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21 mai 2009

Sommeil étoilé

 

 

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Vincent Van Gogh – La nuit étoilée, 1889, The Museum of Modern Art, New York

 

     

      2 heures... Impossible de dormir...

      On m'a dit : « Buvez une tasse de lait mixée d'une cuillère de miel avant de vous coucher ». Tu parles... Cela ne marche pas...

       Je me retourne une nouvelle fois. Généralement, le côté gauche est meilleur que le droit. Je contemple le réveil. Je tente à nouveau : 10 minutes côté droit, 10 minutes côté gauche. J'entends une voix lointaine: « Dormez... dormez... ».

      Je cogite. Les pensées se mélangent, se cognent, s'agitent.

      Heureusement, la semaine prochaine, je pars. Marre de cette grisaille généreuse qui nous recouvre éternellement ! J'ai besoin de soleil, chaleur, senteurs marines...

      Et ce roman que je suis en train d'écrire dans le blog ? Ce « Van Gogh à Auvers » n'en finit pas !... Je savais quand je me suis lancé dans ce projet que ce serait long. Mais à ce point... J'en suis déjà au quinzième épisode. Il en reste bien autant ? Quand aurai-je terminé : fin d'année... année prochaine ?

       Pourquoi me suis-je embarqué dans cette histoire ? Pff ! Va savoir... J'avais lu la correspondance du peintre... j'avais eu envie d'en savoir plus... l'aventure avait commencé...

      C'est ainsi que Vincent est devenu un ami au fil des pages.

      Récemment, quelqu'un m'avait posé la question : « Penses-tu que Van Gogh apprécierait que l'on romance sa vie ? ». Cette réflexion m'avait surpris...

      Adieu le sommeil ! Je vais lire ! Je cherche à tâtons un livre qui tombe sur le sol avec un bruit mat. Mes doigts fouillent la moquette et le récupèrent. Pas envie... Je le repose sur la table de chevet. A quoi bon...

       Pourquoi Van Gogh n'apprécierait-il pas ? Cette question me tracasse... Mon récit respecte son image, sa pensée, sa sensibilité. Les paroles que je lui fais dire, il aurait pu les prononcer... Je suis certain que, lui, le solitaire, l'incompris, aurait aimé cette histoire qui est la sienne.

      Je montre les œuvres de l'artiste. Elles sont les personnages principaux du récit. Je me souviens de certaines phrases de Vincent : « Il y a du bon de travailler pour les gens qui ne savent pas ce que c'est qu'un tableau. » ou encore : « Ma peinture est faite pour être vue surtout sur un fonds simple : cuisine, escalier, corridor, et parfois je m'aperçois que cela fait bien dans un salon aussi. » Il ne connaissait pas encore l'ordinateur...

      3 heures... Mon esprit agité se calme. Un chien hurle à l'extérieur, puis, plus rien...

      La Nuit étoilée peinte par Vincent à Saint-Rémy-de-Provence m'apparaît, immense. Des étoiles dorées scintillantes s'enroulent et s'allongent en forme de comètes dans un ciel bleu mauve. Un croissant de lune tremblote...

      Cette image m'a apaisé. Mon corps et mon esprit glissent lentement dans cette nuit étrange.

                                                                                        

                                                                                               Alain

 

 

12 mai 2009

VAN GOGH A AUVERS - 15. Théo

 

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Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

      Le soleil écrase le devant de l'auberge, malgré les arbres qui dispensent un maigre ombrage sur les tables en fer installées devant les fenêtres. J'attache le cheval à l'anneau scellé dans le mur du passage. Théo et Jo souhaitèrent marcher un instant jusqu'au centre de la place de la mairie, face à l'auberge.

      Ravoux est attablé devant une orangeade à l'intérieur du restaurant. Des gouttes de sueur perlent sur son front et son crâne dégarni. C'était l'heure où il s'octroyait un moment de détente avant l'arrivée des premiers clients.

      Je lis de l'incompréhension dans son regard lorsqu'il me voit arriver seul avec un bébé serré dans les bras. A voir l'expression grotesque du cafetier, je comprends de suite sa pensée.

      Apercevant la face rondouillarde de cet homme qu'il ne connaît pas, Vincent Willem se met à gigoter dans mes bras. Il se calme lorsqu'il voit ses parents entrer dans l'auberge avec moi.

      - Vous avez bien cru que c'était le mien, dis-je à l'aubergiste, en riant ! J'aimerais avoir un enfant mais je n'ai pas encore trouvé la femme qui me le donnera. Il est beau mon neveu...n'est-ce pas ? Quatre mois... Je vous présente mon frère Théo, dont je vous ai déjà beaucoup parlé, et sa femme Johanna. Jeunes mariés, ils sont en pleine lune de miel. Je dois les raccompagner à la gare tout à l'heure. J'espère toujours qu'ils viendront à Auvers pour les vacances le mois prochain. Pouvez-vous leur confirmer qu'une de vos chambres les plus spacieuses sera disponible s'ils la retiennent suffisamment tôt ?

      Ravoux, rassuré sur mon éventuelle paternité, se lève, salue Jo et Théo, presse le menton du bébé, se remet derrière son zinc et sort trois verres. Les petites lunettes rondes qui encerclaient ses yeux accentuaient la vivacité de son regard éternellement affable.

      - Je me ferais un plaisir de vous recevoir monsieur Théo, dit-il en versant des jus de fruit. Monsieur Vincent me parle constamment de vous et de la galerie artistique que vous dirigez à Paris. Venez dans notre région avec votre femme, vous éliminerez rapidement les scories des usines parisiennes. Avec cette belle journée, vous avez dû apprécier les parfums et la beauté de notre campagne. Ici, le calme est assuré. Et pour le bébé, madame, l'air est d'une pureté...

      Jo, assoiffée, boit son verre à petite gorgée. Elle défait le nœud du chapeau qui lui enserre le cou et le pose sur le comptoir en souriant au cafetier.

      - Merci pour votre offre, monsieur. La région nous plait beaucoup. Le problème est que nos parents respectifs, en Hollande, tiennent absolument à ce que nous venions leur présenter Vincent Willem cet été. Il faut les comprendre, ils veulent embrasser leur petit-fils... Peut-être pourrions nous couper nos vacances en deux : une partie en Hollande et l'autre à Auvers ? Nous allons y réfléchir et dirons à Vincent ce que nous avons décidé.

      Théo soupire et hausse les épaules, fataliste, en me regardant.

      - Notre mère et les sœurs attendent le petit avec impatience, Vincent. Moe serait trop déçue de ne pas le voir. Il faut comprendre. C'est une grand-mère...

      Jo se tourne vivement vers moi.

      - Petit frère ! Montre nous vite tes toiles ! J'ai hâte de voir tes derniers chef-d'œuvres !

      Je souhaitais leur montrer ma chambre en premier. Nous traversons la salle de restaurant et montons au deuxième étage.

      En entrant, Théo ne put retenir une exclamation de surprise :

      - C'est minuscule ! Comment arrives-tu à vivre dans cette pièce exiguë à peine éclairée ?

      Je n'avais pas eu le temps de mettre un peu d'ordre ce matin, avant de partir. Mon matériel de peintre reposait dans un angle de la pièce, à droite de la lucarne. Quelques japonaiseries étaient accrochées au mur. Mes cartons à dessin et mes gravures jonchaient le sol. Ne sachant où les mettre, mes toiles ramenées d'Arles s'amoncelaient sous le lit, coincées entre le mur et ma valise. L'église d'Auvers, peinte cette semaine, achevait de sécher. Je l'avais posée contre le mur face au lit pour qu'ils la voient en pénétrant dans la pièce.

      Jo semblait aussi déçue par l'aspect de la chambre que Théo mais ne dit rien pour ne pas m'attrister. Elle s'assoit sur le lit et examine mon église d'Auvers. Le bébé s'était endormi dans ses bras.

