son visage d'enfant dissipé qu'il n'avait pas besoin des remontrances de Violette pour oublier la peinture. Surtout un jour de 14 juillet...

        La barque ventrue qui assurait les promenades sur l'Oise accosta. Le passeur tendit galamment la main aux femmes pendant que les hommes sautaient hardiment dans l'esquif.

          Tom, désinvolte et sûr de lui, s'élança d'un bond majestueux. Son pied gauche buta sur le rebord du bateau, il pivota, penché sur l'eau, et s'agrippa maladroitement à mon épaule pour ne pas chuter. « J'ai bien failli louper le départ, dit-il en fixant malicieusement Alice ! ». « Je ne sais pas nager, me souffla-t-il à l'oreille ! ». La barque lourdement chargée s'éloigna du bord.

          Je m'assis à l'avant de la barque, à côté de Violette.

          - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt sur l'eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage. Ce soir, nous les reverrons sur la place de la mairie d'Auvers pour le grand bal organisé par la commune.

         les périssoires78.jpg Effectivement, de nombreuses barques, yoles ou périssoires tirées par des hommes en maillots rayés, certains en costume élégant, se croisaient, s'abordaient en plaisantant. Ils partageaient le même plaisir et ils se devaient de montrer qu'ils appartenaient à la même communauté.

          Nous arrivions au milieu de la rivière. Une yole fonçait droit sur notre barque. Elle ne semblait pas nous voir. Des femmes crièrent. J'attrapai Violette par les épaules afin d'amortir un choc ou une chute éventuelle. « Accrochez-vous à moi, lui dis-je, cela risque de tanguer ! ». La collision semblait imminente lorsque la yole vira brusquement et s'enfuit. En passant près de nous, le canotier qui dirigeait l'engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Une jeune femme habillée de rose vif, assise à l'arrière, nous fit un immense pied de nez. Violette et Alice, qui connaissaient les farces des canotiers, éclatèrent de rire. La yole s'éloigna rapidement accompagnée de clameurs joyeuses.

          Le temps passait vite au fil de l'eau. Je me sentais mal à l'aise au milieu de tous ces jeunes ne pensant qu'à s'amuser.

          La promenade se terminait. Nous accostâmes le long d'un ponton en bois.

    G. Caillebotte – Les périssoires, 1878, Musée des Beaux-Arts, Rennes

         

          Je décidai de rentrer seul à l'auberge. Je rappelai à Violette ma récente demande :

          - N'oubliez pas que j'aimerais vous peindre à nouveau prochainement. Vous porterez la robe claire de ce soir qui vous va si bien.

          - J'accepte Vincent... Après les moissons.

          Elle ajouta, souriante :

         - J'ai passé un excellent après-midi en votre compagnie. Dommage que vous ne dansiez pas... Ce soir, c'est valse et polka !

          Avant de rejoindre Tom et Alice, elle me regarda étrangement.

          - Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre !

      

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          J'avais ouvert la fenêtre de l'auberge d'où j'avais peint la mairie ce matin. Malgré la nuit, l'air était encore chaud. Je regardais la jeunesse d'Auvers danser sur la place fortement illuminée. Un orchestre de cuivres était installé sur une estrade en bois.

          C'était une valse. J'apercevais Tom avec sa casquette de voyou. Ils formaient, avec Alice, un couple superbe. Enlacés, ils semblaient voltiger indéfiniment. Ce n'était pas des pieds qui les portaient mais des ailes.

          Non loin, Violette était agrippée à un grand blond qui la secouait sérieusement. Je reconnus le jeune faucheur, mon ami Georges dont j'avais fait le portrait avant-hier. Il se débrouillait sacrément bien pour un paysan... Je les enviais.

          Des souvenirs...

     

    P.A. Renoir – La danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

          

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Au bal du Moulin de la Galette, 1889, Art Institute of Chicago

         

          Le « Moulin de la Galette »... A Paris, j'allais parfois traîner dans ce bal populaire proche de l'appartement de Théo, rue Lepic. Je ne dansais pas mais j'aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. La piste était entourée d'une barrière en bois la séparant des tables où l'on buvait du vin chaud. Une faune bigarrée fréquentait ce lieu où se mélangeaient des ouvriers en goguette, des filles et leurs souteneurs, des voyous et même quelques mondains venus s'encanailler. J'aimais cette odeur de vice et de débauche.

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    Henri de Toulouse-Lautrec – Au salon de la rue des Moulins, 1894, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

           

          Toulouse-lautrec m'entraînait souvent dans les nombreux cabarets de la Butte. Au « Mirliton »,Bruantdanssoncabaret93-TL.jpg le scandaleux Aristide Bruant officiait, et nous l'écoutions chanter des soirées entières en buvant des bières. Lautrec... Quel joyeux gaillard ce petit bonhomme difforme ! Il buvait sans discontinuer, fréquentait les bordels et crayonnait les pensionnaires qu'il connaissait toutes et qui lui donnaient des petits noms amicaux, familiers. Beaucoup l'appelaient « Monsieur Henri ». Et moi, je le suivais, fumant et buvant de l'absinthe jusqu'au petit matin.

          C'est Lautrec qui m'avait fait connaître la « Fée verte », nom que l'on donnait à l'absinthe, ce breuvage anisé, jaunâtre, aux reflets émeraude. J'avais pris l'habitude d'en boire tout au long de la journée et les doses augmentaient par accoutumance. Mon corps en redemandait sans cesse et le soir, hébété, je pouvais devenir violent.

    H de Toulouse Lautrec – Affiche Aristide Bruant, 1893

     

          Curieux petit homme... Lautrec avait une  canne creuse qu'il ne quittait jamais. Il la remplissait d'alcool et, lorsque il était en manque, il s'en servait une rasade. A l'atelier Cormon, où je l'avais connu, il lui arrivait de dessiner d'une main tremblotante sans tenir compte des remontrances amicales du maître. Il lui fallait sa drogue. Il croquait, avec un talent incroyable, tout ce qui se présentait. Un jour que nous traînions au Tambourin, boulevard Clichy, il fit de moi un portrait au pastel, assis devant un verre d'absinthe. Il me le donna en disant : « A la Fée verte et à Vincent, mon meilleur ami ! ».

      

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Portrait de Vincent Van Gogh, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

              

          A chaque fois que je repensais à mes deux années parisiennes, une angoisse me tenaillait. J'avais connu les meilleures années de ma vie dans la capitale...

          C'est bien loin tout ça, me dis-je tristement en fermant la fenêtre et en regagnant ma chambre d'un pas lourd. Ce soir, l'absinthe me ferait du bien... J'en boirais longtemps... jusqu'à l'extase...

          La fête battait son plein à l'extérieur. Le son cadencé de l'orchestre me parvenait. Je reconnaissais le rythme d'une polka, la danse préférée de Violette.

          Demain, Théo et Jo partent pour la Hollande, pensai-je...

          Les éclairs pourpres d'un feu d'artifice illuminèrent violemment la pièce.

     

    A suivre...

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet

     

      

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 26. Les gerbes

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    Vincent Van Gogh – La plaine près d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Neue Pinakothek, Munich

     

     

    Suite...

     

    Samedi 12 juillet 1890.  

     

          Je marche en direction du quartier du Montcel. Je viens souvent peindre les champs ensemencés de cultures céréalières de cet immense plateau du Vexin, au-dessus de l'église.

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    Vincent Van Gogh – Champ de blé, juillet 1890, Collection particulière

     

          

          Pascalini m'a dit que la moisson avait débuté dans ce coin et que le gars George devait être en plein travail de fauchage avec ses parents. Peut-être acceptera-t-il de me laisser le croquer au milieu de ces blés ? Sa tête blonde de gamin déluré aux yeux verts était restée dans mes projets de travail depuis notre rencontre en juin. J'avais encore en mémoire l'analyse qu'il avait faite devant moi, avec une acuité étonnante pour son jeune âge, de mon  « Eglise d'Auvers ». Ce jour là, je m'étais dit : « Ce garçon comprend la peinture ! ».

          Dans un champ, à distance, des paysannes enfoncent des plants en terre. Certainement des choux à cette période ? Je ne peux distinguer leurs visages. Les marmottes blanches qui les protégent du soleil se déplacent en ligne par vagues ordonnées. J'avais déjà pu observer, au cours de mes promenades, que la culture maraîchère prospérait dans cette région. D'ailleurs, je croisais tous les jours des tombereaux croulant sous les sacs de légumes qui allaient rejoindre les étals aux halles de Paris.

          Dur travail pour ces femmes, pensai-je ?

          Des coquelicots rouge vif s'intercalent çà et là entre des arbrisseaux au bord de la route. J'en arrache un au passage et l'enfonce dans une poche sur le devant de ma vareuse.

     

     

          J'avais travaillé avec une allégresse fiévreuse cette semaine : des paysages de plaines, des champs, des meules de foin ou de blé.

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    Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Carnegie Institute, Pittsburgh
     
     

         

          Je n'aurais pas dû accepter, songeai-je...

          Hier soir en mangeant, Tom m'avait regardé longuement : « Vous avez une sale tête, mon ami ! Vous travaillez trop... Changez-vous les idées ! Lundi prochain, c'est fête nationale. Nous allons faire une promenade en barque sur l'Oise dans l'après-midi avec Alice et son amie qui travaille dans une ferme non loin de l'auberge. J'ai appris que vous aviez fait son portrait récemment... Coquin, les jeunes femmes vous inspirent beaucoup ces temps-ci ! Rejoignez-nous, votre poids ne fera pas couler la barque ! »

          Il avait éclaté de rire. Je l'avais regardé bêtement. Il avait insisté tout en continuant à blaguer sur ma mauvaise mine. Je n'avais pas osé refuser à ce jeune homme que Théo m'avait recommandé et que j'aimais bien. Je devais les rejoindre à l'embarcadère faisant face à l'île de Vaux vers 16 heures. Au contact de cette jeunesse, les pensées sombres qui m'envahissent ces jours-ci s'estomperont, m'étais-je dit intérieurement.

          Je revoyais l'oeillade complice que Tom avait envoyé à Alice occupée à servir un client au bar, d'un air de dire : "C'est gagné !".

     

     

          J'aperçois au loin la grande parcelle de blés. De place en place, des groupes de personnes travaillent en plein soleil, touts petits comme des poupées. Je coupe à travers un champ non cultivé. J'évite d'écraser quelques centaurées et fleurs mauves dont j'ignore le nom. Mon ami Pascalini m'en aurait instantanément trouvé le nom latin, pensai-je ?... Etrange bonhomme ?

          Le soleil était haut. Je m'arrête un instant près d'un champ et fais plusieurs croquis de femmes au travail sur le carnet qui ne me quitte jamais.

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    Vincent Van Gogh –  dessin Femmes travaillant dans un champ de blé, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     drawing-man-with-scythe-in-a-wheat-field-TF.jpg     Les  blés avaient une teinte bronze doré. L'équipe de moissonneurs était en plein travail. Il y avait quatre faucheurs et cinq ramasseuses, trois jeunes filles et deux femmes. Georges était le plus grand. Sa toison d'or aux longues mèches ébouriffées survolait le groupe de faucheurs. Comme souvent dans les campagnes, Georges et ses parents devaient être aidés par des voisins. Parfois, des journaliers venaient de villes voisines travailler à la tâche et couchaient dans les granges la nuit.  

          A chaque coup de faux, des entailles profondes se creusaient dans la nappe dorée. Les hommes marchaient lentement, alignés sur une même ligne. Derrière eux, les ramasseuses s'activaient, chaussées de galoches, vêtues de caracos et d'amples jupes de futaine recouvertes d'un tablier en toile. Ces étoffes bon marché, unies ou rayées, aux tonalités variées, formaient une palette de couleurs mouvantes du plus bel effet.

    V. Van Gogh – dessin Homme avec faux dans un champ de blé, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Ces femmes aux visages frustes, leurs peaux halées par le soleil, piétinaient sur les chaumessketch-of-two-women-TF.jpg durs, la taille cassée. Leurs gestes étaient énergiques. Les femmes liaient en gerbes les blés coupés restés sur le sol avec une cordelette en chanvre. Les jeunes filles disposaient les gerbes parfumées debout, en faisceau, les épis gonflés dressés vers le ciel.

          C'était l'heure de la pose. Tout le monde s'assit sur une couverture jetée sur la terre rase. Les femmes coupèrent des tranches de pain de seigle et sortirent les bouteilles de vin pour les hommes. Elles se servirent de l'eau amenée dans une cruche. Les verbes hauts des hommes et les rires cristallins des femmes remplacèrent le crissement sourd des faux tranchant les tiges sèches.

                 V. Van Gogh – dessin Deux femmes travaillant, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          Georges me reconnut de suite.

          - Tiens, le peintre qui a martyrisé notre église, dit-il malicieusement !

          Je souris.

          - L'église d'Auvers est toujours exposée en bonne place à l'auberge. Je ne la vois plus comme une simple église... Je la considère comme le meilleur portrait que j'ai fait depuis mon arrivée dans la région. J'espère que vous viendrez un de ces jours voir mes travaux chez Ravoux ?

          - En ce moment, le travail ne manque pas. Je viendrai. J'aime la peinture. La vôtre possède une force incroyable qui m'a surpris le mois dernier... Chez moi, j'ai accroché au mur une gravure de paysans peinte par Millet.

          - Millet ! Il est un de mes maîtres de pensée ! J'ai fait de nombreuses copies de ses tableaux, tout en gardant ma manière. C'est le peintre qui a le mieux compris les gens de la terre.

    Millet - La Méridienne-SC.JPEG      La sieste -SC.JPEG

    J.F. Millet – La Méridienne, 1866, Museum of Fine Arts, Boston

                                                                                 V. Van Gogh – La sieste (d’après Millet), 1889-1890, Musée d’Orsay, Paris

     

     

     
         young-man-with-a-cornflower.jpg Je demandai à Georges de poser avant de reprendre le travail. Il accepta. Je ramassai un de ces bleuets qui se prélassent souvent l'été dans les blés et lui glissait entre les lèvres. J'eus vite fait de peindre sur une petite toile carrée sa tête ensemencée de mèches folles partant dans tous les sens et ses yeux malins.

          Les moissonneurs se levèrent pour aiguiser leurs faucilles. Ils burent un dernier canon pour se donner des forces.

          - A bientôt à l'auberge, lançai-je à Georges qui rejoignait les faucheurs !

          - A bientôt, dit-il ! Je vous verrai peut-être dans deux jours, pour le 14 juillet.

          Il se remit en ligne avec ses compagnons de travail.

    V. Van Gogh – L’homme au bleuet, 1890, Collection particulière

     

          Je décidai de rester sur place jusqu'à la fin de l'après-midi. Je sortis une toile toute en largeur que j'avais amenée et pris tout mon temps pour peindre les gerbes encore fraîches dans des tons ocre, jaune et mauve. Les chaumes dégageaient une odeur de miel.

     

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     Vincent Van Gogh – Les gerbes (détail), juillet 1890, Dallas Museum of Art, Dallas

         

          

          Je hâte le pas. De la Grande Route, les toits de l'auberge se précisent au loin. Je protège soigneusement les toiles humides de crainte qu'un geste malheureux ne les défigure.

           La fièvre de la création n'était pas encore retombée. C'était pour ces moments-là que je peignais, ces combats fougueux avec la toile afin que le motif inerte que l'on avait devant les yeux s'anime, s'exalte et se transforme en quelque chose de neuf... une œuvre d'art.

          Une fourragère chargée de pois ensachés passe à côté de moi dans un grondement poussiéreux. La chaleur précoce a hâté la récolte des pois cette année. L'homme qui dirige le gros percheron m'adresse un grand « bonjour » sonore.

          Je commence à connaître les paysans des alentours à force de les croiser régulièrement sur les routes. Ils apprécient les peintres car leur retour annonce la belle saison, la reprise des travaux des champs interrompus par le froid, les récoltes. Les paysagistes qui débarquent au printemps pour peindre sur le motif, participent à la mise en valeur de leur région et ils en sont fiers. Un paysan m'a dit récemment en riant : « Vous les peintres, vous êtes des chanceux, vous prenez votre plaisir devant un coucher de soleil, une rivière irisée, un champ de coquelicots, pendant que nous on trime toute la journée pour faire vivre nos enfants. »

          Une très jeune fille et sa mère sont assises à l'arrière de la voiture, les jambes pendantes. La marmotte blanche qui enveloppe leurs têtes accentue la teinte de leur peau déjà bien halée par le travail de cueillette. Les roues cerclées de métal et la charpente grinçante de la fourragère font un vacarme d'enfer sur cette route inégale. Le bruit m'empêche de discerner les paroles de l'air qu'elles chantonnent gaiement.

          En me voyant, la plus jeune se met à chanter plus fort en me jetant un regard moqueur. Je ne sais pourquoi, pendant que la charrette s'éloigne, je ressens l'envie de faire quelque chose d'inhabituel, d'incontrôlé : je lève mon bras libre et lui adresse de grands gestes d'amitié.

          Je suis heureux de ma journée.

          La fourragère disparaît progressivement au loin.

     

    A suivre...

     

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes    

     

     

     

     

     

     

     
     
  • VAN GOGH A AUVERS - 25. Violette

     

     

     Suite...

     

    Mardi 8 juillet 1890.  

     

          Ses yeux noisette me fixaient en souriant.

          Elle m'attendait assise dans l'herbe.

          Comme me l'avait dit son amie Alice la semaine dernière, elle était venue habillée en paysanne. Un grand chapeau jaune avec un nœud de ruban bleu céleste lui coupait le front. Son tablier en grosse toile blanchâtre serrait à la taille son caraco bleu recouvert de points orangés fermé au cou par une broche. Ses pommettes étaient gorgées de soleil.

          J'avais failli ne pas venir. Dans la nuit, je n'avais pu trouver le sommeil. Des pensées sombres tournoyaient sans cesse dans mon esprit agité : « Je pourris la vie à Théo... Jo ne me supporte plus... Ma peinture est sans intérêt... je suis un raté... ». En milieu d'après-midi, je m'étais décidé à honorer le rendez-vous qu'Alice m'avait pris la semaine dernière avec son amie. Pour une fois qu'une jeune fille demandait à me servir de modèle...

          Elle était plutôt jolie.

          - Alice m'a parlé de vous, mademoiselle, dis-je en lui rendant son sourire. Je suis heureux de vous avoir pour modèle... La lumière est superbe en cette fin de journée. Moins forte... plus douce... J'ai apporté une toile de 30 qui sera parfaite... Cela durera peu de temps... Je peux connaître votre prénom ?

          - Violette, dit-elle en souriant ! Je suis née à la fin du mois d'avril. Mes parents m'ont donné ce prénom en hommage à la fleur du printemps... Alors, vous êtes peintre ?

          - Et oui, la peinture est mon métier, Violette ! Enfin... est-ce un métier ? Plutôt une passion dont il est difficile de vivre de nos jours... Comparée à la dureté de vos travaux, mon activité de peintre doit vous paraître bien superficielle. C'est du plaisir, mais je rentre souvent fourbu le soir... parfois découragé lorsque mon travail ne me satisfait pas. Mes journées se passent à courir la campagne en quête de motifs ou à faire des portraits lorsque je trouve des modèles. Hélas, je ne rencontre pas souvent des jeunes femmes aussi jolies que vous qui acceptent de poser !

          Je plante mon chevalet sans plus attendre, oriente la toile de façon à ce que le soleil couchant soit derrière moi. Je fais asseoir la jeune femme sur le pliant qui me sert à peindre et l'oriente de trois quarts.

         Le bleu foncé de sa robe s'harmonisait parfaitement avec le jaune vif du chapeau et l'ocre des blés derrière elle. Elle prenait son rôle de modèle très au sérieux, attentive à mes recommandations. Elle paraissait apprécier mon regard posé sur elle. Elle cambra légèrement les reins ce qui fit gonfler son corsage étroit. Son visage souriant devint impassible.

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    Vincent Van Gogh – Portrait de jeune paysanne, juillet 1890, collection particulière

         

          J'eus vite fait de brosser la robe d'un bleu profond. Le contre-jour modelait délicatement le visage de la jeune femme.

          Un même jaune pâle éclaira le visage, le tablier et ébaucha quelques épis de blés. Les joues de la jeune femme me rappelaient ces grosses pommes bien rouges que je cueillais sur les arbres et croquais au cours de mes promenades. Un rouge carmin inséré dans le frais de la peinture jaune rosit les joues. J'en profitais pour ourler avec ce rose orangé les lèvres très fines et pointiller la robe sur toute sa surface.croquis.jpg

          Les blés en fond furent rapidement brossés. Je rajoutai de gros coquelicots.

          La toile avait été couverte rapidement. Cela paraissait un peu grossier. Pourtant, je ne voyais rien à rajouter.

          - C'est fait, dis-je, posant mes pinceaux. J'espère ne pas vous avoir enlaidie. Ce n'est qu'une esquisse faite à la volée. Je vous l'offrirai lorsqu'elle sera complètement terminée en souvenir de notre première rencontre. Une prochaine fois, j'aimerais faire une étude en pied de vous, plus travaillée, debout devant les mêmes blés.

                                                                                                                                 V. Van Gogh – croquis de jeune paysanne envoyé à Théo dans un courrier

          La toile était au goût de Violette. Seul, son visage lui parut trop sévère.

          La perspective de servir à nouveau de modèle ne semblait pas lui déplaire. Je devinais sur son visage une fierté intérieure contenue. Elle ne dit rien et alla s'asseoir sur l'herbe.

           - Vous connaisguinguetteàmontmartre.jpgsez la guinguette qui est installée dans l'île de Vaux non loin d'ici, s'exclama-t-elle en allongeant son bras tendu en direction de l'Oise au loin ? Elle se nomme « La tête de Vaux ». Amusant comme expression, n'est-ce pas ? C'est un endroit très agréable. J'aime y aller le dimanche à la belle saison. La musique me fait oublier la dureté des journées de travail.

          Ses yeux s'allumèrent.

           - Le soir, les canotiers débarquent et la fête commence ! Ce sont de joyeux drilles, toujours prêts pour le « chahut ». Quand ils ne viennent pas avec leurs compagnes, ils ne s'intéressent qu'aux filles. Ce sont de bons danseurs et ils nous font rire.

    V. Van Gogh – Guinguette à Montmartre, 1886, Musée d’Orsay, Paris

     

           A cette pensée, elle éclate d'un rire sonore. Son rire montait très haut, restait un instant suspendu dans l'air et redescendait lentement en se prolongeant longtemps. J'aimais le son de sa voix. J'aurais voulu rire avec elle, me libérer de cette angoisse qui me tenaillait.

          J'attendis que le silence s'installe à nouveau.

          - C'est étonnant, Violette, votre histoire de guinguette ? L'aubergiste du café Ravoux où je loue une chambre, me parlait récemment de ce lieu... Vous connaissez la « Grenouillère » ? C'est une baignade proche de l'île. Je ne vous la conseille pas. Des adolescents font les fous au bord de l'eau et plongent sur les filles pour les effrayer. Ces garnements trouvent ça drôle !... A propos de la guinguette, monsieur Ravoux m'a signalé que votre amie Alice, la jeune serveuse qui aide sa femme au service, s'y rendait souvent le dimanche.

          - Alice ! Je l'ai connue à l'auberge ! Elle ne pense qu'à s'amuser et adore la polka. Lorsqu'elle trouve un bon danseur, elle ne le lâche plus. Les canotiers, des habitués de l'établissement, l'entraînent dans des quadrilles endiablés et, croyez-moi, ils se fatiguent avant elle...

          Elle mima sur place un pas de polka.

          - Vous êtes bien tombé à l'auberge Ravoux. Je sais par Alice qu'on y est bien. Sa patronne, madame Ravoux, est une femme adorable, à peine plus âgée que moi. Si son mari ne la surveillait pas autant, elle ne demanderait qu'à venir danser avec nous. Mais son homme est tellement jaloux qu'il ne la laisserait jamais sortir dans ce lieu de débauche. Et puis, elle a ses filles à s'occuper...

          Le soleil engageait un flirt avec la cime des arbres. Il fallait que je rentre. Violette, totalement détendue maintenant, parlait beaucoup. J'appris qu'elle avait été engagée comme servante, depuis le début du mois d'avril, dans une grande ferme située au-dessus de l'auberge Ravoux, vers le centre du village. Elle était originaire de la commune de Butry, proche d'Auvers, où résidaient encore ses parents, de modestes cultivateurs.

          La jeune femme ajuste son chapeau doré et me fixe.

          - Je ne sais même pas votre nom, monsieur le peintre ?

          L'intérêt qu'elle me manifestait me troublait. Cela m'arrivait si rarement. Je retrouvais la même sensation que j'éprouvais à Zundert lorsque, adolescent, des filles me parlaient. Cela me perturbait.

          - Je suis hollandais... mais la France est ma seconde patrie. Je vis depuis plus de quatre ans dans votre beau pays. Appelez moi Vincent, comme tout le monde ici !

          Un silence s'installa. La voix claire jaillit :

          - Vous savez, monsieur le peintre, que dans une semaine, lundi prochain, ce sera la fête nationale ? La veille une retraite aux flambeaux partira vers le Montcel et reviendra jusqu'au centre d'Auvers. Un grand bal aura lieu le soir du 14 juillet sur la place de la mairie. J'y serais avec Alice et Tom, le jeune peintre qu'elle a rencontré dans votre auberge. Vous le connaissez ?

          - Bien sûr, c'est mon voisin de chambre et mon compagnon de table. Un joyeux luron...

          Violette possédait la gaîté et la fraîcheur de la jeunesse. Ses jolis yeux noisette pétillaient.

          Elle hésite un instant puis, dans un élan naturel spontané, me saute au cou : « Merci Vincent pour mon portrait ! ». Elle s'enfuit ensuite précipitamment en retroussant sa robe pour ne pas la déchirer sur les pierres du chemin. Avant que sa frêle silhouette ne disparaisse derrière une rangée de saules, elle m'adressa un dernier signe de la main.

          Pensif, je reprends le chemin en direction du village. Mon corps si secoué depuis quelques jours retrouvait une agréable sensation de plénitude que je devais à ce petit bout de femme-fleur qui se nommait Violette.

          Le soleil disparaissait. A l'horizon, des tons vermeils envahissaient progressivement le ciel. 

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette

  • VAN GOGH A AUVERS - 24. Cité Pigalle

     

      

     

    Suite...

     

    Lundi 7 juillet 1890.  

     

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    Vincent Van Gogh – Champ sous un ciel orageux, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     
     
      
     

           Le ciel tourmenté prend les deux tiers de la toile que j'achève. Je ne me suis pas gêné pour exprimer de la tristesse...

          En cette fin d'après-midi, le soleil déclinant lèche d'une teinte citron vert le champ bordant l'horizon juste sous les nuages moutonneux situés sur la gauche de la toile.

          Le motif est simple : une immense plaine jaune verdâtre parcourue de parcelles de blés et autres cultures céréalières. Au premier plan quelques pommes de terre fleurissent.

          Un sentiment d'infini...

          Je n'arrive pas à me concentrer sur mon travail. Mon esprit tourmenté ressasse les images de la veille qui s'accumulent dans mes pensées.

          Mon crâne va éclater...

     

         

          « Prends le premier train et viens passer la journée de dimanche avec nous, m'avait écrit Théo dans sa dernière lettre. Reste chez nous autant que tu le voudras. Je pense que tu seras heureux de revoir des amis à toi que j'ai invités pour déjeuner. »

           J'avais reçu son courrier le samedi. Ma valise fut rapidement faite en prévision d'un séjour prolongé. Le train pour Paris m'emporta tôt hier matin. Je me faisais une joie de revoir le bébé Vincent Willem. Théo m'avait rassuré sur sa santé qui s'améliorait.

          La matinée avait bien commencé...

           Nous ne restâmes pas Cité Pigalle. Juste le temps d'embrasser Jo. Le bébé dormait encore.

          En quitpère tanguy.jpgtant l'appartement, Théo me conduisit directement dans la boutique de la rue Clauzel chez mon vieux copain Tanguy.

          Celui-là, il n'avait pas changé ! Mes toiles et celles d'autres peintres s'empilaient de façon anarchique. Un vrai bazar ! J'eus beau rouspéter, Tanguy m'opposa son sourire affable habituel : « Où veux-tu que je mette tes peintures, Vincent ! Tu sais bien que je manque de place. » Je m'étais dit qu'il fallait absolument que je trouve un abri pour entreposer mes toiles qui s'abîmeraient moins que dans ce trou à punaises. Néanmoins, ce fut un vrai plaisir de revoir cet homme que j'aimais et que j'avais peint trois fois en 1887 en arrivant à Paris. Je savais tout ce que je lui devais depuis mes années parisiennes où il me rendait souvent service en me fournissant du matériel de peinture.

     

    V. Van Gogh – Portrait du Père Tanguy, 1887, collection particulière

          Nous passâmes ensuite chez un brocanteur où Théo me fit admirer un bouddha japonais.

          Notre dernière visite matinale fut pour l'atelier de l'ami Toulouse-Lautrec du 27 rue Caulaincourt. Je n'avais plus fréquenté son atelier depuis nos réunions d'artistes hebdomadaires d'autrefois. Avant de nous y rendre, Théo m'avait dit : « J'ai vu au récent Salon des Indépendants une de ses dernières toiles. Un vrai plaisir... »

          Jegoulue-MH.jpg n'avais pas revu Lautrec depuis mon départ en Provence. A l'époque, c'est lui qui m'avait incité à partir pour le midi : « Les couleurs de cette régionmlle_marie_dihau_at_the_piano_1890.jpg t'enchanteront. Tu vas réaliser de grandes choses là bas. » En entrant dans l'atelier, j'embrassai vigoureusement mon ami. Il avait vieilli. L'alcool et les femmes sans doute... Il avait dû être tenu au courant par mon frère de mes problèmes de santé en Provence, mais il n'en parla pas.

          Je lui fis compliment de sa toile Mademoiselle Dihau au piano dont Théo m'avait parlé. Le talent du peintre était toujours aussi sûr. Je savais qu'il était très demandé par le Moulin Rouge et d'autres cabarets pour ses affiches et caricatures auxquelles il excellait.

     

    H. de Toulouse-Lautrec – Moulin Rouge : La Goulue, 1891, collection privée

     

                                        H. de Toulouse-Lautrec - Mademoiselle Dihau au piano, 1890, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

          Théo avait invité Lautrec à déjeuner. Nous retournâmes tous les trois vers la Cité Pigalle.

     

          

          Un coup de vent... Je recale mon chevalet qui menace de s'écrouler.

          J'attrape le pinceau imbibé de blanc qui m'a servi pour les nuages et recouvre  les pommes de terre vert outremer du premier plan de fleurs claires brossées horizontalement à la volée.

          Cela aurait pu être une belle journée, pensai-je...

     

         

          En ce dimanche matin, Lautrec était d'humeur joyeuse. En montant l'escalier menant au 3ème étage, on croisa un croque-mort. Cela nous fit beaucoup rire.

          Le critique d'art Albert Aurier, invité également, était déjà arrivé. Je lui étais reconnaissant de l'article élogieux qu'il avait publié dans le Mercure de France en janvier à mon sujet. A Saint-Rémy, je lui avais écrit une longue lettre pour le remercier et lui avais offert une étude de cyprès en lui faisant remarquer que je ne méritais pas un tel honneur. Je me sentais si inférieur comparé à d'autres artistes comme Monticelli ou Gauguin. Il fut ravi de voir mes toiles entreposées chez Théo et ne tarit pas de compliments sur leur qualité.

          Théo et Jo tentaient de cacher les traits de leurs visages fatigués. La maladie de Vincent Willem les avait épuisés. Malgré tout le déjeuner fut agréable. Nous étions entre amateurs d'art. L'essentiel de nos discussions porta donc sur nos projets d'expositions et les peintres avant-gardistes. Au dessert, Toulouse-Lautrec n'arrêta pas de blaguer sur le croque-mort croisé dans l'escalier.

     

         

          J'arrondis les nuages en pleine pâte et sabre le ciel vigoureusement d'un bleu sombre qui se grise par endroit au contact du blanc. Je réchauffe le bleu d'un soupçon d'ocre jaune. Je peins vite. Nerveusement. J'ai hâte d'en finir.

          Le ciel mouvant, lourd, reflète mon émotion intérieure...

     

         

          L'ambiance était chaleureuse lorsque tout se gâta soudainement.

          Une discussion animée s'engagea entre le couple Bonger et les époux Van Gogh. Théo voulait que son beau-frère s'installe au rez-de-chaussée de l'immeuble ce qui déplaisait à sa femme Annie. J'eus la malencontreuse idée de faire une remarque à Jo sur l'accrochage d'une toile de Prévost, La femme au chien, ce qui lui déplut visiblement.

          Les problèmes financiers dont Théo m'avait parlé dans sa récente lettre refaisaient surface. Jo et Théo souhaitaient déménager du troisième au premier étage pour pouvoir stocker mes toiles dans un appartement plus vaste. Mais la location de celui-ci était trop coûteuse.

          Le drame couvait...

          Après le départ de Toulouse-Lautrec et d'Aurier, la dispute entre Jo et Théo devint orageuse. Leur fatigue attisait une tension nerveuse qui ne demandait qu'à s'envenimer.

          Théo n'arrivait pas à résoudre ses problèmes d'augmentation de salaire avec ses employeurs Boussod et Valadon et voulait se mettre à son compte. Jo lui reprocha vertement de vouloir quitter la galerie : « Comment feras-tu pour faire vivre toute ta famille, lui lança-t-elle excédée ! ». Dans le même temps, elle m'avait regardé méchamment comme si j'étais le responsable unique de cette faillite. Le ton monta. Théo répliqua avec rage. Je savais qu'il n'aimait pas que l'on s'en prenne à moi.

          J'étais effondré. Ma nouvelle famille, que j'aimais tellement depuis leur récent mariage et l'arrivée du bébé, se déchirait par ma faute. Leur couple paraissait si harmonieux lors de leur dernière visite à Auvers début juin...

          L'atmosphère devint irrespirable lorsqu'ils m'annoncèrent qu'ils ne passeraient pas leurs vacances à Auvers ce mois-ci comme je l'espérais. Ils partiraient en Hollande présenter le bébé à leurs familles.

          J'étais au comble du désespoir, proche de la crise que je connaissais si bien. Je savais que mon ami Guillaumin devait passer dans la soirée pour me voir.

          Je regardai Théo douloureusement. Les difficultés minaient mon frère déjà fragile et souffrant. Il portait sur ses épaules un fardeau trop lourd pour lui. Je me sentais coupable de tout cela.

          J'avais mal. Il fallait que je parte.

          Je n'attendis pas Guillaumin, pris la valise que j'avais laissée près de la porte, prononçai un faible au revoir sous l'œil atterré de Théo et Jo, et sortis sans me retourner.

          En descendant l'escalier, je me dis que je ne savais même pas si Théo pourrait continuer à me faire parvenir les 150 francs mensuels habituels.

          

     

          Mes yeux embués distinguent à peine ma toile qui gigote dans un épais brouillard. Je ne sais plus à quoi elle ressemble.

          Instinctivement, je prends un pinceau pointu et pique quelques taches rouges au hasard. Des coquelicots...

          Je range mon matériel et me lève. Mon pas est incertain.

          Au loin, des nuages orageux se développent.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle

  • VAN GOGH A AUVERS - 23. Les yoles

     

     Je souhaite à tous les lecteurs qui me font le plaisir de parcourir ce blog régulièrement et à ceux qui sont simplement de passage, une excellente année 2010.

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Vincent Van Gogh réside à l'auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise depuis bientôt un mois et demie.

          Il se plait dans cette coquette commune verdoyante proche de Paris. Les problèmes de santé qu'il a connu dans le midi s'estompent et il en profite pour peindre à satiété suivant, en cela, les conseils du docteur Gachet. 

          Un incident récent créé un trouble en lui. Il a recu, le 1er juillet, une lettre de son frère Théo l'informant de la maladie du bébé Vincent Willem et d'importants problèmes professionnels et financiers. Ce courrier bouleverse Vincent. Dépendant totalement de l'aide financière de Théo, il culpabilise.

          Néanmoins, il décide, ce jour, de profiter de la belle journée qui se prépare...

     

     

     Suite...

     

    Vendredi 4 juillet 1890.        

     

     

          Je longe la berge depuis déjà un bon moment.

          J'avais eu envie de retourner vers les bords de l'Oise où j'avais repéré un coin empli de barques le jour de ma ballade en juin à la plage de la Grenouillère.

          La pluie incessante depuis plusieurs jours s'était éloignée. Le soleil se levait lentement. Une brume de chaleur enveloppait la rivière assoupie. La nature encore engourdie s'éveillait. Elle était prête à recevoir les chauds rayons qui s'invitaient déjà dans le feuillage des arbres. Le chant des oiseaux prenait de la force en accueillant le jour.

          Ce matin, sur mon passage, les coqs s'étaient mis à chanter dans toutes les chaumières éparses. Les maisonnettes isolées, entourées de peupliers grêles, le vieux clocher du petit cimetière aux murs de terre et à la haie de hêtres, offraient au regard les motifs des plus beaux Corot. A l'horizon, des tons rosâtres montaient dans le bleu naissant. Je repensais aux derniers mots de Corot sur son lit de mort : « J'ai vu en rêve des paysages avec des ciels tout roses. » Brave père Corot ! Toute sa vie, il n'avait cessé de représenter cette nature qu'il adorait. Aucun autre peintre n'avait su, comme lui, rendre ce silence, ce mystère, cette poésie. La légèreté tremblante des feuillages de Corot...

         De hauts peupliers se miraient dans la rivière. Les saules trempaient leurs perruques ébouriffées dans l'eau calme. A cet endroit, l'Oise s'enroulait en forme de coude autour de l'île de Vaux. Au loin, je pouvais déjà apercevoir la queue de l'île. Ralentie par cette bande de terre en son milieu, la rivière continuait ensuite sa course vers Pontoise et son église Saint Maclou. Je me souvenais de son clocher que j'avais vu du haut de la terrasse, dans le jardin du docteur. Plusieurs péniches étaient accostées le long de l'île.

          Je marche lentement, impressionné par le spectacle d'ombre et de lumière. En Provence, il m'arrivait de ressentir des émotions devant la nature qui me rendait proche de l'évanouissement. Le soleil montait dans un ciel azur déserté de nuage. Les brumes sur l'eau disparaissaient progressivement, laissant entrevoir des reflets changeants.

          L'embarcadère que j'avais dessiné sur mon carnet de croquis lors de ma journée à la Grenouillère n'avait pas bougé. Les barques et yoles colorées étaient toujours amarrées face à la rive.

          Deux skifs passèrent à grande vitesse sous les encouragements des barreurs. Les hommes grimaçaient dans l'effort, avec des « han » retentissants. Des vaguelettes agressives s'écrasèrent bruyamment sur les bateaux immobilisés, soulevant les coques de secousses ondulantes. Les reflets colorés des embarcations dans l'eau s'effacèrent un court instant, puis le calme revint.

     

    bank-of-the-oise-at-auvers.jpg

    Vincent Van Gogh – Bords de l’Oise, La Grenouillère, 1890, The Detroit Institute of Arts, Detroit

     
     

          Je m'installe face aux bateaux assoupis. Je prends la toile de 30 que j'avais apportée et la pose sur le chevalet dans le sens horizontal. Au loin, un arbre très haut, masqué en partie par la voile rose d'une embarcation à la coque rouge vif, marquait l'extrémité de l'île de Vaux.

          J'esquisse le décor sommairement au pinceau. Des tons purs excitaient mes yeux. Il suffisait de les poser sur la toile tel que je les voyais : des verts et bleus froids dans le feuillage des arbres ; un bleu céruléen dans l'angle de ciel au-dessus de l'île, sur la gauche ; le même bleu brossé à grands traits horizontaux dans l'eau, additionné d'outremer et de violet pour les parties ombrées.

          Vues de mon emplacement, les embarcations bigarrées se superposaient en formant un triangle. Le vert utilisé pour le feuillage, éclairci d'une pointe de jaune, recouvrit les barques placées au milieu du triangle. Dans l'une d'elle, une jeune femme en robe claire était assise. Un blanc pur balaya deux yoles et la femme, les inondant de lumière.

          Les teintes chaudes... Je m'efforçais toujours dans mon travail de poser des teintes ensoleillées qui égayent un décor froid et font vibrer la toile. La base du triangle était constituée par cette imposante yole rouge orangée qui prenait toute la largeur de la toile. J'écrase le tube de rouge vermillon sur la yole et étale la pâte avec délectation. Le rouge... Le midi m'avait révélé cette couleur qui embrasait certains de mes paysages. Je l'utilisais peu autrefois. Il est vrai que la campagne hollandaise ne s'y prêtait guère.  bateauxdétail3.jpg

          Dans le frais, je rajoute du jaune de cadmium qui transforme le rouge en un orangé éclatant. On ne voyait plus que la yole. Je reprends un soupçon de rouge pur et en couvre la coque et la voile de l'esquif accosté devant l'île en haut de la toile. Une goutte de blanc sur la voile suffit ensuite pour la rosir. 

          Le soleil n'avait pas encore atteint le sommet de sa courbe. Mon profil gauche cuisait sérieusement. Un coup ferme du plat de la main sur le bord de mon chapeau de paille le descendit suffisamment pour atténuer les rayons.

          Je pose mes pinceaux dans un gobelet en fer et examine la toile. Les couleurs claquaient...

          Je me lève et m'agenouille devant la rivière. Une image déformée, peu engageante, la mienne, m'apparaissait dans l'onde liquide. J'enfonce mes mains dans l'eau fraîche et m'asperge plusieurs fois le visage. Je reviens ensuite vers mon chevalet et observe la toile à distance.

          Où était passé l'impressionniste que j'étais devenu à Paris ? Mes amis seraient surpris s'ils voyaient mes peintures aujourd'hui. Peut-être même qu'ils trouveraient à redire ? Je n'avais plus bateauxpêches st-Rémy.jpgfait de paysage de ce genre depuis les bateaux de pêche échoués sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'été 1888. Leurs formes et leurs couleurs les faisaient ressembler à des pétales de fleurs déposées sur la plage par les vagues.

          Le motif était semblable : l'eau, le ciel, les barques, mais ce que je voyais sur ma toile, n'avait plus rien à voir avec le tableau des Saintes-Maries. Cette fois, j'avais sabré dans tous les sens, sans retenue. Les couleurs, posées en épaisseur, nécessitaient du recul pour appréhender correctement le motif.

    V. Van Gogh – Barques aux Stes-Maries-de-la-mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

           Encore une toile qui va prendre du temps à sécher, me dis-je ? « Les tableaux empâtés sont comme le bon vin, il faut que cela cuve longtemps, me disait souvent Gauguin à Arles ! » Cette expression me fit sourire.

          Quelle chose étonnante que la touche, le coup de brosse... On travaille comme on peut, on remplit sa toile à la diable, sans trop calculer, exalté par le motif. Ainsi, on attrape le vrai. Rembrandt avait été l'un des premiers à utiliser cette technique en plein 17ème siècle ? Ce génie avait raison ! Exagérer l'essentiel et laisser dans le vague le banal... Je savais aujourd'hui quel but je poursuivais et la critique m'importait peu. Je n'avais plus de temps à perdre à essayer de convaincre ceux qui ne comprenaient pas ma peinture. Je voulais exister avec mes défauts et mes qualités et, surtout, ne pas accepter le conformisme ambiant.

          En pleine réflexion picturale, je n'avais pas entendu arriver ce couple debout sur la petite bande de terre servant d'embarcadère, devant les barques vertes et blanches, en plein soleil. L'homme en costume bleu à col de marin et chapeau noir s'apprêtait à tirer une embarcation. La femme en robe blanche, une capeline jaune citron posée sur de longs cheveux relevés derrière la tête, semblait s'interroger sur la méthode la plus efficace pour grimper dans le bateau sans se prendre les pieds dans sa robe longue. Je me dépêchai de les croquer avant qu'ils n'embarquent. Le soleil les inondait de lumière. Il me restait du jaune clair sur une brosse que j'étalai autour d'eux.

           La jeune femme finit par se décider à retrousser sa robe jusqu'au bas des cuisses et monta dans la barque aidée par son compagnon reluquant ses dessous. Elle s'assit à l'avant, peu rassurée. L'homme saisit les avirons, piocha l'eau maladroitement, ce qui fit tanguer l'embarcation et hurler sa compagne. Il trouva le bon coup de pelle et la barque se dirigea vers l'île. Les roucoulements joyeux, aigus, de la femme firent s'envoler un couple de merles qui monta vers le sommet des arbres que je venais de peindre.

          Je pose ma palette sur le sol et sort le pain et le gros saucisson que madame Ravoux m'avait donnés ce matin. La femme de l'aubergiste gardait toujours ma musette de côté et la remplissait à ma demande. Elle n'oubliait jamais - délicieuse femme ! - de me glisser, en plus de la gourde de vin habituelle, une bouteille de bière ou de cidre. J'appréciais tout particulièrement cette délicate attention car la concentration exigée par mon travail et les heures passées en plein soleil, attisaient ma soif.

          Je tire la longue corde que j'avais accrochée au goulot de la gourde de vin rosé plongée dans l'eau en arrivant, bois une très longue rasade et la renvoie au frais.

          Ragaillardi, je m'allonge sous l'ombre d'un saule. Mon corps rassasié s'amollissait progressivement. J'avais pris l'habitude, dans le midi, de faire cette sieste réparatrice après le déjeuner que pratiquent naturellement les gens du Sud.

          Le soleil s'infiltrait à travers les feuilles lancéolées sans me gêner.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles