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  • VAN GOGH A AUVERS - 25. Violette

     

     

     Suite...

     

    Mardi 8 juillet 1890.  

     

          Ses yeux noisette me fixaient en souriant.

          Elle m'attendait assise dans l'herbe.

          Comme me l'avait dit son amie Alice la semaine dernière, elle était venue habillée en paysanne. Un grand chapeau jaune avec un nœud de ruban bleu céleste lui coupait le front. Son tablier en grosse toile blanchâtre serrait à la taille son caraco bleu recouvert de points orangés fermé au cou par une broche. Ses pommettes étaient gorgées de soleil.

          J'avais failli ne pas venir. Dans la nuit, je n'avais pu trouver le sommeil. Des pensées sombres tournoyaient sans cesse dans mon esprit agité : « Je pourris la vie à Théo... Jo ne me supporte plus... Ma peinture est sans intérêt... je suis un raté... ». En milieu d'après-midi, je m'étais décidé à honorer le rendez-vous qu'Alice m'avait pris la semaine dernière avec son amie. Pour une fois qu'une jeune fille demandait à me servir de modèle...

          Elle était plutôt jolie.

          - Alice m'a parlé de vous, mademoiselle, dis-je en lui rendant son sourire. Je suis heureux de vous avoir pour modèle... La lumière est superbe en cette fin de journée. Moins forte... plus douce... J'ai apporté une toile de 30 qui sera parfaite... Cela durera peu de temps... Je peux connaître votre prénom ?

          - Violette, dit-elle en souriant ! Je suis née à la fin du mois d'avril. Mes parents m'ont donné ce prénom en hommage à la fleur du printemps... Alors, vous êtes peintre ?

          - Et oui, la peinture est mon métier, Violette ! Enfin... est-ce un métier ? Plutôt une passion dont il est difficile de vivre de nos jours... Comparée à la dureté de vos travaux, mon activité de peintre doit vous paraître bien superficielle. C'est du plaisir, mais je rentre souvent fourbu le soir... parfois découragé lorsque mon travail ne me satisfait pas. Mes journées se passent à courir la campagne en quête de motifs ou à faire des portraits lorsque je trouve des modèles. Hélas, je ne rencontre pas souvent des jeunes femmes aussi jolies que vous qui acceptent de poser !

          Je plante mon chevalet sans plus attendre, oriente la toile de façon à ce que le soleil couchant soit derrière moi. Je fais asseoir la jeune femme sur le pliant qui me sert à peindre et l'oriente de trois quarts.

         Le bleu foncé de sa robe s'harmonisait parfaitement avec le jaune vif du chapeau et l'ocre des blés derrière elle. Elle prenait son rôle de modèle très au sérieux, attentive à mes recommandations. Elle paraissait apprécier mon regard posé sur elle. Elle cambra légèrement les reins ce qui fit gonfler son corsage étroit. Son visage souriant devint impassible.

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    Vincent Van Gogh – Portrait de jeune paysanne, juillet 1890, collection particulière

         

          J'eus vite fait de brosser la robe d'un bleu profond. Le contre-jour modelait délicatement le visage de la jeune femme.

          Un même jaune pâle éclaira le visage, le tablier et ébaucha quelques épis de blés. Les joues de la jeune femme me rappelaient ces grosses pommes bien rouges que je cueillais sur les arbres et croquais au cours de mes promenades. Un rouge carmin inséré dans le frais de la peinture jaune rosit les joues. J'en profitais pour ourler avec ce rose orangé les lèvres très fines et pointiller la robe sur toute sa surface.croquis.jpg

          Les blés en fond furent rapidement brossés. Je rajoutai de gros coquelicots.

          La toile avait été couverte rapidement. Cela paraissait un peu grossier. Pourtant, je ne voyais rien à rajouter.

          - C'est fait, dis-je, posant mes pinceaux. J'espère ne pas vous avoir enlaidie. Ce n'est qu'une esquisse faite à la volée. Je vous l'offrirai lorsqu'elle sera complètement terminée en souvenir de notre première rencontre. Une prochaine fois, j'aimerais faire une étude en pied de vous, plus travaillée, debout devant les mêmes blés.

                                                                                                                                 V. Van Gogh – croquis de jeune paysanne envoyé à Théo dans un courrier

          La toile était au goût de Violette. Seul, son visage lui parut trop sévère.

          La perspective de servir à nouveau de modèle ne semblait pas lui déplaire. Je devinais sur son visage une fierté intérieure contenue. Elle ne dit rien et alla s'asseoir sur l'herbe.

           - Vous connaisguinguetteàmontmartre.jpgsez la guinguette qui est installée dans l'île de Vaux non loin d'ici, s'exclama-t-elle en allongeant son bras tendu en direction de l'Oise au loin ? Elle se nomme « La tête de Vaux ». Amusant comme expression, n'est-ce pas ? C'est un endroit très agréable. J'aime y aller le dimanche à la belle saison. La musique me fait oublier la dureté des journées de travail.

          Ses yeux s'allumèrent.

           - Le soir, les canotiers débarquent et la fête commence ! Ce sont de joyeux drilles, toujours prêts pour le « chahut ». Quand ils ne viennent pas avec leurs compagnes, ils ne s'intéressent qu'aux filles. Ce sont de bons danseurs et ils nous font rire.

    V. Van Gogh – Guinguette à Montmartre, 1886, Musée d’Orsay, Paris

     

           A cette pensée, elle éclate d'un rire sonore. Son rire montait très haut, restait un instant suspendu dans l'air et redescendait lentement en se prolongeant longtemps. J'aimais le son de sa voix. J'aurais voulu rire avec elle, me libérer de cette angoisse qui me tenaillait.

          J'attendis que le silence s'installe à nouveau.

          - C'est étonnant, Violette, votre histoire de guinguette ? L'aubergiste du café Ravoux où je loue une chambre, me parlait récemment de ce lieu... Vous connaissez la « Grenouillère » ? C'est une baignade proche de l'île. Je ne vous la conseille pas. Des adolescents font les fous au bord de l'eau et plongent sur les filles pour les effrayer. Ces garnements trouvent ça drôle !... A propos de la guinguette, monsieur Ravoux m'a signalé que votre amie Alice, la jeune serveuse qui aide sa femme au service, s'y rendait souvent le dimanche.

          - Alice ! Je l'ai connue à l'auberge ! Elle ne pense qu'à s'amuser et adore la polka. Lorsqu'elle trouve un bon danseur, elle ne le lâche plus. Les canotiers, des habitués de l'établissement, l'entraînent dans des quadrilles endiablés et, croyez-moi, ils se fatiguent avant elle...

          Elle mima sur place un pas de polka.

          - Vous êtes bien tombé à l'auberge Ravoux. Je sais par Alice qu'on y est bien. Sa patronne, madame Ravoux, est une femme adorable, à peine plus âgée que moi. Si son mari ne la surveillait pas autant, elle ne demanderait qu'à venir danser avec nous. Mais son homme est tellement jaloux qu'il ne la laisserait jamais sortir dans ce lieu de débauche. Et puis, elle a ses filles à s'occuper...

          Le soleil engageait un flirt avec la cime des arbres. Il fallait que je rentre. Violette, totalement détendue maintenant, parlait beaucoup. J'appris qu'elle avait été engagée comme servante, depuis le début du mois d'avril, dans une grande ferme située au-dessus de l'auberge Ravoux, vers le centre du village. Elle était originaire de la commune de Butry, proche d'Auvers, où résidaient encore ses parents, de modestes cultivateurs.

          La jeune femme ajuste son chapeau doré et me fixe.

          - Je ne sais même pas votre nom, monsieur le peintre ?

          L'intérêt qu'elle me manifestait me troublait. Cela m'arrivait si rarement. Je retrouvais la même sensation que j'éprouvais à Zundert lorsque, adolescent, des filles me parlaient. Cela me perturbait.

          - Je suis hollandais... mais la France est ma seconde patrie. Je vis depuis plus de quatre ans dans votre beau pays. Appelez moi Vincent, comme tout le monde ici !

          Un silence s'installa. La voix claire jaillit :

          - Vous savez, monsieur le peintre, que dans une semaine, lundi prochain, ce sera la fête nationale ? La veille une retraite aux flambeaux partira vers le Montcel et reviendra jusqu'au centre d'Auvers. Un grand bal aura lieu le soir du 14 juillet sur la place de la mairie. J'y serais avec Alice et Tom, le jeune peintre qu'elle a rencontré dans votre auberge. Vous le connaissez ?

          - Bien sûr, c'est mon voisin de chambre et mon compagnon de table. Un joyeux luron...

          Violette possédait la gaîté et la fraîcheur de la jeunesse. Ses jolis yeux noisette pétillaient.

          Elle hésite un instant puis, dans un élan naturel spontané, me saute au cou : « Merci Vincent pour mon portrait ! ». Elle s'enfuit ensuite précipitamment en retroussant sa robe pour ne pas la déchirer sur les pierres du chemin. Avant que sa frêle silhouette ne disparaisse derrière une rangée de saules, elle m'adressa un dernier signe de la main.

          Pensif, je reprends le chemin en direction du village. Mon corps si secoué depuis quelques jours retrouvait une agréable sensation de plénitude que je devais à ce petit bout de femme-fleur qui se nommait Violette.

          Le soleil disparaissait. A l'horizon, des tons vermeils envahissaient progressivement le ciel. 

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette

  • VAN GOGH A AUVERS - 24. Cité Pigalle

     

      

     

    Suite...

     

    Lundi 7 juillet 1890.  

     

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    Vincent Van Gogh – Champ sous un ciel orageux, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     
     
      
     

           Le ciel tourmenté prend les deux tiers de la toile que j'achève. Je ne me suis pas gêné pour exprimer de la tristesse...

          En cette fin d'après-midi, le soleil déclinant lèche d'une teinte citron vert le champ bordant l'horizon juste sous les nuages moutonneux situés sur la gauche de la toile.

          Le motif est simple : une immense plaine jaune verdâtre parcourue de parcelles de blés et autres cultures céréalières. Au premier plan quelques pommes de terre fleurissent.

          Un sentiment d'infini...

          Je n'arrive pas à me concentrer sur mon travail. Mon esprit tourmenté ressasse les images de la veille qui s'accumulent dans mes pensées.

          Mon crâne va éclater...

     

         

          « Prends le premier train et viens passer la journée de dimanche avec nous, m'avait écrit Théo dans sa dernière lettre. Reste chez nous autant que tu le voudras. Je pense que tu seras heureux de revoir des amis à toi que j'ai invités pour déjeuner. »

           J'avais reçu son courrier le samedi. Ma valise fut rapidement faite en prévision d'un séjour prolongé. Le train pour Paris m'emporta tôt hier matin. Je me faisais une joie de revoir le bébé Vincent Willem. Théo m'avait rassuré sur sa santé qui s'améliorait.

          La matinée avait bien commencé...

           Nous ne restâmes pas Cité Pigalle. Juste le temps d'embrasser Jo. Le bébé dormait encore.

          En quitpère tanguy.jpgtant l'appartement, Théo me conduisit directement dans la boutique de la rue Clauzel chez mon vieux copain Tanguy.

          Celui-là, il n'avait pas changé ! Mes toiles et celles d'autres peintres s'empilaient de façon anarchique. Un vrai bazar ! J'eus beau rouspéter, Tanguy m'opposa son sourire affable habituel : « Où veux-tu que je mette tes peintures, Vincent ! Tu sais bien que je manque de place. » Je m'étais dit qu'il fallait absolument que je trouve un abri pour entreposer mes toiles qui s'abîmeraient moins que dans ce trou à punaises. Néanmoins, ce fut un vrai plaisir de revoir cet homme que j'aimais et que j'avais peint trois fois en 1887 en arrivant à Paris. Je savais tout ce que je lui devais depuis mes années parisiennes où il me rendait souvent service en me fournissant du matériel de peinture.

     

    V. Van Gogh – Portrait du Père Tanguy, 1887, collection particulière

          Nous passâmes ensuite chez un brocanteur où Théo me fit admirer un bouddha japonais.

          Notre dernière visite matinale fut pour l'atelier de l'ami Toulouse-Lautrec du 27 rue Caulaincourt. Je n'avais plus fréquenté son atelier depuis nos réunions d'artistes hebdomadaires d'autrefois. Avant de nous y rendre, Théo m'avait dit : « J'ai vu au récent Salon des Indépendants une de ses dernières toiles. Un vrai plaisir... »

          Jegoulue-MH.jpg n'avais pas revu Lautrec depuis mon départ en Provence. A l'époque, c'est lui qui m'avait incité à partir pour le midi : « Les couleurs de cette régionmlle_marie_dihau_at_the_piano_1890.jpg t'enchanteront. Tu vas réaliser de grandes choses là bas. » En entrant dans l'atelier, j'embrassai vigoureusement mon ami. Il avait vieilli. L'alcool et les femmes sans doute... Il avait dû être tenu au courant par mon frère de mes problèmes de santé en Provence, mais il n'en parla pas.

          Je lui fis compliment de sa toile Mademoiselle Dihau au piano dont Théo m'avait parlé. Le talent du peintre était toujours aussi sûr. Je savais qu'il était très demandé par le Moulin Rouge et d'autres cabarets pour ses affiches et caricatures auxquelles il excellait.

     

    H. de Toulouse-Lautrec – Moulin Rouge : La Goulue, 1891, collection privée

     

                                        H. de Toulouse-Lautrec - Mademoiselle Dihau au piano, 1890, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

          Théo avait invité Lautrec à déjeuner. Nous retournâmes tous les trois vers la Cité Pigalle.

     

          

          Un coup de vent... Je recale mon chevalet qui menace de s'écrouler.

          J'attrape le pinceau imbibé de blanc qui m'a servi pour les nuages et recouvre  les pommes de terre vert outremer du premier plan de fleurs claires brossées horizontalement à la volée.

          Cela aurait pu être une belle journée, pensai-je...

     

         

          En ce dimanche matin, Lautrec était d'humeur joyeuse. En montant l'escalier menant au 3ème étage, on croisa un croque-mort. Cela nous fit beaucoup rire.

          Le critique d'art Albert Aurier, invité également, était déjà arrivé. Je lui étais reconnaissant de l'article élogieux qu'il avait publié dans le Mercure de France en janvier à mon sujet. A Saint-Rémy, je lui avais écrit une longue lettre pour le remercier et lui avais offert une étude de cyprès en lui faisant remarquer que je ne méritais pas un tel honneur. Je me sentais si inférieur comparé à d'autres artistes comme Monticelli ou Gauguin. Il fut ravi de voir mes toiles entreposées chez Théo et ne tarit pas de compliments sur leur qualité.

          Théo et Jo tentaient de cacher les traits de leurs visages fatigués. La maladie de Vincent Willem les avait épuisés. Malgré tout le déjeuner fut agréable. Nous étions entre amateurs d'art. L'essentiel de nos discussions porta donc sur nos projets d'expositions et les peintres avant-gardistes. Au dessert, Toulouse-Lautrec n'arrêta pas de blaguer sur le croque-mort croisé dans l'escalier.

     

         

          J'arrondis les nuages en pleine pâte et sabre le ciel vigoureusement d'un bleu sombre qui se grise par endroit au contact du blanc. Je réchauffe le bleu d'un soupçon d'ocre jaune. Je peins vite. Nerveusement. J'ai hâte d'en finir.

          Le ciel mouvant, lourd, reflète mon émotion intérieure...

     

         

          L'ambiance était chaleureuse lorsque tout se gâta soudainement.

          Une discussion animée s'engagea entre le couple Bonger et les époux Van Gogh. Théo voulait que son beau-frère s'installe au rez-de-chaussée de l'immeuble ce qui déplaisait à sa femme Annie. J'eus la malencontreuse idée de faire une remarque à Jo sur l'accrochage d'une toile de Prévost, La femme au chien, ce qui lui déplut visiblement.

          Les problèmes financiers dont Théo m'avait parlé dans sa récente lettre refaisaient surface. Jo et Théo souhaitaient déménager du troisième au premier étage pour pouvoir stocker mes toiles dans un appartement plus vaste. Mais la location de celui-ci était trop coûteuse.

          Le drame couvait...

          Après le départ de Toulouse-Lautrec et d'Aurier, la dispute entre Jo et Théo devint orageuse. Leur fatigue attisait une tension nerveuse qui ne demandait qu'à s'envenimer.

          Théo n'arrivait pas à résoudre ses problèmes d'augmentation de salaire avec ses employeurs Boussod et Valadon et voulait se mettre à son compte. Jo lui reprocha vertement de vouloir quitter la galerie : « Comment feras-tu pour faire vivre toute ta famille, lui lança-t-elle excédée ! ». Dans le même temps, elle m'avait regardé méchamment comme si j'étais le responsable unique de cette faillite. Le ton monta. Théo répliqua avec rage. Je savais qu'il n'aimait pas que l'on s'en prenne à moi.

          J'étais effondré. Ma nouvelle famille, que j'aimais tellement depuis leur récent mariage et l'arrivée du bébé, se déchirait par ma faute. Leur couple paraissait si harmonieux lors de leur dernière visite à Auvers début juin...

          L'atmosphère devint irrespirable lorsqu'ils m'annoncèrent qu'ils ne passeraient pas leurs vacances à Auvers ce mois-ci comme je l'espérais. Ils partiraient en Hollande présenter le bébé à leurs familles.

          J'étais au comble du désespoir, proche de la crise que je connaissais si bien. Je savais que mon ami Guillaumin devait passer dans la soirée pour me voir.

          Je regardai Théo douloureusement. Les difficultés minaient mon frère déjà fragile et souffrant. Il portait sur ses épaules un fardeau trop lourd pour lui. Je me sentais coupable de tout cela.

          J'avais mal. Il fallait que je parte.

          Je n'attendis pas Guillaumin, pris la valise que j'avais laissée près de la porte, prononçai un faible au revoir sous l'œil atterré de Théo et Jo, et sortis sans me retourner.

          En descendant l'escalier, je me dis que je ne savais même pas si Théo pourrait continuer à me faire parvenir les 150 francs mensuels habituels.

          

     

          Mes yeux embués distinguent à peine ma toile qui gigote dans un épais brouillard. Je ne sais plus à quoi elle ressemble.

          Instinctivement, je prends un pinceau pointu et pique quelques taches rouges au hasard. Des coquelicots...

          Je range mon matériel et me lève. Mon pas est incertain.

          Au loin, des nuages orageux se développent.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle

  • VAN GOGH A AUVERS - 23. Les yoles

     

     Je souhaite à tous les lecteurs qui me font le plaisir de parcourir ce blog régulièrement et à ceux qui sont simplement de passage, une excellente année 2010.

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Vincent Van Gogh réside à l'auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise depuis bientôt un mois et demie.

          Il se plait dans cette coquette commune verdoyante proche de Paris. Les problèmes de santé qu'il a connu dans le midi s'estompent et il en profite pour peindre à satiété suivant, en cela, les conseils du docteur Gachet. 

          Un incident récent créé un trouble en lui. Il a recu, le 1er juillet, une lettre de son frère Théo l'informant de la maladie du bébé Vincent Willem et d'importants problèmes professionnels et financiers. Ce courrier bouleverse Vincent. Dépendant totalement de l'aide financière de Théo, il culpabilise.

          Néanmoins, il décide, ce jour, de profiter de la belle journée qui se prépare...

     

     

     Suite...

     

    Vendredi 4 juillet 1890.        

     

     

          Je longe la berge depuis déjà un bon moment.

          J'avais eu envie de retourner vers les bords de l'Oise où j'avais repéré un coin empli de barques le jour de ma ballade en juin à la plage de la Grenouillère.

          La pluie incessante depuis plusieurs jours s'était éloignée. Le soleil se levait lentement. Une brume de chaleur enveloppait la rivière assoupie. La nature encore engourdie s'éveillait. Elle était prête à recevoir les chauds rayons qui s'invitaient déjà dans le feuillage des arbres. Le chant des oiseaux prenait de la force en accueillant le jour.

          Ce matin, sur mon passage, les coqs s'étaient mis à chanter dans toutes les chaumières éparses. Les maisonnettes isolées, entourées de peupliers grêles, le vieux clocher du petit cimetière aux murs de terre et à la haie de hêtres, offraient au regard les motifs des plus beaux Corot. A l'horizon, des tons rosâtres montaient dans le bleu naissant. Je repensais aux derniers mots de Corot sur son lit de mort : « J'ai vu en rêve des paysages avec des ciels tout roses. » Brave père Corot ! Toute sa vie, il n'avait cessé de représenter cette nature qu'il adorait. Aucun autre peintre n'avait su, comme lui, rendre ce silence, ce mystère, cette poésie. La légèreté tremblante des feuillages de Corot...

         De hauts peupliers se miraient dans la rivière. Les saules trempaient leurs perruques ébouriffées dans l'eau calme. A cet endroit, l'Oise s'enroulait en forme de coude autour de l'île de Vaux. Au loin, je pouvais déjà apercevoir la queue de l'île. Ralentie par cette bande de terre en son milieu, la rivière continuait ensuite sa course vers Pontoise et son église Saint Maclou. Je me souvenais de son clocher que j'avais vu du haut de la terrasse, dans le jardin du docteur. Plusieurs péniches étaient accostées le long de l'île.

          Je marche lentement, impressionné par le spectacle d'ombre et de lumière. En Provence, il m'arrivait de ressentir des émotions devant la nature qui me rendait proche de l'évanouissement. Le soleil montait dans un ciel azur déserté de nuage. Les brumes sur l'eau disparaissaient progressivement, laissant entrevoir des reflets changeants.

          L'embarcadère que j'avais dessiné sur mon carnet de croquis lors de ma journée à la Grenouillère n'avait pas bougé. Les barques et yoles colorées étaient toujours amarrées face à la rive.

          Deux skifs passèrent à grande vitesse sous les encouragements des barreurs. Les hommes grimaçaient dans l'effort, avec des « han » retentissants. Des vaguelettes agressives s'écrasèrent bruyamment sur les bateaux immobilisés, soulevant les coques de secousses ondulantes. Les reflets colorés des embarcations dans l'eau s'effacèrent un court instant, puis le calme revint.

     

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    Vincent Van Gogh – Bords de l’Oise, La Grenouillère, 1890, The Detroit Institute of Arts, Detroit

     
     

          Je m'installe face aux bateaux assoupis. Je prends la toile de 30 que j'avais apportée et la pose sur le chevalet dans le sens horizontal. Au loin, un arbre très haut, masqué en partie par la voile rose d'une embarcation à la coque rouge vif, marquait l'extrémité de l'île de Vaux.

          J'esquisse le décor sommairement au pinceau. Des tons purs excitaient mes yeux. Il suffisait de les poser sur la toile tel que je les voyais : des verts et bleus froids dans le feuillage des arbres ; un bleu céruléen dans l'angle de ciel au-dessus de l'île, sur la gauche ; le même bleu brossé à grands traits horizontaux dans l'eau, additionné d'outremer et de violet pour les parties ombrées.

          Vues de mon emplacement, les embarcations bigarrées se superposaient en formant un triangle. Le vert utilisé pour le feuillage, éclairci d'une pointe de jaune, recouvrit les barques placées au milieu du triangle. Dans l'une d'elle, une jeune femme en robe claire était assise. Un blanc pur balaya deux yoles et la femme, les inondant de lumière.

          Les teintes chaudes... Je m'efforçais toujours dans mon travail de poser des teintes ensoleillées qui égayent un décor froid et font vibrer la toile. La base du triangle était constituée par cette imposante yole rouge orangée qui prenait toute la largeur de la toile. J'écrase le tube de rouge vermillon sur la yole et étale la pâte avec délectation. Le rouge... Le midi m'avait révélé cette couleur qui embrasait certains de mes paysages. Je l'utilisais peu autrefois. Il est vrai que la campagne hollandaise ne s'y prêtait guère.  bateauxdétail3.jpg

          Dans le frais, je rajoute du jaune de cadmium qui transforme le rouge en un orangé éclatant. On ne voyait plus que la yole. Je reprends un soupçon de rouge pur et en couvre la coque et la voile de l'esquif accosté devant l'île en haut de la toile. Une goutte de blanc sur la voile suffit ensuite pour la rosir. 

          Le soleil n'avait pas encore atteint le sommet de sa courbe. Mon profil gauche cuisait sérieusement. Un coup ferme du plat de la main sur le bord de mon chapeau de paille le descendit suffisamment pour atténuer les rayons.

          Je pose mes pinceaux dans un gobelet en fer et examine la toile. Les couleurs claquaient...

          Je me lève et m'agenouille devant la rivière. Une image déformée, peu engageante, la mienne, m'apparaissait dans l'onde liquide. J'enfonce mes mains dans l'eau fraîche et m'asperge plusieurs fois le visage. Je reviens ensuite vers mon chevalet et observe la toile à distance.

          Où était passé l'impressionniste que j'étais devenu à Paris ? Mes amis seraient surpris s'ils voyaient mes peintures aujourd'hui. Peut-être même qu'ils trouveraient à redire ? Je n'avais plus bateauxpêches st-Rémy.jpgfait de paysage de ce genre depuis les bateaux de pêche échoués sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'été 1888. Leurs formes et leurs couleurs les faisaient ressembler à des pétales de fleurs déposées sur la plage par les vagues.

          Le motif était semblable : l'eau, le ciel, les barques, mais ce que je voyais sur ma toile, n'avait plus rien à voir avec le tableau des Saintes-Maries. Cette fois, j'avais sabré dans tous les sens, sans retenue. Les couleurs, posées en épaisseur, nécessitaient du recul pour appréhender correctement le motif.

    V. Van Gogh – Barques aux Stes-Maries-de-la-mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

           Encore une toile qui va prendre du temps à sécher, me dis-je ? « Les tableaux empâtés sont comme le bon vin, il faut que cela cuve longtemps, me disait souvent Gauguin à Arles ! » Cette expression me fit sourire.

          Quelle chose étonnante que la touche, le coup de brosse... On travaille comme on peut, on remplit sa toile à la diable, sans trop calculer, exalté par le motif. Ainsi, on attrape le vrai. Rembrandt avait été l'un des premiers à utiliser cette technique en plein 17ème siècle ? Ce génie avait raison ! Exagérer l'essentiel et laisser dans le vague le banal... Je savais aujourd'hui quel but je poursuivais et la critique m'importait peu. Je n'avais plus de temps à perdre à essayer de convaincre ceux qui ne comprenaient pas ma peinture. Je voulais exister avec mes défauts et mes qualités et, surtout, ne pas accepter le conformisme ambiant.

          En pleine réflexion picturale, je n'avais pas entendu arriver ce couple debout sur la petite bande de terre servant d'embarcadère, devant les barques vertes et blanches, en plein soleil. L'homme en costume bleu à col de marin et chapeau noir s'apprêtait à tirer une embarcation. La femme en robe blanche, une capeline jaune citron posée sur de longs cheveux relevés derrière la tête, semblait s'interroger sur la méthode la plus efficace pour grimper dans le bateau sans se prendre les pieds dans sa robe longue. Je me dépêchai de les croquer avant qu'ils n'embarquent. Le soleil les inondait de lumière. Il me restait du jaune clair sur une brosse que j'étalai autour d'eux.

           La jeune femme finit par se décider à retrousser sa robe jusqu'au bas des cuisses et monta dans la barque aidée par son compagnon reluquant ses dessous. Elle s'assit à l'avant, peu rassurée. L'homme saisit les avirons, piocha l'eau maladroitement, ce qui fit tanguer l'embarcation et hurler sa compagne. Il trouva le bon coup de pelle et la barque se dirigea vers l'île. Les roucoulements joyeux, aigus, de la femme firent s'envoler un couple de merles qui monta vers le sommet des arbres que je venais de peindre.

          Je pose ma palette sur le sol et sort le pain et le gros saucisson que madame Ravoux m'avait donnés ce matin. La femme de l'aubergiste gardait toujours ma musette de côté et la remplissait à ma demande. Elle n'oubliait jamais - délicieuse femme ! - de me glisser, en plus de la gourde de vin habituelle, une bouteille de bière ou de cidre. J'appréciais tout particulièrement cette délicate attention car la concentration exigée par mon travail et les heures passées en plein soleil, attisaient ma soif.

          Je tire la longue corde que j'avais accrochée au goulot de la gourde de vin rosé plongée dans l'eau en arrivant, bois une très longue rasade et la renvoie au frais.

          Ragaillardi, je m'allonge sous l'ombre d'un saule. Mon corps rassasié s'amollissait progressivement. J'avais pris l'habitude, dans le midi, de faire cette sieste réparatrice après le déjeuner que pratiquent naturellement les gens du Sud.

          Le soleil s'infiltrait à travers les feuilles lancéolées sans me gêner.

     

     A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles