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  • L'OBSESSION VERMEER - 9. Balade hollandaise

     

     

    Suite…

     

    Mercredi 15 mai – 10 heures

      

          Je viens d’apprécier la peinture des maîtres du siècle d’or hollandais. Les quatre Vermeer appartenant au Rijksmuseum ont déserté les salles : La laitière, La lettre d’amour, La ruelle et La femme en bleu lisant une lettre sont partis pour La Haye. J’ai hâte de les retrouver insérés dans l’exposition que nous visiterons demain.

          En fait, aujourd'hui, je suis venu spécialement pour Rembrandt. Au premier étage du Rijksmuseum, j’ai suivi la foule. Pas besoin de boussole, tout le monde partait dans la même direction. Il faut dire que le point de fuite de l’immense galerie centrale, bordée de petites pièces disséminées de chaque côté, se remarquait dès l’entrée : La ronde de nuit accrochée au fond de la galerie, en plein centre, était le phare qui guidait les pas pressés des visiteurs.

     

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    Rembrandt van Rijn - La ronde de nuit, 1642, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          A distance, la plus fameuse peinture du musée m’apparaissait monumentale. La ronde de nuit est, sans conteste, le tableau le plus célèbre et le plus admiré de Rembrandt. Un portrait collectif : des membres d’une société de tir affublés en gardes civiques, commandés par deux officiers, se mettent en marche.

          Les commanditaires étaient nombreux à cette époque pour ce type de tableau. Chaque personnage souhaitait être représenté à son avantage, la figure bien visible, les traits plus ou moins figés. Je repensais aux photos de mariage de nos jours : les personnes sont alignées sur deux ou trois rangs, les plus petits devant, les grands à l’arrière, les couples formés, la tenue du dimanche, le corps rigide et le sourire « cheese »… « Ne bougez plus le petit oiseau va sortir ! »

          peinture,rembrandt,amsterdamLe peintre n’avait pas respecté la commande, pensai-je ? Il semblait en avoir fait à sa guise. En dehors des deux officiers - eu égard à leur rang peut-être ? - qui étaient superbement représentés, les autres personnages gesticulaient dans tous les sens, regardaient dans des directions opposées, les lances montaient, descendaient, penchaient ; certains, indifférents, s’occupaient de leur mousquet. Pour ajouter à la confusion, Rembrandt avait rajouté au milieu de la troupe unpeinture,rembrandt,amsterdam malheureux chien effrayé par le son du tambour et une fillette, lumineuse en jaune, portant une volaille accrochée à sa ceinture.

          Difficile de faire plus discordant ! Malgré tout, en dehors de l’aspect un peu caricatural des personnages, j’étais bien obligé de reconnaître que la beauté du tableau provenait justement de ce joyeux désordre qui lui donnait son harmonie.

     

     

     

     

          Cette majestueuse toile illuminait la grande salle. Puissance, vivacité des tons, lumière, poésie… C’était Rembrandt jeune, au sommet de sa forme en 1642.

          Je décide, en repartant, de faire une ultime visite à La fiancée juive considérée comme l’une des œuvres les plus belles de l’artiste. Je la cherche longtemps et finis par la trouver dans la salle contiguë à la grande pièce que je viens de quitter.

     

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    Rembrandt van Rijn – La fiancée juive, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Pourquoi le nom de Fiancée juive ? L’homme penché vers la jeune femme l’enlace tendrement. Une atmosphère spirituelle se dégageait du tableau brossé dans un clair-obscur habituel chez Rembrandt avec, en pleine lumière, les couleurs fétiches du maître : un rouge puissant sur la robe et de l’or finement répandu sur le personnage. Le tout était synonyme de chef-d’œuvre…

          En revenant vers l’hôtel, je longe le canal. Des bateaux chargés de touristes secouaient l’eau verdâtre qui venait s’écraser sur la berge en gros bouillons. Derrière les embarcations, un profond sillon laissait une trace argentée, puis s’évanouissait.

     

     

    Mercredi 15 mai – 13 heures

     

          En prenant la voiture au garage de l’hôtel, la même petite bise frisquette que ce matin refroidit le soleil printanier. Je referme d’un geste sec le col de mon parka. Du coin de l’œil, j’observe Flo. Notre légère brouille d’hier soir semble oubliée ?

          Avant de partir, la réceptionniste de l’hôtel m’avait signalé que la route des bulbes, de mars à mai, s’étendait sur près de deux cents kilomètres dans la province de Zuid-Holland. Nous laissons l’autoroute. Quelques moulins à vent nous saluent en zébrant le ciel de leurs ailes mouvantes. La terre craquelée crache un magma végétal de fleurs prêtes à être cueillies : tulipes, jacinthes, narcisses, s’éclatent au soleil. Par la vitre avant de la voiture, l’horizon prend une parure violine.

     

    peinture,hollande

     

          peinture,hollandeLa chance est avec nous ! A Lisse, le Keukenhof, considéré comme le plus beau et le plus vaste jardin à fleurs du monde, ferme ses portes à la fin de la semaine. Une mer de fleurs de 28 hectares, six millions d’espèces à bulbes s’offraient à nos yeux émerveillés. Un déchaînement de coloris chatoyants s’intercalait entre des arbres séculaires. Un vaste plan d’eau traversé de cygnes majestueux renvoyait des myriades de lueurs irisées. C’était jour de fête pour mon appareil photo.

      peinture,hollande

     

     

           

     

     

     

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          Au retour, nous quittons la route des bulbes et reprenons l’autoroute pour rejoindre plus rapidement Amsterdam.

     

            peinture,amsterdamDans la ville, la méthode la moins rapide mais la plus agréable pour se rendre d’un point à un autre est de profiter de l’omniprésence de l’eau. Nous gagnons les quais de la Beulingstraat où un bateau taxi nous attend. Confortablement installés à l’avant pour jouir de la vue panoramique, nous glissons le long du canal Herengracht, un des plus beaux de la ville.

          Le siècle d’or dérivait lentement au fil de l’eau. Rembrandt devait avoir connu certaines de ces anciennes demeures habilement sculptées, aux pignons découpant le ciel, construites par de riches marchands. Inscrites sur les frontons, les dates de leur implantation remontaient le temps. De vieux ponts étroits caressaient l’eau calme du canal nuancée de tonalités pastel. Une mouette solitaire traversa le ciel et se posa sur le pont du bateau. Le son d’un accordéon au loin… 

          Des vaguelettes secouaient le ventre rebondi des nombreux bateaux accostés le long du théâtre de l’Opéra. Notre promenade fluviale s’arrêtait là.

     

     

          J’indique du doigt à Flo la direction à prendre. Elle avançait, détendue, lorsque, placépeinture,amsterdam quelques mètres derrière elle, j’aperçus le tramway qui fonçait. Mon cri lui fit accélérer le pas, ce qui la sauva in extremis. Paralysée par la frayeur, elle restait plantée au milieu du trottoir n’osant plus bouger. Des cyclistes insouciants débouchaient de partout l’enserrant dans un curieux ballet fait de circonvolutions endiablées. Je fonçai vers elle, lui attrapai le bras et la tirai vers une zone plus calme.

          - Fais attention, dis-je énervé ! A Amsterdam, le cycliste et le tramway sont rois. Impossible de flâner le nez en l’air comme chez nous !

          Nous reprenons notre route prudemment.

     

     

          peinture,amsterdamLa maison de Rembrandt ne semblait guère avoir changé depuis l’époque où il y vécut entre 1639 et 1658 : une large façade rognée par de hautes fenêtres, des volets rouges. J’imaginais l’artiste montant le petit escalier devant la maison… Combien de chef-d’œuvres avaient été peints à l’intérieur de ces murs, dont la Ronde de nuit ?

     

     

     

     

     

          D’un commun accord, nous décidons de continuer notre chemin à pied et de musarder dans le centre ville. Silencieuse, Flo ne semblait pas encore remise de l’émotion du tramway. C’était le bon moment pour intervenir.

          - Sais-tu qu’Amsterdam est une des capitales mondiales de la joaillerie, lançai-je, innocemment ? La réputation de ses tailleurs de pierres n’est plus à faire... Je t’offre un diamant, dis-je calmement. Cela te ferait un beau souvenir… non ?  

          Flo possédait toujours en elle cette naïveté naturelle de l’enfance et j’en profitais souvent pour la faire enrager. Elle s’exclama incrédule, consciente de l’énormité de ma proposition :

          - Tu es devenu fou mon pauvre Patrice ! Comme ce malheureux Van Gogh ! Pourtant, ici, le soleil ne cogne pas comme en Provence ! Tu te vois entrer dans une boutique en jean et baskets et dire solennellement au vendeur : « Etant de passage à Amsterdam, je souhaite offrir un diamant à ma femme. »

          Elle prenait un ton précieux, style jet-set, qui m’amusait beaucoup. Je répliquai d’un air grave.

