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jeune fille à la perle

  • L'OBSESSION VERMEER - 12. Les femmes de Johannes

     

     

    Suite…

     

    Jeudi 16 mai 1996. Mauritshuis. 15 heures 45.

     

          De biais, j’observais La leçon de musique. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et ce magnifique tableau était plus aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon, pensai-je, surpris ?

          Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés semblait étonnée de la discrétion que, cette fois, je m’efforçais de donner à mes commentaires.

    peinturevermeer,la haye,mauritshuis,      - Cette toile me ravit, susurrai-je. Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse ! Le miroir au-dessus du visage de la jeune femme est le point de fuite des nombreuses lignes de perspective. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il ne se montre pas, mais il est bien présent !

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

      

          Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.

      

           Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, occupées à une activité quotidienne.

     

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      En furetant, je trouve un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permet de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et, clôturant l’angle de la pièce, La femme à la balance.

          Sur le visage des visiteurs, je discernais une expression d’enchantement. Ils avaient succombé au charme de ces créatures venues d’ailleurs.

          Flo arrivait à pas lents. Elle s’installe à mes côtés etpeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, dévisage les quatre femmes.

          - Ces portraits rayonnent sur ce mur tristounet verdâtre ! Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?

          Je fis une moue d’ignorance.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      - Elles ont toutes été peintes à la même période, vers 1665. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine que ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans à peine après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles, presque la moitié de la production totale du maître !

          La lumière de Vermeer giclait, enveloppant les femmes d’un même halo lumineux. L’harmonie était totalepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, entre la perspective, les formes, les couleurs. Un bleu… un jaune…

          - Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu corpulent qui lui faisait rideau. La femme à la balance, celle qui ressemble à une Vierge sur le côté, semble transpercée par la lueur sortant d’un vitrail dans l’intérieur sombre d’une église. Un petit ventre orangé perce sous sa veste.

          J’hésite à m’éloigner. Le « Ah les femmes de Vermeer ! » lancé par Claudia, notre ami hollandaise rencontrée la veille dans le « café brun » d’Amsterdam, me revenait en mémoire.

     

          Je tends une main moite à Flo et l’entraîne vers une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuit et se termine. Une petite pose serait la bienvenue, mais rien n’a été prévu pour s’asseoir.

          peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies femmes qui lui font les yeux doux. La lumière pénétrant par les fenêtres dessine le beau profil du savant. Quel dommage que le Louvre, en gardant L’Astronome, n’ait pas permis les retrouvailles de ces deux frères à jamais séparés, pensai-je ?

     

     

     

     

     

          Je la devine… Elle est là…

          Je percevais, derrière les crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile depeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière l’expo et, évidemment, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.

          Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclame :

          - Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !

          J’eus un coup de chance : Je sentis la main légère d’un jeune garçon posée sur mon bras. Il me dit dans ma langue : « Allez-y monsieur, j’ai terminé, je vous la laisse ! ». Comment savait-il que j’étais français ?

     

          De suite, je pense à Lui. A travers l’image de cette jeune femme, c’est lui qui m’accueille. Je resterai éternellement reconnaissant à la jolie brodeuse de m’avoir permis de faire la connaissance de son créateur… Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellièreencore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée…

          Plus rien n’existait autour de moi. Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Jepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…

          Le face-à-face dure un long moment. La jeune femme au doux visage devait percevoir ma présence car il me semblait percevoir un sourire complice sur ses lèvres. J’étais bien…

           Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.

     

          Des bouffées d’optimisme me submergeaient en quittant la brodeuse. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi.

          J’apercevais Flo m’attendant, appuyée contre un mur. Son visage, en partie estompé, comme la jeune femme que je venais de quitter, m’apparaissait à travers  une brume dorée, irréelle, qui enflammait le mur vert derrière elle…

          Agacée par ma mine éthérée, Flo agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du français binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

          Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près La jeune fille au chapeau rouge qui semble le combler.

          Je m’adresse à Flo :

          - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite. Elle va t’étonner. Elle est conçue comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

          - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout son talent est condensé dans ce petit portrait.

          - Vous aviez raison tout à l’heure devant la Laitière, balbutia l’homme, le regard accroché sur la jeune fille. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un précurseur des  « impressionnistes », mais il est meilleur qu’eux.

          Inconsciemment, il saisit mon bras.peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

          - C’est admirablement peint : ce contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur sous le menton… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée… Ce Vermeer est un magicien !

          - Vous êtes entré dans son monde de lumière, dis-je, heureux ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

          Je laisse mon ami extatique et, détendu, me dirige vers Flo quand je remarque, sur ma droite, non loin de nous, un grand blond qui me dévisage avec intérêt. Un vrai nordique, solide, carré, des yeux bleus presque transparents. Déconcerté, je détourne le regard.

          Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

          Son regard clair me fixait, peu lucide.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

          - Imagine-toi que tu es au théâtre, dis-je en riant. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Pour une fois, c’est à  une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La servante apporte une lettre à sa maîtresse et a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Le message d’un amant ? Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?  

          L’aspect définitivement éteint de Flo achève de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je décide de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670. Nous nous dirigeons tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

     

          En cours de route, je croise à nouveau le regard du grand blond aux yeux transparents. J’ai l’impression qu’il voudrait nous parler mais n’ose pas. Pourquoi un nordique s’intéresse-t-il à d’obscurs touristes français de passage à La Haye ?

         - Ne te retourne pas, un homme nous regarde depuis un moment, murmurai-je à Flo. Il doit faire une confusion avec d’autres personnes ?

          Persuadés qu’il s’agissait d’une grossière erreur, nous décidons de ne plus y faire attention.

     

          La « Joconde du Nord »… La jeune fille qui faisait tressauter de plaisir l’écran de mon ordinateur avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

    peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,jeune fille à la perle      Jamais une peinture ne m'avait laissé une telle impression de beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! L’amour de Vermeer pour la vie et les êtres s’exprimait ici totalement. Il avait tout donné dans ce portrait. Au top de son art, pensai-je… Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonnait littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donnait un aspect mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégageait… J’y lisais des tonnes de tendresse.

          Les gens autour de nous semblaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais à nouveau mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouvait, un instant, ses forces abandonnées.

          Un silence oppressant régnait dans la pièce. Que dire devant un tel spectacle ? Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

          Flo me jette un regard de détresse.

          Je m’éloigne à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retourne pour la contempler à nouveau : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

     

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          A la sortie de l’exposition, je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux. J’en fais de même.

          Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’avais jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’avais la sensation que Vermeer faisait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Ces chef-d’oeuvres m’appartenaient également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

          Je baignais dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportaient loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

     

          Le musée fermant ses portes dans peu de temps, nous entamons la descente du grand escalier recouvert de velours rouge.

          L’euphorie ressentie auparavant retombait. Je n’avais plus le même allant. L’effet euphorisant des toiles de Vermeer s’était dissipé et mon corps explosait de fatigue.

          La visite de l’exposition, qui était le but de mon voyage et de mes recherches, venait de se terminer et, curieusement, un étrange sentiment d’insatisfaction s’insinuait dans mon esprit. En l’espace de quelques heures, chez Vermeer, j’avais eu l’impression d’être dans une famille, la mienne. Je me retrouvais seul, orphelin…

          Une anxiété que je connaissais bien, qui avait disparu en foulant la terre hollandaise, s’installait à nouveau en moi. Flo m’examinait du coin de l’œil, déçue. Elle ressentait mon trouble.

          Des doutes m’envahissaient. Nous repartions demain soir pour la France. Ma joie s’était envolée.

     

    A suivre...

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes 

     

     

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 7. La Joconde du Nord

     

     

     Suite…

     

          L’omelette aux fines herbes rapidement confectionnée exhale son doux parfum. Je la déguste en pensant à mon prochain voyage en terre batave.

          J’ai déjà préparé un plan de visite. En dehors du Mauritshuis de La Haye, but ultime du séjour, Amsterdam, ses canaux, et les vastes champs de tulipes en pleine floraison en cette saison sont incontournables. Je prévois deux musées dans Amsterdam à ne manquer à aucun prix : le Rijksmuseum, dont l’orgueil est la fameuse Ronde de nuit de Rambrandt, ainsi que le musée Van Gogh qui présente la collection de toiles du peintre la plus importante au monde.

          Evidemment, je terminerai mon séjour par Delft, la ville natale du peintre. Je ne me fais guère d’illusion, il ne restera certainement pas grand-chose du passé historique de la cité peinte par Vermeer, mais j’ai besoin de retrouver l’atmosphère de sa ville et les lieux où il écrivit une des plus belles pages de l’histoire de la peinture.

           Je crains qu’une semaine sera trop courte pour apprécier pleinement ce copieux programme ?

     

     

          Elle jaillit éblouissante sur mon écran : La jeune fille à la perle, récompense ultime de ma laborieuse étude, me fait face. J’ai l’impression que Jojo s’est mis sur son trente-et-un pour lui donner l’éclat maximum qu’elle mérite ? J’observe ébahi…

          Le mauritshuis a le bonheur de posséder dans ses collections permanentes cette inestimable peinture qui lui fut léguée par un collectionneur hollandais l’ayant acquise en 1881, en mauvais état, pour le prix faramineux de… 2 florins… C’est à dire rien !

          Les spécialistes n’ont pas hésité à comparer cette toile à La joconde de Léonard de Vinci, le tableau du Louvre le plus célèbre au monde, devant laquelle des visiteurs venus du monde entier se pressent uniquement pour que Mona Lisa leur fasse l’aumône d’un sourire. La Jeune fille à la perle a même été appelée la « Joconde du Nord » ou « Joconde hollandaise ».  L’aspect flou des toiles de Vermeer ne trompe pas : elles ont bien un petit air de famille avec le célèbre « sfumato », cette étrange graduation de la lumière utilisée par Léonard. 

     

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     Johannes Vermeer – La jeune fille à la perle, 1666, Cabinet royal des peintures, Mauritshuis, La Haye

         

          Pourquoi emploierait-on des qualificatifs pompeux pour décrire un portrait qui présente une telle simplicité apparente ? La jeune fille paraît toute jeune, pétillante de vie. De grands yeux brillants, une bouche humide entrouverte avec deux petites perles de lumière rose aux commissures des lèvres. L’ai-je surprise ? Les plis de l’étrange turban bleu et jaune frémissent. Son regard croise le mien. Son souffle est parfumé.

          Mon rythme cardiaque s’est accéléré.

    peinture,vermeer,jeune fille à la perle      Sur ce fond sombre, la figure aux traits indéfinis rayonne. Les contours du visage, de la bouche, du nez fondu dans la joue droite, sont imprécis. L’artiste semble l’avoir voulu  ainsi pour nous inciter à pénétrer dans son tableau et compléter les parties manquantes. La peinture est lisse, fluide, aérienne. Les couleurs, tout en glacis superposés, glissent progressivement, sans à coup, de l’ombre profonde vers cette fabuleuse lumière de Vermeer qui irradie naturellement d’elle-même. Des gouttes blanches pures dans les yeux et sur la perle se répondent. L’harmonie…

          Qui peut bien être cette femme enrubannée, mystérieuse : une femme de Delft, une jeune servante ? Elle ressemble étrangement à la jeune fille qui pose dans la toile L’atelier du peintre ? Vermeer ne peut dissimuler la tendresse qui l’a animé en peignant ce visage infiniment précieux et fragile. Je m’interroge : ce portrait ne présente aucune affinité avec ceux peints à cette époque, il aurait presque pu être peint de nos jours ? La fantaisie du vêtement et du turban exotique, ce visage lumineux aux contours indécis, cette beauté irréelle en font un portrait hors d’un temps, d’un lieu précis.

          Incontestablement, Vermeer a laissé dans cette image qui me sourit, ce regard qui me transperce, un message que je m’efforce de décrypter : la pureté… l’apparence… la beauté… la vie… quelque chose d’indéfinissable qui nous transporte au-delà même de notre propre existence…

     

     

          Dans un état second, j’appuie nerveusement sur l’icône de La jeune fille au chapeau rouge. La lumière de l’écran tressaute un long moment avant d’installer le tableau suivant. Pour Jojo comme pour moi, il est grand tant que mon étude se termine aujourd’hui !

     

    peinture,vermeer,jeune fille au chapeau rouge

    Johannes Vermeer – La jeune fille au chapeau rouge, 1665, National Gallery of Art, Washington

         

          Ce tout petit tableau est d’une qualité égale à la toile précédente. Etonnamment, certains historiens d’art, encore de nos jours, paraissent contester sa paternité à Vermeer. Je le contemple longuement… Le génie du peintre explose dans cette peinture exceptionnelle de talent et de sensibilité, pensai-je ! Ma conviction intime me disait que seul Vermeer avait pu réaliser ce petit bijou.

          Ma première impression, devant l’aspect du vêtement et l’étonnant chapeau rouge, est qu’il s’agit d’un jeune homme adolescent. Un regard plus inquisiteur ne peut tromper sur le sexe du personnage : un doux visage au regard curieux, des lèvres entrouvertes qui rappellent la bouche humide de La jeune fille à la perle, une boucle sous le lobe de l’oreille dans l’ombre des cheveux qui paraissent frisés. Nul doute, il s’agit bien d’une jeune fille !

          Le rendu des couleurs que je voyais était peut-être le plus beau des tableaux que j’avais étudiés jusqu’ici. Contrairement à la plupart des toiles du peintre, ses couleurspeinture,vermeer,jeune fille au chapeau rouge fétiches, le bleu et le jaune, n’était plus associées. Le bleu avait été gardé dans la cape mais le jaune était remplacé par le rouge vif du large chapeau à plume. Ces deux couleurs s’équilibraient superbement : froide sur le vêtement, chaude au-dessus du visage.

          J’observe ce qu’il est possible d’apercevoir de la technique. Elle est semblable aux tableaux de Vermeer peints à partir du milieu des années 1660 : de légères touches de peinture transparente très diluée en glacis sur de minces couches de pigments colorés plus opaques. Le résultat est lumineux. Je retrouve à nouveau les impressionnistes dans ce petit tableau ! Les effets de lumière et rehauts divers sont disséminés sur toute la toile et lui donnent vie : le chapeau rouge sombre en forme d’aile s’éclaire de touches graciles comme des flammèches empourprant d’orangé le visage de la jeune femme ; quelques virgules jaunes et des taches blanc crème sont éparpillées sur le bleu de la cape et sur les têtes de lion de la chaise ; des gouttes de rosée accentuent la bouche et la pointe du nez ; une tête d’épingle minuscule vert clair anime la pupille de l’œil droit.  

          En plein milieu de la toile, Vermeer, jugeant sans doute que l’effet n’était pas suffisamment fort, donne au plastron travaillé en pâte d’un blanc pur sous le menton de la femme, un aspect saisissant de réalisme qui éclaire le visage. Van Gogh et ses pâtes épaisses écrasées puissamment aurait apprécié ce travail !

          "Hé bé putaïn, comme ils disent avec l'accent dans la région de Flo (ce n’est pas grossier là-bas), c’est quelque chose !".

     

     

          Il faut absolument que je me détache quelque temps de Vermeer…

          En l’espace de deux jours, j’ai exploré une autre planète de l’univers de la peinture, une planète de grâce poétique où l’on circule en état d’apesanteur, sans contrainte, heureux…

          Mon étude est bien terminée. Circulez, y a plus rien à voir ! Place à la réalité hollandaise maintenant toute proche et à la confrontation directe avec le peintre, sur son terrain, sans livres et autres artifices qui brouillent l’image spontanée. Je ne regrette pas tout ce travail de découverte. J’ai assemblé, ordonné dans mon esprit une multitude de petits fragments de connaissances sur la vie et l’œuvre du petit génie de Delft, que j’ignorais il y a encore six mois.  Ma perception de l’homme et du peintre est maintenant beaucoup plus précise.

          Néanmoins, quelque chose me chagrinait…

          Je décide de m’installer en position de relaxation sur le canapé du salon, détendu, presque assoupi. J’attends… Du temps passe… Une image animée m’arrive, inattendue, comme dans un rêve. Cela ressemble à ces spectacles de music-hall que l’on voit souvent à la télé. Un magicien présente son numéro bien rôdé. Le suspense monte progressivement avec une intensité savamment dosée pour nous tenir en haleine. Captivé, le public veut comprendre. Puis le numéro se termine, le magicien salue sous les applaudissements, mais il garde pour lui le secret du dénouement final afin d’étonner à nouveau la prochaine fois.

          L’image se déforme et quitte mon esprit. Je me lève et marche dans la pièce. Je fais un effort de réflexion pour comprendre le sens de la représentation qui m’est apparue. Autrefois, j’aimais interpréter mes rêves. Le sens de ce songe éveillé finit par s’imposer lentement en moi.

          Vermeer !... Mais oui... c’est lui le magicien ! Un magicien dont les toiles séduisent et troublent. Cela pourrait paraître largement suffisant pour la plupart de ses admirateurs… Pas pour moi ! Comme le magicien, il cache l’essentiel. Son talent exceptionnel lui permet, comme pour un sportif de haut niveau qui domine largement ses adversaires, d’en garder sous la pédale. Il distille, met l’eau à la bouche, mais conserve son mystère.

          J’attends trop de lui ? Il m’a déjà beaucoup donné… pourtant je ne suis pas rassasié. J’ai l’obscur sentiment que je ne découvrirai jamais son secret de magicien. A moins que… la route est encore longue jusqu’à Delft…

          En peu de temps, Vermeer est devenu un ami proche.

          "Au plaisir de vous rencontrer Johannes !"

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord