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26 janvier 2010

VAN GOGH A AUVERS - 25. Violette

 

 

 Suite...

 

Mardi 8 juillet 1890.  

 

      Ses yeux noisette me fixaient en souriant.

      Elle m'attendait assise dans l'herbe.

      Comme me l'avait dit son amie Alice la semaine dernière, elle était venue habillée en paysanne. Un grand chapeau jaune avec un nœud de ruban bleu céleste lui coupait le front. Son tablier en grosse toile blanchâtre serrait à la taille son caraco bleu recouvert de points orangés fermé au cou par une broche. Ses pommettes étaient gorgées de soleil.

      J'avais failli ne pas venir. Dans la nuit, je n'avais pu trouver le sommeil. Des pensées sombres tournoyaient sans cesse dans mon esprit agité : « Je pourris la vie à Théo... Jo ne me supporte plus... Ma peinture est sans intérêt... je suis un raté... ». En milieu d'après-midi, je m'étais décidé à honorer le rendez-vous qu'Alice m'avait pris la semaine dernière avec son amie. Pour une fois qu'une jeune fille demandait à me servir de modèle...

      Elle était plutôt jolie.

      - Alice m'a parlé de vous, mademoiselle, dis-je en lui rendant son sourire. Je suis heureux de vous avoir pour modèle... La lumière est superbe en cette fin de journée. Moins forte... plus douce... J'ai apporté une toile de 30 qui sera parfaite... Cela durera peu de temps... Je peux connaître votre prénom ?

      - Violette, dit-elle en souriant ! Je suis née à la fin du mois d'avril. Mes parents m'ont donné ce prénom en hommage à la fleur du printemps... Alors, vous êtes peintre ?

      - Et oui, la peinture est mon métier, Violette ! Enfin... est-ce un métier ? Plutôt une passion dont il est difficile de vivre de nos jours... Comparée à la dureté de vos travaux, mon activité de peintre doit vous paraître bien superficielle. C'est du plaisir, mais je rentre souvent fourbu le soir... parfois découragé lorsque mon travail ne me satisfait pas. Mes journées se passent à courir la campagne en quête de motifs ou à faire des portraits lorsque je trouve des modèles. Hélas, je ne rencontre pas souvent des jeunes femmes aussi jolies que vous qui acceptent de poser !

      Je plante mon chevalet sans plus attendre, oriente la toile de façon à ce que le soleil couchant soit derrière moi. Je fais asseoir la jeune femme sur le pliant qui me sert à peindre et l'oriente de trois quarts.

     Le bleu foncé de sa robe s'harmonisait parfaitement avec le jaune vif du chapeau et l'ocre des blés derrière elle. Elle prenait son rôle de modèle très au sérieux, attentive à mes recommandations. Elle paraissait apprécier mon regard posé sur elle. Elle cambra légèrement les reins ce qui fit gonfler son corsage étroit. Son visage souriant devint impassible.

jeunepaysanne.jpg

Vincent Van Gogh – Portrait de jeune paysanne, juillet 1890, collection particulière

     

      J'eus vite fait de brosser la robe d'un bleu profond. Le contre-jour modelait délicatement le visage de la jeune femme.

      Un même jaune pâle éclaira le visage, le tablier et ébaucha quelques épis de blés. Les joues de la jeune femme me rappelaient ces grosses pommes bien rouges que je cueillais sur les arbres et croquais au cours de mes promenades. Un rouge carmin inséré dans le frais de la peinture jaune rosit les joues. J'en profitais pour ourler avec ce rose orangé les lèvres très fines et pointiller la robe sur toute sa surface.croquis.jpg

      Les blés en fond furent rapidement brossés. Je rajoutai de gros coquelicots.

      La toile avait été couverte rapidement. Cela paraissait un peu grossier. Pourtant, je ne voyais rien à rajouter.

      - C'est fait, dis-je, posant mes pinceaux. J'espère ne pas vous avoir enlaidie. Ce n'est qu'une esquisse faite à la volée. Je vous l'offrirai lorsqu'elle sera complètement terminée en souvenir de notre première rencontre. Une prochaine fois, j'aimerais faire une étude en pied de vous, plus travaillée, debout devant les mêmes blés.

                                                                                                                             V. Van Gogh – croquis de jeune paysanne envoyé à Théo dans un courrier

      La toile était au goût de Violette. Seul, son visage lui parut trop sévère.

      La perspective de servir à nouveau de modèle ne semblait pas lui déplaire. Je devinais sur son visage une fierté intérieure contenue. Elle ne dit rien et alla s'asseoir sur l'herbe.

