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24 septembre 2015

Degas, un peintre impressionniste ?

 

Ma visite estivale au musée des impressionnismes à Giverny

 

 

 

     J’ai failli rater l’exposition de Giverny. Il restait trois jours avant la clôture le 19 juillet dernier…

     Installé au milieu d’un jardin découpé à l’ancienne en carrés fleuris éclatants de couleurs, ce Musée des Impressionnismes a un charme suranné. La petite route accédant au musée mène, si on la poursuit sur quelques centaines de mètres, vers la maison rose, les jardins et le bassin au nymphéas du peintre Claude Monet. L’artiste y habita durant 43 années.

     Le ciel normand, comme souvent, était d’un bleu délavé encombré de nuages moutonneux laissant échapper quelques maigres rayons de soleil.

     Dès l’entrée de l’exposition le visiteur sait de quoi il retourne. L’interrogation écrite en gros sur les murs : Degas, un peintre impressionniste ? était suffisamment explicite.

     Avant de venir,  j’avais bien ma petite idée en tête sur Edgar Degas. Je comptais sur la vision des œuvres exposées pour finir de me convaincre.

 

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 Edgar Degas – Portrait de l’artiste dit Degas au chapeau mou, 1858, Sterling an Francine Clarck Art Institute, Williamstown

 

 

 


Que fut l’impressionnisme ?

 

     Au début des années 1870, ils étaient toute une bande de jeunes peintres avant-gardistes régulièrement boutés du Salon officiel. Découragés, en 1874, ils décidèrent de réunir leurs talents et d’exposer ensemble pour la première fois dans les locaux du photographe Nadar à Paris. Ils voulaient simplement exister. Leurs noms allaient rester dans l’histoire de l’art : Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Morisot, de nombreux autres. Puis Degas…

     Dans les derniers jours de cette première exposition de 1874, un critique du journal Charivari se moqua d’une petite toile de Claude Monet appelée « Impression, soleil levant ». Le nom d’impressionnisme allait naître ainsi par le plus grand des hasards. Ce mouvement artistique sera, sans doute, la plus grande révolution artistique de l’histoire de la peinture.

     Ensuite, les expositions impressionnistes allaient s’enchaîner régulièrement. Huit, de 1874 à 1886. Seul le patriarche Pissarro, comme l’appelaient ses amis, participa à toutes. Edgar Degas, fidèle, ne s’absenta qu’une seule fois, en 1882.

     Le critique d’art Théodore Duret, en 1878, tenta d’énumérer les caractéristiques qui rapprochaient ces peintres : « Touche libre, peinture claire, étude en plein air, recherche des rapports entre l’état de l’atmosphère qui éclaire le tableau, et la tonalité générale des objets qui s’y trouvent peints ». La plupart des artistes étaient des adeptes de peinture sur le motif. Leurs tableaux apparaissaient comme un espace composé de pigments, où les couleurs juxtaposées, libérées de toute servitude au dessin, s’exaltaient mutuellement.

     Les personnalités de ces peintres étaient fort différentes. Les deux toiles ci-dessous figuraient ensemble lors de cette première exposition impressionniste.

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Edgar Degas – Répétition d’un ballet sur la scène, 1874, musée d’Orsay, Paris

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Camille Pissarro – Gelée blanche, 1873, musée d'Orsay, Paris

 

 

« Faites des lignes… Beaucoup de lignes, soit d’après le souvenir, soit d’après nature » - Jean-Auguste-Dominique Ingres

 

     Le dessin… pour Degas, il primait sur la couleur. Grand admirateur d’Ingres, Degas avait fait des études classiques et passé de longues heures à copier les maîtres anciens au Louvre, et en Italie.

     L’artiste restait solidaire de ses amis impressionnistes, mais sa démarche était tout autre. Son aspiration unique : exprimer un mouvement qui n’efface pas la ligne.

     Contrairement à ses confrères, il se distinguait essentiellement par la précision et la science de son dessin. Pour lui, être moderne ne revenait pas à abandonner la forme et la dissoudre comme le faisaient Monet, Pissarro ou Sisley. 

     A ses débuts, la moitié de la production du peintre peinture,degas,impressionnisme,givernyétait consacrée aux portraits lui permettant de s’emparer de la vie de ses contemporains. Il trouvait ses modèles dans son milieu familial et amical, comme sa sœur Marguerite, ou la sœur ainée de Berthe Morisot, madame Théodore Gobillard.

 

 

 

 

 

 

Edgar Degas – Marguerite de Gas, 1860, musée d’Orsay, Paris

  

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Edgar Degas – Madame Théodore Gobillard, 1869, The Metropolitan Museum of Art, New York

 

 

« Il vous faut la vie naturelle, à moi la vie factice ». « On devrait fusiller les peintres qui plantent leur chevalet en plein air » - Edgar Degas

 

     Il faut bien reconnaître que, pour Degas, le paysage n’était vraiment pas son truc ! Notre homme ne supportait pas la peinture en plein air. Il s’essaya bien à faire quelques paysages dans les années 1869-1870. A l’observation de la nature, il opposait l’exercice de la mémoire et l’imagination uniquement en atelier. Comme les maîtres anciens, chacune de ses compositions était soigneusement préparée par une succession d’études.

 

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 Edgar Degas – Au bord de la mer, sur une plage, trois voiliers au loin, 1869, musée d’Orsay, Paris

 

 

« On m’appelle le peintre des Danseuses. On ne comprend pas que la danse a été pour moi un prétexte à peindre de jolies étoffes et à rendre des mouvements »

 

     « Pionnier des impressionnistes de la nuit » qualifiait-on Degas. A cette époque, l’éclairage se faisait au gaz, accentuant l’intensité des couleurs. Ce qu’il aimait le plus : les rampes artificielles éclairées des théâtres, des cafés-concerts, des beuglants, du cirque, des boudoirs discrets des maisons closes. 

 

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 Edgar Degas – Femmes à la terrasse d’un café, 1877, musée d’Orsay, Paris

 

     Les danseuses… Elles furent certainement le grand amour de sa vie. Il ne cessait de les croquer en mouvement dans des scènes de ballets parisiens : s’élançant en fulgurantes arabesques colorées, saluant les spectateurs, ou surprises dans les coulisses en train de s’habiller, de répéter les exercices quotidiens qu’on exigeait des ballerines pour en faire des créatures de rêves. Il les traquait, les capturait partout dans leurs mouvements. 

     Son souhait : réaliser la synthèse entre l’héritage de Giotto et le courant contemporain : « Ah ! Giotto ! Laisse-moi voir Paris, et toi, Paris, laisse-moi voir Giotto ! 

 

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Edgar Degas – Ballet dit aussi L’étoile, 1876, musée d’Orsay, Paris

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Edgar Degas – Danseuses au repos, 1898, Fondation de l’Hermitage, Lausanne

 

     Les pastels de Degas, des feux d’artifice ! 

     Ce procédé, par sa texture lumineuse, son velouté, son onctuosité, ses couleurs chatoyantes, une accroche exceptionnelle sur le support, comblait ses besoins d’émotion et de rapidité. Il expérimentait les meilleurs effets possibles : hachures pour l’harmonie chromatique, pâtes obtenues avec de l’eau qu’il travaillait avec les doigts ou la brosse. Toutes les ressources étaient exploitées dans une orgie de couleurs. Autre possibilité inégalée du pastel : « dessiner en peignant, peindre en dessinant ». 

     Le peintre raffolait de la représentation des filles du peuple et leurs petits métiers : blanchisseuses, repasseuses, modistes, femmes nues couchées ou se baignant. La pudeur bourgeoise était choquée : « Je les montre sans leur coquetterie, à l’état de bêtes qui se nettoient ». Il débusquait les corps féminins dans leur intimité. « Il a eu de la chance, ce Rembrandt ! Il peignait des Suzanne au bain ; moi, je peins des femmes au tub ».  

 

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Edgar Degas – Repasseuses, 1886, musée d’Orsay, Paris

 

     Dans le groupe des impressionnistes, Degas était certainement l’artiste, avec Renoir, pour lequel la personne humaine comptait le plus dans son œuvre : « Mes femmes sont des gens simples, honnêtes, qui ne s’occupent de rien d’autre que de leur occupation physique. C’est comme si vous regardiez par le trou de la serrure ».

 

 

Misogyne Degas ?

 

     On le disait misogyne. On ne connaissait pas de liaisons attitrées à ce célibataire endurci. Il vivait avec sa bonne, Zoé, la seule femme admise sans son intimité. Les femmes qui lui étaient proches l’appréciaient. Il avait pris sous son aile la femme peintre américaine Mary Cassatt et avait réussi à l’imposer, seule femme avec Berthe Morisot, dans le groupe des impressionnistes. Il disait d’elle : « Voilà quelqu’un qui sent comme moi ». 

 

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Edgar Degas – Femmes vue de dos, 1880, National Gallery of Art, Washington

 

 

« Le cheval marche sur les pointes, quatre ongles le portent. Nul animal ne tient de la première danseuse, de l’étoile du corps de ballet comme un pur sang en parfait équilibre, que la main de celui qui le monte semble tenir suspendu, et qui s’avance au petit pas en plein soleil » - Paul Valery

 

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 Edgar Degas – Le Champ de courses, jockeys amateurs près d’une voiture, 1880, musée d’Orsay, Paris

 

     Tout au long de la vie du peintre, le thème du cheval va revenir constamment. Il ne montrait pas le grand galop de la course, mais l’attente fiévreuse des instants précédant le départ. Les mouvements des chevaux apportaient une spontanéité aux toiles dont le style pouvait s’approcher parfois de la touche impressionniste malgré le fait que les chevaux étaient peints en atelier.

 

 

« Plus j’ai vieilli, plus je me suis rendu compte que pour arriver à une exactitude si parfaite qu’elle donne la sensation de vie, il faut recourir aux trois dimensions, et cela non seulement parce que le travail du modelage exige de la part de l’artiste une observation prolongée, une faculté d’attention plus soutenue, mais parce que l’à-peu-près n’y est pas de mise » - Edgar Degas

 

     Un peintre qui modèle ou un sculpteur qui peint ? L’artiste n’exposa qu’une fois, lors de la sixième exposition impressionniste de 1881, la Petite danseuse de quatorze ans. Beaucoup ne comprirent pas. Il ne cherchait pas à séduire mais à représenter une jeune danseuse dans sa vérité quotidienne. Après sa mort, en septembre 1917, ses héritiers retrouvèrent dans son atelier un ensemble considérable de sculptures modelées à la cire. Elles lui servaient d’études pour ses pastels de danseuses et baigneuses.

 

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Edgar Degas – Petite Danseuse de quatorze ans, 1880, collection particulière

 

     Cette recherche de la forme, héritée des grandes traditions antiques, détonnait parmi les expériences des impressionnistes attachés à la fugacité des choses.

 

 

 

ENSEIGNEMENTS DE MA VISITE DE L’EXPOSITION

 

     La diversité du talent si original d’Edgar Degas m’a été amplement confirmée.

     Degas affirmait avec bon sens : « Cela ne signifie rien l’impressionnisme. Tout artiste consciencieux a toujours traduit ses impressions ». 

     Sa vérité artistique moderne lui était propre. Il concevait la peinture comme une construction intellectuelle et se sentait totalement étranger aux tentatives de ses confrères et amis impressionnistes de jeter des impressions sur la toile et recueillir la vibration de l’éphémère. Malgré ses oppositions, l'artiste tenait à être présent à chacune des expositions impressionnistes. Etait-ce la simple volonté de s'affranchir du réalisme académique ?

     Il m’a semblé pourtant, en regardant les œuvres exposées, que Degas arrivait parfois à des résultats peu éloignés de ceux de Monet : recherche de couleurs claires, dissolution des formes dans la lumière des projecteurs, effets spontanés.

 

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Edgar Degas – Avant la représentation, 1896, Scottish National Gallery, Edimbourg

 

     A la fin de leur vie, Degas et Monet, une vue déficiente l’un et l’autre, n’ayant plus rien à prouver sur un plan artistique, se rapprocheront dans leur derniers travaux proches de l’abstraction. Devant Les Nymphéas de Monet, Degas s’exclame : « Vos tableaux me donnent le vertige. »

     Les deux peintres phares du mouvement impressionniste inspireront les nouvelles générations s’engageant dans l’art moderne du début du 20e siècle.

     Edgar Degas restera le personnage le plus mystérieux de l’impressionnisme.

     « Heureusement que moi je n’ai jamais trouvé ma manière, ce que je m’embêterais », avait lancé Degas un jour.

     « J’ai passé toute ma vie à essayer »

 

 

Commentaires

Le retour d'Alain. Chaque automne, guetté. Très attendu.
Et cette année, avec, semble-t-il, un nouveau style, un peu comme des petits chapitres qui se succèdent sans numérotation, introduits par une sorte de sous-titre : soit une réflexion de peintres ou de poète, soit une question ou précision de ta part sur la suite de ce que tu veux nous démontrer ...

Je ne sais évidemment pas si cette façon de rédiger, - loin des nouvelles ou des correspondances commentées auxquelles tu nous avais habitués -, constitue un choix pour ton futur ou restera une exception pour cette visite d'exposition, peu importe après tout : l'essentiel, une fois encore, c'est qu'en te lisant, j'ai appris certaines choses.

Et il est évident que cette visée pédagogique qui est tienne ici me sied : avec ce découpage de ton exposé, avec ces insertions introductives - mises en rouge, de surcroît -, l'on a l'impression rassurante d'avoir une excellente leçon sous les yeux, agrémentée, comme toujours, d'un support iconographique de choix.

Aurais-tu été Enseignant dans une vie précédente, pour qu'ainsi tu nous fasses ce très clair et très brillant exposé ?

Quoi qu'il en soit, merci pour cette intéressante visite à Giverny.


Tout autre chose, une question (évidemment) : connais-tu la raison pour laquelle cet espace porte le nom de "Musée des Impressionnismes" et non pas "... des Impressionnistes" ?

Écrit par : Richard LEJEUNE | 25 septembre 2015

L’interrogation était d’importance : Degas, un peintre impressionniste ? J’ai voulu y répondre en présentant les différents aspects du peintre et en montrant son originalité et sa complexité. Curieux bonhomme qui rejetait le mot « impressionnisme » et qui pourtant, par certains côtés, en était proche !
Mon étude peut paraître pédagogique mais l’essentiel à mes yeux était de montrer, à travers les superbes œuvres exposées à Giverny, les talents multiples du grand artiste qu’était le caractériel Edgar Degas.
Jusqu’en 2009, le musée s’appelait « Musée d’Art Américain » avant de devenir ce charmant Musée des Impressionnismes. Sa vocation : Faire connaître les origines, le rayonnement géographique, l’influence de l’impressionnisme et du postimpressionnisme et son impact sur l’art du 20e siècle. Cela dépasse l’usage du simple mot d’impressionniste.

Écrit par : Alain | 25 septembre 2015

Kikou Alain,je suis ravie d'être de nouveau connectée Internet, ainsi je peux de nouveau admirer tes posts!! Bravo pour celui-ci où l'on peut voir comment Degas était un "indépendant" même si ami avec Monet! je connais Giverny ainsi que le musée qui évolue au fil des années! c'est toujours un enchantement de venir dans ce petit village normand qui vit au fil des expositions et des peintres connus! la maison et jardin de Monet sont le "paradis" de la couleur!! Merci Alain de nous faire rêver!!BISOUS FAN
ps: je pense que le titre "le musée des Impressionnismes" veut dire (en prenant l'exemple de Degas) qu'il y a eu plusieurs formes d'impressionnismes puisque tous et toutes ne peignaient pas qu'à l'extérieur mais avec la sensibilité et le trait hors académie!! donne nous ton avis!

Écrit par : FAN | 25 septembre 2015

Hello Fan ! C’est toujours un plaisir de retrouver des amis comme toi et Richard. Ouf, je vois que tu peux te connecter à nouveau. J’ai connu cela en début d’année avec l’ordinateur à changer.
Se rendre à Giverny est toujours un plaisir, d’autant plus quand la journée est belle et permet d’apprécier les ciels impressionnistes de la Normandie. Rien n’a changé et les visiteurs américains sont toujours aussi nombreux.
J’ai apprécié ce rendez-vous que j’avais avec Degas, cet étonnant peintre impressionniste qui ne voulait pas entendre parler d’impressionnisme mais participait à toutes leurs expositions. Sur la fin de sa vie il fut bien obligé de reconnaître que son art n’était pas si éloigné qu’il le pensait de celui de Claude Monet.
Je parle du musée à Richard. Tous ces peintres, avec des sensibilités différentes, se retrouvaient dans un mode d’expression nouveau changeant radicalement l’art académique poussiéreux de l’époque.

Écrit par : Alain | 25 septembre 2015

Ravie de vous retrouver et merci pour ce "retour sur l'exposition" qui me va parfaitement;)

J'aime beaucoup cette citation : "Cela ne signifie rien l’impressionnisme. Tout artiste consciencieux a toujours traduit ses impressions"
...seul les méthodes diffèrent.

Écrit par : Smaragdine | 26 septembre 2015

Degas m’a offert un bon moment à Giverny.
Cet homme supportait mal le mot « impressionnisme ». Pour lui, seul le dessin avait de l’importance : « La couleur on s’en tire toujours d’affaire, mais la ligne, comme c’est difficile, toujours. »
Avec son originalité propre, il était un grand peintre avant-gardiste qui exposait et s’investissait dans les expositions de ses amis. On ne peut le mettre à part de tous ces artistes qui étaient en train de révolutionner la peinture.
Excellent dimanche.

Écrit par : Alain | 27 septembre 2015

(seules*)

Écrit par : Smaragdine | 26 septembre 2015

?

Écrit par : Alain | 27 septembre 2015

Désolée...je corrigeais juste la faute de mon message précédent ;)

Écrit par : Smaragdine | 27 septembre 2015

Je m'en doutais un peu.
Bonne journée.

Écrit par : Alain | 28 septembre 2015

Les commentaires sont fermés.