      - Ne change jamais de style Vincent, dit-elle soudainement ! Cette église parle... Qu'exprime-t-elle ? Toi seul le sais, Vincent. Ce ciel bleu, immense, fait presque peur...

     Je m'assois à côté de Jo sur le lit. Théo marche dans la pièce puis prend quelques livres au hasard, les feuillète et reconstitue la pile bancale sur le sommet de laquelle il dépose « Nana » de Zola. Il regarde longuement le crépon japonais que j'avais intentionnellement laissé sur la table : quelques paysans revenant des champs, des constructions en bois devant des montagnes bleutées et, au-dessus, le mont Fuji, énorme, écrasant.

     
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Utagawa Hiroshige – Les monts juji et Ashitaka, 1855, Van Gogh Museum, Amsterdam

                     

                                          V. Van Gogh – Le pont sous la pluie (d’après Hiroshige), 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 

 

      - Je m'en inspire dans mon travail, lui dis-je, connaissant son intérêt pour les estampes japonaises. Ces tons plats posés l'un à côté de l'autre sont admirables de spontanéité. Les formes, peintes avec des couleurs pures, primaires, se détachent librement. Je tente de reproduire dans mon art cette simplicité... cette harmonie. Te rappelles-tu ce pont sous la pluie d'Hiroshige dont j'avais fait une copie ? Je place les japonais au même rang que Millet ou Delacroix dans ma hiérarchie des grands maîtres.

      Théo se poste face à moi, préoccupé.

      - Vincent, il faut absolument que tu trouves une petite maison à louer dans la région. Cela ne devrait guère coûter plus cher que ta pension à l'auberge et tu aurais de la place pour installer tes meubles, travailler tranquillement et stocker tes toiles. Que deviennent tes meubles ?

      - Je n'ai plus de nouvelles des Ginoux à Arles qui doivent me les envoyer. Ce sont de vrais amis, ils ne devraient pas tarder à me les expédier. J'ai peint plusieurs fois madame Ginoux qui était la tenancière du Café de la Gare.

      Je pensais qu'il fallait que je les relance pour mes meubles. 

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Vincent Van Gogh – L’Arlésienne (madame Ginoux), 1888, The Metropolitan Museum of Art, New York

 

      - Tu as raison, c'est trop petit ici, mais, pour le moment, je m'en sors. Je peux peindre et stocker des toiles en bas, dans l'arrière-salle que je vous montrerai en redescendant. Je mange bien et les Ravoux, de braves gens, m'ont adopté.

      La petite glace accrochée au mur face à moi me renvoyait mon portrait.

      - Je viens d'arriver Théo... Je me sens bien... Je travaille dans la joie... n'est-ce pas l'essentiel ? J'ai demandé à Gachet de m'aider à trouver cette maison en location. Elle me permettrait de reprendre certaines toiles qui sont chez toi et Tanguy. Tu sais ce qui me ferait le plus plaisir si je louais une maison ? Ce serait de pouvoir vous loger tous les trois. Tu pourrais venir à tes moments de libre à la galerie, ainsi que pour les vacances. Paris est si proche.

      Théo sourit à cette idée qui ne lui déplaisait pas.

      - Préviens-moi quand tu auras trouvé cette maison, je me déplacerai exprès. Peut-être pourras-tu également accueillir un autre peintre ? Puisque la communauté d'artistes que tu voulais faire dans le Midi te tient toujours à cœur... pourquoi pas à Auvers ?

      Je rêvai un instant. J'avais tellement été déçu à Arles de n'avoir pu réaliser ce vieux projet d'un atelier d'artistes réunissant des peintres amis dans une même communauté. Gauguin l'avait réussi à Pont-Aven en Bretagne. Si mon vieux copain Emile Bernard acceptait de venir ?  

      Théo scrute à son tour l'église d'Auvers, attentivement.

      - Epatante ton église ! L'influence japonaise est perceptible. Mais les japonais n'ont pas la force d'expression que tu as donnée à cette modeste église de campagne.

      Nous redescendons l'escalier. Madame Ravoux n'était pas présente. J'aurais bien aimé la présenter à la famille. J'étais certain qu'elle aurait plu à Jo.

      Mes toiles finissaient de sécher dans l'arrière-salle. La pièce, peu ventilée, était envahie de senteurs de peinture à l'huile. Théo remarque en premier le portrait du docteur Gachet.

      - C'est bien lui ! Cette touffe de poils sous la lèvre, et ces cheveux qui s'échappent furieusement de chaque côté de la tête. Curieuse casquette ! Le bougre, il n'était pas aussi triste cet après-midi ! Il est vrai qu'il avait bu pas mal. C'est une vraie chance pour toi d'avoir rencontré ce médecin, artiste et amoureux de peinture moderne. Il a un sens aigu de la nouveauté et sent ce qui est bon comme personne. Il est vraiment senti ce portrait...

      Jo lorgnait mes marronniers. Théo se poste derrière elle et pose délicatement son menton sur son épaule.

      - Ton style s'est modifié depuis ton arrivée à Auvers, Vincent ! Ta palette est plus nordique, moins chaude. Les contrastes sont estompés. C'est plus paisible.

      Il circule lentement en galeriste visitant une exposition.

      - Mes amis, il est l'heure de partir si vous voulez dîner chez vous ce soir, dis-je brusquement ! Je vous dépose à la gare d'Auvers, plus proche de l'auberge que la halte de Chaponval où vous êtes arrivés ce matin.

      Un voile violet s'étendait devant le café quand nous sortîmes. Ravoux, assit dehors, nous adressa un signe de la main lorsque le cheval s'élança.

 

      

      J'ai laissé la voiture à la gare et reviens à pas lents. Théo m'a fait une promesse avant de monter dans le train : organiser mon projet d'exposition dans un café parisien. J'aimerais tant reproduire les expositions des artistes du « petit Boulevard » que j'avais organisées autrefois au restaurant "Le Chalet" et au "Tambourin". Cela n'avait pas été un grand succès... Mes amis étaient là : Anquetin, Bernard, Toulouse Lautrec...

      A la vue de l'auberge, je stoppe mon pas. Une joie intérieure profonde m'habite dont je veux profiter encore un dernier instant. Je voudrais crier, clamer mon bonheur... Théo et Jo étaient si heureux en repartant. Ils ne tarissaient pas d'éloges sur Auvers, la famille Gachet, ma peinture.

      Ils reviendront pour leurs vacances prochaines avec Vincent Willem... Quelle merveilleuse journée ! 

 

A suivre...

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo

 

  

01 mai 2009

VAN GOGH A AUVERS - 14. Jo

                                   

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Johanna Van Gogh-Bonger

Suite...

 

Dimanche 8 juin 1890.        

 

       La famille Gachet nous attendait dans le jardin. Le temps estival avait incité madame Chevalier à dresser la table à l'ombre des tilleuls.

      Je fis les présentations. Le docteur ne connaissait pas Jo. La gentillesse simple qui se dégageait de la jeune femme le séduisit instantanément. Paul et Marguerite vinrent nous saluer. Marguerite avait gardé la longue robe blanche qui la moulait à ravir. Elle la portait le jour où je l'avais peinte dans le jardin. Elle m'adressa un grand sourire dont je me réjouis secrètement. Les deux femmes se mirent aussitôt à bavarder comme des amies de longue date. Le docteur entraîna Théo vers la maison, impatient de montrer ses toiles, ses gravures et sa presse à un professionnel de l'art réputé à Paris.

      La visite de Théo dans l'antre de Gachet ne dura guère car madame Chevalier rameuta rapidement les troupes en tapant vigoureusement dans ses mains : « A table mes amis !... A table ! ».

      La cuisinière s'était surpassée. Son saumon sauce hollandaise qu'elle avait préparé exprès pour notre venue, était un régal. Suivaient, des dindonneaux artistiquement entourés d'une garniture de feuilles de cresson. Théo et Jo mangeaient avec un appétit que le voyage avait dû aiguiser.

      Une conversation animée s'engagea. Le docteur appréciait visiblement la présence de Théo et Jo. Nos goûts picturaux étant similaires, la discussion s'orienta rapidement vers la littérature. Je savais que Gachet, tout comme moi, était passionné par les auteurs modernes français.

      Les carafons de vins descendaient rapidement. Théo, qui buvait peu habituellement, semblait apprécier la cave du docteur. Il regardait Jo amoureusement. Je me félicitais de ne plus être dépendant de l'alcool depuis une bonne année. Je me contentais habituellement d'un verre ou deux en mangeant à l'auberge.

      Les esprits s'échauffaient. Le docteur parlait fort. Paul et Marguerite se taisaient, intimidés par notre présence. Cette atmosphère joyeuse me rappelait les réunions familiales de mon enfance.

      En cours de repas, j'avais repensé aux masques d'assassins que Gachet stockaient dans son atelier. Une idée drôle m'était venue.

       J'adresse un clin d'œil énigmatique à Marguerite en quittant la table et je m'éloigne vers la maison dans le sillage de madame Chevalier qui ramenait quelques plats. Je lui demande de me couper deux longs morceaux de la cordelette qui lui servait à tuteurer les fleurs du jardin et lui empreinte son ciseau. Je bondis ensuite dans l'escalier et grimpe jusqu'à l'atelier de Gachet au dernier étage.

      Les masques en plâtre semblaient, stoïques, attendre ma venue, toujours empilés sur la table. J'en prends un, le plus hideux, perce légèrement avec la pointe du ciseau les orbites des yeux en leur centre et entreprends de l'ajuster à mon visage avec les cordelettes bien serrées. Je redescends lentement l'escalier.

      Madame Chevalier pousse un cri de surprise en me voyant pénétrer dans la cuisine. Je la prends par les épaules.

      - Chut ! Ne vous inquiétez pas, c'est un jeu ! Pourriez vous me prêter un chapeau et une cape ?

      Rassurée et amusée, elle monte prestement au premier étage et revient avec un large feutre devant appartenir au docteur et une ample cape noire dont Marguerite s'enveloppait à la saison froide.

      Je vérifie longuement mon apparence dans la glace du couloir. Je relève le col de la cape sur le masque et enfonce fermement le feutre sur mon front. Seul le nez et les yeux dépassaient. Le regard approbateur de madame Chevalier me confirma la réussite de mon déguisement.

      Blotti derrière un arbuste assez haut placé non loin des convives, je percevais vaguement les voix de Gachet et Théo. Je me redressai en silence en étendant les bras en croix sous la cape. Je devais ressembler à une grosse chauve-souris à visage humain.

      L'effet produit sur l'assemblée dépassa mes espérances.

      Je m'avançai et caressai méthodiquement avec mes ailes noires tous les visages qui se présentaient à ma portée. Cela tourna à la panique. Les femmes poussaient des cris de détresse à chaque frôlement de la cape. Paul, peu courageux, préféra s'échapper vers la falaise. Théo et Gachet, restés assis, cherchaient à comprendre.

      Je respirais difficilement sous ce masque trop serré.

      Epuisé, je pose une aile sur le dossier d'une chaise et tente de récupérer mon souffle. Hardiment, profitant de l'accalmie, le docteur s'approche. Il tire sur le col de la cape et reconnaît le plâtre que j'avais habilement dissimulé.

      Son rire sonore explosa. Il souleva la cape pour faire constater la supercherie : « Ce n'était que Vincent mes amis ! ».

      Ils se ruèrent tous sur moi. Le chapeau et la cape furent arrachés. Je m'efforçais de desserrer, non sans mal, les cordelettes qui retenaient le masque humidifié par ma transpiration. J'apparus, pleurant, reniflant, le visage écarlate.

      L'explosion de joie fut à la hauteur de la frayeur ressentie. Je recevais des bourrades amicales : « Ce Vincent ! ». Je ne me souvenais plus m'être amusé autant depuis mes sorties nocturnes parisiennes d'autrefois avec Toulouse-Lautrec. L'image de l'être malade, proche de la folie, qui se roulait par terre terrorisé à Saint-Rémy il y a peu de mois, m'apparut un court instant. Elle se dilua rapidement. C'était très loin maintenant... Cela n'avait pas existé...