          - J’aperçois une boutique sur le trottoir juste en face qui pourrait faire l’affaire.

          Nous traversons la rue. J’insistai lourdement.

          - Regarde ce collier terminé par une petite pierre taillée en forme de poire. Entourant ton cou gracile, ton succès serait assuré dans tes futures soirées. Agnès va en crever de jalousie.

          Ses yeux verts croisèrent les miens un court instant. Sa moue perplexe libéra l’hilarité que je contenais à grand peine. Nos rires conjoints firent se retourner quelques passants. Nous repartîmes bras dessus, bras dessous, complices.

          Sur les quais du canal Singel, un marché aux fleurs sympa, petit oasis de verdure en plein cœur de la ville, longe les péniches. Un peu plus loin, un jazz rythmé est repris par un orchestre de rue.

          La rue que nous avions prise se terminait en impasse. Nos pas se bloquaient devantpeinture,amsterdam la façade effritée d’un bar mal éclairé. Ne pouvant aller plus loin, je m’apprête à faire demi-tour lorsque je m’aperçois que le hasard avait bien fait les choses. Flo s’éloignait déjà rapidement apeurée par l’aspect sombre, vaguement sinistre, de la ruelle. Je lui lance :

          - Que dirais-tu d’une halte dans ce « café brun » d’apparence très ancienne ? Sais-tu que ces cafés font partie du patrimoine hollandais ?

          Elle hésita un moment. Son désir de repos l’emporta sur ses appréhensions.

     

     

      

          Il n’y avait pas encore grand monde à cette heure. Quelques clients bavards sirotaient je ne sais quoi. Une table carrée dans un angle de la salle semblait nous attendre. Au milieu de celle-ci, une lampe à huile rougeâtre luisait faiblement.

          - J’ai lu que l’ancienneté d’un « café brun » se vérifie au niveau d’incrustation de la nicotine répandue sur les boiseries des murs et des plafonds qui, paraît-il, ne sont jamais nettoyés par souci d’authenticité, dis-je à Flo. Nous sommes bien tombés, les boiseries sont imbibées comme du papier buvard couleur ocre brun.

          Un barman nous apporte divers gâteaux régionaux. Le flair aiguisé de Flo les avait repérés sur une table en entrant. Deux grands verres de bière accompagnaient les pâtisseries.

          J’avalai la bière à petites gorgées. Flo me demanda d’aller prendre des serviettes en papier déposées sur un buffet au fond de la salle.

          D’une démarche qui se voulait souple, je me lève et prends la direction du meuble quand la pointe de ma chaussure de tennis droite a la malchance d’accrocher le pied d’une chaise qui débordait sur le passage. La jambe bloquée, le corps penché, mes bras battent l’air désespérément et je m’étale de tout mon long devant une table proche de la nôtre, manquant de la renverser sur une femme qui lisait tranquillement son journal. Elle se leva précipitamment pour me venir en aide.

          - Vous vous êtes fait mal ?

          - Non, je ne crois pas, balbutiai-je rouge de honte.

          Je me relève le plus vite possible, vais chercher précipitamment quelques serviettes en papier et reviens m’asseoir discrètement à côté de Flo désemparée.

          Notre voisine, la quarantaine joviale, nous regardait compatissante.

          - Vous devriez boire un petit verre de genièvre, cela vous remontera, c’est la spécialité de la maison, me dit-elle dans un français parfait, teinté d’un léger accent local. Vous êtes de passage à Amsterdam ?

          Je me recoiffe d’un geste de la main. Je lui réponds plus détendu :

          - Nous restons jusqu’à vendredi où nous terminerons notre séjour hollandais à Delft. Nous sommes venus spécialement pour l’exposition Vermeer de La Haye où nous allons demain.

          - Vermeer ! Grandiose ! J’y suis allée à l’ouverture en mars. Une foule pas possible ! L’exposition durerait des années qu’il y aurait toujours autant de monde pour admirer ces chef-d’œuvres. Ah, les femmes de Vermeer ! Il est le peintre qui a su le mieux les représenter. Elles sont réservées… et pourtant quelle présence. Elles vivent de l’intérieur… Comment dire ?... Vermeer fait parler leurs âmes…

          Nous nous présentâmes mutuellement. Elle s’appelait Claudia et habitait Amsterdam. Elle était charmante et volubile. Je la fixai soudainement.

          - Claudia, j’ai vraiment hâte d’être à demain au Mauritshuis. Depuis que Vermeer est entré en moi, je n’arrive plus à m’en débarrasser... Il m’a envoûté…

          Claudia souriait. Je goûtai le genièvre.

          - Vous n’êtes pas le premier, dit-elle. Sa peinture trouble la plupart de ceux qui l’approchent. Curieux peintre…

          Flo semblait apprécier la liqueur. Le genièvre venant après la bière allumait une petite flamme dans ses yeux. Je me tourne vers Claudia.

          - J’aime votre pays et plus particulièrement Amsterdam dont l’histoire a été si bien conservée. Ici, impossible d’ignorer l’art, il est partout… Est-il vrai que votre ville possède 42 musées ?

          - C’est exact Patrice. L’art est présent dans la rue comme dans les musées à Amsterdam. Les peintres du siècle d’or sont notre fierté et l’on peut facilement parler peinture avec les hollandais qui en connaissent les subtilités. Notre riche passé nous a appris que, contrairement aux nombreuses matières parfois inutiles enseignées dans les écoles et que l’on oublie vite, l’art, lui, n’est pas volatile. Vous savez bien Patrice que l’art nous aide à transcender notre courte existence…

          La voix chaude de Claudia s’animait. Je ne regrettais pas de m’être flanqué par terre tout à l’heure car nous serions restés chacun dans notre coin, elle à lire son journal et nous à nous gaver de gâteaux.

          L’on était entré dans le vif du sujet. Je repris la parole :

          - Quelle chance vous avez ! Lorsque je tente de parler de peinture en France, qui a un passé artistique aussi riche que le vôtre, j’ai parfois l’impression de passer pour un extraterrestre… L’histoire des arts commence seulement à être enseignée dans les collèges et lycées. Quelques rares émissions de télévision, la plupart du temps tardives, peuvent être vues. Il reste les magazines et livres, souvent trop techniques… Et pourtant, il ne faudrait pas grand chose pour inverser la tendance : les musées sont pleins et il faut poireauter longtemps avant d’entrer dans les grandes expositions.

          Flo montrait des signes de lassitude. Je ne pouvais quand même pas lui commander un deuxième verre de genièvre pour la faire patienter ? Je décide de conclure de façon magistrale :

          - Claudia, comme souvent en matière d’art, seuls les initiés, ceux qui savent, peuvent en tirer un véritable épanouissement personnel. Les autres, si personne ne les a aidés à éveiller leur curiosité, ont difficilement accès, sans d’ailleurs sans rendre compte, à cette connaissance essentielle. Heureusement, je m’aperçois qu’avec les nouveaux médias, comme internet, l’avenir s’annonce meilleur.

          Le noir teintait depuis longtemps les vitres du café. Je pensai d’un seul coup qu’il nous fallait rentrer à pied, notre voiture ayant été déposée au garage en rentrant du Keukenhof.

          Nous remerciâmes Claudia pour tout et surtout le secours qu’elle m’avait apporté dans un moment délicat pour ma fierté personnelle. Les deux femmes s’embrassèrent. Nous échangeâmes nos adresses.

          Dehors, la bise glaciale nous incita à accélérer nos pas. Les paroles d’une chanson trottaient dans ma tête. Je reconnaissais la voix grave :

    « Dans le port d’Amsterdam

    Y a des marins qui chantent

    Les rêves qui les hantent

    Au large d’Amsterdam... »

     

     

    A suivre…

     

           Vous avez dû remarquer, comme moi, que l’été arrive officiellement la semaine prochaine. De nombreuses personnes préparent impatiemment leurs valises pour la grande migration annuelle. Une immense léthargie estivale va envahir notre pays. Pour cette raison, j’ai décidé, moi aussi, de faire un break pendant cette douce saison. Je reprendrai donc le 10ème chapitre de « L’obsession Vermeer » le mardi 27 septembre au retour de mes propres vacances que, par habitude, je prends toujours en septembre.

          Des surprises inattendues attendent Patrice et Flo sur la terre de Vermeer…

          Je publierai, durant les mois de juillet et août, quelques « coups de cœur » de l’été se rapportant à  mes visites d’expositions récentes ou à venir. Il en y en a de superbes cette année dans ma région. J’aurai le plaisir de les partager avec ceux qui ne seront pas occupés à griller sur une plage, à crapahuter vers des cimes inacessibles, ou à naviguer sur une mer fougueuse en rêvant d'horizons quasi inconnus.

          Je vous souhaite d’agréables vacances à venir. A bientôt.

     

    Alain

     

      

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise

     

  • La lettre d'amour - VERMEER Johannes, 1670

     

     

          L'église de la Madeleine a un aspect fantomatique.

        Foutu temps... Triste, froid, venteux, humide... Tout ce que j'aime ! Je bougonne toujours lorsque je me balade à Paris en cette saison.

        J'avais lu de nombreux articles élogieux sur la qualité de l'exposition exceptionnelle que la Pinacothèque de Paris présentait en association avec le Rijksmuseum d'Amsterdam : L'âge d'or hollandais - De Rembrandt à Vermeer. L'expo dure jusqu'au 7 février 2010, mais, prudent, j'ai préféré prendre les devants pour éviter la foule des retardataires qui, comme moi trop souvent, se précipitent, affolés, les tous derniers jours.

          J'arrive bien tard. Un train paresseux m'a retardé. Le jour commence déjà à baisser et le musée ferme ses portes à 18 heures. Si j'étais parti plus tôt...

          J'ai presque honte de dire que je suis venu presque essentiellement pour revoir une toile : La lettre d'amour, petit Vermeer de 44 cm x 38 cm. Il est le seul Vermeer des toiles hollandaises exposées à la Pinacothèque. Succès assuré pour les organisateurs ! Ils ont ainsi pu introduire le nom de Vermeer, accolé à celui de Rembrandt, dans l'affiche spectaculaire que j'aperçois au loin.

        Pour une fois qu'un Vermeer débarque à Paris, je ne pouvais pas le manquer. Les deux seuls Vermeer du Louvre que la France possède, La dentellière et L'astronome, ne suffisaient plus à satisfaire ma passion pour cet artiste énigmatique mort depuis plus de trois siècles.

          J'ai encore en tête la grande exposition consacrée au peintre qui avait eu lieu en 1996 au Mauritshuis à La Haye. J'avais fait des pieds et des mains pour obtenir des places que le monde entier se disputaient. Les trois-quarts de l'œuvre peu importante du maître de Delft étaient rassemblés (22 toiles sur environ 35 toiles connues), dont la Lettre d'amour qui m'attend.

          Je traverse la rue de Sèze. La toile de Vermeer, immense, anime les murs du musée devant lequel une longue file de visiteurs se presse, stoïque.

     

         

          Une bonne surprise m'attendait en entrant dans le musée. Devant le succès colossal de l'exposition, le musée avait modifié ses horaires de fermeture : 20 heures au lieu de 18 heures. Je saluai par la pensée les gentils organisateurs pour cette heureuse initiative qui allait me permettre de visiter sereinement, sans courir.

          L'itinéraire fléché m'imposa un circuit commençant par le premier étage du musée et se terminant au rez-de-chaussée par les peintures de genre où Vermeer clôturait l'expo.

          Les œuvres, superbement éclairées, se détachaient dans une semi pénombre.

          Que des chef-d'œuvres ! La richesse de la peinture hollandaise au 17ème siècle avait peu d'équivalent dans l'histoire mondiale de l'art, avec les italiens auparavant. Les peintres de grands talents fourmillaient. On pouvait parler de siècle en or.

          J'examinai chaque œuvre avec minutie, admiratif. Toutes ces toiles me transportaient dans un autre monde fait de polders, canaux, moulins à vent, églises, scènes villageoises, bourgeois posant en grande tenue au milieu de leurs enfants.

          Je décidai de noter sur un carnet mes nombreux "coups de cœur". Pas simple... Je les présenterai une autre fois.

          Je viens de passer les toiles du merveilleux Rembrandt. Je les décris sur mon carnet. Le réjouissant Jan Steen m'arrête un instant. Je me dirige vers la dernière salle de l'expo.

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    Johannes Vermeer – La lettre d’amour, 1670, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Ouf ! Etonnamment, je suis seul devant la petite toile. Un groupe important de visiteurs étrangers agglutinés autour de leur guide vient à peine de s'éloigner.

          Le tableau-phare de l'exposition, la Lettre d'amour de Johannes Vermeer, m'est offert.

          Etrange peinture ?

          C'est la seule toile du maître de Delft avec une œuvre de jeunesse ressemblante, La jeune fille endormfilleendormie.jpgie, où l'on pénètre dans l'intimité d'un intérieur bourgeois par une porte judicieusement entrouverte.De hoochCoupleperroquet.jpg

          Je repensais à une toile de Pieter de Hooch qui aurait pu inspirer Vermeer car la perspective et la composition étaient comparables : Le couple au perroquet. Les deux peintres avaient été voisins à Delft durant quelques années, se copiant l'un, l'autre. Chez Vermeer, l'impact psychologique de la scène est d'une toute autre densité, pensai-je...

                                              

    J. Vermeer – La jeune fille endormie, 1667, Metropolitan Museum, New York

                                                                                         Pieter de Hooch – Couple au perroquet, 1668, Wallraf-Richartz Museum, Cologne

         

          Je décide de m'introduire par la pensée dans la toile pour mieux en saisir les subtilités.

          Voyeur, je m'installe discrètement dans le réduit à balais très sombre, juste à côté d'une chaise sur laquelle un linge et une partition chiffonnée ont été déposés négligemment. J'observe à leur insu les jeunes femmes placées au centre de la pièce en pleine lumière. Cela me rappelait quand je regardais par un trou de serrure étant gamin.

          Cette mise en scène, comédie muette de gestes et de regards, ressemble à un décor de théâtre avec des objets dispersés un peu partout : un balai, un panier à linge, un coussin, des tableaux au mur, des chaussures traînent par terre en désordre. Un bric-à-brac voulu par le peintre.

          Les comédiennes ignorent ma présence proche.

          La servante vient d'interrompre son travail pour remettre une missive à sa maîtresse qui se distrait en jouant du luth. La musicienne arrête de jouer, soucieuse. Elle redoute l'ouverture de l'enveloppe.

        dét4lettreamour.jpg  Lèvres entrouvertes, l'inquiétude amoureuse se lit dans son regard qui interroge la servante : rupture ou rendez-vous ? La mine réjouie de celle-ci s'épanouit d'un sourire complice, presque ironique. Elle a laissé en plan ses travaux de ménage et semble pressée de connaître le contenu de la lettre qui l'intrigue tout autant que sa maîtresse.

       Je ne perds rien du drame qui se noue... Curieux face à face ? Les deux femmes se regardent, réunies dans une même interrogation immobile.leçon de musique.jpg

          Toujours la perspective... Le quadrillage de la pièce est savamment ordonné. Le dessin des dalles noires et blanches est d'ailleurs le même que dans la fameuse Leçon de musique que la Reine d'Angleterre a la chance de posséder. Il attire automatiquement le regard vers l'intérieur de la deuxième pièce.

          La méthode utilisée par Vermeer était d'une grande précision : partant du point de fuite situé juste au-dessus de la chaise dans le petit couloir où je suis blotti, une corde trempée dans la craie lui permettait de tracer des lignes dans toutes les directions et ainsi d'agencer, comme un architecte, les différents plans du tableau. Simple et habile à la fois !

      J. Vermeer – La leçon de musique, 1664, Buckingham Palace, Londres        

         

    La lumièdét3lettreamour.jpgre magique de Vermeer arrive par la gauche et tombe en plein sur les personnages. Les couleurs fétiches du peintre s'harmonisent : la robe en satin jaune de la musicienne accolée au bleu éclatant du tablier de la servante. Une tapisserie en cuir doré derrière les femmes réchauffe la pièce. Les tons sont d'une grande douceur. Le peintre est au sommet de son art en cette année 1670.

          J'examine la marine et le paysage idyllique suspendus au mur. A cette époque, ils symbolisaient le calme, bon présage en amour...

          Je lance un dernier regard. La domestique semble s'impatienter, espérant toujours l'ouverture de la lettre. Je m'éloigne à tâtons de mon lieu d'observation. Il ne faut surtout pas les déranger. Quelle honte si elles me voyaient ! 

          Je sors  à regret de la toile et l'observe à distance.

          Le temps semble s'être arrêté...Une atmosphère mystérieuse, envoûtante, enveloppe le petit tableau scintillant dans la pénombre...

     

         

          La nuit recouvre l'église de la Madeleine. Je marche vers la place de la Concorde. Quelques étoiles lumineuses s'entrelacent autour des arbres. Bientôt Noël, pensai-je.

          Les visages lumineux des deux femmes que je venais de quitter m'apparurent un court instant dans le noir.

          Ont-elles ouvert la lettre ?

     

                                                                                       Alain

     

          Je présenterai dans un prochain article mes "coups de coeur" de l'exposition notés à la sauvette sur un carnet. Rien que du beau ! Ce sera mon cadeau de Noël.