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« L’écriture du maître » : Frans Hals

 

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Frans Hals – Portrait de mariage de Isaac Massa et Beatrix van der laen ,1622, Rijksmuseum, Amsterdam

 

 

     La Hollande au Siècle d’or… Je ne m’en lasse pas… 

    Il est regrettable que l’on parle si peu de l’un des trois plus talentueux peintres de cette période avec Rembrandt et Vermeer : Frans Hals.

     Né en 1582, l’art novateur du peintre Caravage va bientôt révolutionner la peinture en Italie, Frans Hals est le plus âgé des trois : il a 24 ans à la naissance de Rembrandt et 50 ans lorsque Vermeer voit le jour dans sa bonne ville de Delft.

 

     Citoyen d’Haarlem, Frans Hals pratique comme ses collègues la peinture de genre, mais est avant tout un portraitiste. Il se spécialise dans les portraits individuels de personnalités issues le plus souvent de milieux bourgeois, et les portraits collectifs de groupe en vogue à cette époque : citoyens des villes, banquets d’officiers et miliciens regroupant leurs membres sur de grands tableaux montrant chaque personnage dont le portrait est particulièrement convaincant et reconnaissable.

     J'admire les magnifiques portraits individuels de l’artiste.

    Contrairement à la plupart des artistes contemporains, Hals n’oblige pas les modèles à de longues séances de pose afin de capter chaque détail. Il brosse ses modèles à grands traits. Sa technique est toute en vivacité, spontanéité. Le style est léger, rapide, nerveux. Une liberté de touche sans rivale. Les personnages peints semblent sortir du cadre, saisis sur le vif de manière si expressive que l’on ne voit pas un portrait mais une personne bien vivante. Avec deux siècles d’avance, l’artiste recherche-t-il l’impression fugitive des modèles à la manière des futurs peintres impressionnistes ? Déroutant… Ses contemporains parlaient « d’écriture du maître » pour qualifier sa technique audacieuse, si naturelle.

 

     Il n’est pas question pour moi de faire une apologie du peintre à la façon d’un historien d’art que je ne suis pas. Le but de cet article est de montrer la qualité des toiles de Frans Hals. J'y viens...

     Auparavant, je ne peux passer sous silence l’influence que l’artiste exercera, plus tard, sur Vincent Van Gogh. Celui-ci, dans sa lettre du 30 juillet 1888 à son ami Emile Bernard, consacre un long passage au peintre de Haarlem :

 

« Ce qui me navre au Louvre, c’est de voir leurs Rembrandt se gâter et les crétins de l’administration abîmer beaucoup de beaux tableaux.

Parlons de Frans Hals. Jamais il n’a peint de Christ, d’Annonciations aux bergers, d’anges ou de crucifixions et résurrections, jamais il n’a peint de femmes nues voluptueuses et bestiales. Il a fait des portraits, rien que cela : Portraits de soldats, réunions d’officiers, portraits de magistrats assemblés pour les affaires de la république, portraits de matrones à peau rose ou jaune, de blancs bonnets coiffées, de laine et de satin noir habillées, discutant le budget d’un orphelinat ou d’un hospice. Il a fait le portrait de bons bourgeois en famille, l’homme, la femme, l’enfant.

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Frans Hals – Le joyeux buveur, 1630, Rijksmuseum, Amsterdam

 

Il a peint le buveur gris, la vieille marchande de poisson en hilarité de sorcière,

 

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Frans Hals – Malle Babbe (Babbe la folle ou La Sorcière de Haarlem), 1633, Gemäldegalerie, Berlin

 

 la belle putain bohémienne,

 

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Frans Hals – La Bohémienne, 1630, Musée du Louvre, Paris

Comment oublier La bohémienne et son regard coquin du Louvre !

 

les bébés au maillot, le crâne gentilhomme bon vivant, moustachu, botté et éperonné. Il s’est peint lui et sa femme, jeunes, amoureux, dans un jardin, sur un banc de gazon, après la première nuit de noce (Van Gogh s’est trompé car il s’agit du tableau débutant cet article du mariage de Isaac Massa et Beatrix van der laen). Il a peint les voyous et les gamins riants,

 

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Frans Hals – Enfant riant, 1620, Los Angeles County Museum of Art

 

il a peint les musiciens

 

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Frans Hals – Bouffon au luth, 1624, Rijksmuseum, Amsterdam

 

et il a peint une grosse cuisinière.

Il n’en sait pas plus long que cela ; mais cela vaut bien le Paradis du Dante et les Michel-Ange et les Raphaël, et les Grecs même. C’est beau comme Zola, et plus sain et plus gai, mais aussi vivant, parce que son époque était plus saine et moins triste.

[…]

Mais, je t’en supplie, suis bien ce raisonnement droit que je m’efforce de te présenter d’une façon fort simple.

Fourre-toi dans la tête ce Maître, Frans Hals, peintre de portraits divers, de toute une république crâne et vivante et immortelle. Fourre-toi dans la tête le non moins grand et universel maître peintre de portraits de la république hollandaise : Rembrandt Harmensz van Rijn, homme large et naturaliste, et sain autant que Hals lui-même. Et après nous verrons de cette source, Rembrandt, découler les élèves directs et vrais : Vermeer de Delft, Fabritius, Nicolas Maes, Pieter de Hooch, Bol, et les influencés par lui, Potter, Ruysdael, Ostade, Terburg. »

 

      Dans une autre lettre, Van Gogh montrera à nouveau son admiration envers l’artiste : « J’ai surtout admiré les mains de Hals, des mains qui vivaient, mais qui n’étaient pas « terminées », dans le sens que l’on veut donner maintenant par force au mot « finir ». Et les têtes aussi, les yeux, le nez, la bouche, faits des premiers coups de brosse, sans retouches quelconques. Peindre d’un seul coup, autant que possible, en une fois ! Quel plaisir de voir ainsi un Frans Hals ! »

 

     Ci-dessous, je montre un chef d’œuvre du genre. A l’aide de rapide coup de pinceau, Hals d'une touche relâchée et souple, saisit le caractère aristocratique et l'élégance de l'homme. La virtuosité du rendu de la collerette et de l’habit impressionne... Une légère ironie est perçue dans le sourire et le regard qu’il nous adresse.

 

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Frans Hals – Le cavalier riant, 1624, Wallace Collection, Londres

 

     Ce garçon riant joyeusement avec les yeux scintillants et les cheveux en désordre n’est pas un portrait, mais un « tronie » - une étude d'un enfant riant. Les figures rieuses sont inhabituelles, car le rire est une des expressions les plus difficiles à capturer. Hals, en virtuose, a peint le garçon directement et spontanément en utilisant des pinceaux remarquablement lâches qui savaient exactement ce qu'il fallait faire. La voute du nez de l'enfant, par exemple, est peinte d'un seul trait blanc placé au bon endroit.

 

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Frans Hals – L’enfant rieur, 1625, Mauritshuis, La Haye

 

     Ce très grand peintre vivra plus de 80 ans. L’hospice municipal dont il avait peint, jeune, les régents, lui alloua une maigre pension.

 

 

Commentaires

  • Il y en a qui sont inoubluable.merci Alain de nous le remėmorer

  • J'ai voulu rectifier le fait que l'on ne parle pas assez de ce très grand peintre hollandais qui, malheureusement, est un peu resté dans l'ombre de Rembrandt et Vermeer.
    Sa touche spontanée et vive me rappelle certains portraits de Fragonard comme "L'inspiration" qui est au Louvre, ou des portraits impressionnistes par la fraicheur dans l'expression. Berthe Morisot aurait apprécié "L'enfant rieur".
    Difficile de parler de fraicheur aujourd'hui.

  • "Difficile de parler de fraicheur aujourd'hui." que veux-tu dire par là ?
    quelle modernité et spontanéité dans les portraits de ces enfants joyeux, et comme son cavalier, plus sophistiqué, est néanmoins intensément vivant !

  • La fraicheur... Elle revient enfin.
    La peinture de Hals est d'une grande modernité dans ses portraits individuels brossés à grands traits fougueux d'une touche rapide, sans repentir. Cela me rappelle à nouveau les belles lignes de Van Gogh à Théo :

    "Quelle drôle de chose que la touche, le coup de brosse.
    En plein air, exposé au vent, au soleil, à la curiosité des gens, on travaille comme on peut, on remplit sa toile à la diable. Alors pourtant on attrape le vrai et l’essentiel – le plus difficile c’est ça. – Mais lorsqu’on reprend après un temps cette étude et qu’on arrange ses coups de brosse dans le sens des objets, certes c’est plus harmonieux et agréable à voir, et on y ajoute ce qu’on a de sérénité et de sourire."

  • Le hasard a voulu ...
    Non, pas le hasard, en vérité : TES articles à propos de Vermeer, l'exposition parisienne aussi que je n'ai vue que grâce au superbe catalogue que je me suis procuré ont fait que je me suis tout récemment documenté sur cette période faste de nos régions du Nord. En lisant Daniel Arasse, bien sûr, mais aussi Tzvetan Todorov- que j'attendais moins sur ce sujet - et dont j'ai découvert (et acheté) trois petits ouvrages extrêmement intéressants parus en collection "Points Essais". Notamment celui dont j'ai extrait l'exergue de mon dernier article, - "Éloge du quotidien". Essai sur la peinture hollandaise du XVIIème siècle" -, qui propose une excellente étude mêlant à la fois histoire des Pays-Bas, réflexion philosophique et histoire de la peinture et dans lequel, il rend à Frans Hals, - (dont j'ignorais qu'il avait un frère également peintre, Dirck ) -, la place qui est sienne en même temps que Rembrandt et Vermeer ; et bien d'autres encore, nettement moins connus ...

    Passionnant petit ouvrage de quelque 150 pages que je conseille de lire à tous ceux qui passeront par ici ... (car toi, Alain, je présume que tu l'as lu).

  • Je suis désolé de n’avoir pas remarqué suffisamment ton exergue de Todorov dans ton article de la semaine.
    Je possède effectivement l’ouvrage dont tu parles. J’ai la version reliée éditée par Adam Biro. Formidable édition toute en gravure couleur dont je me suis d’ailleurs inspiré partiellement pour écrire l’article sur Frans Hals. Le livre est superbe et le prix aussi évidemment.
    L’auteur a écrit un deuxième ouvrage que je possède aussi (j’ai dû me les faire offrir…) paru chez le même éditeur en 2000 : Éloge de l’individu – Essais sur la peinture flamande de la Renaissance. Il est totalement en couleur également et tout aussi beau et intéressant que le premier. Je te conseille fortement de te faire offrir ce superbe ouvrage. Todonov part du portrait antique jusqu’au printemps de la Renaissance en Europe. Epatant…
    D’ailleurs, je l’avais un peu oublié, je vais le reprendre. Et même plus, tu me donnes une idée. J’avais utilisé ce livre au tout début du blog pour écrire une nouvelle sur Van Eyck et ses « Epoux Arnolfini ». Pour terminer l’année, avant les immenses vacances estivales, je pense que vais la ressortir des ténèbres du blog en la revoyant entièrement. A moins que je ne la reprenne sous forme de portrait, plus condensé… A voir...
    Hals a eu une vie agitée mais quel grand peintre que je situe immédiatement derrière les deux plus grands que tu connais.

  • Génial que tu possèdes l'édition originale Adam Biro avec les reproductions en couleur !!!
    Mon seul regret au niveau des trois livres de poche que je viens de m'offrir et que je t'ai tout à l'heure cités, c'est que les œuvres (réduites en nombre) sont en noir et blanc !!! Inadmissible à notre époque !!! je suis pour l'instant plongé dans celui que tu cites ici, "Éloge de l'individu", puis escompte terminer avec celui qu'il a consacré à Rembrandt, "L'art ou la vie !"

    Mes vacances égyptologiques commençant après mon article du prochain mardi, puis quelques dernières lignes le 4 juillet suivant, je ferme l'ordi et me déconnecte de FB le 7, et ce, jusqu'en septembre pour me plonger avec délectation au gré de nos différents séjours hors pays dans tous les Panofsky que je viens également d'acquérir en même temps que les Todorov ...
    Du plaisir en perspective ...

  • Ces deux livres reliés avec les reproductions en couleur sont vraiment ce que l’on appelle des « Beaux livres » à mettre dans les premiers rangs d’une bibliothèque sur l’art. Le coût reste quand même trop élevé.
    Je ne connaissais par Erwin Panofsky. Je constate qu’il a beaucoup écrit sur l’art et, plus particulièrement, sur Van Eyck et « Les époux Arnolfini ». Cela m’encourage à publier à nouveau, la semaine prochaine, revue et modifiée, la nouvelle qui se morfondait dans mes archives depuis 2008. C’est toujours intéressant de ressortir des écrits anciens et oubliés, même si j'avais plus récemment inséré cette nouvelle dans mon dernier recueil "Conter la peinture". Je vais essayer, cela doit être possible, de garder les nombreux commentaires de l’époque. Et Ô surprise, que vois-je : le premier commentaire que tu m’adressais... Cela va être sympa de montrer cela à nouveau.
    Du plaisir en perspective…

  • Je trouve que Van Gogh est sévère en traitant "la Bonhémienne" de belle putain!! comment peut-il le savoir, lui qui est né bien après elle? sans doute à cause de son éducation puritaine des protestants?
    J'ai remarqué que Frans Hals avait bien son style personnel dans la représentation du regard et des sourires! comme Van gogh je remarque aussi les mains mais c'est surtout les yeux et les sourires qui font sa particularité!! un portraitiste de talent, somme toute!!!Bisous Fan

  • Un portraitiste de très grand talent même, dont beaucoup d'artistes bien plus tard s'inspirèrent. Van Gogh ne s'était pas trompé en parlant de lui très souvent dans ses lettres. Il est effectivement très dur en parlant de putain pour la Bohémienne dont les charmes ne méritent pas cette vulgarité. En fait, lorsqu'il écrivait à Emile Bernard, grand copain, il se lâchait comme on dit et utilisait souvent des expressions imagées.
    J'aime bien quand il dit sur Hals : " Il n’en sait pas plus long que cela ; mais cela vaut bien le Paradis du Dante et les Michel-Ange et les Raphaël, et les Grecs même. C’est beau comme Zola, et plus sain et plus gai, mais aussi vivant, parce que son époque était plus saine et moins triste."

  • Ce que j'aime immensément chez cet artiste, c'est la truculence, la verve esthétique, la puissance du trait mêlée d'une énergie farouche de montrer la vie, la force, la rage des expressions. Ce sont des portraits vivants, profondément vivants où pulse la couleur comme du sang frais qui monte aux joues. Il écrit les images comme d'autres peignent les mots, oui c'est cela que j'aime.
    En tous cas, il n'a pas été oublié pendant mes études. Avec nos professeurs de peinture nous en avons parlé autant que de Vermeer. Le grand public hélas ne le connaît pas bien mais l'amour artistique mêlé d'admiration que vous lui portez fait plaisir à ressentir. Je l'aime aussi beaucoup...
    J'ai pensé à vous en tombant sur une affiche qui parle d'une exposition sur Van Gogh à la Villette.
    Amitiés Alain
    Cendrine

  • Hals a une grande qualité picturale. Personnellement, je ne me lasse pas de voir « L’enfant rieur » que j’avais déjà vu au Mauritshuis à La Haye où il séjourne et rit indéfiniment.
    Je comprends que Van Gogh se soit retrouvé devant une telle liberté dans la touche, le trait posé au bon endroit, naturellement, « à la diable » comme disait Vincent.
    J’attends une grande exposition de ce peintre en pendant à celle, récente, de Vermeer.
    J’ai vu à la télé des images de l’expo Van Gogh à la Villette. C’est un belle idée ces grands panneaux flottant. Je conseille fortement une visite aux jeunes, mais aussi aux adultes qui connaissent mal le peintre.
    Si Vincent pouvait voir à quel point sa peinture est, aujourd’hui, non seulement admirée mais comprise, lui qui était totalement incompris à son époque.
    A propos de Vincent, avez-vous réussi à lire mon roman « Que les blés sont beaux ». A moins que votre santé ne vous en ait pas laissé la possibilité ?
    Belle journée à vous Cendrine

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