      Jo prend une serviette de table et essuie mon visage dégoulinant. Je me laissais faire comme un gamin. Je lisais dans ses yeux bruns une crispation d'inquiétude. Ma poitrine montait et descendait précipitamment pour happer l'air : « Excuse-moi petite sœur de t'avoir fait peur, mais j'avais tellement envie... »

      Elle me sourit : « Vincent, je suis si heureuse de te voir ainsi. »

 

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Johanna Van Gogh-Bonger avec le bébé Vincent Willem

 

  

      Les femmes remettaient de l'ordre sur la table et relevaient les chaises qui étaient tombées durant le moment de terreur que je venais d'inspirer. Madame Chevalier arrivait justement avec la cafetière fumante. « Le bébé dort dans la maison, dit-elle doucement à Jo en remplissant les tasses ». Mes bouffées de chaleur s'atténuaient. Ma respiration redevenait naturelle.

      Je sors ma pipe, imité par le docteur. Il se tourne vers Jo :

      - Johanna, comment faites vous pour supporter ces deux individus dont les conversations doivent porter essentiellement sur l'art et la peinture ? Les hommes ne pensent qu'à eux ! J'ai appris que vous aviez enseigné l'anglais ? Les hollandais sont plus réceptifs aux langues étrangères que les français. Je sais que Vincent parle au moins trois langues couramment : le français, l'anglais et l'allemand, en plus de sa langue nationale. C'est une vraie richesse...

      Je regarde Jo. Ses cheveux taillés très court rendaient son visage encore plus poupin, presque enfantin. Ses traits n'avaient pas la finesse et l'apprêt des parisiennes que je croisais fardées et pomponnées dans les cabarets de la capitale, mais dégageaient une vraie beauté simple, naturelle. Sa voix était aussi douce que son regard :

      - La maîtrise des langues étrangères est indispensable si nous voulons exister ailleurs que chez nous, docteur. Nous sommes un tout petit pays et le hollandais est peu utilisé. Vous, français, possédez une langue universellement parlée en Europe et dans le monde. Et vos écrivains savent s'en servwtrpitch.jpgir.

      Son expression rêveuse s'accentue, puis elle élève la voix :

      - Détrompez-vous docteur, les conversations sur la peinture me passionnent ! En matière d'art, la Hollande possède, comme la France, un riche passé artistique. Les peintres du siècle d'or, Rembrandt, De Hooch, Hals, Vermeer, et bien d'autres, sont notre fierté. Savez-vous que c'est un français, Thoré Bürger, qui redécouvrit, au début de ce siècle, celui que, pour ma part, je considère comme un de nos plus grand peintre : Vermeer. Il le qualifiait de « maître de la lumière ». Ses femmes méditatives éclairées par une fenêtre entrouverte... Des joyaux...

      Son visage s'illuminait.

 

 

 J. Vermeer – La femme à l’aiguière, 1665, Metropolitan Museum of Art, New York

       Gachet n'en revenait pas de voir Jo parler peinture avec cette aisance mêlée de passion

      - Je vais vous surprendre docteur, dit-elle, enjouée ! Dans les « modernes », mon peintre préféré est... Vincent. Ce n'est pas parce qu'il est mon beau-frère, mais je trouve sa peinture si parlante. C'est celle que je comprends le mieux : franche, directe, expressive. Il peint ce qu'il voit, sans fard, avec un cœur énorme. Je l'admire beaucoup.

     Je n'osais plus remuer sur mon siège tellement ses paroles me pénétraient. Je les aspirais délicieusement. Heureux Théo...il avait trouvé la perle rare, la femme sensible, intelligente, cultivée, avec laquelle on aimerait rester toute une vie.

      Jo profitait de l'attention soutenue de son auditoire.

