
Pour les lecteurs qui le peuvent : Allez voir cette exposition actuelle au musée d’Orsay, vous, vos jeunes enfants et ados en sortiront transformés.
« Pour moi un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui jolie ! »
Dans ce monde qui se déchire autour de nous actuellement, où un vent populiste insistant souffle, l’exposition « Renoir et l’amour » du musée d’Orsay nous offre un moment joyeux. Avant de venir, je m’étais procuré le gros catalogue. Les premières pages m’avaient fait tressaillir de plaisir : huit reproductions, en pleine page, détails des toiles essentielles du peintre, nous plongeaient, tout de suite, dans une ambiance de joie de vivre et de bonheur.
Tous ceux qui pénètrent avec moi dans Orsay viennent pour partager la même fête visuelle. Les vingt premières années de l’œuvre d’Auguste Renoir, de 1865 à 1885, celles des débuts, mes préférées, celles que les amateurs d’impressionnisme apprécient sont présentées. Aucun des tableaux importants ne manque. Nombre d’entre eux ont été envoyés par les plus grands musées mondiaux ou des collections particulières. J’ai hâte d’en découvrir certains de visu. Renoir est le peintre impressionniste dont les sujets explorent largement les relations de séduction entre hommes et femmes, ainsi que les ambiances festives les unissant.
L’autoportrait de l’artiste, visage de jeunesse, blême, petite moustache et barbichette, regard fixe, nous accueille. Il semble même étonné de nous voir.

Auguste Renoir - Autoportrait, 1875, Sterling and francine clark Art Institute, Williamstown, USA
Je retrouve « La Grenouillère » peinte en 1869 à 28 ans. Depuis sa rencontre dans l’atelier Gleyre avec Claude Monet, où ils avaient rejoint Bazille et Sisley, les deux amis ne s’étaient guère séparés. Cet été-là, ils s’étaient installés côte à côte devant le motif du café-ginguette flottant sur l’île de Croissy dans une boucle de la Seine, lieu de plaisir très en vogue. Leur vision était commune. Se doutaient-ils qu’ils étaient en train de créer un langage pictural, une conception nouvelle du plein air : vision spontanée, capture des changements de lumière, juxtaposition de couleurs en touches posées librement. Un aspect inachevé qui leur plaisait.

Auguste Renoir - La Grenouillère, 1869, National Museum, Stockholm
Une ruche de visiteurs… Ils sont tous regroupés dans une des premières salles. Une grande toile est accrochée seule en son milieu, objet de tous les regards : « Bal au Moulin de la Galette ». Une douzaine de personnes ont réussi à trouver place sur une banquette devant l’œuvre. La chance ! Les admirateurs de Renoir peuvent-ils oublier cette scène de bal montmartrois ? Des couples tournent, les jupes s’envolent. Le soleil est le roi de la fête. Filtrée par le feuillage des arbres, la lumière colorée déposée en flocons par petites touches nerveuses se disperse partout en animant les objets et les personnages. Sur la piste, la robe d’une femme collée contre Solarès, son homme, est piquetée de taches roses, bleues et blanches.
Un silence ému étreint les visiteurs…

Auguste Renoir - Bal au Moulin de la Galette, 1876, musée d'Orsay, Paris
La salle suivante offre le même spectacle de personnes assises, muettes devant une œuvre de format identique à la précédente. Je suis venu essentiellement pour voir ce « Déjeuner des canotiers » dont j’attendais avec impatience la présence. Je connaissais très bien, à Chatou, le restaurant Fournaise où le peintre avait travaillé. La Phillips Collection à Washington avait accepté de se départir quelques mois de ce chef-d’œuvre.

Auguste Renoir - Déjeuner des canotiers, 1880, Philips collection, Washington
À 39 ans passés, Renoir avait longtemps hésité avant d’entamer ce sujet ambitieux qui le hantait depuis plusieurs années : des personnages réunis pour un déjeuner festif sur la terrasse du restaurant. La journée ensoleillée éclaire les tables couvertes d’une nappe blanche. Les méandres de la Seine et le pont de Chatou au loin. Le repas se termine. Le baron Barbier, un habitué, discutant de dos avec la belle Alphonsine Fournaise, l'âme chaleureuse du restaurant, avait aidé le peintre dans le choix et l’emplacement des quatorze personnes composant le tableau, amis et connaissances fréquentant l’établissement. Au premier plan, des fruits, bouteilles et verres forment une véritable nature morte. Deux canotiers en chemise de plaisancier blanche, coiffés de chapeaux de paille, encadrent la nouvelle compagne de Renoir, Aline Charigot, petit nez retroussé, lèvres pulpeuses, qui minaude devant un jeune chien hirsute posé face à elle. Tout est dans les regards entrecroisés qui circulent à travers la toile.
Le plaisir est intense ! Je ne vois que des œuvres exceptionnelles autour de moi.
« La Loge » est l’un des tableaux les plus remarqués. Une jeune femme, fragile et séductrice, la robe floconneuse, visage très pâle, assiste à une représentation théâtrale, couleurs bleu clair et noires en hommage aux noirs d'Édouard Manet.

Auguste Renoir - la loge, 1874, the courtauld institute, Londres
Plus loin, je reconnais « Camille Monet et son fils à Argenteuil », allongés dans le jardin de Monet. La robe blanche se nuance d’ombres rosées et bleutées. De multiples variantes de vert les entourent.

Auguste renoir - Camille monet et son fils à argenteuil, 1874, National galery of art, washington
« Les filles de Paul Durand-Ruel », assises sur un banc, éclaboussées de taches lumineuses, expriment l’amitié qui unit le marchand et le peintre. « Un missionnaire de la peinture » l’appelait Renoir. « Ils auront beau faire, ils ne vous tueront pas votre vraie qualité : l’amour de l’art et la défense des artistes avant leur mort. Dans l’avenir, ce sera votre gloire. »

Auguste Renoir - Les filles de Paul Durand-Ruel, 1882, Chrysler Museum of Art, Norfolk
Les trois danseuses peintes au cours de la même année 1883 sont l’aboutissement de la représentation du couple chez Renoir. Ces toiles grandeur nature sur le thème de la danse mettent en valeur les femmes. Suzanne Valadon, modèle fréquent du peintre, sert de modèle pour « Danse à la ville » et « Danse à Bougival » ; Aline, figure radieuse aux joues rosées, valse dans « Danse à la campagne ». La lumière, le frôlement d’une main, les regards, les robes virevoltantes dégagent une force émotive unique.

Auguste Renoir - Danse à la ville, 1883, musée d'orsay, Paris
Après avoir peint les « Danses », Renoir va effectuer un voyage en Italie et se marier avec Aline. Il veut remettre en question le caractère éphémère de l’impressionnisme et souhaite s’inspirer des classiques. Une grande composition audacieuse de « Baigneuses » fera basculer son œuvre vers un monde exclusivement féminin, juvénile, qui sera le sien jusqu’à la fin de sa vie.

Auguste Renoir - Baigneuses, 1887, Philadelphia Museum of Art
Un critique dira : « Les peintres pullulent dans notre bonne France. Mais ils sont rares qui savent vraiment mêler un peu de lumière céleste à notre nature et à notre humanité ! »