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Genèse de l'impressionnisme

 

4. Berthe Morisot – Courrier à Edma

 

 

 

      En ce 15 avril 1874, l’exposition des jeunes peintres avant-gardistes prétendant représenter une nouvelle école de peinture s’est ouverte pour un mois, boulevard des Capucines à Paris. Des fous, dit-on de ces rebelles combattant l’art académique…

     La critique a été sévère. Le public venait pour se moquer, « rigoler ».

 

 

 

    Lettre imaginaire de Berthe Morisot, peintre, à sa sœur Edma, au sujet de la première exposition des futurs « Impressionnistes » de 1874 dont elle faisait partie. L’artiste aurait fort bien pu avoir rédigé ce courrier…

 

10 mai 1874

 

Très chère Edma

     Je te donne enfin quelques nouvelles. Je n’en ai guère eu le temps jusqu’ici. Notre exposition des artistes indépendants se termine dans cinq jours. Trois semaines déjà… La foule n’a pas été au rendez-vous : une moyenne de cent visiteurs chaque jour qui venaient plus par curiosité que par goût réel pour notre peinture…

     Je ne regrette pas d’avoir renoncé définitivement à me présenter au Salon officiel. L’académisme y règne toujours en maître. Les peintres avant-gardistes y sont ridiculisés chaque année. Avec ce jury de vieux tromblons !

    Comme tu le sais, malgré mon insistance, notre ami Edouard Manet n’avait pas souhaité se joindre à notre groupe : la Société Anonyme des Artistes Peintres, Sculpteurs et Graveurs. « Berthe, ne fréquente pas ces marginaux, m’avait-t-il dit d’un ton courroucé ! ». Le lâche ! Evidemment, il vient d’obtenir des médailles aux derniers Salons et ne veut pas se mettre mal avec un jury qui daigne enfin le considérer. S’il continue à renier les peintres qui sont ses amis et dont il apprécie la peinture, je cesserai de poser pour lui ! L’amitié cela se mérite !

     Puvis de Chavannes, aussi, m’avait déconseillé de participer à cette exposition. « Le public se fera une joie de ne pas venir, m’avait-il lancé ! Cette « exhibition » - comme il la nomme - sera un fiasco ! ».

    Nous étions une trentaine à accrocher environ 200 toiles sur les murs rouges de l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris. Un artiste original ce Nadar ! Il peint à ses heures et les causes perdues le touchent. Avec nous, il a réussi ! « Il est bon comme le bon pain, m’avait chuchoté Monet le jour du vernissage en parlant de notre mécène ». Celui-ci nous avait offert généreusement ses locaux tout en sachant que le nombre d’entrées serait insuffisant pour couvrir les frais. Que le dieu des peintres lui réserve une place dans son paradis !

    Ma petite sœur, pourquoi as-tu cessé de peindre ? Degas aurait tant aimé que tu fasses partie de la bande. Il appréciait ta peinture… Mais, puisque tu préfères t’occuper de ton mari et de tes filles… J’aurais aimé qu’une autre femme se joigne à moi car je suis un peu perdue au milieu de tous ces hommes. Il y a beaucoup de respect dans leur regard. Ils ne me considèrent pas comme une muse anonyme mais comme un peintre de qualité qu’ils reconnaissent comme un des leurs.

    L’ambiance a été chaude pour accrocher nos toiles aux meilleures places. Etant la seule femme, mes amis, très galants, m’avaient laissé un bon emplacement, bien éclairé. Tu les connais presque tous : Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Cézanne, Guillaumin… Ils sont l’avenir de la peinture.

     J’avais apporté trois aquarelles, deux pastels et quatre huiles : La lecture, Le port de Cherbourg, Cache-cache et, mon préféré, Le berceau. Cette dernière toile, où je te représente au chevet du berceau de Blanche qui venait de naître, a beaucoup plu. Monet ne cessait de venir la voir.

 

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Berthe Morisot– Le berceau, 1872, musée d’Orsay, Paris

 

     Pour une première exposition de la nouvelle Association, Renoir avait fortement insisté pour que les toiles soient de moyen ou petit format, et disposées à hauteur des yeux. Te souviens-tu des Salons officiels où les tableaux, serrés les uns contre les autres, couvraient les murs jusqu’au plafond ? Chez Nadar, chaque œuvre, isolée, dégageait sa propre lumière. Pas de scènes d’histoires ou mythologiques, rien que des paysages, des portraits ou des scènes intimistes. Et, surtout, des couleurs joyeuses, des touches légères, des tons francs, comme nous aimons toi et moi.

     Renoir a eu un vrai succès avec sa Loge. Il faut que tu voies cette toile : une jeune femme à la robe floconneuse, au visage très pâle, assiste à une représentation théâtrale. Les couleurs bleu clair et noires sont un hommage à Manet. Quel peintre de talent ce Renoir !

 

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Auguste Renoir – La Loge, 1874, Courtauld Institute Galleries, Londres

 

 

    Edma, je me sens chez moi au milieu de ces artistes. Nous parlons le même langage.

    Mère doute toujours de moi. Récemment, elle m’a dit, gentiment mais fermement, qu’elle ne croyait pas en mon talent et que j’étais incapable de ne rien faire de sérieux. « Tu ne vendras jamais rien, ma fille ! ». Que suis-je à ses yeux : une femme qui peint… et dans un style non conventionnel ? Je n’aurai jamais la touche léchée de Rosa Bonheur qui vend tout ce qu’elle veut avec ses représentations d’animaux où le moindre poil est apparent.

   Pauvre mère… Elle s’inquiète de me voir fréquenter cette « bande de peintres bohèmes » et en a parlé à Joseph Guichard notre ancien professeur de peinture. Sans prévenir, celui-ci est venu le soir du vernissage et s’est promené dans les salles. Je l’ai vu faire des mouvements de tête et des moues offusquées devant la plupart des toiles et repartir très rapidement sans me dire un mot. Maman m’a rapporté les termes de la lettre qu’il lui écrivit le lendemain : « A mon entrée, un serrement de cœur m’a pris en voyant les œuvres de votre fille exposées dans ce milieu délétère. J’ai pensé, ce sont des fous. » Il s’indigna ensuite que mon Berceau, si délicat, jouxte, « à le toucher ! », une peinture douteuse et ludique de Cézanne appelée Le Rêve du célibataire ou Moderne Olympia. Il termina son courrier par ces mots : « Votre fille doit rompre avec cette nouvelle école dite de l’avenir… »

 

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Paul Cézanne– Une moderne Olympia, 1874, musée d'Orsay, Paris

 

     Des fous ! Edma, on nous prend pour des fous ! Heureusement, un journaliste, ami des Manet, a eu des mots aimables pour moi dans son journal : « Elle a de l’esprit jusqu’au bout des ongles, surtout jusqu’au bout des ongles. »

     Ma chère sœur, je te réserve le meilleur pour la fin.

   Une dizaine de jours après le vernissage, le fameux critique du Charivari, Louis peinture,impressionnisme,monetLeroy, s’est moqué dans un article d’un petit tableau de Claude Monet représentant un lever de soleil sur la mer que le peintre avait croqué de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Une charmante toile avec un gros soleil rouge s’infiltrant au milieu des brumes et se reflétant dans l’eau. Monet ne sachant quel titre donner à « cette chose » pour le catalogue de l’exposition, l’appela Impression, soleil levant.

    Ce joyeux critique, se croyant sans doute très drôle, eut ces mots ironiques : « Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… ». Il titra d’ailleurs sa chronique « L’exposition des impressionnistes ». Nous étions catalogués : impressionnistes…   

 

     J’ai vu Monet hier matin contemplant son tableau. Il m’a reparlé de cet article et ne semblait pas mécontent de cette moquerie. « Ne vous inquiétez pas Berthe, m’a-t-il dit, ce journaliste voulant faire un bon mot, sans le savoir a peut-être trouvé le terme qui nous caractérise le plus… Il n’a pas tort : nous peignons sur le motif la lumière changeante, nous utilisons des couleurs pures et une touche divisée pour capter les vibrations lumineuses, les émotions troubles… Ne peignons-nous pas l’instant, la fugacité des choses ? Leroy nous a parfaitement compris, Berthe, nous couchons sur la toile nos impressions visuelles… ».

    Cet après-midi, Monet est passé à la galerie pour rencontrer un éventuel acheteur. Il m’a confié : « La nuit porte conseil. Je voudrais en parler avec les peintres du groupe… Pourquoi ne garderions-nous pas ce terme « Impressionnistes » pour désigner notre bande de fous ? ».

   Je te quitte Edma. Je dois retourner chez Nadar. Je n’ai rien vendu mais je suis tellement heureuse d’avoir participé à cette première exposition de notre nouvelle association. Recommencerai-je l’année prochaine avec tous ces peintres de talents qui sont mes amis ? Peut-être que, dans un an, tu accepteras de reprendre tes pinceaux ? Tu ne peux laisser ta sœur dans toutes ces mains masculines…

   Comment vont Paule et Blanche qui me manquent ? Donne-leur pleins de gros baisers de leur tante qui les aime. Je pense à vous.

 

     Ton attentionnée Berthe.

 

 

Commentaires

  • épatante cette lettre si vraisemblable, vivante, et encore une fois que de choses à apprendre grâce à toi. Morisot à jamais indissociable de ce berceau et des mousselines translucides...
    Par ex je ne savais pas que Nadar avait accompagné d'aussi près ces artistes , c'est passionnant ce bouillonnement de passion qu'il devait y avoir dans ce monde là - à propos de Nadar, je sais que je te l'ai déjà signalé, mais peut être que tes visiteurs pourraient être intéressés par ma petite mise en scène des portraits que Nadar a faits des "people" de son époque, en particulier Morisot, Manet, Renoir, etc... https://fr.calameo.com/read/000888158c3bc7bc9c645

  • Berthe Morisot écrivait souvent à sa sœur Edma retirée à Cherbourg depuis son mariage. Elle était un excellent peintre. Certains disaient que son talent était encore supérieur à celui de Berthe.
    Si tu aimes ce genre de correspondance imaginaire à Edma, mais néanmoins tenant parfaitement compte des faits historiques, j’en publierai peut-être une autre qui terminera ma encore longue série sur la genèse de l’impressionnisme.
    Berthe Morisot, à mes yeux, après Monet, était la plus impressionniste du groupe. Son « Berceau » à Orsay attire toujours les regards.
    Nadar était vraiment un touche à tout. Par ses différentes activités et la photographie, il animait la vie de ce 19e siècle de bouleversement.
    J’ai revue avec plaisir ta publication des portraits photographiques de Nadar. Toutes les célébrités de l’époque sont passées dans ses mains. J’ai découvert des portraits d’artistes importants dont j’ignorais le visage. Il avait même été jusqu’à photographier Victor Hugo sur son lit de mort. Excellent.
    Belle fin de journée.

  • Je me sens bien humble devant tant d'érudition, aussi, le plus souvent j'admire en silence.

  • Vous n'êtes pas silencieuse, Maryvonne, puisque vous me laisser ce commentaire qui me fait plaisir et me laisse penser que vous avez aimé.
    Ce 15 avril 1874, par cette première exposition commune, restera la date importante pour le groupe des futurs impressionnistes qui sont tous réunis.
    Belle journée.

  • Qu'il est intéressant, pour tes nouveaux lecteurs, d'ainsi porter l'éclairage sur cette lettre remarquable, plus vraie que vraie, qui instruit avec l'élégance simple de l'érudit non pontifiant, de celui qui possède le talent d'être compris de tous !
    Qu'il est tout aussi intéressant de la remettre à l'honneur, cette lettre imaginaire, pour tes anciens lecteurs car si l'un d'eux se souvient qu'à l'époque, il t'avait étiqueté "Monsieur de Sévigné", il avait complètement oublié, honte à lui, ce "Rêve du célibataire", de Cézanne ...
    Merci aussi pour cela, Alain.

  • « Monsieur de Sévigné »… Je ne souvenais plus que tu m’avais qualifié ainsi. Cela me va très bien, la comparaison est très flatteuse pour moi. Cette publication ancienne correspond parfaitement au thème que je traite. De plus, elle introduit le prochain article à venir.
    La toile le « Rêve du célibataire » ou « Moderne Olympia » de Cézanne est celle que je préfère de l’artiste. Il l’avait peint et présenté lors de cette exposition de 1874 en s’inspirant de l’Olympia de Manet peinte dix années plus tôt.
    J’aime bien cette lettre que Berthe Morisot m’a soufflée car elle montre de façon imagée comment se déroula cette première exposition du groupe qui fut si importante pour eux.

  • Une manière de nous faire revoir ces tableaux autrement... j'aime !
    Merci, Alain.
    Passe une douce journée.

  • Il s'agit essentiellement dans cette lettre de montrer, narré sur le ton de la fiction, ce que fut cette exposition exceptionnelle qui se tint durant un mois du 15 avril au 15 mai 1874. Tous les jeunes peintres avant-gardistes étaient présents, tous unis pour faire connaître leur nouvelle vision de la peinture. J'ai essayé d'expliquer à la
    fin de la lettre que Claude Monet et ses amis, grâce à cette exposition et aux commentaires des journalistes critiques dont je reparlerai à la fin de la semaine, décidèrent de donner à leur mouvement son nom : l'impressionnisme.
    Belle fin de journée.

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