      - Docteur, je sais que vous appréciez la peinture de Vincent et je m'en réjouis. Il nous a écrit qu'il avait peint récemment un portrait de vous dont il nous a envoyé une esquisse. Nous irons le voir à l'auberge dans la soirée avant de reprendre le train... A Paris, nous manquons de place pour stocker les toiles qu'il nous envoie régulièrement. Elles sont toutes étonnantes de fraîcheur. Parfois, lorsque je ne dors pas, je me lève pour regarder sa Nuit étoilée sur le Rhône peinte dans le midi. Les lumières or rougeâtre de la ville se reflètent dans l'eau sombre et les étoiles percent l'obscurité comme ces gros phares scintillants qui appellent les bateaux en détresse.

     

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     Vincent Van Gogh – La nuit étoilée, 1888, Musée d’Orsay, Paris

      Elle me regarde, souriante.

      - Au récent Salon des Indépendants, Monet a dit que les tableaux de Vincent étaient les meilleurs et, lors de l'exposition des Vingt à Bruxelles, en janvier, Toulouse-Lautrec a bien failli se battre en duel avec un peintre qui critiquait ses Tournesols. Une toile d'Arles, La vigne rouge, s'est d'ailleurs vendue à l'occasion de cette exposition et le journaliste Albert Aurier a fait un papier élogieux dans le Mercure de France... Vincent est un grand peintre et cela se saura bientôt !

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V. Van Gogh – Vase avec 15 tournesols, 1888, National Gallery, London

 

 

      Elle cesse de parler. Si j'avais pu m'enfoncer dans la terre et disparaître, je l'aurais fait instantanément. Je me lève et court l'embrasser fougueusement sur ses joues rondelettes. Son émotion était perceptible.

      Théo pointa ses yeux transparents sur sa femme. Sa joie était encore plus forte que la mienne. Je savais qu'il n'aurait pu épouser une femme qui ne m'aurait pas aimé.

      Le docteur avait écouté avec beaucoup d'intérêt les phrases de ma petite belle-sœur. Le lien qui nous unissait tous les trois le surprenait visiblement.

      - Quelle belle déclaration d'amour, Johanna ! Je ne peux que vous approuver. Vincent possède un vrai talent qui m'a conquis dès que j'ai vu une de ses toiles. J'ai fréquenté beaucoup de peintres dans ma vie. Les meilleurs ! Mais je perçois chez Vincent la peinture du futur. Quand nous serons tous morts depuis longtemps, je pense que ses toiles resteront des phares pour la peinture moderne.

      C'en était trop. Le pensait-il vraiment ? J'aurais voulu que le temps arrête sa course.

      Je tire voluptueusement une longue bouffée de ma pipe.

      - Et ton exposition Raffaëlli, cela se passe bien, lançai-je à Théo pour dévier la conversation ? Ton chiffre d'affaires va grimper en flèche ce mois-ci. J'espère que tes employeurs sauront en tenir compte.

      - L'exposition est un succès ! Nous allons la prolonger de quelques jours... Mes employeurs ? Ils ne semblent guère se préoccuper des efforts que je consens. Depuis le temps que je réclame une amélioration de mon salaire. Pourtant, j'en aurais bien besoin en ce moment...

      Théo prononça les derniers mots avec une grimace fatiguée qui traduisait sa pensée. Jo lui lança un regard inquiet.

 

      Nous étions à table depuis longtemps. Je me souvenais que je voulais passer à l'auberge avant de ramener Jo et Théo à la gare pour le train de 5 heures 58. Je fis un signe discret à Théo. Il fallait faire vite car l'heure tournait. Jo alla chercher le bébé encore endormi. Nous remerciâmes madame Chevalier pour son excellente cuisine. Marguerite, Paul et le docteur nous raccompagnèrent jusqu'à la grille.

      Théo, Jo et le bébé montèrent dans la carriole. J'attrapai les rennes du cheval qui s'élança vigoureusement à ma première sollicitation.

 

 A suivre...

Projet    Mise en oeuvre du projet   1. Le retour de Provence   2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet   10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo