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  • Le moulin de la Galette - RENOIR Pierre-Auguste, 1876

     

    Bal sur la butte

     

     

       jeunefille.jpg  Nous sommes installées sous les acacias, derrière l’estrade de l’orchestre où une dizaine de musiciens s’échinent sur leurs instruments. Assis à une table voisine, quelques jeunes gens discutent devant des verres de sirop de grenadine. En arrière plan, les danseurs virevoltent emportés par la musique.

         J’aime ce bal simple qui mêle tout le monde. Personne ne se met en frais : femmes en chaussons, hommes sans faux-cols portant gibus, ouvriers en goguette. Des petits voyous gouailleurs et des « affranchis » aux poings solides apportent une touche de grossièreté qui me plait. Souvent plus jeunes que moi, des filles de toutes conditions viennent pour humer ce parfum de vice et de débauche.

         Ouf ! La séance de pose est enfin terminée !

         Plus d’un mois que cela dure… J’en ai marre d’être assise de travers, accoudée sur ce banc, la tête légèrement penchée. « Les cheveux bien en arrière, que l’on voit vos oreilles, les yeux expressifs, comme il dit. ".

         Je m'interroge : pourquoi ce barbouilleur s’intéresse-t-il tant à moi ? Je ne suis qu’une cousette, une habituée de ce bal populaire de Montmartre. J’y viens deux fois par semaine pour m’amuser, danser, et débusquer parfois quelques margoulins pour finir la soirée.

         Est-ce ma robe rose à rayures qui a plu à ce peintre, ou mon visage poupin d’adolescente d’à peine 16 ans ? Sur son tableau, il a tenu à rajouter ma sœur Jeanne, derrière moi, penchée en avant, la main appuyée sur mon épaule droite. Avant de commencer, il nous avait dit : « Je vous peindrai au premier plan. Des amis à moi seront assis aux tables proches. Vous êtes si fines de visage toutes les deux... placées au centre de la toile, vous illuminerez le tableau ! »

     

          Tom m’examinait d’un air coquin. Il faisait tout jeune avec ses cheveux frisés et son canotier. C’était la première fois que je le voyais. Arrivé avec le peintre en début d’après-midi, il faisait partie du groupe d’amis de l’artiste qui posait à la table voisine de la nôtre. Il avala son sirop et me lança :

         - Je peux connaître votre prénom ?

         - Estelle…

         - Auguste a de la chance de vous avoir comme modèle. Je suis peintre également. La peinture, c’est toute ma vie… A mes débuts, mes amis ont tout fait pour me dissuader de devenir peintre, Estelle ! Ils me répétaient : « La peinture est une vocation, un engagement qui vous bouffe la vie. C’est comme entrer en religion, il faut avoir la foi et ne penser à rien d’autre. ». Jamais, ils n’ont réussi à me convaincre. Maintenant, il est trop tard, je ne sais rien faire d’autre.

         Troublée par le regard de fauve du garçon, je ne répondis pas. Il me plaisait.

         

          Les danseurs réclamaient une polka. L’orchestre, morne jusque là, se réveilla. Le pianiste appuya plus fort sur les touches blanches, le piston souffla puissamment dans son instrument.

     danseurs-RMN.jpg    Solarès attrapa la main de mon amie Margot et l’entraîna vers la piste. D'origine espagnole, ce grand échalas barbu était toujours coiffé d'un chapeau mou penché sur le front. Rencontrés ici même il y a quelques semaines, ils ne se quittaient plus. Elle s'était mise en tête de lui apprendre l’argot : il adorait ces mots imagés parlés par les parisiens de la Butte. Solarès lui serra le poignet droit d’une main ferme, plaça son autre main dans le creux de sa taille et s’élança en la remuant sérieusement ce qui ne sembla pas déplaire à Margot. L'homme et la femme tournaient rapidement, sautillaient, virevoltaient en cadence d'un même pas souple, collés d'un contre l'autre.

         La polka avait réchauffé l’ambiance.

         - Vous dansez Estelle, me dit Tom en pointant ses yeux effrontés sur mon corsage.

         - Non, merci… Je suis fatiguée aujourd’hui… Votre ami m'épuise avec ses longues séances de pose.

         - Puisque vous ne dansez pas… venez, nous allons voir à quoi vous ressemblez sur le tableau d’Auguste !

              

          Le peintre rangeait son matériel.

         Long et maigre, il flottait dans son vêtement qui plissait de partout. En me voyant, un large sourire élargit son visage agrémenté d’une barbe clairsemée. Ses yeux bruns, humides, me fixaient avec douceur.

         - Je n’aurai plus besoin de vous, me dit-il… Mon tableau est terminé. Merci Estelle, je n’aurais pu rêver un modèle plus élégant que le vôtre. 

         En guise de remerciement, il me bisa joyeusement sur les deux joues. Puis il se mit à discuter avec Tom. Celui-ci semblait enthousiasmé par la toile qui, à mes yeux, ne représentait qu’un mélange désordonné de personnages un peu flous.

         Je m’approchai du tableau : sur la piste de danse, Solarès et Margot dansaient dans une étrange lumière mauve. La robe rose de Margot, écrasée contre son partenaire qui souriait béatement, envoyait des reflets chauds sur son gilet. Le dos de l’homme assis face à moi, accoudé sur sa chaise, était criblé de taches claires, petites étoiles lumineuses égarées sur sa veste.

                            

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    Pierre-Auguste Renoir  - Bal au moulin de la Galette, 1876, Paris, Musée d'Orsay 

     

           - Cela vous plait, Estelle, me lança Auguste ?

         - C’est joli…

         Tom trouva ma réponse un peu fade.

         - Seulement joli… Mais c’est féerique !

         Il se planta devant la peinture. Ses yeux brillaient.

          - Je vous explique Estelle… Sentez la respiration surprenante qui se dégage de la toile : les robes tournent, les jupes s’envolent. Le soleil s'est invité à la fête. Il en est le roi, il met de l'élégance dans les pinceaux d’Auguste emportés dans un frou-frou lumineux d’une gaîté étonnante…

          Il s'arrêta un instant pour argumenter son explication :

          - Regardez votre robe, Estelle : la lumière la traverse. Vous sentez la vibration des roses et des bleux ? Et votre visage…

          Son regard coquin de tout à l’heure avait disparu.

         - Avez-vous remarqué que la piste de danse, uniquement par la grâce de quelques coups de pinceaux, s’est transformée en toison floconneuse ?

         J'étais désemparé. Mes connaissances en matière picturale étaient si pauvres. Tom le compris et se tourna vers son ami.

         - Auguste, lorsque je vois ton travail je me demande si je dois continuer à peindre… Tu es un magicien de la lumière : elle s’accroche partout. Tes danseurs gesticulent dans un monde en apesanteur composé de mousse vaporeuse colorée.

         Auguste sourit devant la verve de son ami. Il posa son tableau contre le tronc d’un acacia et plia son chevalet.

         - A dimanche prochain, Estelle, me dit-il avant de partir. Je reviendrai une dernière fois pour d’éventuelles retouches. Bonne fin de journée. Et ne vous laissez pas entraîner par tous ces garnements. Vous êtes bien jeune… Gardez longtemps cette fraîcheur…

         Il souleva son matériel et l'installa sur son dos.

         - Tu viens, Tom, je t’offre un verre !

                                                                                                                                      Alain

     

         Le « Bal du Moulin de la Galette » est considéré comme le premier chef-d’œuvre de l’artiste. Il sera acheté par le peintre impressionniste, ami et mécène, Gustave Caillebotte. Celui-ci fera don à l’Etat de sa collection par testament, à condition que celle-ci entre au Luxembourg et, par la suite, au Louvre.

          En 1896, la toile entrera au musée du Luxembourg et en 1929 au Louvre.

     

     

     

  • Béatrice Hastings - MODIGLIANI Amedeo, 1916

     

    La belle anglaise

     

     

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    Amedeo Modigliani - Madame Pompadour (Béatrice Hastings) 1915, Art Institut of Chicago, Chicago USA

     

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         - Reste de face ! Et ne bouge plus ! Je n’arriverai jamais à te croquer…

         Je reprends la position en m’efforçant de rester tranquille. J’avais besoin d’alcool.

         - Sers-moi un verre de vin, dis-je impatiente !

         Amedeo se lève, remplit mon verre à ras bord et finit le reste de la bouteille au goulot. Il se rassoit devant la toile et reprend son travail. Il avait insisté pour me peindre avec ce corsage à carreaux bleus que je ne mettais plus depuis longtemps.  Chaque jour, lorsqu’il arrivait, je l’enfilais pour prendre la pose.

         Sa main reste étonnement ferme malgré la boisson. Je le sens inquiet. Il sait qu’il doit rentrer dans son appartement atelier du boulevard Raspail…

     

    Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings au corsage à carreaux 1916, Galerie Achim Moeller, New York

        

         Il pose ses pinceaux, me jette un sourire contraint et sort en claquant la porte violemment.

         Je le regarde s’éloigner par la fenêtre. Je n’en peux plus de nos disputes incessantes. On est ensemble depuis bientôt 18 mois…

     

        

          Au tout début de notre rencontre, j’adorais mon bel italien. Il s’était rapidement installé dans l’appartement que je louais au 53 rue du Montparnasse depuis mon arrivée à Paris1769697095.jpg au printemps 1914. Ses amis me disaient que ma présence l’avait assagi. Il buvait moins. Lorsqu’il ne buvait pas, c’était l’être le plus gentil du monde, doux, attentionné, aimant. Le soir il rentrait à des heures régulières et nous vivions comme un couple normal. On s’aimait jour et nuit. Il ne sculptait plus. Ses poumons tuberculeux ne supportaient pas la poussière. Il me peignait souvent dans son style inimitable : des portraits vus de face ou légèrement de trois quart. On était heureux.

         Puis, progressivement, l’alcool avait repris sa place habituelle dans son être fragile. Il buvait beaucoup et rentrait ivre. La violence s’installa. Il s’emportait pour des choses sans importance, déchirait ses toiles, me faisait des scènes terribles en hurlant. Je me mis à boire également. Je lui crachais au visage des injures en anglais qu’il ne comprenait pas.

          La drogue amplifia les effets de la boisson. Le haschich… puis la cocaïne quand il arrivait à vendre quelques toiles. Cela le calmait un moment, puis l’agressivité reprenait. Un jour, fortement imbibé de vin et de drogue, il voulut me jeter par la fenêtre.

      

    Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings 1916, Barnes Fondation, Merion USA

        

          Il était terriblement jaloux. Cette robe noire ? Je l’ai gardée… Un soir, nous devions nous rendre à une des nombreuses soirées qui animaient Montparnasse. Je n’avais que cette petite robe noire à me mettre. « J’ai une solution me dit-il ». Il attrapa des pastels et me dessina des fleurs sur le tissu, à même le corps. C’était superbe. Au cours de la soirée, tous les hommes se pressaient pour m’inviter à danser. Amedeo ne dansait pas. Il s’installait au bar et se saoulait en me regardant. Un jeune homme blond se montra entreprenant avec moi. Il se jeta sur lui. Il me voulait toute entière à lui.

         Alors, je lui avais interdit mon appartement. Il cognait parfois le soir à ma porte, titubant. Il suppliait que je lui ouvre ou il criait : « Donne moi de l’argent que j’aille boire ». Puis il s’allongeait devant la porte et dormait ainsi.

     

        

         Je saisis mon verre de vin et le vide dans l’évier. J’ai assez bu aujourd’hui… Il est enfin parti ! Je lui accorde encore quelques séances de pose dans la journée. Je n’ose pas lui refuser. Une flamme folle le consume et il a besoin de moi. Il m'aime toujours. Une ivrogne… Je suis devenue une ivrogne… Comme lui…

         Je range son matériel de peinture, me dirige vers la chambre et m’écroule sur le lit. Excitée par le vin, fatiguée par la longue séance de pose, le sommeil ne vient pas. Notre première rencontre…

                                                             

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    Amedeo Modigliani - Portrait de Béatrice Hastings 1915, Art Gallery of Ontario, Torento, Canada

     

         Le soleil éclaboussait de ses rayons la terrasse de La Rotonde ce jour de juillet 1914. J’étais attablée avec Ossip Zadkine un sculpteur que j’avais connu dans une soirée. L’air était bouillant.

         Je le vis. Il circulait de table en table, un bloc de papier à dessin à la main. Parfois, il s’asseyait devant un couple, poussait les verres, commençait leur portrait sans leur demander leur accord, en chantonnant. Il déclamait aussi de la poésie en italien et en français. Du Dante ? En quelques minutes, le couple était dessiné d’un trait impétueux. Il tendait la feuille de papier à la femme : « Offrez-moi un verre de vin et le dessin vous appartient ! » Il buvait son verre et repartait  vers d’autres tables sourire aux lèvres.

       Il refit le même manège à une table voisine de la nôtre. Il lança à l’acheteur : « Modigliani ! Juif ! Cent sous ! ». Il rafla prestement son argent.

         Je l’observai à distance. Il était très beau. Un profil grec, des cheveux noirs bouclés coiffés à la diable. Par cette chaleur, sa veste et son gilet de velours ne semblaient pas le gêner. Une longue cravate accrochée de travers le suivait.

         - Modi, viens !

         Zadkine appelait l’homme amicalement. Celui-ci se retourna et reconnut mon compagnon de table. Il vint vers nous. Son pas était incertain. Il me regarda.

         - Béatrice Hastings, dit Zadkine en appuyant sa main sur mon coude ! C’est son nom de plume. Moi, je préfère Alice, son vrai prénom. Cette délicieuse jeune femme est une poétesse anglaise. Elle vient d’arriver à Paris et a eu la chance de me rencontrer… Elle travaille comme journaliste pour le New Age à Londres et leur fait parvenir des poèmes et des articles sur la France. Assis-toi, ami ! Je t’offre un verre ?

         L’homme s’écrasa lourdement sur la chaise et posa son bloc sur la table.

         - Amedeo Modigliani, lança-t-il en me fixant l’œil enjôleur ! Modi pour vous ! Je suis le plus grand peintre de Montparnasse ! Pour vous servir, mademoiselle !

         Son haleine sentait la vinasse.

         - Ne restez pas avec ce sculpteur, il ne sait pas s’occuper des femmes, envoya-t-il à haute voix en riant bruyamment.

         Il attrapa son crayon et commença à me dessiner. Libion, le patron du café, apporta du vin en boitant. Il connaissait bien les artistes qui passaient beaucoup de temps chez lui car il n’attendit même pas la commande.

         Le geste était rapide et sûr. Quelques minutes plus tard, il me tendit le portrait. Je remarquai que ma tête était déformée, caricaturale, mon buste tout en longueur.

         - Vous aimez ? Je ne fais que des portraits. Pour moi, le bonheur est un ange au visage grave comme le vôtre… Si cela vous tente je peux vous montrer mes œuvres dans mon atelier boulevard Raspail. C’est à côté, prononça-t-il en rougissant légèrement.

         J’y suis allée…

     

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         Impossible de dormir. Je me lève, me fais un café et m’assois sur le tabouret encore chaud de la présence d’Amedeo. Aux murs, plusieurs portraits peints à l’huile sont accrochés. La plupart me représentent. Toujours la même expression : vu de face, le cou est allongé, le regard vide. Les têtes s’inclinent comme des fleurs trop lourdes sur leur tige. La couleur est légère, réservée.

         Etonnante peinture ? De tous les peintres de Montparnasse que je connaissais, lui seul peignait de cette façon stylisée. Troublant… Une vie intense se dégageait de ces toiles dépouillées.

         Je n’avais accepté qu’une fois qu’il me dessine nue. Il aimait les courbes des corps de femmes. Une femme nue qu’il avait peinte récemment je ne sais où était accrochée dans un coin de la pièce.

     

    Amedeo Modigliani - Béatrice Hastings, 1915, collection privée   

         

          Elle est étendue lascivement sur un sofa. Je m’approche d’elle et caresse sa cuisse du bout des doigts. Une onde sensuelle me parcourt. Je contourne lentement la courbe ovale des hanches, le creux très marqué de la taille. Je remonte vers la poitrine, les épaules, le cou. Sa tête s’appuie sur sa main. Je caresse sa bouche pulpeuse. Ses yeux noirs en forme d’amande me regardent étrangement.

          Elle ressemblait à un jeune animal pervers…

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    Amedeo Modigliani - Almaiisa 1916, collection privée

        

          J’ai revu Amedeo en janvier 1917 chez Marie Vassilieff. Nous étions déjà séparés depuis 6 mois. Tous mes amis artistes étaient présents : Apollinaire, Max Jacob, Matisse, Picasso, Gris… Marie donnait une fête en l’honneur du peintre Braque. Mon nouveau compagnon, le sculpteur Alfredo Pina m’accompagnait. Amedeo, qui n’était pas invité, arriva et me récita du Dante à l’oreille. Alfredo, vexé, s’interposa et la soirée tourna au pugilat. Seul Matisse tenta de calmer tout ce monde. Amedeo fut jeté dans la rue. 

         C’était notre dernière rencontre.

                                                                                                                                             Alain

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         Béatrice Hastings était belle, cultivée, poétesse et journaliste de talent. Elle retournera en Angleterre, continuera à écrire, publiera quelques livres jusqu’à son décès en 1943.

      

     

        

     Amedeo Modigliani rencontrera en 1917 Jeanne Hébuterne, jeune étudiante en art de 18 ans. Ils vivront un amour fou qui finira dans le drame. Modigliani, malade, mourra à 36 ans le 24 janvier 1920 et Jeanne inconsolable se suicidera le lendemain. Les deux amants sont réunis aujourd’hui pour l’éternité  au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

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