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  • VAN GOGH A AUVERS - 27. Un 14 juillet

     

    Suite...

     

    Lundi 14 juillet 1890.  

     

     

          J'aperçois la haute maison du docteur Gachet au loin.

          Ce garnement de Tom m'a bien eu avec cette histoire de promenade en barque, pensai-je ? Le rendez-vous était prévu pour 16 heures à l'embarcadère. Je sors ma montre. Je suis en avance...

          Je prends la rue Rémy, le chemin le plus court pour descendre vers l'Oise. En vue du hameau du Four, je coupe à travers champs pour rejoindre plus vite l'étroit chemin de terre longeant la rivière.

          J'attrape une pierre plate et la jette dans l'eau. Elle ricoche longuement. Je suis heureux de revoir Violette. Son portrait achève de sécher à l'auberge.

          Ma mise était élégante. Je me trouvais presque beau.

          La chemise en lin blanche que Tom m'avait prêtée s'assortissait parfaitement à mon pantalon en tissu noir, dernier vestige de mes soirées parisiennes d'autrefois. « Pour un vieux, vous êtes encore bien conservé, Vincent, m'avait dit Tom d'un œil moqueur ! ». Ce gamin m'énervait...

          Ce matin, j'avais pris le temps, d'une des fenêtres de l'auberge donnant sur la grande place, de peindre la mairie d'Auvers en costume de fête. Elle était pavoisée en prévision du bal public devant avoir lieu ce soir. Des guirlandes de lanternes se balançaient dans les arbres. Les Ravoux et les locataires de l'auberge avaient été invités au vin d'honneur ce midi. Je m'étais abstenu.

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         Vincent Van Gogh – La mairie d’Auvers, 14 juillet 1890, Collection particulière

         

          Je ralentis mon pas à l'approche de l'embarcadère.

        Les jeunes gens bavardaient gaiement en m'attendant. Violette, la paysanne un peu grossière de mon tableau, s'était transformée en une jeune femme ravissante. Sa robe, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d'un col étroit, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures passées sous le soleil avaient noircie. Ses cheveux bruns étaient noués en catogan sur la nuque. Elle dégageait un parfum léger et frais comme celui de sa fleur.

          Tom portait la même chemise que celle qu'il m'avait prêtée. Plus grand que moi, elle lui allait bougrement mieux. Son pantalon clair, assorti à la chemise, lui aurait donné une allure de dandy si une casquette qu'il laissait retomber exprès, bas sur le front, laissait entrevoir un côté voyou.

          Il plaisantait avec Alice qui gloussait à ses facéties. La jeune fille avait troqué sa jupe et son tablier bleu grossièrement tissés de servante pour une jupe légère en flanelle jaune et un corsage blanc très échancré sur la poitrine. Elle paraissait beaucoup plus jeune que son amie. Elle était aussi blonde et pâle que Violette était brune et foncée de peau. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Violette.

          Celle-ci m'apostropha, la mine enjouée :

          -  Pas question de parler peinture aujourd'hui, monsieur le peintre ! C'est fête... Et vous aussi Tom ! Vous serez punis si j'entends le moindre mot se rapportant à votre art !

          Tom acquiesça, l'œil rigolard. Je pensai en examinant son visage d'enfant dissipé qu'il n'avait pas besoin des remontrances de Violette pour oublier la peinture. Surtout un jour de 14 juillet...

        La barque ventrue qui assurait les promenades sur l'Oise accosta. Le passeur tendit galamment la main aux femmes pendant que les hommes sautaient hardiment dans l'esquif.

          Tom, désinvolte et sûr de lui, s'élança d'un bond majestueux. Son pied gauche buta sur le rebord du bateau, il pivota, penché sur l'eau, et s'agrippa maladroitement à mon épaule pour ne pas chuter. « J'ai bien failli louper le départ, dit-il en fixant malicieusement Alice ! ». « Je ne sais pas nager, me souffla-t-il à l'oreille ! ». La barque lourdement chargée s'éloigna du bord.

          Je m'assis à l'avant de la barque, à côté de Violette.

          - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt sur l'eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage. Ce soir, nous les reverrons sur la place de la mairie d'Auvers pour le grand bal organisé par la commune.

         les périssoires78.jpg Effectivement, de nombreuses barques, yoles ou périssoires tirées par des hommes en maillots rayés, certains en costume élégant, se croisaient, s'abordaient en plaisantant. Ils partageaient le même plaisir et ils se devaient de montrer qu'ils appartenaient à la même communauté.

          Nous arrivions au milieu de la rivière. Une yole fonçait droit sur notre barque. Elle ne semblait pas nous voir. Des femmes crièrent. J'attrapai Violette par les épaules afin d'amortir un choc ou une chute éventuelle. « Accrochez-vous à moi, lui dis-je, cela risque de tanguer ! ». La collision semblait imminente lorsque la yole vira brusquement et s'enfuit. En passant près de nous, le canotier qui dirigeait l'engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Une jeune femme habillée de rose vif, assise à l'arrière, nous fit un immense pied de nez. Violette et Alice, qui connaissaient les farces des canotiers, éclatèrent de rire. La yole s'éloigna rapidement accompagnée de clameurs joyeuses.

          Le temps passait vite au fil de l'eau. Je me sentais mal à l'aise au milieu de tous ces jeunes ne pensant qu'à s'amuser.

          La promenade se terminait. Nous accostâmes le long d'un ponton en bois.

    G. Caillebotte – Les périssoires, 1878, Musée des Beaux-Arts, Rennes

         

          Je décidai de rentrer seul à l'auberge. Je rappelai à Violette ma récente demande :

          - N'oubliez pas que j'aimerais vous peindre à nouveau prochainement. Vous porterez la robe claire de ce soir qui vous va si bien.

          - J'accepte Vincent... Après les moissons.

          Elle ajouta, souriante :

         - J'ai passé un excellent après-midi en votre compagnie. Dommage que vous ne dansiez pas... Ce soir, c'est valse et polka !

          Avant de rejoindre Tom et Alice, elle me regarda étrangement.

          - Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre !

      

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          J'avais ouvert la fenêtre de l'auberge d'où j'avais peint la mairie ce matin. Malgré la nuit, l'air était encore chaud. Je regardais la jeunesse d'Auvers danser sur la place fortement illuminée. Un orchestre de cuivres était installé sur une estrade en bois.

          C'était une valse. J'apercevais Tom avec sa casquette de voyou. Ils formaient, avec Alice, un couple superbe. Enlacés, ils semblaient voltiger indéfiniment. Ce n'était pas des pieds qui les portaient mais des ailes.

          Non loin, Violette était agrippée à un grand blond qui la secouait sérieusement. Je reconnus le jeune faucheur, mon ami Georges dont j'avais fait le portrait avant-hier. Il se débrouillait sacrément bien pour un paysan... Je les enviais.

          Des souvenirs...

     

    P.A. Renoir – La danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

          

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Au bal du Moulin de la Galette, 1889, Art Institute of Chicago

         

          Le « Moulin de la Galette »... A Paris, j'allais parfois traîner dans ce bal populaire proche de l'appartement de Théo, rue Lepic. Je ne dansais pas mais j'aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. La piste était entourée d'une barrière en bois la séparant des tables où l'on buvait du vin chaud. Une faune bigarrée fréquentait ce lieu où se mélangeaient des ouvriers en goguette, des filles et leurs souteneurs, des voyous et même quelques mondains venus s'encanailler. J'aimais cette odeur de vice et de débauche.

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    Henri de Toulouse-Lautrec – Au salon de la rue des Moulins, 1894, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

           

          Toulouse-lautrec m'entraînait souvent dans les nombreux cabarets de la Butte. Au « Mirliton »,Bruantdanssoncabaret93-TL.jpg le scandaleux Aristide Bruant officiait, et nous l'écoutions chanter des soirées entières en buvant des bières. Lautrec... Quel joyeux gaillard ce petit bonhomme difforme ! Il buvait sans discontinuer, fréquentait les bordels et crayonnait les pensionnaires qu'il connaissait toutes et qui lui donnaient des petits noms amicaux, familiers. Beaucoup l'appelaient « Monsieur Henri ». Et moi, je le suivais, fumant et buvant de l'absinthe jusqu'au petit matin.

          C'est Lautrec qui m'avait fait connaître la « Fée verte », nom que l'on donnait à l'absinthe, ce breuvage anisé, jaunâtre, aux reflets émeraude. J'avais pris l'habitude d'en boire tout au long de la journée et les doses augmentaient par accoutumance. Mon corps en redemandait sans cesse et le soir, hébété, je pouvais devenir violent.

    H de Toulouse Lautrec – Affiche Aristide Bruant, 1893

     

          Curieux petit homme... Lautrec avait une  canne creuse qu'il ne quittait jamais. Il la remplissait d'alcool et, lorsque il était en manque, il s'en servait une rasade. A l'atelier Cormon, où je l'avais connu, il lui arrivait de dessiner d'une main tremblotante sans tenir compte des remontrances amicales du maître. Il lui fallait sa drogue. Il croquait, avec un talent incroyable, tout ce qui se présentait. Un jour que nous traînions au Tambourin, boulevard Clichy, il fit de moi un portrait au pastel, assis devant un verre d'absinthe. Il me le donna en disant : « A la Fée verte et à Vincent, mon meilleur ami ! ».

      

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         Henri de Toulouse-Lautrec – Portrait de Vincent Van Gogh, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

              

          A chaque fois que je repensais à mes deux années parisiennes, une angoisse me tenaillait. J'avais connu les meilleures années de ma vie dans la capitale...

          C'est bien loin tout ça, me dis-je tristement en fermant la fenêtre et en regagnant ma chambre d'un pas lourd. Ce soir, l'absinthe me ferait du bien... J'en boirais longtemps... jusqu'à l'extase...

          La fête battait son plein à l'extérieur. Le son cadencé de l'orchestre me parvenait. Je reconnaissais le rythme d'une polka, la danse préférée de Violette.

          Demain, Théo et Jo partent pour la Hollande, pensai-je...

          Les éclairs pourpres d'un feu d'artifice illuminèrent violemment la pièce.

     

    A suivre...

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet

     

      

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 26. Les gerbes

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    Vincent Van Gogh – La plaine près d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Neue Pinakothek, Munich

     

     

    Suite...

     

    Samedi 12 juillet 1890.  

     

          Je marche en direction du quartier du Montcel. Je viens souvent peindre les champs ensemencés de cultures céréalières de cet immense plateau du Vexin, au-dessus de l'église.

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    Vincent Van Gogh – Champ de blé, juillet 1890, Collection particulière

     

          

          Pascalini m'a dit que la moisson avait débuté dans ce coin et que le gars George devait être en plein travail de fauchage avec ses parents. Peut-être acceptera-t-il de me laisser le croquer au milieu de ces blés ? Sa tête blonde de gamin déluré aux yeux verts était restée dans mes projets de travail depuis notre rencontre en juin. J'avais encore en mémoire l'analyse qu'il avait faite devant moi, avec une acuité étonnante pour son jeune âge, de mon  « Eglise d'Auvers ». Ce jour là, je m'étais dit : « Ce garçon comprend la peinture ! ».

          Dans un champ, à distance, des paysannes enfoncent des plants en terre. Certainement des choux à cette période ? Je ne peux distinguer leurs visages. Les marmottes blanches qui les protégent du soleil se déplacent en ligne par vagues ordonnées. J'avais déjà pu observer, au cours de mes promenades, que la culture maraîchère prospérait dans cette région. D'ailleurs, je croisais tous les jours des tombereaux croulant sous les sacs de légumes qui allaient rejoindre les étals aux halles de Paris.

          Dur travail pour ces femmes, pensai-je ?

          Des coquelicots rouge vif s'intercalent çà et là entre des arbrisseaux au bord de la route. J'en arrache un au passage et l'enfonce dans une poche sur le devant de ma vareuse.

     

     

          J'avais travaillé avec une allégresse fiévreuse cette semaine : des paysages de plaines, des champs, des meules de foin ou de blé.

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    Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Carnegie Institute, Pittsburgh
     
     

         

          Je n'aurais pas dû accepter, songeai-je...

          Hier soir en mangeant, Tom m'avait regardé longuement : « Vous avez une sale tête, mon ami ! Vous travaillez trop... Changez-vous les idées ! Lundi prochain, c'est fête nationale. Nous allons faire une promenade en barque sur l'Oise dans l'après-midi avec Alice et son amie qui travaille dans une ferme non loin de l'auberge. J'ai appris que vous aviez fait son portrait récemment... Coquin, les jeunes femmes vous inspirent beaucoup ces temps-ci ! Rejoignez-nous, votre poids ne fera pas couler la barque ! »

          Il avait éclaté de rire. Je l'avais regardé bêtement. Il avait insisté tout en continuant à blaguer sur ma mauvaise mine. Je n'avais pas osé refuser à ce jeune homme que Théo m'avait recommandé et que j'aimais bien. Je devais les rejoindre à l'embarcadère faisant face à l'île de Vaux vers 16 heures. Au contact de cette jeunesse, les pensées sombres qui m'envahissent ces jours-ci s'estomperont, m'étais-je dit intérieurement.

          Je revoyais l'oeillade complice que Tom avait envoyé à Alice occupée à servir un client au bar, d'un air de dire : "C'est gagné !".

     

     

          J'aperçois au loin la grande parcelle de blés. De place en place, des groupes de personnes travaillent en plein soleil, touts petits comme des poupées. Je coupe à travers un champ non cultivé. J'évite d'écraser quelques centaurées et fleurs mauves dont j'ignore le nom. Mon ami Pascalini m'en aurait instantanément trouvé le nom latin, pensai-je ?... Etrange bonhomme ?

          Le soleil était haut. Je m'arrête un instant près d'un champ et fais plusieurs croquis de femmes au travail sur le carnet qui ne me quitte jamais.

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    Vincent Van Gogh –  dessin Femmes travaillant dans un champ de blé, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     drawing-man-with-scythe-in-a-wheat-field-TF.jpg     Les  blés avaient une teinte bronze doré. L'équipe de moissonneurs était en plein travail. Il y avait quatre faucheurs et cinq ramasseuses, trois jeunes filles et deux femmes. Georges était le plus grand. Sa toison d'or aux longues mèches ébouriffées survolait le groupe de faucheurs. Comme souvent dans les campagnes, Georges et ses parents devaient être aidés par des voisins. Parfois, des journaliers venaient de villes voisines travailler à la tâche et couchaient dans les granges la nuit.  

          A chaque coup de faux, des entailles profondes se creusaient dans la nappe dorée. Les hommes marchaient lentement, alignés sur une même ligne. Derrière eux, les ramasseuses s'activaient, chaussées de galoches, vêtues de caracos et d'amples jupes de futaine recouvertes d'un tablier en toile. Ces étoffes bon marché, unies ou rayées, aux tonalités variées, formaient une palette de couleurs mouvantes du plus bel effet.

    V. Van Gogh – dessin Homme avec faux dans un champ de blé, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Ces femmes aux visages frustes, leurs peaux halées par le soleil, piétinaient sur les chaumessketch-of-two-women-TF.jpg durs, la taille cassée. Leurs gestes étaient énergiques. Les femmes liaient en gerbes les blés coupés restés sur le sol avec une cordelette en chanvre. Les jeunes filles disposaient les gerbes parfumées debout, en faisceau, les épis gonflés dressés vers le ciel.

          C'était l'heure de la pose. Tout le monde s'assit sur une couverture jetée sur la terre rase. Les femmes coupèrent des tranches de pain de seigle et sortirent les bouteilles de vin pour les hommes. Elles se servirent de l'eau amenée dans une cruche. Les verbes hauts des hommes et les rires cristallins des femmes remplacèrent le crissement sourd des faux tranchant les tiges sèches.

                 V. Van Gogh – dessin Deux femmes travaillant, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          Georges me reconnut de suite.

          - Tiens, le peintre qui a martyrisé notre église, dit-il malicieusement !

          Je souris.

          - L'église d'Auvers est toujours exposée en bonne place à l'auberge. Je ne la vois plus comme une simple église... Je la considère comme le meilleur portrait que j'ai fait depuis mon arrivée dans la région. J'espère que vous viendrez un de ces jours voir mes travaux chez Ravoux ?

          - En ce moment, le travail ne manque pas. Je viendrai. J'aime la peinture. La vôtre possède une force incroyable qui m'a surpris le mois dernier... Chez moi, j'ai accroché au mur une gravure de paysans peinte par Millet.

          - Millet ! Il est un de mes maîtres de pensée ! J'ai fait de nombreuses copies de ses tableaux, tout en gardant ma manière. C'est le peintre qui a le mieux compris les gens de la terre.

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    J.F. Millet – La Méridienne, 1866, Museum of Fine Arts, Boston

                                                                                 V. Van Gogh – La sieste (d’après Millet), 1889-1890, Musée d’Orsay, Paris

     

     

     
         young-man-with-a-cornflower.jpg Je demandai à Georges de poser avant de reprendre le travail. Il accepta. Je ramassai un de ces bleuets qui se prélassent souvent l'été dans les blés et lui glissait entre les lèvres. J'eus vite fait de peindre sur une petite toile carrée sa tête ensemencée de mèches folles partant dans tous les sens et ses yeux malins.

          Les moissonneurs se levèrent pour aiguiser leurs faucilles. Ils burent un dernier canon pour se donner des forces.

          - A bientôt à l'auberge, lançai-je à Georges qui rejoignait les faucheurs !

          - A bientôt, dit-il ! Je vous verrai peut-être dans deux jours, pour le 14 juillet.

          Il se remit en ligne avec ses compagnons de travail.

    V. Van Gogh – L’homme au bleuet, 1890, Collection particulière

     

          Je décidai de rester sur place jusqu'à la fin de l'après-midi. Je sortis une toile toute en largeur que j'avais amenée et pris tout mon temps pour peindre les gerbes encore fraîches dans des tons ocre, jaune et mauve. Les chaumes dégageaient une odeur de miel.

     

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     Vincent Van Gogh – Les gerbes (détail), juillet 1890, Dallas Museum of Art, Dallas

         

          

          Je hâte le pas. De la Grande Route, les toits de l'auberge se précisent au loin. Je protège soigneusement les toiles humides de crainte qu'un geste malheureux ne les défigure.

           La fièvre de la création n'était pas encore retombée. C'était pour ces moments-là que je peignais, ces combats fougueux avec la toile afin que le motif inerte que l'on avait devant les yeux s'anime, s'exalte et se transforme en quelque chose de neuf... une œuvre d'art.

          Une fourragère chargée de pois ensachés passe à côté de moi dans un grondement poussiéreux. La chaleur précoce a hâté la récolte des pois cette année. L'homme qui dirige le gros percheron m'adresse un grand « bonjour » sonore.

          Je commence à connaître les paysans des alentours à force de les croiser régulièrement sur les routes. Ils apprécient les peintres car leur retour annonce la belle saison, la reprise des travaux des champs interrompus par le froid, les récoltes. Les paysagistes qui débarquent au printemps pour peindre sur le motif, participent à la mise en valeur de leur région et ils en sont fiers. Un paysan m'a dit récemment en riant : « Vous les peintres, vous êtes des chanceux, vous prenez votre plaisir devant un coucher de soleil, une rivière irisée, un champ de coquelicots, pendant que nous on trime toute la journée pour faire vivre nos enfants. »

          Une très jeune fille et sa mère sont assises à l'arrière de la voiture, les jambes pendantes. La marmotte blanche qui enveloppe leurs têtes accentue la teinte de leur peau déjà bien halée par le travail de cueillette. Les roues cerclées de métal et la charpente grinçante de la fourragère font un vacarme d'enfer sur cette route inégale. Le bruit m'empêche de discerner les paroles de l'air qu'elles chantonnent gaiement.

          En me voyant, la plus jeune se met à chanter plus fort en me jetant un regard moqueur. Je ne sais pourquoi, pendant que la charrette s'éloigne, je ressens l'envie de faire quelque chose d'inhabituel, d'incontrôlé : je lève mon bras libre et lui adresse de grands gestes d'amitié.

          Je suis heureux de ma journée.

          La fourragère disparaît progressivement au loin.

     

    A suivre...

     

     

     Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes