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29 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 30. Un ciel d'azur

 

Suite...

 

Dimanche 27 juillet 1890.  

 

      La pluie incessante de la veille a lavé l'air. Le ciel a une couleur lilas indéfinissable avec des taches azurées çà et là.

      Je marche lentement sur la route qui mène au château. Les maisons fleuries et l'artistique ordonnancement des jardins cultivés me ravissent toujours autant. Deux filles portant des jupes et des châles rouges me croisent en riant. L'une d'elle croque une pomme verte à pleines dents.

      En ce jour du Seigneur, un calme étrange a remplacé le craquement habituel de la terre caillouteuse sous les roues cerclées de fer des charrettes lourdement chargées se dirigeant vers les champs.

 

 

      Je m'étais fait beau ce matin. J'avais enfilé une chemise de toile blanche toute fraîche. Celle que Jo avait fait nettoyer à Paris : «  garde-la pour une grande occasion, m'avait-elle dit ! ».

       J'avais taillé de près ma barbe au ciseau. La petite glace accrochée au mur au-dessus de la table me renvoyait des traits émaciés brunis par les longues journées de plein air. Mon apparence me satisfaisait. J'avais pris le petit flacon d'eau parfumée à la lavande dans l'armoire, en avais versé une lampée dans ma main et m'en étais aspergé le visage et le cou.

       J'étais resté silencieux tout au long du repas dominical que mes hôtes m'avaient offert. Les Ravoux m'observaient discrètement. Ma tenue soignée les intriguait. J'avais remarqué que madame Ravoux était moins affriolante que les autres jours. Martinez ne venait jamais le dimanche.

      Après le repas, j'étais monté à ma chambre prendre mon matériel et étais sorti sans un mot.

 

 

      Le champ de blé ondule en forme de foulard bronze doré. Au loin, le soleil colore d'un blanc rosâtre les murs du château. Violette avait posé pour moi devant ces blés en tenue de paysanne, les joues gorgées de soleil.  

      J'aspire l'odeur de blé mur, celle qui indique que la moisson peut commencer. Une légère brise balançait lesVan gogh - Le chateau d'Auvers au coucher de soleil.jpg tiges qui penchaient sous le poids des épis trop lourds.

      Je m'assois sur le sol à l'ombre d'un des poiriers que j'avais peint un soir sur un ciel jaunissant. Je pose mon matériel contre l'arbre.

     

     

      Je ne me lassais jamais du spectacle offert par la nature. Quelle leçon de modestie elle nous donnait à nous autres peintres, pensai-je... C'était d'une simplicité vraie. Chaque couleur était posée au bon endroit et s'harmonisait avec sa voisine comme dans les vitraux gothiques. Je souris en pensant à un courrier que j'avais envoyé à mon vieux copain Emile Bernard. Je m'étais exclamé : « Ah ! Mon cher copain, nous autres peintres, toqués, jouissons tout de même de l'œil, n'est-ce pas ! ». Je me souvenais avoir rajouté pour plaisanter : « Hélas, la nature se paye sur la bête et nos corps éreintés sont une lourde charge parfois ! ».

      Bernard... Ce gamin venait d'avoir 22 ans. Je ne l'avais pas revu depuis mes années parisiennes. J'aimais ses toiles un peu candides, d'une qualité rare. Où était-il en ce moment ? Peut-être en Bretagne avec Gauguin ? A moins qu'il ne soit en partance pour Madagascar comme il me l'avait écrit afin de réaliser son vieux rêve d'atelier des tropiques ?

      Je contemple le ciel. En une dizaine d'année de peinture, je lui avais donné tous les tons de l'arc en ciel. C'était lui qui m'avait procuré mes plus belles émotions. J'aimais tous les ciels : les plombés, les diaphanes, les laiteux, les troublés du Brabant ou de l'Ile de France. Et puis les étoilés, les lumineux, les violents et éblouissants du Midi.

      Le silence est total...

      Mon corps était à la fois détendu et attentif. Je n'avais plus envie de me battre. Trop tard... Ma vie ? 37 années d'immense gâchis... Une faillite !... J'avais tout raté : ma naissance venant après celle d'un autre Vincent Willem décédé, mes débuts inachevés comme marchand d'art, mes élans mystiques dans le borinage, mes amours impossibles... Et cette peinture qui me dévorait lentement.

      Je voyais trop grand... J'étais trop petit...

      Dix ans que j'avais commencé à dessiner, puis à peindre. Je voulais un art grandiose. Un art qui n'existe pas... Qu'avais-je fait de bon ? Pas grand-chose... Ma peinture n'intéresse personne à part quelques toqués comme moi. Mon travail est incompréhensible...

      Mon regard se tourne vers les blés. Le jour où Violette m'avait servi de modèle, elle était assise sur le terre-plein sablonneux que j'aperçois. La dernière image que j'avais d'elle était celle du 14 juillet. Elle tournait énergiquement sur un pas de valse devant la mairie. Mon jeune ami George, que j'avais peint avec un bleuet dans la bouche, la secouait joyeusement dans ses robustes bras de paysan.

      Théo a-t-il reçu mon courrier ? Depuis une quinzaine de jours, je restais silencieux. Je savais qu'il était seul à Paris ayant laissé Jo et le bébé en Hollande. Notre dernière rencontre chez lui à Paris s'était si mal passée... Il était tendu, anxieux...

      Je ne vivrai plus à ses crochets ! Au début de son aide financière, nous avions conclu un contrat moral : « Je t'enverrai tous mes tableaux. Ils te rembourseront, lui avais-je dit. » Je n'en avais vendu qu'un... J'avais compris dans le regard que Jo m'avait jeté ce fameux dimanche dans l'appartement de la Cité Pigalle que j'étais devenu un boulet pour Théo et sa nouvelle famille. Elle avait bien tenté de me rassurer dans un courrier ultérieur. Son regard méprisant me poursuivait sans cesse...

      Un minuscule lézard me distrait un instant. Il me frôle la cuisse, franchit une de mes chaussures, puis disparaît sous une pierre.

      Je me sentais si bien dans ce village... A part Gachet, personne ne connaissait mon passé... J'ai cessé de voir le docteur. Je ne pouvais pas compter sur cet homme pour m'aider. Un malade... Lorsqu'un aveugle mène un autre aveugle ne tomberont-ils pas tous les deux dans le fossé ?

      J'attrape une motte de terre et l'effrite lentement.

      Depuis plusieurs semaines, je redoute une nouvelle crise. Je ne supporterais pas d'être à nouveau enfermé, seul, dans une chambre d'hôpital... A l'hospice de Saint-Rémy, des souvenirs heureux de mon enfance me revenaient constamment. Je revoyais chaque chambre de la maison à Zundert, chaque sentier du jardin, les champs voisins, l'église, jusqu'au nid de pie dans l'acacia du cimetière.

Van gogh - moissonneur dans un champ de blé 90.JPEG

     

      Une image tremblotante s'installe devant mes yeux... La vision de ce faucheur me revenait souvent. Je l'avais peint en plein travail dans un champ en Provence. Il luttait comme un diable en pleine chaleur pour venir à bout de sa besogne. Pourquoi avais-je vu en lui l'image de la mort ? Je m'étais imaginé que l'humanité était le blé que ce petit homme était en train de couper. Pourtant cette mort n'avait rien de triste, elle était même joyeuse car cela se passait en pleine lumière avec un soleil inondant tout d'une lumière d'or fin.

     

     

      Un sentiment d'euphorie m'envahit. Le même sentiment que le soir où je contemplais l'église d'Auvers que je venais de peindre. George m'avait fait remarquer que mon église souffrait. Je m'étais planté devant l'édifice. Une bouffée d'allégresse était soudainement montée en moi : je sentais que le toit et les murs déformés de l'église allaient s'ouvrir, la plainte allait se transformer en chant...

 

      C'est le moment... Le petit faucheur m'accompagne...

      Je sors de ma poche l'objet métallique que j'ai dérobé à Ravoux avant de partir.

      Je me lève. Je veux être debout, droit.

      Fier...

      Je perçois au loin un claquement d'aile. Je contemple une dernière fois le ciel. J'y discerne des nuances de ce bleu cobalt que j'aime tant.

      Pardonnez-moi Théo et Moe !

      Le bruit sourd de la balle qui traversait mes chairs me surprit.

      Que les blés sont beaux...

 

 

 FIN

 

 

DSC00044.JPG

 

Vincent Van Gogh, évanoui, trouvera la force de rentrer à l’auberge dans la soirée. Il mourra deux jours plus tard, le 29 juillet 1890 à 1 heure du matin, dans les bras de son frère Théo. Celui-ci, malade et désespéré, décèdera 6 mois plus tard. A l’initiative de Jo, ils seront réunis en 1914 dans le petit cimetière d’Auvers non loin du «  Champ de blé aux corbeaux » peint par Vincent peu de temps avant son décès. Un même lierre recouvre leurs deux tombes.

 

 

 

 

 REMERCIEMENTS

 

       J’ai été heureux de partager avec vous durant 30 longs épisodes l’existence de Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Il m’a beaucoup appris sur lui, sa peinture... une vie tout simplement. J’ai envie de répéter à nouveau ce que lui dit Violette, la jeune paysanne, à un moment du récit : « Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre ! ».

Je remercie chaleureusement tous mes amis blogueurs qui m’ont suivi et commenté régulièrement, sans faiblir, du début à la fin de cette histoire. Ils se reconnaîtront facilement. Je n’oublie pas également toutes les personnes qui m’ont fait le plaisir de venir partager avec moi quelques épisodes et me faire connaître leurs sentiments.

J’ai une pensée pour Colette dont les problèmes de santé l’ont handicapée dans la lecture et Marie Claude, non blogueuse, une passionnée de Van Gogh et de peinture.

Vos commentaires ont enrichi cette histoire et ont aidé à une meilleure connaissance de Vincent Van Gogh, cet homme cultivé et sensible, peintre d’un immense talent.

Vous lui avez rendu un bel hommage.

 

                                                                 Alain

 

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux   30. Un ciel d'azur

 

 

 

17 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 29. Champ de blé aux corbeaux

 

 

Suite...

 

Mercredi 23 juillet 1890.  

 

 

      Posée sur une chaise face à mon lit, la toile paraît immense dans la chambrette. La minuscule lucarne juste au-dessus l'éclaire faiblement en contre-jour.

Van gogh - champ de blé aux corbeaux 90.jpg

Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

     

      Hier après-midi, j'avais installé mon chevalet en pleine campagne, non loin du cimetière au dessus de l'église d'Auvers. Je m'étais placé au croisement de trois chemins tortueux qui s'enfonçaient en forme de trident agressif dans les blés. Les épis craquaient, prêts à éclater. J'avais hachuré la toile dans des tons orangés et ocre. Le ciel sombre, lourd, terrifiant écrasait le champ de tout son poids. Mon travail me semblait terminé lorsqu'un vol de corbeaux survola les blés et s'enfonça en coin dans le ciel.

      Les petits triangles ailés noirs dont j'avais zébré le champ et le ciel donnaient au paysage un aspect hallucinant...

      Je ressentais ce tableau comme l'aboutissement final de toutes mes années de recherche. Les teintes bleues et orangées juxtaposées se sentaient bien ensemble. En harmonie... Ce que je voyais n'était pas une simple copie de la nature. La toile avait sa propre vie intérieure.

      Une émotion inhabituelle m'étreignait...

      Que de travail et de souffrance depuis mes débuts en peinture pour arriver à ce résultat, pensai-je ?

      Je ne remercierais jamais assez Théo de m'avoir offert la possibilité de venir loger avec lui à Paris au début de l'année 1886. Quatre ans déjà... Sans lui, je n'aurais pas connu cette nouvelle peinture des peintres impressionnistes, une peinture de lumière dont je ne n'avais pas conscience en Hollande.

      A Paris, ma manière de peindre sombre des débuts avait rapidement évolué, s'était transformée. Moi le solitaire, qui rêvais de partage, de communauté de peintres, je m'étais fait plein de nouveaux amis : Lautrec, Bernard, Pissarro, Anquetin, Koning, Russell, Guillaumin, Gauguin. Nous communions dans une même religion. Nous formions un groupe de pensée et nous discutions sans fin de techniques, de voyages, de désirs communs. Nous étions persuadés que notre art était celui de l'avenir.

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Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

           van gogh - terrasse café place forum arles de nuit 88.jpg

En Provence, mon art s'était étoffé. Mes meilleures toiles avaient été réalisées à Arles et à l'hospice de Saint-Rémy, malgré la maladie. La lumière du Sud faisait éclater les couleurs comme des brugnons trop mûrs. Je jouissais au soleil comme une cigale. La douceur des nuits m'incitait à peindre inlassablement des ciels parcourus d'étoiles scintillantes.

            van gogh - nuit étoilée 89.jpg

 V. Van Gogh – terrasse de café place du forum Arles, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

                                                                              V. Van Gogh – Nuit étoilée, 1889, New York, The Museum of Modern Art

 

     

      J'entends madame Ravoux préparer le repas du midi. Elle ne me verra pas aujourd'hui... Pas faim... Je ne croise plus Adeline depuis quelque temps ?

      Je détends mes jambes et écrase ma tête plus profondément dans l'oreiller.

      Les premiers vers d'un poème que j'avais envoyé à Wil en début d'année me revenaient en mémoire :

« Celle que j'aimerais et que cherche mon âme

   A travers blâme et calomnie et flétrissure,

   Comment est-elle ? »

      J'avais oublié la suite... et même le nom du poète.

      L'évocation de ces vers m'envoyaient des images confuses, anciennes, sorte de défilé de personnages fantomatiques. Des femmes... Mes femmes...

 

 

        Comme beaucoup de peintres désargentés, j'avais surtout fréquenté des femmes de mauvaise vie. L'alcool... Les bordels...

      Mes véritables aventures amoureuses étaient très peu convenables et se terminaient mal. Je n'en sortais le plus souvent qu'avec honte.

      Pourtant, j'étais sincère, je les aimais...

      Sur le mur de gauche, au dessus de la commode, le visage d'Ursulla m'apparaissait, un peu flou. Son regard bleuté était toujours aussi vif et moqueur.

      J'avais vingt ans. Ma première grande déception amoureuse... Elle était la fille de ma logeuse lorsque je travaillais à Londres pour Goupil. Elle se moquait ouvertement de moi et m'avait vite fait comprendre que je devais cesser mes avances empressées. Ce rejet dédaigneux me marqua profondément.

      Le visage grave de Kee effaça rapidement celui d'Ursulla. Nous étions cousins. Bruxelloise, elle était veuve et vivait avec un fils. Elle aussi repoussa mon amour et fut la cause d'un conflit important avec mes parents. Mon pasteur de père cessa même de me parler un moment.

      Je perçois un rire étouffé... Margo ! Elle sourit en me voyant. M'a-t-elle pardonné, pensai-je ? Nous étions voisins à Nuenen. Elle était plus âgée que moi. Elle m'aima sincèrement. Nos deux familles s'opposèrent à notre mariage et la malheureuse tenta de s'empoisonner par désespoir. Je pense souvent à ce drame...

      Sien... Sa face anguleuse, toujours triste, s'encadre sur le mur de droite à côté du lit. Elle est celle qui me manque le plus aujourd'hui.

      Je l'avvan gogh - sorrow 82.jpgais rencontrée à La Haye, dans la rue, et lui avais proposé de me servir de modèle. Elle vivait avec sa fille de cinq ans et sa mère. C'était une pauvre fille, malmenée par la vie. Elle se prostituait. Je l'avais recueillie, enceinte, et nous avions vécu près de deux ans ensemble. Ses enfants étaient un peu les miens. Son petit Willem, incroyablement exubérant, poussait des petits cris lorsque j'accrochais des études représentant sa mère sur les murs. J'avais une vraie famille à moi. Je les aimais profondément.

      J'avais voulu épouser Sien et la sauver des ses mauvais penchants, de son indolence, de sa violence parfois, et de cette mère indigne qui l'incitait à reprendre sa vie de débauche. Nous vivions sur le salaire que m'envoyait Théo. Une nouvelle fois, j'étais devenu la honte de ma famille. Cela ne pouvait durer.

      Nos adieux sur un quai de gare furent déchirants...

     

V. Van Gogh – Sorrow, 1882, Van Gogh Museum, Amsterdam

      

      Les grands yeux d'Agostina me fixent sombrement.

      Qu'avait-elle bien pu devenir ? Elle était la dernière femme que j'avais aimée à Paris.

      Je m'étais amouraché de cet ancien modèle, propriétaire du Tambourin, plus tovan gogh - femme assise au tambourin.jpgute jeune, à la beauté méridionale fanée mais encore piquante. Elle avait posé autrefois pour Gérôme, Corot, et bien d'autres. La « Segatori », comme on l'appelait, me prenait des toiles en contrepartie de quelques repas. Napolitaine d'origine, elle cuisinait admirablement. Combien de fois avais-je entraîné le père Tanguy pour des repas somptueux, bien arrosés, au désespoir de sa femme qui le voyait rentrer chancelant au matin. J'avais un meilleur appétit à cette époque ! C'est chez elle que j'avais exposé ma collection d'estampes japonaises. La plupart de mes amis peintres amoureux de « japonisme », vinrent.

      J'avais encore de la tendresse pour elle le jour où je fis son portrait, assise devant une table de bar. Elle portait un curieux chapeau rougeâtre et fumait une cigarette.

      La dernière fois que je la vis fut un matin où, à la suite d'une dispute, j'en vins aux mains avec son nouvel amant qui dispersa les toiles que j'accrochais dans le restaurant, sur le trottoir.

                                                                 V. Van Gogh – Femme assise au café du Tambourin, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 

       Le défilé cesse brusquement. J'entends le rire gras de Martinez montant de la salle de restaurant.  

      J'étais heureux d'avoir revu un court instant toutes ces femmes. Elles m'appartenaient un peu... Je souris en repensant à la fin mouvementée de mon aventure avec Agostina.

      Un visage barbu se glisse dans mes pensées. Une grimace inquiète tordait la face de mon ami Joseph de l'hospice de Saint-Rémy-de-Provence. Je l'avais quitté début mai en partant pour Auvers.

      Quel brave garçon ! Sa femme l'avait envoyé à Saint-Rémy car il lui arrivait, dans des périodes de fureur, de la frapper. Dans ces moments de violence, il ne se contrôlait plus, ne reconnaissait plus personne et avait besoin de faire mal. Il n'était pas méchant, mais lorsque sa tête explosait, il n'était plus l'être gentil, affable, attentionné, que moi je connaissais. Il devenait quelqu'un d'autre. La douleur était si forte qu'il perdait toute lucidité et frappait ses proches. Sa femme l'aimait mais elle ne pouvait plus le garder à la maison. C'était trop dur. C'est comme ça qu'il était venu à l'hospice.

       Nous avions sympathisé. Lorsque je peignais dans le jardin, il venait me voir. Parfois, il me parlait de son enfance, de sa vie d'ouvrier en usine, de sa fille, une adolescente qu'il connaissait à peine. Il était triste quand il en parlait. Il voulait rentrer chez lui pour s'occuper d'elle, la voir grandir, mais il savait que ce n'était pas possible et qu'il ne reverrait sa famille que lorsqu'il serait guéri.

Van gogh - jardin asile saint-rémy 1889.jpg

Vincent Van Gogh – Le jardin de l’asile à Saint-Rémy, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

 
     
     
      Les médecins avaient tout essayé sur lui. Je les connaissais bien ces traitements,  moi aussi j'y avais eu droit ! C'était des lavements qui vous vidaient totalement, des saignées, des frictions à la brosse pour stimuler les sens, des douches idiotes de jets d'eau qui vous tombaient violemment sur la tête, et des bains répétés aux effets émollients. Un jour qu'il était particulièrement excité, des surveillants lui avaient enfilé la camisole et l'avaient enfermé dans une cellule étroite, sans boire ni manger. Après, il avait changé et passait ses journées à parcourir les couloirs, le regard vide.
 
 
 
 
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Vincent Van Gogh – Oliveraie, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

      

      En quittant l'asile, j'avais promis à Joseph de revenir. Ses grands yeux effrayés m'avaient fixé sombrement. Il ne me croyait pas. J'avais tenté de le rassurer : « Je te ramènerai une belle gravure en couleur de la tour Eiffel. J'ai assisté au début de sa construction à Paris. C'est une espèce de grande girafe métallique. Elle te plairait ! » Il m'avait regardé, étonné, avait pris ma valise et m'avait accompagné jusqu'à la grille où une voiture m'attendait.

      Je l'avais serré dans mes bras. Il pleurait. Je me souviens de ses grosses larmes qui suivaient lentement les fines rigoles de son visage buriné et se perdaient dans sa barbe grisonnante. Je savais que je ne le reverrais pas. Très ému, j'étais parti sans me retourner.

 

     

      Une boule se baladait dans mon ventre, prête à remonter et m'étouffer.

      Théo n'avait pas donné de nouvelles depuis son départ en Hollande ? J'imaginais la joie de Moe contemplant son petit fils... Seule, Jo m'avait écrit pour s'excuser de ce lamentable dimanche de juillet dans leur appartement. Elle voulait me rassurer, me calmer.

      L'avenir m'apparaissait aussi sombre que le ciel du tableau redevenu réalité devant moi. Les corbeaux noirs planaient interminablement au dessus du champ.

      Des croassements lugubres raisonnaient dans la chambre.

 

 

A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux

 

 

 

14 mars 2010

A Jean, le poète

 

 
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JEAN FERRAT

 

 

      La mort d'un poète est toujours une perte pour l'humanité.

      Nous n'entendions plus assez cette voix chaude, ce timbre clair, cette musique lumineuse et ces textes tendres, provocateurs parfois. Jean Ferrat était un homme discret, pudique, engagé, retiré dans l'Ardèche depuis quarante ans, loin des paillettes du monde médiatique.

      J'ai ressenti le besoin de réécouter des anciennes cassettes que je possédais. Je partage avec vous quelques bouts de refrains et phrases dont je dépose les mots en vrac :

 

Pour les enfants des temps nouveaux

Restera-t-il un chant d'oiseau

 

Ils s'appelaient Jean-Pierre Natacha ou Samuel

Certains priaient Jésus Jéhovah ou Vichnou

D'autres ne priaient pas mais qu'importe le ciel

Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

 

Je twisterais les mots s'il fallait les twister

Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

 

Et c'était comme si tout recommençait 

La vie l'espérance et la liberté

Avec le merveilleux le miraculeux voyage

De l'amour

 

Ma môme elle joue pas les starlettes

Elle met pas des lunettes de soleil

Elle pose pas pour des magazines

Elle travaille en usine

A Créteil

 

Pourtant que la montagne est belle

Comment peut-on s'imaginer

En voyant un vol d'hirondelle

Que l'automne vient d'arriver

 

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre

Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant

Que cette heure arrêtée au cadran de la montre

Que serais-je sans toi que ce balbutiement

       

Au grand soleil d'été

Qui court de la Provence

Des genets de Bretagne

Aux bruyères d'Ardèche

Quelque chose dans l'air a cette transparence

Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche

Ma France

 

 M'en voudrez-vous beaucoup

Si je vous dis un monde

Où celui qui a faim va être fusillé

Le crime se prépare et la mer est profonde

Que face aux révoltés montent les fusillés

C'est mon frère qu'on assassine

Potemkine

 

Enfin enfin je te retrouve

Toi qui n'avais jamais été

Qu'absente comme jeune louve

Ou l'eau dormant au fond des douves

S'échappant au soleil d'été

Tu peux m'ouvrir cent fois les bras

C'est toujours la première fois

 

Faut-il pleurer faut-il en rire

Fait-elle envie ou bien pitié

Je n'ai pas le cœur à le dire

On ne voit pas le temps passer

 

Aimer à perdre la raison

Aimer à n'en savoir que dire

A n'avoir que toi d'horizon

Et ne connaître de saison

Que par la douleur du partir

Aimer à perdre la raison

 

Tu aurais pu vivre encore un peu

Mon fidèle ami mon copain mon frère

Au lieu de partir seul en croisière

Et de nous laisser aux chiens galeux

Tu aurais pu vivre encore un peu

 

 

Au revoir Jean, nous ne t'oublierons pas

 

 

12:49 Publié dans NOTES DIVERSES (25) | Commentaires (6) | Tags : jean ferrat, poésie |

03 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 28. Femme nue couchée

 

Van gogh - Auvers sous la pluie.jpg

Vincent Van Gogh – La pluie, juillet 1890, National Museum of Wales, Cardiff

Suite...

 

Dimanche 20 juillet 1890.  

 

      Madame Chevalier dépose une tranche de dindonneau dans mon assiette. Le silence est pesant autour de la table.

     

     

      Depuis le jour de juin où j'avais peint Marguerite, je n'étais pas retourné chez Gachet. Je l'ignorais ostensiblement. Quelque chose s'était cassé dans nos rapports depuis l'épisode fâcheux du tableau de Guillaumin représentant une femme nue allongée sur un lit que le docteur n'avait pas encadré malgré mes nombreuses remarques.

      Ce dimanche, je n'avais pas osé refuser son invitation.

Van gogh - carriole avec un cheval.jpg

     Van gogh - bébé dans voiture juillet.jpg Afin de ne pas perdre totalement une journée de travail, j'étais parti tôt en  emportaVan gogh - une femme debout.jpgnt mon carnet de croquis. Le long du chemin menant à la maison du docteur j'avais dessiné quelques femmes marchant, un bébé dans une voiture, une carriole et une bourgeoise endimanchée. 

 

                                          Van gogh - dame avec une robe à carreaux et un chapeau.jpg

Vincent Van gogh – dessins

          J'avais peint un curieux tableau cette semaine. J'errais sur les pentes raides qui séparent la plaine d'Auvers et la vallée de l'Oise quand je tombais sur des arbres dont le ruissellement de l'eau avait découvert les racines. Ce spectacle m'avait inspiré. Ainsi, je n'avais pas hésité à immortaliser des racines nues, seules, dans une étrange abstraction aux teintes bigarrées.

Van gogh - arbres aux racines découvertes.jpg

Vincent Van Gogh – Sous-bois (arbres aux racines découvertes), 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

      J'étais arrivé vers midi chez Gachet. En entrant dans le couloir de la maison, j'avais remarqué de suite que le tableau de Guillaumin pendouillait toujours sans cadre. La colère m'avait laissé muet durant tout le début du repas. Voyant ma mauvaise humeur, Paul et Marguerite n'avaient pas levé le nez de leurs assiettes.

 

     

      Le vin rosé aidant, au milieu du repas, mon hôte s'enflamme d'un coup. Il se lève et s'exclame fortement :

      - Mes amis, nous vivons dans un 19ème siècle béni des dieux !

      Je le regarde, surpris. Il se rassoit et continue sur un ton grandiloquent :

      - Avons-nous déjà dans notre histoire de France possédé autant d'immenses artistes : écrivains, peintres, sculpteurs ? Nos écrivains... Dans plusieurs siècles, on en parlera toujours avec des sanglots dans la voix... Flaubert et son écriture ciselée, brillante, étincelante... Le « Tartarin de Tarascon » de Daudet, cette farce méridionale absolument géniale ! Quant à Maupassant, c'est un joyau... Son « Bel-ami », quel chef-d'œuvre !

      Passionné de littérature, je ne pouvais rester indifférent aux phrases enfiévrées de Gachet. Je lui coupe la parole :

       - Oh là, docteur ! Il n'y a pas que les français qui savent écrire ! Vous savez que je lis comme j'écris et peins : beaucoup et souvent... J'aime la littérature anglaise : le classique Shakespeare et, surtout, le moderne Dickens dont toute l'œuvre est consacrée à dénoncer les inégalités et injustices sociales.

      Marguerite me sourit et lance un timide : « Zola... ».

      - Zola, bien sûr Marguerite, dis-je ! Récemment, j'ai relu son « Germinal ». Cette histoire dans les mines a une force ! Cela me rappelait le borinage où je vécus autrefois. Sa série de romans sur la famille des Rougon-Macquart connaît un succès énorme.

      La colère qui m'habitait en arrivant s'était calmée. J'insistai :

      - Pierre Loti est ma dernière découverte littéraire. A Arles, j'ai dévoré son roman « Pêcheur d'Islande » qui décrit avec réalisme la dure vie des marins... Il ne faut pas oublier Balzac et sa « Comédie humaine ». Un monstre de travail ! Il paraît qu'il travaillait la nuit, éveillé par des tonnes de cafés.

      Gachet avale d'un trait un nouveau verre de vin et s'en sert un autre aussitôt. Je le sentais heureux de me voir réagir à sa conversation.

      - Jules Vernes ! Rajoutez-le sur votre liste, docteur ! Vous qui êtes un scientifique, je suis certain que vous l'appréciez. Tout le monde pense qu'il écrit des livres pour les enfants. C'est faux ! Son « Tour du monde en quatre vingts jours » m'a littéralement conquit. J'ai dévoré ce voyage haletant d'un trait, un jour de pluie où j'étais coincé dans ma chambre. C'est le conteur le plus imaginatif de notre époque, mêlant science et fantastique. Un visionnaire...

      Le docteur était étonné par mes connaissances littéraires.

      - D'accord pour Jules Vernes, Vincent, même si ses pensées scientifiques me déroutent un peu. 

      Il buvait trop vite et, évidemment, avala de travers. Marguerite lui donna de grandes tapes dans le dos. Ecarlate, au bord de l'asphyxie, il mit du temps à se calmer.

      Il inspire profondément et clame avec passion :

      - Je gardais le plus grand de tous pour la fin, mes amis : Victor Hugo ! Un artiste  gigantesque : romancier, poète, dramaturge, photographe, dessinateur... Un génie !

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Victor Hugo – Les travailleurs de la mer, BNF, Paris

                                                                                            Victor Hugo – Chateau dans les arbres, 1850, collection particulière

       
Hugo - Gallia.jpg

      Gachet s'interrompt et me fixe :

      - J'espère que vous avez pu voir quelques-uns de ses dessins et lavis, Vincent ? Ils sont mystérieux et tourmentés, à son image... Il est mort il n'y a pas si longtemps. Le jour de son enterrement, c'était une pagaille indescriptible dans Paris ! Vous savez que j'ai eu l'immense chance de faire sa connaissance dans des soirées où il m'invita plusieurs fois. J'avais soigné son amie Juliette Drouet. Il eut la gentillesse de dédicacer un livre à Paul et Marguerite que je lui avais présentés... Te rappelles-tu de lui Marguerite ?

     

 

Victor Hugo – Gallia, Maison Victor Hugo, Paris

      Marguerite adresse une moue à son père et reprend des fraises. Son manque d'intérêt pour notre conversation eut pour effet de stopper net le docteur dans sa verve littéraire.

      Je voulais rentrer. Marguerite et Paul sortirent de table.

      Eméché, Gachet lance sa chaise en arrière et se dresse d'un coup comme un pantin sortant de sa boite.

      - On ne va pas se quitter sans que je vous raconte une anecdote qui devrait vous amuser ! Il s'agit d'un accident de train qui m'est arrivé il y a une dizaine d'années.

      Paul et Marguerite se regardèrent. Je compris à leur expression mièvre qu'ils avaient déjà entendu cette histoire de multiples fois.

      Je fixe le docteur, intéressé. Je savais que le bonhomme était un brillant conteur.

      Celui-ci scrute son auditoire en prenant une pose théâtrale. Ses yeux s'humectaient déjà.

      - Je rentrais de Paris à Auvers un soir lorsque mon train accrocha une machine et dérailla. Je n'eus que quelques contusions et perdis mon chapeau et ma canne dans l'affaire. Je me préoccupai de l'état de mes compagnons de voyage qui étaient plus ou moins blessés. Par la suite, je les visitai régulièrement et ceux-ci devinrent mes amis. Grâce à leur aide chaleureuse, j'obtins en 1883 le titre de médecin adjoint à la Compagnie du Chemin de Fer du Nord pour la circonscription d'Herblay à Auvers.

      Il s'interrompt pour jauger notre attention. Satisfait, il reprend :

      -  J'en arrive à la partie cocasse de cette histoire ! Mes amis, que j'appelais « les survivants », organisèrent un dîner en mon honneur. Devant chaque convive, un billet gravé pour l'occasion, encadré de noir, orné d'un train et d'une tête de mort, avait été déposé. En grosses lettres, il était écrit : « Compagnie Générale des Chemins de Fer - Bon pour la mort ». Le bulletin précisait qu'il n'était valable que pour une personne dans ce train et qu'il ne serait admis aucune réclamation sur le genre de mort qui nous attendait... Je vous laisse deviner que la soirée se termina très tard, chacun s'efforçant de rajouter des commentaires de plus en plus macabres dès que les rires retombaient.

      Je pouffais intérieurement mais ne voulais pas le montrer. Paul et Marguerite, épuisés par l'effort qu'ils avaient fait pour ingurgiter une nouvelle fois cette histoire, s'éclipsèrent.

      - J'aime les histoires macabres, dit le docteur les yeux embués de larmes. Au cours de mes études chirurgicales, je fus amené à pratiquer des séances de dissection de cadavres. Je devins membre de la Société d'Anthropologie, ce qui m'amena à collectionner ces moulages de têtes d'assassins guillotinés que je vous ai déjà montrés... Avez-vous remarqué, Vincent, que les falaises derrière vous regorgent d'ossements vieux de plusieurs siècles... peut-être même gallo-romains ? Il m'arrive parfois d'en trouver dans le jardin, tombés du haut des falaises. Des poules s'aiguisent le bec sur ces fragments d'os rongés par le temps...

      Cet homme bizarre me fatiguait avec ses histoires et farces idiotes. Je ne supportais plus ses manies, ses excentricités et sa jovialité béate. J'étais venu à Auvers pour qu'il me soigne et, maintenant, je pensais vraiment qu'il était plus malade que moi. Je n'avais plus qu'une idée en tête : partir.

      - Et votre peinture, Vincent ! Qu'avez-vous fait de beau depuis notre dernière rencontre ? Ma presse se languit de vous depuis mon portrait que vous aviez tracé à la pointe sèche sur une plaque de cuivre. Je pensais que vous vouliez graver vos meilleures toiles et les reproduire en quantités. Les eaux-fortes sont très demandées de nos jours.

      - Je n'ai plus envie docteur. Un peu fatigué...

Guillaumin - femme nue couchée.jpg

     Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872/1877, Musée d’Orsay, Paris

       

      Je repris le long couloir menant à la porte de la maison. La vision de la « Femme nue couchée » de mon ami Guillaumin raviva mon ressentiment envers le médecin. Je me retournai vers Gachet le regard méchant.

      - Vous le faites exprès, docteur ! Vous attendez peut-être que je vienne l'encadrer moi-même ? Vous avez la chance de posséder un tableau d'un de nos meilleurs peintres avant-gardistes. Théo l'avait trouvé magnifique quand il est venu. Monsieur, vous laissez cette toile à l'abandon avec un mépris inacceptable !

      En bas des marches, je poussai le portail qui grinça lugubrement. Je fixai le docteur à distance. Je crus voir de la tristesse dans son regard. Il baissa la tête.

      - A jamais, dis-je en tirant le portail puissamment !

      Je repris la route d'un pas mécanique.

  

A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée