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26 mars 2017

VERMEER AU LOUVRE : Une servante célèbre

 

Johannes Vermeer – La laitière, 1659, Rijksmuseum, Amsterdam

 

 

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    Inespéré… J’ai réussi à me glisser au premier rang, coincé entre un homme grisonnant, deux femmes attentives, et un groupe de touristes.

    La servante la plus célèbre au monde est devant moi. La célébrité de cette petite toile n’est pas usurpée : on ne voit qu’elle à la télé, dans les magazines, et même sur les pots de yaourts… Il est rare que la peinture hollandaise présente une servante comme motif unique d’un tableau... Serait-ce la servante de l’artiste qui s’appelait Tanneke ? A quoi pense-t-elle ?

    Je retrouve la robuste femme que j’avais rencontrée au Rijksmuseum il y a quelques années. Elle n’a guère changé, solide, les manches retroussées, la tête inclinée jaugeant le flot de lait s’échappant de la cruche en terre qu’elle tient de ses bras puissants. Une lumière venant de la fenêtre modèle son corps massif devant le mur du fond, nu et endommagé. Un décor rustique : corbeille à pain, cruche, chaufferettes, plinthes en carreaux de Delft. Le carreau cassé à la fenêtre n'a pas été remplacé. Les couleurs affectionnées par le peintre sont présentes : bleu… jaune citron… Complémentaires, ces couleurs accolées l’une contre l’autre, s’interpellent.

 

 


    Un touriste, grand brun frisé placé à mes côtés, tenait une jeune femme blonde par les épaules. Il parlait à sa compagne d’une voix douce mais claire : « On nous avait bien parlé d’un précurseur de l’impressionnisme ! Vois-tu de l’impressionnisme dans cette peinture dans la plus pure tradition hollandaise de cette période ?… Une servante est saisi dans l’intimité de son travail quotidien ; les couleurs sont agréables à l’oeil et la lumière savamment répartie. C’est tout ! Une belle peinture classique… Rien de plus que les excellents peintres hollandais du 17! ».

     Le personnage semblait satisfait de son appréciation sur ce qu’il voyait et souriait fièrement à la jeune femme. Je levai la tête et le fixai avec insistance.

     - Excusez-moi, j’ai entendu votre remarque… Vous faites erreur, monsieur, car Vermeer fut bien le premier peintre impressionniste !… Vous paraissez en douter ?

     Il ne répondit pas, inquiet.

    - Approchez-vous de la toile… Maintenant, examinez l’extraordinaire « nature morte » peinture,vermeer,hollande,louvre,disposée sur la table. Elle aurait pu être le motif unique d’un tableau : sur une table, la jatte contenant le lait, un pichet bleu très sombre, une corbeille en osier et quelques petits pains.
 La technique en touches fragmentées ne vous rappelle-t-elle pas certaines toiles de Camille Pissarro que vous devez connaître, ce peintre des bords de l’Oise qui apparaissait comme le patriarche de ce groupe d’artistes français au 19e qui avaient la lumière comme unique religion.

 

 

 

     J’attendis un instant pour développer mon argumentation.

    - Les miches de pain sont peintes avec des teintes terres et ocres… Mais qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… N’est-ce pas de l’impressionnisme çà ?… La croûte du pain paraît tendre, cuite à point… Ce pain croustille, monsieur !

     La jolie blonde n’osait plus bouger, collée contre son ami. J’insistai : 

    - Regardez le reste de la toile. Le procédé se répète sur le pot bleu foncé criblé de pointspeinture,vermeer,hollande,louvre, bleu pâle et blancs. Les bords de la cruche rougeâtre sont perlés d’un blanc presque aussi vif que le liquide qui s’en écoule. Partout, vous retrouvez la touche fragmentée : sur la table, la corbeille à pain, le tablier bleu de la femme, ses bras, son bonnet… Maintenant, reculez-vous légèrement et plissez les yeux. Pas trop mon ami, vous n’allez plus rien voir ! La lumière entre par la fenêtre et tombe directement sur la servante qui est inondée de vibrations lumineuses. Même les parties ombrées ne sont pas grisâtres, mais teintées de lueurs colorées.

 

 

 

 

 

 

     Le grand brun faisait tout ce que je lui disais, sans un mot, impressionné.

  - Avez-vous déjà vu cette technique, réellement innovante à cette époque, chez les contemporains de Vermeer ?

     Je n’attendis pas la réponse.

    - Oui monsieur, il s’agit bien, en plein 17ème siècle hollandais, de la naissance de ce style qui allait révolutionner la peinture à la fin du 19e en France. Vermeer fut l’un des premiers à concevoir la couleur comme un phénomène soumis aux variations de l’éclairage et à la perception de l’œil humain...

     Mon voisin voulut partir en entraînant la jeune fille. Sadiquement, je le retins par sa veste et lui assénai le coup de grâce.

   - Attendez ! Un exemple simple : vous connaissez la fameuse série des Cathédrales de Rouen que Claude Monet a peintes à différentes heures de la journée ? Elles sont recouvertes de touches colorées épaisses qui accentuent le relief de la pierre et précisent les changements de tonalités apportés par la lumière extérieure… Il s’agit du même procédé que Vermeer utilise sur ses miches de pain ! Monet, à ses débuts, aurait payé cher pour profiter des leçons d’un tel maître.

     Je terminai, compatissant.

     - Je suis désolé de m'être laisser déborder par ma passion mais j’admire tellement ce peintre que je ne peux supporter l’indifférence ou l’incompréhension envers lui.

    Mon interlocuteur, qui devait être le guide du petit groupe de touristes demeuré silencieux, s’éloigna, vexé.

     La cuisinière hollandaise de Gerard Dou est accrochée juste en face de la laitière. Je jette un œil distrait sur la toile où l’on retrouve les nombreux détails habituels utilisés par le peintre : carottes pointées vers le spectateur, lanterne, une volaille pendue. La femme arbore un sourire entendu. Aucune comparaison possible avec Vermeer, la sensibilité n’est pas la même…

 

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Gerard Dou – La cuisinière hollandaise, 1650, musée du Louvre, Paris

 

 

     Je m’attarde un dernier instant devant la servante. Il s’agissait du premier chef-d’œuvre du jeune Vermeer âgé d’environ 25 ans. Je ressentais la tendresse que l’artiste éprouvait pour cette robuste femme : une princesse en tablier…

 

 

Commentaires

J'aime énormément cette rencontre, tes explications et l'expression "une princesse en tablier".
Comment ne pas être d'accord avec toi ?
J'approuve à cent pour cent. :)
Passe une douce journée Alain.

Écrit par : Quichottine | 26 mars 2017

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Ce doit être Tanneke… Cette servante est plus belle habillée ainsi que toutes les jolies dames en robe satinée décrites dans de nombreuses peintures hollandaises.
Dans cette toile de jeunesse, Vermeer montre une maitrise étonnante de son art. Il est déjà au sommet. Ses peintures à venir, jusqu’à son décès à 43 ans, ne dépasseront guère en qualité la représentation de cette modeste femme concentrée sur son travail journalier.
Amicalement.

Écrit par : Alain | 26 mars 2017

merci, Alain. As tu écrit à propos des pigments utilisés par Vermeer ? l'indigo du tablier, par ex, que sait on des pigments utilisés alors pour les textiles ? sont ils les mêmes ? le fait d’appartenir à une famille de tisserands est sans doute pour quelque chose dans la façon précise de peindre les vêtements, leurs coutures apparentes par ex...

Écrit par : emma | 26 mars 2017

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Au 17e, les artistes confectionnaient leurs couleurs eux-mêmes avec de nombreux pigments minéraux ou organiques que chacun adaptait à sa propre pratique et qui coûtaient parfois fort cher, comme le bleu outremer dérivé du lapis-lazuli, pierre semi-précieuse. Il semble d’ailleurs que la finesse de la touche et l’utilisation de l’outremer apparaissent comme étant en lien direct avec les prix demandés par les artistes les mieux côtés.
Ta question est intéressante et m’a incité à étudier plus précisément les pigments et la technique de Vermeer. Celui-ci peignait souvent dans le frais de la peinture en estompant par des séries de couches se chevauchant donnant de la douceur aux contours. Si l’on prend « La laitière » pour exemple, il a été retrouvé dans le corset jaune un mélange de jaune de plomb et d’étain, et de laque jaune à base de carbonate de calcium coloré de jaune. Cette veste jaune brun devait être plus vive à l’origine. Il utilisait également, contrairement à la plupart des peintres, de la terre verte, employée volontiers pour introduire une ombre sur les visages. Pour les bleus, les peintres utilisaient souvent plusieurs pigment bleus dans un même tableau : l’outremer (souvent chez Vermeer), l’indigo (utilisé aussi en teinture), le smalt (à partir de verre bleu) ou le cendre bleu (pigment synthétique).
Comme nous ne savons pratiquement rien sur la jeunesse de Vermeer, il se pourrait, pour la représentation des tissus, qu’il se soit effectivement inspiré du travail de son père qui était marchand de tableaux, mais aussi tisserand d’étoffes de soie. Mais les artistes s’inspiraient souvent les uns des autres, et reprenaient en l’adaptant à leur style ce qui leur plaisait chez un confrère.

Écrit par : Alain | 27 mars 2017

"Une princesse en tablier" ! J'adore ...

De cette "Cendrillon" dans une scène de genre, le pinceau de Vermeer en a fait un chef d'oeuvre.
De cette "Cendrillon" dans un texte pointu, le bic d'Alain en a fait une impressionnante et magistrale leçon d'histoire de l'art.

Respect !

Écrit par : Richard LEJEUNE | 28 mars 2017

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Chacun voit l’histoire de l’art à sa manière. Personnellement j’aime bien faire parler l’art. J’ai toujours eu le sentiment qu’un tableau nous racontait une histoire, la sienne, celle du motif présenté, ou celle du peintre. Parfois les trois imbriqués.
Finalement, lorsque l’on voit la pureté picturale de cette laitière devenue Cendrillon, les mots sont inutiles ; il suffit de ressentir. Et cela chacun le fait avec les ressources de son esprit, seul avec lui-même.

Écrit par : Alain | 28 mars 2017

Merci pour cette visite , et quel guide vous etes Alain !!! C est vrai que nous avons besoin d explications. J ai longtemos pense que finalement le guide nous donnait son ressenti, qui n etait pas forcement le mien....et je ne faisait plus de visite guidee, surtout a Orsay oū je m etais improvisee correspondante , en montant un petit groupe dans mon hopital, ou je travaillais.
Un jour j ai emmene mes adherents , visiter Munch.....j avais prepare....ma visite ...je ne savais pas qu il etait interdit de jouer le guide ....je me suis fait rappeler a l ordre....hihi....

Écrit par : cloclobionic | 28 mars 2017

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Je ne tente pas de guider les gens, Cloclo. Il y a des spécialistes bien plus qualifiés que moi. Dans cet article, je raconte une histoire que le tableau m’a inspirée. J’ai été un peu dur avec ce pauvre touriste. Sa compagne va lui faire la tête en sortant du Louvre…
De toute façon, le ressenti devant une œuvre d’art est si personnel et dépend de tellement de choses qui sont en nous. Les guides et les livres d’art sont indispensables lorsque l’on connaît mal un peintre et son travail. Ensuite, on regarde, tout seul devant l’œuvre ou l’image dans un livre, puis on voit si elle nous satisfait, si de l’émotion passe. Si l’émotion ne passe pas, il ne faut pas se décourager. Je racontais récemment à Richard que je ne comprenais pas Van Gogh au début. Il m’a fallu aller en Hollande, au Van Gogh Museum, pour avoir la révélation de l’immense talent de ce peintre.
Se faire rappeler à l’ordre à Orsay est original.
Bonne journée.

Écrit par : Alain | 28 mars 2017

Sympa votre reponse Alain, j ai eu aussi des emotions au musee Soulage, å Rodez. Ce fut tres particulier .J avais vu les vitreaux , å Conques que j adore.
mais il a fallu m 'habituer...et au musee j ai vraiment ete emballėe . Il m est arrive une aventure...je demande au gardien , si je pouvais faire quelques photo sans flash bien sur. Reponse positive...devant un tableau oū je fondais,je prepare mon tel , ...il y avait peu de monde, et s eleve la voix de Pavarotti ..je realise que c etait mon appareil...pourquoi ???
Je n arrivais même plus a l eteindre...j etais ģênee...,le monsieur securité tres noir et tres Africain ,nous nous sommes regardes; il m a dit c est ça l opera Madame???j avais envie de l embrasser.
Et voila ...un moment de bonheur

Écrit par : Cloclo | 28 mars 2017

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L'art peut mener à une vie aventureuse...
Belle journée.

Écrit par : Alain | 29 mars 2017

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Merci Alain, depuis toujours, tu sais si bien nous éblouir avec ta manière de nous expliquer ton ressenti devant une toile d'un peintre que tu admires!! Cette "princesse en tablier" nous séduit aussi, par ses touches "impressionnistes" et ô combien on ne peut que rester muet d'admiration!! Le guide fut vexé, c'est certain, mais grâce à toi, il saura, j'espère, mieux regarder un tableau en général et une toile de Veermer en particulier!!!Bisous Fan

Écrit par : FAN | 31 mars 2017

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Il est vrai que je n’ai pas été très sympa avec ce guide. Que veux-tu la « Laitière » n’est pas une peinture comme les autres. Vermeer, tout jeune, y a mis tout son talent, son génie même déjà. On ne peut qu’admirer…
J’ai déjà vu deux fois cette robuste femme en Hollande. On ne s’en lasse pas. Elle est certainement une des peintures les plus connues dans le monde et a été célèbre tout au long de son histoire auprès des amateurs d’art hollandais. Quand je pense que lors de la célèbre vente de 1696, soit 20 ans après la mort de Vermeer, l’heureux propriétaire Jacob Dissius possédait 21 peintures de l’artiste…
Merci Fan.

Écrit par : Alain | 31 mars 2017

Bonsoir Alain,
Une "princesse en tablier", la formule est MAGNIFIQUE!
Ainsi, Vermeer sublime avec une symphonie de lumière ces activités domestiques que nombre de personnes méprisent de tous temps...
La belle aux formes robustes verse et elle me fait songer à l'allégorie de la Tempérance, dans le Tarot. Je tire les cartes de Tarot depuis l'adolescence et je retrouve à travers ces figures différentes attitudes des personnages des tableaux.
En fonction des jeux de Tarot, la Tempérance verse d'un récipient dans un autre ou pas, dans ce cas-là le liquide coule sur la terre mais son message est là... de la mesure et de l'harmonie en toutes choses. Bien avant d'être utilisées dans un but divinatoire, les cartes de Tarot sont des expressions d'une forme de sagesse ésotérique ancestrale, sagesse qui nous fait réfléchir à nous-mêmes et aux autres, sagesse qui nous invite à nous cultiver, à entreprendre un voyage en terre de connaissance.
Un grand bravo pour votre article qui m'a transportée et qui m'a fait bien sourire aussi avec l'évocation du couple... J'en ai croisé des gens comme ça, comme le monsieur surtout qui voulait filer... Amusant! Et oui, quand on est passionné, on ne fait pas semblant.
Concernant votre roman, je le trouve très abordable, au bon sens du terme. Vous y mettez votre coeur, cela se ressent en premier lieu. Ensuite, on perçoit les solides connaissances et la réflexion approfondie face aux oeuvres du peintre, réflexion qui s'accompagne d'un puissant ressenti. Je suis historienne de l'art alors les termes me font évidemment familiers mais ils ne sont en rien rébarbatifs, chaque lecteur peut se reconnaître dans tel ou tel personnage. Vous avez donné vie à des êtres que l'on croise de manière plutôt éthérée malgré tout ce que l'on peut lire sur eux. Vous insistez sur l'aspect profondément humain. La technique nourrit juste le propos artistique, ce n'est pas envahissant.
Merci pour vos articles de passionné d'art, je vous souhaite une excellente soirée, amitiés chaleureuses!
Cendrine

Écrit par : Cendrine | 31 mars 2017

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J’ai trouvé la carte de tarot sur la tolérance dont vous parlez montrant une femme versant de l’eau dans du vin, ceci permettant la modération des passions. Intéressant car je ne connais rien aux tarots. Je sais qu’il y a des passionnés en ce domaine dont vous semblez faire partie. Effectivement la Laitière de Vermeer pourrait rappeler cette représentation de la tolérance.
Cela m’a amusé de bousculer un peu, virtuellement, mon voisin devant le tableau, afin de montrer différents détails de cette superbe servante que Vermeer a immortalisée. L’homme était un peu vexé devant sa compagne, mais il va certainement mieux maintenant et, ainsi, a peut-être mieux compris l’artiste.
Merci pour vos informations sur mon roman. Votre regard d’historienne de l’art est important pour moi car je ne suis qu’un autodidacte passionné en matière d’art. J’ai voulu, à ma manière, comme je le dis dans l’introduction, que Vincent nous fasse partager ses goûts, ses désirs, sa curiosité, nous explique sa peinture, nous dise qui il est. Si cela vous plait, alors je n’ai pas trop mal réussi. Cela me conforte dans l’intérêt qui m’a poussé à entreprendre ce long travail d’écriture.
Encore bravo pour la qualité de votre blog qui me permet de redécouvrir Paris avec votre regard d’artiste.
Excellent week-end.

Écrit par : Alain | 01 avril 2017

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