Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Un poète ne meurt jamais...

     

    Pour mon ami Daniel, habitant de Fort-de-France, et à tous les amoureux de poésies.

    Merci Aimé Césaire

    1814170367.jpg
     
     
     
     

    Extraits du Cahier d’un retour au pays natal – Aimé Césaire

    Partir.
    Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
    panthères, je serais un homme-juif
    un homme-cafre
    un homme-hindou-de-Calcutta
    un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

    l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
    on pouvait à n'importe quel moment le saisir, le rouer
    de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
    de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
    un homme-juif
    un homme-pogrom
    un chiot
    un mendigot

    mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
    face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
    dans sa soupière un crâne de Hottentot ?

     

    Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
    en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
    Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
    et toi terre tendue terre saoule
    terre grand sexe levé vers le soleil
    terre grand délire de la mentule de Dieu
    terre sauvage montée des resserres de la mer avec
    dans la bouche une touffe de cécropies
    terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
    la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
    guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes

     

     

     

     Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

    Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

    Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai ».
    Et je lui dirais encore : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

    Et venant je me dirais à moi-même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

     

    Eia pour la joie
    Eia pour l'amour
    Eia pour la douleur aux pis de larmes réincarnées

    Et voici au bout de ce petit matin ma prière virile
    que je n'entende ni les rires ni les cris,
    les yeux fixés sur cette ville que je prophétise, belle

    donnez-moi la foi sauvage du sorcier
    donnez à mes mains puissance de modeler
    donnez à mon âme la trempe de l'épée
    je ne me dérobe point. Faites de ma tête une tête de proue
    et de moi-même, mon cœur, ne faites ni un père, ni un frère
    ni un fils, mais le père, mais le frère, mais le fils,
    ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple.

    Faites-moi rebelle à toute vanité, mais docile à son génie
    comme le poing à l'allongée du bras !
    Faites-moi commissaire de son sang
    faites-moi dépositaire de son ressentiment
    faites de moi un homme de terminaison
    faites de moi un homme d'initiation
    faites de moi un homme de recueillement
    mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement

    faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes

    voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme

    Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
    ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n'ai que haine
    car pour me cantonner en cette unique race
    vous savez pourtant mon amour tyrannique
    vous savez que ce n'est point par haine des autres races
    que je m'exige bêcheur de cette unique race
    que ce que je veux
    c'est pour la faim universelle
    pour la soif universelle
    la sommer libre enfin

    de produire de son intimité close
    la succulence des fruits.

     

     ******

     

    Ferrements - Aimé Césaire

     

    mon peuple

    quand
    hors des jours étrangers
    germeras-tu une tête tienne sur tes épaules renouées
    et ta parole

    le congé dépêché aux traîtres
    aux maîtres
    le pain restitué la terre lavée
    la terre donnée

    quand
    quand donc cesseras-tu d'être le jouet sombre
    au carnaval des autres
    ou dans les champs d'autrui
    l'épouvantail désuet

    demain
    à quand demain mon peuple
    la déroute mercenaire
    finie la fête

    mais la rougeur de l'est au coeur de balisier

    peuple de mauvais sommeil rompu
    peuple d'abîmes remontés
    peuple de cauchemars domptés
    peuple nocturne amant des fureurs du tonnerre
    demain plus haut plus doux plus large

    et la houle torrentielle des terres
    à la charrue salubre de l'orage

     

    ******

     

    Calendrier Lagunaire in Moi, Laminaire – Aimé Césaire

    J’habite une blessure sacrée
    j’habite des ancêtres imaginaires
    j’habite un vouloir obscur
    j’habite un long silence
    j’habite une soif irrémédiable
    j’habite un voyage de mille ans
    j’habite une guerre de trois cent ans
    j’habite un culte désaffecté
    entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
    j’habite du basalte non une coulée
    mais de la lave le mascaret
    qui remonte la calleuse à toute allure
    et brûle toutes les mosquées
    je m’accommode de mon mieux de cet avatar
    d’une version du paradis absurdement ratée
    -c’est bien pire qu’un enfer-
    j’habite de temps en temps une de mes plaies
    chaque minute je change d’appartement
    et toute paix m’effraie

    tourbillon de feu
    ascidie comme nulle autre pour poussières
    de mondes égarés
    ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
    je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

    j’habite donc une vaste pensée
    mais le plus souvent je préfère me confiner
    dans la plus petite de mes idées

    ou bien j’habite une formule magique
    les seuls premiers mots
    tout le reste étant oublié
    j’habite l’embâcle
    j’habite la débâcle
    j’habite le pan d’un grand désastre
    j’habite souvent le pis le plus sec
    du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
    j’habite l’auréole des cétacés
    j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
    de l’arganier le plus désolé
    à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
    bathyale ou abyssale
    j’habite le trou des poulpes
    je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

    frères n’insistez pas
    vrac de varech
    m’accrochant en cuscute

    ou me déployant en porona
    c’est tout un
    et que le flot roule
    et que ventouse le soleil
    et que flagelle le vent
    ronde bosse de mon néant

    la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
    agrandit démesurément mes maux
    même si elle rend somptueux certains de mes mots

     

    ******


     Prophétie - Aimé Césaire

     

     

    là où l'aventure garde les yeux clairs
    là où les femmes rayonnent de langage
    là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
         saison de lait
    là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
         de prunelles plus violent que des chenilles
    là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

    là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

    là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
         plus ardente que la nuit
    là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
         à rebours la face du temps
    là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
         à l'espoir et l'infant à la reine,

    d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
    d'avoir gémi dans le désert
    d'avoir crié vers mes gardiens
    d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

    je regarde
    la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
         de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue
         de paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup
         la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots
         en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer
         lucide de l'air
    où baignent prophétiques
    ma gueule
              ma révolte
                   mon nom.