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18 mai 2008

Un 1er mai

 

 

   

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    J’ai toujours aimé la fleur du muguet. C’est une fleur qui me touche. Est-ce l’aspect fragile des petites boules blanches crénelées accrochées à une tige gracile ? Est-ce ce parfum léger qui embaume les pièces de la maison ? Les deux…

 

 

     Comme tous les ans à cette période du 1er mai, nous étions partis dans notre forêt habituelle à la recherche du brin porte-bonheur. C’était un long week-end et la clochette avait été chassée, la forêt dévastée. Nous arrivions après la bataille. Néanmoins, nous étions confiants. Les coins à muguet, nous, on les connaissait.

      - Le muguet c’est comme un trésor, il ne se donne qu’à ceux qui le désirent le plus, dis-je à Béatrice !… La recherche, c’est scientifique… Il faut savoir… posséder l’instinct du chercheur d’or à la recherche de pépites !

      Elle m'avait regardé, apparemment convaincue de la justesse de mon raisonnement.

     Nous avancions d’un pas alerte gêné par les ronces, moi devant en éclaireur mon sac plastique à la main, Béatrice derrière moi. Régulièrement, je m’arrêtais et prenais la position du chien de chasse : le regard dirigé vers le lointain, la narine dilatée, l’œil furtif. Je flairais ce que j’appelais « le filon », ce petit espace vert, sorte d’îlot entre les arbres, qui indique à coup sûr la présence des petites feuilles longues et effilées. Béatrice lança en riant ma phrase fétiche : « Lorsque les feuilles sont là, les fleurs ne sont jamais loin ! ».

     Le temps passa. Après une bonne heure de marche nous dûmes nous rendre à l’évidence. Un désastre. Rien. Tous les îlots de verdure avaient été visités, les feuilles écrasées, les fleurs arrachées. Quelques clochettes minuscules restaient par ci par là. Les plus moches dont personne ne voulait. Nous les prîmes pour ne pas rentrer bredouille. Ridicules... nous venions de faire 60 kilomètres pour rien. « Pas la peine d’insister, dis-je à Béatrice dont la mine s’assombrissait. »

     Nous allions battre en retraite prématurément lorsqu’un souvenir me revint. Un dernier espoir. Les marais… Je me mis à marcher rapidement vers le centre de la forêt. Plusieurs mares d’eau saumâtre s’étaient nourries des pluies récentes. L’eau était noire, glauque, pestilentielle…

      L’humidité des lieux avait favorisé la pousse des feuilles vertes. Déjà, j’apercevais des clochettes. Je savais que ce coin était infesté de vermines. De gros moustiques tournaient autour de nous. Peu habitués à voir du monde, ils se préparaient à un repas inattendu. Il fallait faire vite. Deux choix étaient encore possibles : revenir à vide ou faire son marché de fleurs sans tenir compte des insectes. Ceux-ci attendaient  en rangs organisés, prêts à l’assaut. Je lançais à Béatrice apeurée : « On y va ! ». Je fonçais. Elle ne me suivit pas.

     Ce fut dantesque. Un brin, une piqûre… Dès que j’immobilisais un bras pour couper une fleur, une ruée de bestioles sautait dessus. Les plus beaux brins étaient au bord de l’eau. Une immense prairie de fleurs. Malgré le déferlement des vagues ennemies, je m’avançais. Je pris mon temps. Les clochettes sentaient tellement bon...

     Ce fut la curée. Ils étaient parfois une dizaine sur mes bras et s’abreuvaient d’un sang frais qui les excitait. Je sentais les dards pointus qui s’enfonçaient dans ma chair. Courageux, je décidais de continuer. Un chercheur d’or n’abandonne pas son filon. Je ne cédais pas un pouce de terrain et cueillais allégrement.

     Je rejoignis Béatrice mon sac empli de muguet. " J’ai fait le plein, dis-je en lui souriant béatement. " Nous quittâmes le coin précipitamment.

 

     Le soir je remplis plusieurs vases de brins odorants. J’étais assez fier de ma journée. Ma moisson habituelle de muguet était réussie. De plus, mes bras ne présentaient aucune trace de points rouges. Des moustiques inoffensifs, pensais-je ?

     Le lendemain matin tout allait bien. La maison dégageait un parfum qui me réjouissait.

      « Tu as vu tes bras, me dit Béatrice vers le milieu de l’après-midi, affolée ! » Je les regardais. Ce n’était plus mes bras. Ils avaient doublé de volume. Popeye… Le bras gauche surtout, celui qui tenait le sac pendant que je cueillais avidement les brins, était lamentable : rouge, boursouflé, gonflé. Le venin inoculé par les insectes s’était même infiltré dans les articulations du poignet et des doigts, les rendant difformes, boudinées. Les bestioles avaient fait un festin orgiaque sur des membres que je leur offrais passivement. Même le bout de ma langue avait profité de la morsure d’un insecte plus intrépide que les autres.

     Les dégâts étaient importants. Cela dura 8 jours. Malgré les pommades et autres produits liquides retrouvés dans la boîte à pharmacie, l’œdème allergique s’était installé et je n’osais plus sortir sans une veste qui cachait mes articulations continuant à grossir. Le jour je me grattais et la nuit je rêvais que des animaux étranges me lacéraient le corps de leurs pattes griffues.

 

     J’ai retrouvé un aspect normal et Béatrice sa sérénité. " Une armée d’insectes avait vaincu son homme engagé dans un combat pour la conquête de fleurs sauvages, se plaisait-elle à raconter à tout le monde en pouffant de rire. " Mon aventure était devenue un sujet de plaisanterie. Je lui en voulus quelque temps puis mon sens de l’humour reprit le dessus.

     Aujourd’hui, le souvenir douloureux de ce 1er mai s’est estompé.

     « Béatrice, cela tombe quel jour le 1er mai l’année prochaine ? »

                                                                                                                                                   Alain