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20 avril 2017

VERMEER AU LOUVRE : Juger c'est peser

 

Johannes Vermeer – Femme à la balance, 1664, National Gallery of Art, Washington

 

 

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    - Attention chef-d’œuvre, dis-je en riant à une jeune femme qui fixe intensément le petit tableau !

     Le nez collé sur la toile, elle se recule un instant, puis me regarde bizarrement, dérangée dans son observation. Je m’installe à côté d’elle et, à mon tour, examine le portrait.

    Je suis devant une de mes toiles préférées de Vermeer : La Femme à la balance qui m’attire irrésistiblement.

 

 


     Le moment est d’importance. Je pénètre à nouveau dans la période picturale la plus intime, la plus mystérieuse de Vermeer, celle qui s’impose à l’esprit lorsque l’on évoque son nom : des tableaux de femmes de petits formats représentées dans des intérieurs bourgeois. Au cours des années 1663 – 1665, Vermeer peindra quatre tableaux semblables de femmes seules, debout, pensives, occupées à une activité quotidienne : La femme au collier de perles, La femme à la balance, La femme à l’aiguière, La femme en bleu lisant une lettre. Seuls les deux premiers figurent dans l’exposition du Louvre.

     - C’est trop beau, me dit la jeune femme… Une vierge…

     Je souris, compréhensif.

    - Ecoutez ce silence quasi religieux, dis-je. La femme semble transpercée par la lueur sortant d’un vitrail dans l’intérieur sombre d’une église. Vermeer… Cette intimité spirituelle se retrouve souvent dans sa peinture. C’est ce qui le différencie des autres.

     J’observe la petite toile et m’attarde sur les détails.

   L’éclairage de la scène très contrasté créé une atmosphère étrange. Sur la droite, dans la peinture,hollande,vermeer,louvrelumière diffuse filtrant à travers un rideau, le mur vide du fond est faiblement éclairé en diagonale d’un halo de blanc pur. La jeune femme se détache, sorte d’apparition dans la pénombre. Clairsemée, la lumière éclabousse le devant de son habit bordé d’une fourrure blanche éclatante, son visage encadré d’un capuchon blanc, la table, la balance. Sa veste n’est plus jaune comme dans plusieurs toiles du peintre, mais bleue, laissant pointer une mignonne petite bosse orangée claire. Attend-elle un enfant ? Serait-ce Catharina, l’épouse de Vermeer ? Un grand tissu bleu sombre recouvre le bord gauche de la table, créant un puissant contraste avec la blancheur des perles et la vaporeuse fourrure.

 

 

 

 

 

 

    Sa main droite soulève entre le pouce et l’index les plateaux de la balance qui sont vides. Curieusement, son petit doigt est tendu parallèlement aux plateaux qui sont en équilibre. Attend-t-elle que la balance se stabilise ? Va-t-elle peser les pièces d’or ou les perles disposées sur l’épaisse table devant elle ?

 

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    J’observe que la tête de la femme est placée juste en dessous du Christ en majesté représenté dans le tableau du Jugement dernier. La lecture devient religieuse : juger c’est peser. Lepeinture,hollande,vermeer,louvre spirituel l’emporterait-il sur le temporel ? Le visage semble transfiguré… Une sainte en extase baissant pudiquement les yeux… Serait-ce la Vierge Marie pesant de l’or comme elle pèserait des âmes… Placée devant l’or et son coffret à bijoux, juge-t-elle la conduite de sa vie et la façon dont elle sera jugée un jour ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     De Hooch a peint également un tableau intitulé Une peseuse d’or très proche de celui de Vermeer. Les deux hommes se connaissaient bien, ayant été voisins à Delft. Tous deux furent un moment membres de la Guilde des peintres de la ville. Le thème est exactement le même : on ne sait pas qui aurait pu inspirer l’autre… Contrairement à Vermeer, De Hooch ne porte aucun jugement moral sur la scène : la femme est en train de comparer les pièces d’or contre les pièces d’argent qui reposent sur la table. L’activité quotidienne d’une femme hollandaise. Je ne ressens pas dans l’excellente toile de De Hooch la subtilité et l’ambiance si particulière dégagée dans celle de Vermeer.

 

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Pieter de Hooch – Femme pesant de l’or, 1664, Gemäldegalerie, Berlin

 

 

    La femme de Vermeer rayonne sur le mur tristounet. Sur le visage des visiteurs, je discerne une expression d’enchantement. Ils ont tous succombé au charme de cette créature venue d’ailleurs.

    La jeune femme avec laquelle j’avais parlé en arrivant semble perturbée. Elle m’interroge :

   - Je pense que, comme moi, vous avez vu la délicieuse Jeune fille au collier de perles exposée plus loin… Pensez-vous qu’elles auraient pu être exposées côte à côte, en pendant, par le passé ?

     Je fis une moue d’ignorance.

    - Elles ont été peintes à la même période, vers 1665. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imaginez que ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans à peine après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles, presque la moitié de la production totale du maître ! Dans l’inventaire de la vente, la toile était décrite ainsi : « Une demoiselle qui pèse de l’or, extraordinairement artistique et peinte avec vigueur ».

     Je rajoutai pour montrer ma science :

     - Dire que cette Femme à la balance aurait pu devenir le troisième "Vermeer" possédé par La France ! Elle appartint quelques années à un ancien Président de la République Française : Casimir Périer, président éphémère durant six mois en 1894. Quelle malchance, elle terminera son parcours aux Etats-Unis…

   Ma voisine, satisfaite de ma réponse, se décida difficilement à quitter la Vierge ensorceleuse. « Peut-être à bientôt dans l’exposition, me dit-elle en partant ».

     La lumière de Vermeer continuait d’irradier, enveloppant la femme d’un halo lumineux : pureté… harmonie… calme… sérénité …

 

 

Commentaires

Oeuvre intensément spirituelle... On sent comme un chant de lumière qui en émane. Les couleurs se répondent, de manière diffuse, entre clair et obscur. Je partage la fascination que ce tableau exerce sur un esprit comme le vôtre. On se laisse enivrer par la douceur énigmatique, l'atmosphère onirique, la semi pénombre presque enchantée, le jeu secret de l'attitude... Future mère ? A travers elle, est-ce une allusion au pouvoir de fécondité des antiques déesses auxquelles les perles étaient consacrées ?
Perles ou concrétions de nacre et de rosée, insistance charmée de l'artiste sur l'opalescence et la finesse du visage et la grâce des mains.
Pesée de l'âme qui s'annonce ? Songe-t-elle au destin de l'enfant qui va venir ? Est-elle une élégante Vanité, une allégorie de la Vérité ? Mesure-t-elle l'importance des choses invisibles ?
A nouveau, merci pour la qualité de vos articles, la sincérité et le supplément d'émotion qui en émane. Merci également pour vos voeux d'anniversaire, je vous souhaite une belle journée, amitiés
Cendrine

Écrit par : Cendrine | 20 avril 2017

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C’est joliment dit : vous aussi vous êtes laissée séduire par cette Femme à la balance.
Ce n’est pas trop difficile, car cette toile, à mes yeux, est l’une des plus belles du peintre. Comment ne pas se retrouver immobilisé bouche bée devant une telle perfection de peinture. Evidemment, Pieter de Hooch, pourtant excellent par ses coloris, ne peut rivaliser.
Difficile de savoir à quoi pense la peseuse. En dehors de l’évident aspect spirituel de cette Vierge, on ne peut que trouver un côté maternel dans la douceur de l ‘expression du visage. Je pense vraiment quelle attend un enfant, peut-être de Vermeer…
Merci Cendrine pour ce superbe commentaire.
Passez une excellente soirée.

Écrit par : Alain | 20 avril 2017

Tu as entièrement raison, Alain, d'être moins réceptif à la "Peseuse" de De Hooch : personnellement, elle m'apparaît comme un mauvais collage d'une tête et d'un bras "plaqués" sur la peinture jaune du mur du fond ! Et ai la même impression de non-perspective avec la vue que l'on a du hall d'entrée de la maison. Pas de vrai recul !
Mon avis, très dur, je le remarque, s'éloigne fort de ton propos qui évoque "l'excellente toile" de De Hooch. J'irai même plus loin dans ma déception : comparer les deux tableaux ne peut que laisser la place éminemment première à Vermeer. Incontestablement.
Je n'en doute pas une seule seconde.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 21 avril 2017

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Je parle d’excellente toile pour De Hooch car j’aime bien ce peintre qui savait remarquablement dans sa peinture peindre la vie quotidienne des gens, sans s’appesantir, comme Ter Borch, sur les robes satinées des femmes ou autres descriptions futiles.
Sa peseuse d’or est belle aussi par les coloris chauds des habits de la femme et du tapis. La tenture murale en cuir doré au mur n’est peut-être pas en harmonie avec le reste mais il est resté dans les tonalités chaudes. Rien à voir avec Vermeer et les tons froids dans son tableau qui est d’une grande subtilité dans la dispersion de la lumière, son point fort.
De Hooch n’est pas au même niveau, mais il n’est pas le seul dans l’exposition…

Écrit par : Alain | 21 avril 2017

La comparaison des deux "peseuses" est en effet très éclairante.
Peut-être que ce qui manque à De Hooch, c'est justement le sens du reflet, de la "perle", en somme.

Écrit par : Carole | 22 avril 2017

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Il manque beaucoup à De Hooch comparé à son ami. Difficile pour les collègues de Vermeer de se mettre à son niveau. Pourtant, à leur époque, ils étaient souvent plus recherchés que lui.
Au Louvre, et c’est l’intérêt principal de cette expo, on ne peut se tromper. De plus, le musée a judicieusement accroché la « Femme à la balance » comme toute première toile à l’entrée de l’exposition. La toile est tellement lumineuse qu’à elle seule elle engendre un regroupement des visiteurs qui, éblouits, se massent tous devant le tableau, le rendant inaccessible.
Cette attractivité des spectateurs devant une toile de Vermeer suffit pour parfaitement comprendre ce qui le différencie des autres.

Écrit par : Alain | 22 avril 2017

elle attend un bébé cette dame lumineuse, comme d'autres de ses modèles - s'il a pris sa femme pour modèle, c'est une situation qui devait $être quasi permanente si on en juge par la quantité d'enfants qu'il a eus.
Ce qui fait la différence (toujours cruel de comparer avec Vermeer)avec le tableau de de Hooch, c'est justement que l'un est une scène purement matérielle, l'autre a une dimension spirituelle, et donc une grâce et une lumière spéciales
Est ce qu'on pesait alors souvent de l'or dans les foyers, et pourquoi, ou bien est ce lié à des activités commerciales ?
bon week end, Alain, et pèse bien ton vote !!!!

Écrit par : emma | 23 avril 2017

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Catharina, la femme de Vermeer, attendait un enfant presque tous les ans. Les contraceptifs n’existaient pas… Il se pourrait qu’elle ne soit pas enceinte car les femmes portaient souvent des vestes courtes donnant une silhouette volumineuse. De plus, il semblerait que les peintres néerlandais ne montraient pas de femmes enceintes dans leurs portraits. Pourtant cela va bien à cette femme. Dieu qu’elle est belle ainsi présentée dans la pénombre, enveloppée de cette lumière surnaturelle ! Evidemment De Hooch ne fait pas le poids… même si sa femme pèse des pièces…
Au 17e, la valeur réelle d’une pièce de monnaie correspondait au poids de son métal précieux plutôt qu’à sa valeur nominale. Les transactions commerciales se faisaient en argent et il y avait différentes pièces d’argent en circulation. Ainsi, dans les familles, on pesait régulièrement toutes les pièces pour établir leur valeur effective. Heureusement que nous n’avons plus à le faire de nos jours…
Mon vote a été je l’espère bien pesé ce matin. Il ne fallait pas se tromper de choix.
Bon dimanche Emma. Je te joins un brin de muguet du jardin.

Écrit par : Alain | 23 avril 2017

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