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  • VAN GOGH A AUVERS - 16. Un travail de forcené

     

    Depuis la visite de sa famille il y a une semaine, Vincent travaille beaucoup. En cette journée du 16 juin 1890, le temps est superbe, la nature prometteuse. Vincent fourmille de projets.

     

    Suite...

     

    Lundi 16 juin 1890.   

         

          La nuit était si douce que je m'étais levé très tôt. J'éprouvais les mêmes sensations qu'en Provence, celles qui m'incitaient à sortir avant que les lueurs de l'aube ne s'allument pour aller planter mon chevalet au hasard, en pleine lumière.

          Je n'avais fréquenté jusqu'ici que les routes caillouteuses de la plaine et des coteaux au dessus d'Auvers et avais donc décidé de descendre vers les bords de l'Oise dont Paul m'avait déjà montré quelques sites proches de chez lui. Une furieuse envie de croquer à nouveau des paysages aquatiques me tenaillait. 

          Ravoux, l'œil glauque, la voix pâteuse, pas rasé, m'apostrophe au moment où je sortais de table pour monter à ma chambre :

          - Vous connaissez la « Grenouillère » ?

          Pourquoi me posait-il cette curieuse question ? Ce nom me disait quelque chose ?... Un souvenir déjà ancien me revenait en mémoire.

          - Oui ! La Grenouillère ! Lorsque j'habitais chez mon frère à Paris, celui-ci me parlait souvent d'un lieu de plaisir nommé la « Grenouillère ». Il s'agissait d'un établissement flottant installé le long de l'île de Croissy, sur la Seine. Une guinguette assez mal fréquentée, avec, juste à côté, une baignade spécialement aménagée. Théo y était allé une ou deux fois. Il n'avait jamais osé se baigner dans cette pataugeoire...

          Je m'amusai en pensant à Théo qui ne nageait guère mieux que moi.

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    Claude Monet, La Grenouillère, 1869, Metropolitan Museum of Art, New York
     
                                                                                                               

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                                                                    Pierre Auguste Renoir – La Grenouillère, 1869, Nationalmuseum, Stockholm

         

           - Le « Pot-à-Fleurs »... C'est ça ! On disait aussi « Camembert ». C'était un petit îlot rond, planté d'un arbre en son milieu, qui servait de plongeoir aux nageurs... Théo me fredonnait souvent une chanson à la mode que les danseurs reprenaient en chœur. Je crois que c'était... « La polka des canotières ». C'était très rythmé ! Je me souviens de quelques paroles :

         « Ohé ! Ohé ! Mes belles amoureuses, surtout prenez garde à vous 

         Les rameurs vous font les yeux doux.

         Ohé ! Ohé ! Les ondes sont trompeuses 

         Et la vertu dans un coup d'vent en canot chavire souvent »

          -  J'ai appris que cette guinguette avait brûlée entièrement l'année dernière, dis-je pensif.

          Ravoux n'en revenait pas de me voir chanter à cette heure matinale. Il avale à petites gorgées son café fumant. Il repose son bol sur le zinc, essuie son épaisse moustache d'un revers de main, et entreprend de se beurrer une tartine de pain.

          - Nous aussi, nous avons une « Grenouillère » à Auvers, lance-t-il, le regard bien éveillé cette fois ! Cette baignade a été aménagée au bord de l'Oise. Les gens de la commune et des communes avoisinantes viennent s'y baigner l'été. Après une journée de canotage, des parisiens, arrivés par le train du matin, aiment piquer une tête dans l'eau fraîche avant de rentrer le soir.

          Il trempe sa tartine dans le café et l'avale avec gourmandise.

           - Cela pourrait vous inspirer une peinture ! Si cela vous tente, vous trouverez la baignade non loin de la pointe de l'île de Vaux, en suivant la rivière dans la direction de Chaponval. Avec le temps qui se prépare, vous pourriez voir de jolies filles en maillot, monsieur Vincent ! Beaucoup de jeunes, comme ma fille Adeline parfois, s'y rendent l'après-midi, à l'heure la plus chaude. Des femmes d'artisans, de commerçants, et même des journalières, en fin de journée, lorsqu'elles ont terminé leur travail, viennent y exposer leur peau blanche au soleil.

          L'œil de Ravoux s'allume à cette pensée. Il se ressert un second bol de café et continue :

          - Une guinguette s'est installée récemment sur l'île de Vaux. Elle ouvre le jeudi soir et le dimanche après-midi. Des canotiers avec leurs compagnes y finissent la journée autour d'une matelote d'anguille ou une friture de goujons, accompagnée d'un petit vin blanc. Si vous aimez la musique et la danse, n'hésitez pas à vous y rendre. Cela vous changera des tubes de couleurs ! Alice, la jeune fille qui aide ma femme au restaurant, y va souvent le dimanche. Elle vous en parlera.

          Je laisse Ravoux à ses occupations et sors de la salle. La danse ?... Est-ce que j'ai l'air d'un danseur ?... Je prends la clef de la souillarde dans ma poche de pantalon, ouvre la porte et la referme discrètement derrière moi. Un relent d'huile m'incommode. A cette heure matinale, je préférais le fumet du café.

          Une semaine était passée depuis notre dimanche festif avec Théo et Jo, chez le docteur. Je n'avais pas cessé de travailler. J'avais labouré comme un possédé : une huile par jour, qu'il vente ou qu'il pleuve. Une semaine intense, le nez collé sur la toile du matin au soir, à peindre, vite... Trop vite ? Une sorte de rage intérieure me poussait à accélérer le mouvement, à hachurer mes tableaux dans un élan impétueux. J'avais besoin de violenter ce nouveau corps, le mien, qui répondait à mes moindres désirs. J'étais un homme neuf.

          Je suivais les conseils de Gachet à la lettre : « Faîtes ce que vous aimez ! Peignez ! » Cette fureur sourde de travail allait me guérir. Parfois, le soir, seul, je doutais encore de la persistance de cette forme physique inhabituelle. Mes périodes d'accalmie, après chaque crise, n'excédaient guère trois mois. La dernière avait pris fin vers la mi-avril. Deux mois déjà. Il fallait que je produise...

          Les toiles peintes durant la semaine luisaient, humides, serrées les unes contre les autres pour gagner de la place. La fenêtre donnant sur l'arrière de l'auberge les éclairait en biais, favorisant un contre-jour qui raffermissait les couleurs. C'étaient des paysages de champs trouvés aux alentours, les pittoresques maisons d'Auvers et des études de plantes et fleurs sauvages.

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     V. Van Gogh – Fleurs des champs (pavots, marguerites, bleuets dans un vase), juin 1890, collection particulière

                                                      V. Van Gogh – Vase avec des chardons, juin 1890, collection particulière

         

          J'ai aligné côte à côte les deux bouquets que j'ai peints chez Gachet dans un même vase posé sur une table ronde. L'un est très rouge, l'autre vert. Faute de toile, j'en avais peint un troisième sur un torchon rayé donné par le docteur. Je lui avais laissé en remerciement.

          J'avance vers les toiles suivantes. Des coquelicots rouges réchauffent une luzerne qui apparaît comme éclaboussée de gouttelettes de sang.

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    V. Van Gogh – Champ de coquelicots, juin 1890, Gemeentemuseum, La Haye

     

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          Sur une toile plus petite, une simple étude de blé. Rien que des épis, tenus par des tiges bleus verts, des feuilles longues en forme de rubans. Les épis jaunes se dressent de ci delà. Des liserons roses s'enroulent autour des tiges. Le vent soufflait fort. Pour n'avoir pas pris soin de fixer mon chevalet, comme je le faisais en Provence sous le mistral, j'avais dû courir après ma toile sous la bourrasque.

    V. Van Gogh – Epis de blé, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

          Il pleuvait le jour où j'avais croqué ce tableau accroché dans un angle de la pièce... Je m'étais placé en haut de la côte de Saint-Martin pour peindre des champs s'étendant à perte de vue. Plutôt que de déranger le docteur en passant par le fond de son jardin, j'avais préféré emprunter un sentier étroit à partir de la rue des Vessenots.

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      Vincent Van Gogh – Paysage à Auvers, juin 1890, Musée Pouchkine, Moscou

        

           La vue portait très loin. A l'horizon, un train, laissant derrière lui une immense traînée blanche, courait le long des collines bleues. Les cultures de pois, de luzernes et de blés étaient traversées, au centre de la toile, par une route blanche sur laquelle une frêle carriole tirée par un cheval avançait gaillardement. Au premier plan, entre les plants de pomme de terre vert outremer, la terre grasse m'était apparue violette.

          J'ai bien fait de poser ce rouge cru sur les toits des maisons, les verts en sont renforcés, pensai-je en refermant soigneusement la porte de la souillarde.

          Je m'apprête à monter dans ma chambre lorsque Adeline, très matinale, débouche de la cuisine. Des cheveux en désordre balayaient son visage pâle. Depuis mon arrivée, je la voyais tous les jours. On se croisait  dans les couloirs ou dans la salle de restaurant le soir pour le rituel obligatoire, le dessin du « marchand de sable » réclamé par sa sœur Germaine.

          Une idée me trottait dans la tête depuis plusieurs jours, mais je n'avais pas encore osé lui en parler. J'en profitai :

          - Est-ce que cela vous ferait plaisir que je fasse votre portrait ?

          Elle me regarde sans bien comprendre. Depuis que je jouais avec sa petite soeur, sa timidité envers moi s'était atténuée. Son regard clair s'éveilla. L'extrême minceur de ses lèvres me donnait parfois l'impression qu'elle n'en avait pas. Elles s'entrouvrirent sur des dents bien rangées.

          - Vous voulez me faire un portrait ?

          - Oui, Adeline ! Vous feriez un joli modèle ! Je peins rapidement. Je ne vous ennuierai pas longtemps.

          Elle semblait heureuse de ma proposition. Quelques taches colorées réchauffèrent ses joues.

          - J'accepte, monsieur Vincent ! Vous me direz le jour qui vous convient. Je me rendrai libre.

          - C'est un grand honneur que vous me faites, Adeline. Je demanderai la permission à vos parents.

          Ravi d'avoir trouvé une aussi charmante figure à peindre, je monte à grandes enjambées chercher mon matériel et une toile pré encadrée.

           - A ce soir, monsieur Ravoux, je passerai voir votre Grenouillère, dis-je en sortant.

          Il me fit un signe amical en avalant une nouvelle tasse de café.

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené