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03 décembre 2013

Recueil de nouvelles : DEUX PETITS TABLEAUX

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10 novembre 2011

L'OBSESSION VERMEER - 12. Les femmes de Johannes

 

 

Suite…

 

Jeudi 16 mai 1996. Mauritshuis. 15 heures 45.

 

      De biais, j’observais La leçon de musique. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et ce magnifique tableau était plus aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon, pensai-je, surpris ?

      Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés semblait étonnée de la discrétion que, cette fois, je m’efforçais de donner à mes commentaires.

peinturevermeer,la haye,mauritshuis,      - Cette toile me ravit, susurrai-je. Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse ! Le miroir au-dessus du visage de la jeune femme est le point de fuite des nombreuses lignes de perspective. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il ne se montre pas, mais il est bien présent !

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      Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.

 

 

 

       Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, occupées à une activité quotidienne.

 

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      En furetant, je trouve un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permet de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et, clôturant l’angle de la pièce, La femme à la balance.

      Sur le visage des visiteurs, je discernais une expression d’enchantement. Ils avaient succombé au charme de ces créatures venues d’ailleurs.

      Flo arrivait à pas lents. Elle s’installe à mes côtés etpeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, dévisage les quatre femmes.

 

 

 

 

 

      - Ces portraits rayonnent sur ce mur tristounet verdâtre ! Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?

      Je fis une moue d’ignorance.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      - Elles ont toutes été peintes à la même période, vers 1665. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine que ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans à peine après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles, presque la moitié de la production totale du maître !

      La lumière de Vermeer giclait, enveloppant les femmes d’un même halo lumineux. L’harmonie était totalepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, entre la perspective, les formes, les couleurs. Un bleu… un jaune…

 

 

 

 

 

      - Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu corpulent qui lui faisait rideau. La femme à la balance, celle qui ressemble à une Vierge sur le côté, semble transpercée par la lueur sortant d’un vitrail dans l’intérieur sombre d’une église. Un petit ventre orangé perce sous sa veste.

      J’hésite à m’éloigner. Le « Ah les femmes de Vermeer ! » lancé par Claudia, notre ami hollandaise rencontrée la veille dans le « café brun » d’Amsterdam, me revenait en mémoire.

 

      Je tends une main moite à Flo et l’entraîne vers une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuit et se termine. Une petite pose serait la bienvenue, mais rien n’a été prévu pour s’asseoir.

      peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies femmes qui lui font les yeux doux. La lumière pénétrant par les fenêtres dessine le beau profil du savant. Quel dommage que le Louvre, en gardant L’Astronome, n’ait pas permis les retrouvailles de ces deux frères à jamais séparés, pensai-je ?

 

 

 

 

 

 

 

 

      Je la devine… Elle est là…

      Je percevais, derrière les crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile depeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière l’expo et, évidemment, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.

      Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclame :

      - Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !

      J’eus un coup de chance : Je sentis la main légère d’un jeune garçon posée sur mon bras. Il me dit dans ma langue : « Allez-y monsieur, j’ai terminé, je vous la laisse ! ». Comment savait-il que j’étais français ?

 

 

 

      De suite, je pense à Lui. A travers l’image de cette jeune femme, c’est lui qui m’accueille. Je resterai éternellement reconnaissant à la jolie brodeuse de m’avoir permis de faire la connaissance de son créateur… Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellièreencore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée…

      Plus rien n’existait autour de moi. Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Jepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…

 

 

 

      Le face-à-face dure un long moment. La jeune femme au doux visage devait percevoir ma présence car il me semblait percevoir un sourire complice sur ses lèvres. J’étais bien…

       Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.

 

      Des bouffées d’optimisme me submergeaient en quittant la brodeuse. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi.

      J’apercevais Flo m’attendant, appuyée contre un mur. Son visage, en partie estompé, comme la jeune femme que je venais de quitter, m’apparaissait à travers  une brume dorée, irréelle, qui enflammait le mur vert derrière elle…

      Agacée par ma mine éthérée, Flo agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du français binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

      Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près La jeune fille au chapeau rouge qui semble le combler.

      Je m’adresse à Flo :

      - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite. Elle va t’étonner. Elle est conçue comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

      - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout son talent est condensé dans ce petit portrait.

      - Vous aviez raison tout à l’heure devant la Laitière, balbutia l’homme, le regard accroché sur la jeune fille. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un précurseur des  « impressionnistes », mais il est meilleur qu’eux.

 

 

      Inconsciemment, il saisit mon bras.peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

 

      - C’est admirablement peint : ce contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur sous le menton… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée… Ce Vermeer est un magicien !

      - Vous êtes entré dans son monde de lumière, dis-je, heureux ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

      Je laisse mon ami extatique et, détendu, me dirige vers Flo quand je remarque, sur ma droite, non loin de nous, un grand blond qui me dévisage avec intérêt. Un vrai nordique, solide, carré, des yeux bleus presque transparents. Déconcerté, je détourne le regard.

      Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

      Son regard clair me fixait, peu lucide.

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      - Imagine-toi que tu es au théâtre, dis-je en riant. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Pour une fois, c’est à  une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La servante apporte une lettre à sa maîtresse et a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Le message d’un amant ? Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?  

      L’aspect définitivement éteint de Flo achève de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je décide de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670. Nous nous dirigeons tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

 

 

 

 

 

 

      En cours de route, je croise à nouveau le regard du grand blond aux yeux transparents. J’ai l’impression qu’il voudrait nous parler mais n’ose pas. Pourquoi un nordique s’intéresse-t-il à d’obscurs touristes français de passage à La Haye ?

     - Ne te retourne pas, un homme nous regarde depuis un moment, murmurai-je à Flo. Il doit faire une confusion avec d’autres personnes ?

      Persuadés qu’il s’agissait d’une grossière erreur, nous décidons de ne plus y faire attention.

 

      La « Joconde du Nord »… La jeune fille qui faisait tressauter de plaisir l’écran de mon ordinateur avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,jeune fille à la perle      Jamais une peinture ne m'avait laissé une telle impression de beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! L’amour de Vermeer pour la vie et les êtres s’exprimait ici totalement. Il avait tout donné dans ce portrait. Au top de son art, pensai-je… Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonnait littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donnait un aspect mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégageait… J’y lisais des tonnes de tendresse.

      Les gens autour de nous semblaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais à nouveau mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouvait, un instant, ses forces abandonnées.

      Un silence oppressant régnait dans la pièce. Que dire devant un tel spectacle ? Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

      Flo me jette un regard de détresse.

      Je m’éloigne à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retourne pour la contempler à nouveau : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

 

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      A la sortie de l’exposition, je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux. J’en fais de même.

      Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’avais jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’avais la sensation que Vermeer faisait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Ces chef-d’oeuvres m’appartenaient également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

      Je baignais dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportaient loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

 

 

      Le musée fermant ses portes dans peu de temps, nous entamons la descente du grand escalier recouvert de velours rouge.

      L’euphorie ressentie auparavant retombait. Je n’avais plus le même allant. L’effet euphorisant des toiles de Vermeer s’était dissipé et mon corps explosait de fatigue.

      La visite de l’exposition, qui était le but de mon voyage et de mes recherches, venait de se terminer et, curieusement, un étrange sentiment d’insatisfaction s’insinuait dans mon esprit. En l’espace de quelques heures, chez Vermeer, j’avais eu l’impression d’être dans une famille, la mienne. Je me retrouvais seul, orphelin…

      Une anxiété que je connaissais bien, qui avait disparu en foulant la terre hollandaise, s’installait à nouveau en moi. Flo m’examinait du coin de l’œil, déçue. Elle ressentait mon trouble.

      Des doutes m’envahissaient. Nous repartions demain soir pour la France. Ma joie s’était envolée.

 

A suivre...

 

 

1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes 

 

 

 

24 février 2011

L'OBSESSION VERMEER - 1. Deux petits tableaux

 

 

 

Pouvais-je savoir, ce jour là, que cette visite au Louvre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ?

 

      J’appuie sur l’accélérateur pour traverser le pont Royal pratiquement désert en ce triste dimanche après-midi de début novembre. La façade du Louvre, imposante, me fait face.

      Quelle chance nous avons de posséder cet ensemble culturel unique, pensai-je. Depuis les derniers travaux de modernisation et la construction de la pyramide en verre, on ne pouvait trouver meilleure appellation que  « grand Louvre » à ce lieu que l’étranger nous envie et où des millions de visiteurs se pressent chaque année. Je souris en pensant que la pyramide, érigée en 1988 par l’architecte Ming Pei dans la cour Napoléon, si critiquée au moment du projet, faisait maintenant l’unanimité dans l’éloge.

      Fier ! Je ressens toujours un sentiment de fierté devant ce site grandiose situé au cœur de Paris, dans l’ancienne demeure des rois de France. A vol d’oiseau, la perspective offerte par le Louvre et sa pyramide, l’arc de triomphe du Carrousel, le jardin des tuileries, la place de la Concorde et son obélisque, puis la montée de l’avenue des Champs-Élysées et, à l’horizon, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, est la plus imposante de la capitale.

      Ce matin, un froid glacial ne m’incitait guère à sortir. « Va au Louvre Patrice, tu en meurs d’envie, m’avait dit ma femme Florence – je l’appelle simplement Flo… cela me rappelle la mer -, ironique devant ma mine perplexe ! ».

      Je m’engage dans le parking du Louvre, laisse la voiture, emprunte quelques escaliers et couloirs. Sous la verrière pyramidale la lumière du jour inonde l’immense espace d’accueil. Je n’avais pas préparé un itinéraire de visite… La peinture bien sûr !

      Je ne venais pas très souvent. La plupart du temps, deux directions possibles s’imposaient invariablement : l’aile Denon où je retrouvais les maîtres italiens du 13e au 17e siècle ou l’aile Sully regroupant les peintures françaises du 17e au 19e.

      En novembre 1993, François Mitterrand avait célébré l’ouverture au public de la nouvelle aile Richelieu que le musée s’était appropriée aux dépends du Ministère des Finances qui s’était enfin décidé à partir s’installer sous d’autres cieux. La totalité des peintures allemandes, flamandes et hollandaises étaient maintenant exposées définitivement dans cette aile.

      Depuis son ouverture, je n’y étais allé que deux fois, en fin de journée, pressé. Les toiles devaient se demander, en me voyant passer au pas de charge, les raisons d’une telle indifférence. Je décidai donc de me faire pardonner et de revoir ces artistes des Ecoles du Nord que j’avais trop délaissés ces dernières années.

      Les veinures des statues en marbre des sculptures françaises du rez-de-chaussée réfléchissaient la lumière de la coupole transparente. Je passe indifférent devant un lion en bronze noir et me laisse porter par l’escalator jusqu’au dernier étage.

 

 

      Ouf ! Ma journée dans le Nord se termine ! J’ai besoin de respirer. On manque d’air dans ces salles !

      J’avais retrouvé avec plaisir des toiles que j’avais oubliées. Je m’en remémorai certaines : La diabolique Nef des fous de Jérôme Bosch représentant la folie humaine ; l’imposant portrait de Charles Ier d’Angleterre de Van Dyck ; Rubens, ses blondes et plantureuses jeunes filles flamandes aux tons de pêches bien mûres… A croquer ! Pitoyables ces Mendiants estropiés de Brueghel le Vieux ! Le sourire effronté de La bohémienne de Frans Hals ne s’était pas altéré et la même lumière dorée magique enveloppait Les Pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt… Celui-là c’est un génie !

      Les dernières salles que je venais de traverser présentaient la peinture intimiste néerlandaise appelée aussi peinture « de genre », le courant le plus intéressant et le plus original du 17e siècle hollandais avec ses scènes d’intérieurs nous faisant pénétrer dans les coquettes maisons bourgeoises, participer à la vie de famille et aux travaux ménagers. Une peinture sans prétention, simple : la banalité quotidienne.

      Finalement, à l’exception de l’immense Rembrandt, j'avais sous-estimé ces peintres hollandais dont la peinture pleine de sensibilité me séduisait ? Des toiles reposantes, parfois drôles : les paysages de Van Goyen ou Van Ruysdael, Jan Steen et son humour corrosif, les scènes intimistes de Pieter de Hooch, Gabriel Metsu ou Gérard Ter Borch. Leur côte était sérieusement remontée dans ma hiérarchie personnelle de la peinture.  

      Un couple de japonais me double rapidement. Le musée va fermer. Il doit rester une ou deux salles sans grand intérêt. J’accélère le pas.

 

 

      Je croyais être un des derniers visiteurs attardés en Hollande. Au fond de la pièce où je me trouve, un imposant groupe de personnes est pratiquement scotché contre le mur de cette salle. Des abeilles à l’entrée d’une ruche ?… Perplexe, j’avance de quelques pas. Les abeilles sont tout simplement agglutinées devant quelque chose.

      La toile était tellement petite que je ne pouvais pas la voir derrière cet écran humain. Certains avaient pratiquement le nez collé sur la vitre qui protégeait le tableau. Un groupe de visiteurs myopes ? Je m’approche d’une jeune femme placée derrière les abeilles. Elle tente péniblement de deviner la chose encadrée.

      - Que se passe-t-il ? Impossible d’approcher ! Il faut prendre un ticket, dis-je rigolard ?

      -  C’est la plus petite toile de cette salle et personne ne veut bouger, me répond la femme un brin essoufflée. A chaque fois que je viens c’est pareil ! Pas étonnant, c’est La dentellière !

      Je réfléchis un instant. La dentellière ?… Mais oui, j’y suis, La dentellière de Vermeer ! J’avais complètement oublié ce peintre intimiste hollandais tombé longtemps dans l’oubli et qui avait été redécouvert au 19e par un français. Je le connaissais mal. Sa personne restait énigmatique car l’on savait peu de chose sur sa vie. Peu de tableaux avaient été retrouvés. Une aura mystérieuse entourait son nom : Johannes Vermeer…

      - En attendant votre tour, profitez-en pour aller voir L’astronome, c’est l’autre toile de l’artiste qui est sur le côté droit de l’ouverture menant à la salle suivante, en pendant à la première. Ce sont les deux seuls Vermeer que la France possède, il y en tellement peu dans le monde… Vous ne serez pas déçu, insista gentiment la jeune femme.

      -  Il y a donc deux tableaux de Vermeer au Louvre ? J’ai dû les manquer à ma précédente visite !

      -  Forcément, ils sont minuscules et ils sont toujours cachés par les nombreux visiteurs qui se pressent devant, me souffle-t-elle en essayant frénétiquement de se frayer un passage vers La dentellière.

      L’astronome est solitaire. Cette toile apparaît légèrement plus grande. Etant seul, je prends le temps de l’examiner. Je n’ai encore jamais vu de près une œuvre de Vermeer.

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                                  Johannes Vermeer – L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris 

     

      Ma première impression est déconcertante : une émotion inhabituelle devant quelque chose de nouveau, d’inconnu… Pourtant la scène n’a rien d’originale : un savant assis dans son cabinet de travail pose la main sur un globe céleste. Devant lui, une table sur laquelle reposent des objets. Une tenture ferme l’angle gauche de la pièce et recouvre la table. L’attention de l’astronome est concentrée sur le globe céleste face à la fenêtre, seule source de lumière apparente.

      Cette représentation, sans intérêt notoire, s’apparentait à toutes celles exposées dans cette salle. Comme chez la plupart des peintres intimistes, l’activité quotidienne était représentée. Pourtant, chez ce peintre, la vision de l’intimité était différente ?

      peinture,vermeer,louvre,astronome,La clarté de la fenêtre distille des dégradés subtils d’ombres et de lumières sur le globe céleste, dans les plis du tapis jaune et bleu, sur le savant et le mur derrière lui. L’éclairage légèrement rosé sur la face et les mains de l’astronome offre un doux contraste avec le vert de son habit. En m’approchant, je distingue des petites touches claires qui font vibrer les ombres bleutées du tapis ainsi que les ocres du globe céleste. Le modelé du personnage semble flou, dilué.

      Un merveilleux équilibre se dégage de cette œuvre. Une mélodie colorée rythmée par la lumière…

  

 

Johannes Vermeer – détail L’astronome, 1668, musée du Louvre, Paris

 

     

      J’étais tellement sous le charme que je ne m’étais même pas aperçu du départ des abeilles. Seule la jeune femme était restée en contemplation devant l’œuvre. Je quitte L’astronome et m’approche du minuscule portrait. Comment est-il possible de peindre aussi petit, pensai-je ?

      A distance, la première impression est une harmonie en bleu et jaune. La dentellière est penchée, attentive sur son ouvrage. Cette fois, la lumière vient de la droite. Ma sensation est la même que face à L’astronome. Une douce clarté irradie la scène. Il ne s’agit pas d’un clair-obscur à la Rembrandt où les ombres sont réservées à l’arrière-plan ; ici, de fines nuances colorées dispersent les sombres et les clairs sur l’ensemble du motif.

 

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Johannes Vermeer – La dentellière, 1669, musée du Louvre, Paris

     

       Je cligne légèrement les yeux, comme le ferait un photographe pour vérifier lespeinture,vermeer,louvre,dentellière contrastes devant le paysage convoité. Une délicate vibration lumineuse irrigue la toile dans ses moindres détails et fait chanter les couleurs. Des teintes complémentaires, judicieusement juxtaposées, se répondent entre elles et égayent l’œil : le bleu foncé du coussin contre le jaune du corsage ; des fils blancs et rouges s’échappent du sac à couture et se déversent sur le tapis vert de la table. Les contours du visage et des mains du personnage sont peu marqués. Une impression de pas fini, peu courante dans la peinture de cette époque. Flou… Pareil que L’astronome ? Vu de très près, des gouttelettes de peinture essaiment les fils ainsi que le col du corsage.

     

 

 

  

   

     Johannes Vermeer – détail La dentellière, 1669, musée du Louvre, Paris

 

       Le temps s’est arrêté. Le silence…

      Cette peinture est lumineuse, limpide, d’une simplicité grandiose. La comparaison avec les toiles toutes proches des pauvres Gerard Ter Borch, Gabriel Metsu, Gerard Dou et Pieter de Hooch, pourtant les meilleurs du genre, est sans appel : celles-ci me paraissent fades, sans éclat. 

      Je reste là, sans bouger, fasciné. Je ne perçois pas ce qui m’arrive. La jeune femme, qui est toujours présente, me regarde en souriant.

      -  C’est un choc, me dit-elle ! Cela fait toujours comme ça la première fois. Asseyez-vous, vous les verrez avec plus de recul.

      Je suis son conseil sans même m’en rendre compte. Groggy…

      A quelques mètres des deux Vermeer, je les regarde intensément. Ils me paraissent encore plus beaux à distance. Je n’avais jamais ressenti une telle émotion. J’avais la sensation qu’il ne s’agissait plus de peinture. J’étais devant quelque chose d’autre, d’indéfinissable…

      - Monsieur, le musée ferme ses portes dans cinq minutes. Merci de bien vouloir vous diriger vers la sortie.

      Un homme en uniforme m’interpelle. Je le regarde, hébété. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Que peut-il comprendre à la peinture, ce type !

      J’essaye de reprendre mes esprits. La jeune femme est partie. Je regarde une dernière fois les deux petits tableaux. Je traverse la salle suivante d’un pas incertain, sans un regard pour les toiles accrochées, et emprunte inconsciemment l’escalator en direction du hall d’accueil dont la verrière s’est voilée d’une cape ténébreuse.

 

 

      A la sortie du Louvre, j’emprunte la voie de droite et me glisse parmi les points lumineux formés par les voitures. La statue de Jeanne d’Arc, dorée, me salue. Je rejoins l’avenue de l’Opéra, longe la Comédie Française endormie, retrouve le jardin des Tuileries et la pyramide illuminée. Je la trouve encore plus somptueuse de nuit. Ses multiples miroirs s’étoilaient sous les projecteurs. Sur le pont du Carrousel, je traverse la Seine, m’engage dans la rue des Saints Pères et me dirige vers le sud de la capitale.

      J’enfile l’autoroute et ouvre la fenêtre. L’air vif automnal me balaie le visage. Un étrange sentiment euphorique m’envahissait. Deux lumineuses petites toiles repassaient sans arrêt devant mes yeux. Ma voiture fit un écart. Attention à la route mon gars, pensai-je !

       Quelle incroyable journée ! Ma curiosité m’avait poussé vers l’aile Richelieu, un peu par hasard, pour revoir les peintres hollandais, essentiellement Rembrandt. J’avais découvert un peintre merveilleux qui l’égalait. Peut-être même le dépassait ?

      Une sensation confuse m’envahissait. J’avais besoin de comprendre. Comment deux minuscules tableaux pouvaient-ils provoquer un tel émoi ?

      Le ruban rouge de l’autoroute s’étirait au loin. Le ciel était sombre et mon esprit joyeux.

                    

 A suivre…