       - Vous connaisguinguetteàmontmartre.jpgsez la guinguette qui est installée dans l'île de Vaux non loin d'ici, s'exclama-t-elle en allongeant son bras tendu en direction de l'Oise au loin ? Elle se nomme « La tête de Vaux ». Amusant comme expression, n'est-ce pas ? C'est un endroit très agréable. J'aime y aller le dimanche à la belle saison. La musique me fait oublier la dureté des journées de travail.

      Ses yeux s'allumèrent.

       - Le soir, les canotiers débarquent et la fête commence ! Ce sont de joyeux drilles, toujours prêts pour le « chahut ». Quand ils ne viennent pas avec leurs compagnes, ils ne s'intéressent qu'aux filles. Ce sont de bons danseurs et ils nous font rire.

V. Van Gogh – Guinguette à Montmartre, 1886, Musée d’Orsay, Paris

 

       A cette pensée, elle éclate d'un rire sonore. Son rire montait très haut, restait un instant suspendu dans l'air et redescendait lentement en se prolongeant longtemps. J'aimais le son de sa voix. J'aurais voulu rire avec elle, me libérer de cette angoisse qui me tenaillait.

      J'attendis que le silence s'installe à nouveau.

      - C'est étonnant, Violette, votre histoire de guinguette ? L'aubergiste du café Ravoux où je loue une chambre, me parlait récemment de ce lieu... Vous connaissez la « Grenouillère » ? C'est une baignade proche de l'île. Je ne vous la conseille pas. Des adolescents font les fous au bord de l'eau et plongent sur les filles pour les effrayer. Ces garnements trouvent ça drôle !... A propos de la guinguette, monsieur Ravoux m'a signalé que votre amie Alice, la jeune serveuse qui aide sa femme au service, s'y rendait souvent le dimanche.

      - Alice ! Je l'ai connue à l'auberge ! Elle ne pense qu'à s'amuser et adore la polka. Lorsqu'elle trouve un bon danseur, elle ne le lâche plus. Les canotiers, des habitués de l'établissement, l'entraînent dans des quadrilles endiablés et, croyez-moi, ils se fatiguent avant elle...

      Elle mima sur place un pas de polka.

      - Vous êtes bien tombé à l'auberge Ravoux. Je sais par Alice qu'on y est bien. Sa patronne, madame Ravoux, est une femme adorable, à peine plus âgée que moi. Si son mari ne la surveillait pas autant, elle ne demanderait qu'à venir danser avec nous. Mais son homme est tellement jaloux qu'il ne la laisserait jamais sortir dans ce lieu de débauche. Et puis, elle a ses filles à s'occuper...

      Le soleil engageait un flirt avec la cime des arbres. Il fallait que je rentre. Violette, totalement détendue maintenant, parlait beaucoup. J'appris qu'elle avait été engagée comme servante, depuis le début du mois d'avril, dans une grande ferme située au-dessus de l'auberge Ravoux, vers le centre du village. Elle était originaire de la commune de Butry, proche d'Auvers, où résidaient encore ses parents, de modestes cultivateurs.

      La jeune femme ajuste son chapeau doré et me fixe.

      - Je ne sais même pas votre nom, monsieur le peintre ?

      L'intérêt qu'elle me manifestait me troublait. Cela m'arrivait si rarement. Je retrouvais la même sensation que j'éprouvais à Zundert lorsque, adolescent, des filles me parlaient. Cela me perturbait.

      - Je suis hollandais... mais la France est ma seconde patrie. Je vis depuis plus de quatre ans dans votre beau pays. Appelez moi Vincent, comme tout le monde ici !

      Un silence s'installa. La voix claire jaillit :

      - Vous savez, monsieur le peintre, que dans une semaine, lundi prochain, ce sera la fête nationale ? La veille une retraite aux flambeaux partira vers le Montcel et reviendra jusqu'au centre d'Auvers. Un grand bal aura lieu le soir du 14 juillet sur la place de la mairie. J'y serais avec Alice et Tom, le jeune peintre qu'elle a rencontré dans votre auberge. Vous le connaissez ?

      - Bien sûr, c'est mon voisin de chambre et mon compagnon de table. Un joyeux luron...

      Violette possédait la gaîté et la fraîcheur de la jeunesse. Ses jolis yeux noisette pétillaient.

      Elle hésite un instant puis, dans un élan naturel spontané, me saute au cou : « Merci Vincent pour mon portrait ! ». Elle s'enfuit ensuite précipitamment en retroussant sa robe pour ne pas la déchirer sur les pierres du chemin. Avant que sa frêle silhouette ne disparaisse derrière une rangée de saules, elle m'adressa un dernier signe de la main.

      Pensif, je reprends le chemin en direction du village. Mon corps si secoué depuis quelques jours retrouvait une agréable sensation de plénitude que je devais à ce petit bout de femme-fleur qui se nommait Violette.

      Le soleil disparaissait. A l'horizon, des tons vermeils envahissaient progressivement le ciel. 

 

A suivre...

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette