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30 octobre 2016

Eugène DELACROIX, confidences

 

Un romantique fervent admirateur du peintre flamand Paul Rubens

 

 

     « Aucun tableau ne révèle mieux à mon avis l’avenir d’un grand peintre […]. C’est là surtout qu’on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste » - Adolphe Thiers

     Adolphe Thiers parle du tableau « La Barque de Dante » présenté, pour la première fois, par le tout jeune Eugène Delacroix au Salon de 1822. Cette toile inspirée de l’Enfer de Dante, d’une conception dramatique, par ses références à Michel-Ange et Rubens, est considérée comme un manifeste du romantisme. Après « Le Radeau de la Méduse » de son camarade d’atelier Théodore Géricault peint en 1819, les critiques considèrent qu’une orientation nouvelle, un coup fatal vient d’être porté à la peinture académique.

 

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Eugène Delacroix - La Barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers, 1822, musée du Louvre, Paris

 

 

     Un adolescent. Encore un gamin. Il n’a que 17 ans… Déjà, la superbe lettre ci dessous montre que, très jeune, la passion amoureuse fait entrer Eugène Delacroix dans le romantisme à venir.

 

Lettre à son ami Achille Piron, le 20 août 1815

 

     Que de choses j’aurais à te dire, mon bon ami, si je n’avais pas perdu la tête, mais malheureusement voilà mes anciennes folies qui me reprennent et tu n’as pas de peine à deviner pourquoi. Quel moment que celui où on revoit après des siècles, un objet qu’on croyait avoir aimé et qui était presque entièrement effacé du cœur… Au milieu de tout cela je tombe de mon haut quand je songe à l’empire que j’ai eu sur moi-même hier dans cet instant délicieux et terrible qui m’a réuni pour quelques minutes à celle que j’avais eu l’indignité d’oublier. Il m’arrive souvent qu’une sensation morale, de quelque nature qu’elle soit, ne me frappe guère que par contrecoup, et lorsque livré à moi-même ou rentré dans la solitude de mon âme, l’effet s’en renouvelle avec plus de force par l’éloignement de la cause. C’est alors que mon imagination travaille et que, contraire à la vue, elle agrandit les objets à mesure qu’ils s’éloignent. Je m’en veux de n’avoir pas joui avec assez de plénitude de l’instant que le hasard m’a procuré ; je bâtis des châteaux de chimères et me voilà divaguant et extravagant dans la vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages. Me voilà donc redevenu aussi sot qu’auparavant. Dans le premier instant mon cœur battit d’une force… Ma tête se bouleversa tellement que je craignis de faire une sottise : je ne faisais pas un pas sans songer que j’étais près d’elle, que nos yeux contemplaient les mêmes objets et que nous respirions le même air : lorsque je lui eus parlé et que tu m’entraînas dans l’autre salle… je t’aurais, je crois, battu et néanmoins je n’étais pas fâché d’un autre côté de m’éloigner d’elle, mais je crois que l’enfer et les démons ne seraient par parvenus à me faire quitter cette maison bienheureuse tant que j’y aurais su ma Julie. Et puis ces habits noirs, cette tête pâle et défaillante, ces tombeaux, ce froid vague qui me saisissait, cette mort que je voyais partout, ces charmes pleins de jeunesse et rayonnants de beauté, ce pied vif et léger qui foulait les froides reliques de mille générations et la poussière de quelques tyrans… que de sensations, que de choses… Une tête plus forte que la mienne n’y eût pas résisté, et ma foi, à quoi bon s’arracher de l’âme un sentiment qui la remplit si bien, qui cadre si bien avec mes idées.

     Peu à peu mes sens se rassirent : nous parlâmes, nous fîmes quelques plaisanteries, cela me calma, mais dès que je t’eus quitté, mon esprit et mon cœur furent tout aux petits Augustins.  Enfin que veux-tu, je suis le plus grand des fous ; moi, je m’en moque, il faut que je la voie, il le faut, je donnerais le diable pour en venir à bout. Tu sais à peu près à quels termes j’en suis avec elle, elle m’a contemplé hier avec une certaine attention et une fréquence qui persuade à ma vanité que je ne lui suis pas indifférent, tandis que d’un autre côté, je n’y vois qu’une simple curiosité. Il faut dans tout cela me donner au plus vite ton avis, il faut éclaircir tout ceci. Je t’en supplie par l’amitié que j’ai pour toi, cherche, travaille de ton côté, retourne-toi l’esprit de mille manières pour me trouver le moyen de la voir, de lui parler, de lui écrire. Voilà de belles choses, d’étranges folies. Que dirais-je dans un an, dans un mois peut-être si je voyais une misérable lettre comme celle-ci. Mais je suis jeune et… non je ne suis pas encore amoureux : mais c’est à toi à décider si je dois le devenir ou non.

     Réponds moi au plus vite, sur-le-champ, cherche, médite. Songe que je suis sur les épines, j’ai grand besoin que Cupidon jette sur moi un regard de compassion, car je me vois bien loin de mon but.

     Écris, écris, écris et surtout que je la voie.  Que d’obstacles ! Que de barrières à surmonter.

     Eugène

 

 

     Dans ses premières expériences picturales Delacroix est fasciné par Rembrandt, Titien et Rubens qu’il recherchera souvent au cours de ses nombreux voyages. Ensuite, il suivra sa propre voie, revendiquant une liberté de couleur et de touche.

     Cette lettre à un ami montre son immense passion pour Paul Rubens :

 

Lettre à Charles Soulier (aquarelliste, ami de l’artiste) – Ems, le 3 août 1850

 

     Cher ami,

     Je suis un infâme paresseux : moins j’ai eu d’occupation et moins j’ai eu le courage d’écrire. Je ne veux pourtant pas revenir sans remplir ma promesse et t’écrire deux mots de la vie que j’ai menée. Je suis ici depuis trois semaines : j’en avais passée une à penser en Belgique. […] J’écris à Villot par le même courrier pour l’engager à profiter de l’occasion de la vente du roi de Hollande pour voir les tableaux de Rubens. Ni toi ni lui ne vous doutez ce que c’est que des Rubens. Vous n’avez pas à Paris ce qu’on peut appeler des chefs-d’œuvre. Je n’avais pas vu encore ceux de Bruxelles, qui étaient cachés quand j’étais venu dans le pays. Il y en a encore qui me restent à voir car il en a mis partout : enfin dis-toi brave Crillon que tu ne connais pas Rubens et crois en mon amour pour ce furibond. Vous n’avez que des Rubens en toilette, dont l’âme est dans un fourreau. C’est par ici qu’il faut voir l’éclair et le tonnerre à la fois. Je te conterai tout cela en détail pour te faire venir l’eau à la bouche. Je m’étais bien promis de consacrer huit jours à aller voir la collection de La Haye avant sa dispersion mais mes arrangements n’ont pu définitivement cadrer avec ce projet.

     Je m’en vais me consoler avec les Rubens de Cologne et de Malines que je n’ai pas encore vus. J’irais en chercher dans la lune si je croyais en trouver de tels. Je m’en vais apprendre l’allemand en revenant à Paris et je compte bien sur tes conseils pour cela, pour aller un de ces jours à Munich où il y en a une soixantaine, et à Vienne où ils pleuvent également. Comment négligent-ils au musée d’acquérir les Miracles de St Benoît ? (Toile de Rubens dont Delacroix avait fait une copie en 1844)

 

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Eugène Delacroix - Les miracles de Saint Benoit (copie d’après Rubens), 1844, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

 

     Voilà dans de petites dimensions quelque chose qui avec la Kermesse (Toile représentant une truculente noce de village peinte par Rubens en 1635 possédée par le musée du Louvre) remplirait nos lacunes : mais quant à des grands Rubens, à moins que la Belgique ne fasse banqueroute, nous n’en aurons jamais de la grande espèce.

 

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Peter Paul Rubens - La kermesse au village ou Noce au village, 1635, Musée du Louvre, Paris

 

     Ne me trouves-tu pas redevenu jeune ? Ce ne sont pas les eaux : c’est Rubens qui a fait ce miracle. Toutes les fois que je me suis ennuyé, je n’ai eu qu’à y penser pour être heureux. Et je me suis très peu ennuyé. […]

     Je t’embrasse

 

     Plus tard, en octobre 1860, Eugène Delacroix écrira :

« Rubens ne se châtie pas et il fait bien. En se permettant tout, il vous porte au delà de la limite qu’atteignent à peine les plus grands peintres ; il vous domine, il vous écrase sous tant de liberté et de hardiesse. »

 

Commentaires

Merci Alain pour cet article où l'on peut lire avec admiration combien Eugène Delacroix était romantique!! quel talent!! je ne me doutais pas que celui-ci avait un goût pour l'écriture de Rubens mais il est vrai que l'on peut voir sur certains de ses tableaux la sensualité des courbes qui fut l'apanage de Rubens!!le choix des tableaux sur ton post le montre bien!! Jamais le futur ne trouvera des peintres de cette valeur et j'espère que le Louvre et autres musées seront bien préservés!! Bisous Fan

Écrit par : FAN | 31 octobre 2016

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Je m’excuse Fan, j’ai rectifié mon article. Je me suis trompé en attribuant à Delacroix la superbe « Kermesse au village » qui est bien évidemment de Rubens. Ce tableau du grand Rubens est, pour moi, l’un des plus beaux du Louvre et l’un de mes préférés dans l’œuvre du peintre flamand.
Dans la lettre écrite par Delacroix à son ami, on discerne l’admiration qu’il porte à Rubens. Il se plaint que la France ne possède pas assez de grand Rubens. Cela m’étonne car le Louvre aujourd’hui, le Palais du Luxembourg hier, possède les 21 très grandes toiles correspondant à la commande passées par Marie de Médicis en 1621 à Rubens, qui représente Le cycle de vie de la Reine. Je pense que tu dois les connaître, elles sont exposées dans la Galerie Médicis du Louvre.
Delacroix était non seulement un de nos plus grands peintres français, mais également un excellent écrivain. Je reprendrai bientôt des extraits de son Journal.
Bonne journée Fan

Écrit par : Alain | 01 novembre 2016

Un billet complet et digne d'intérêt compliments.
Merci pour la trace sensible déposée chez moi...

Écrit par : Joëlle | 06 novembre 2016

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J'ai ressenti, Joëlle, une vraie émotion en voyant votre travail. Et pourtant je ne suis pas trop amateur d'art contemporain.
Vos couleurs jaillissent, éclaboussent vos toiles. L'on discerne même dans cette explosion de couleurs un côté figuratif étonnant qui ressort de ce graphisme peint fougueusement au couteau. Superbe... Vos photos également sont d'une grande beauté.
Si je peux me permettre, je vous met dans mes liens pour que d'autres puissent en profiter.
Excellent dimanche.

Écrit par : Alain | 06 novembre 2016

Merci encore une fois pour ces documents aussi intéressants qu'éclairants. Je partage l'avis de Delacroix : les Rubens que nous voyons en France sont presque toujours "officiels" et donc décevants. J'en ai vu de très beaux à Londres, par contre. Et ne suis pas étonnée que Delacroix l'ait pris pour modèle.

Écrit par : Carole | 08 novembre 2016

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Comme nous comprenons Delacroix qui s’est beaucoup inspiré de Rubens, l’un des plus grands peintres de cette période et de l’histoire de l’art.
Il est vrai qu’en France nous sommes moins gâtés que des pays voisins, même si nous en possédons de nombreux au Louvre. Cette « Kermesse de village » et pour moi un enchantement par ses couleurs, sa sensualité joyeuse, et ce mouvement tournoyant entrainant les personnages dans une folle ronde.
Un grande expo parisienne au Grand Palais serait sympa… Avec une suite à Nantes...

Écrit par : Alain | 09 novembre 2016

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