Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21 février 2010

VAN GOGH A AUVERS - 27. Un 14 juillet

 

Suite...

 

Lundi 14 juillet 1890.  

 

 

      J'aperçois la haute maison du docteur Gachet au loin.

      Ce garnement de Tom m'a bien eu avec cette histoire de promenade en barque, pensai-je ? Le rendez-vous était prévu pour 16 heures à l'embarcadère. Je sors ma montre. Je suis en avance...

      Je prends la rue Rémy, le chemin le plus court pour descendre vers l'Oise. En vue du hameau du Four, je coupe à travers champs pour rejoindre plus vite l'étroit chemin de terre longeant la rivière.

      J'attrape une pierre plate et la jette dans l'eau. Elle ricoche longuement. Je suis heureux de revoir Violette. Son portrait achève de sécher à l'auberge.

      Ma mise était élégante. Je me trouvais presque beau.

      La chemise en lin blanche que Tom m'avait prêtée s'assortissait parfaitement à mon pantalon en tissu noir, dernier vestige de mes soirées parisiennes d'autrefois. « Pour un vieux, vous êtes encore bien conservé, Vincent, m'avait dit Tom d'un œil moqueur ! ». Ce gamin m'énervait...

      Ce matin, j'avais pris le temps, d'une des fenêtres de l'auberge donnant sur la grande place, de peindre la mairie d'Auvers en costume de fête. Elle était pavoisée en prévision du bal public devant avoir lieu ce soir. Des guirlandes de lanternes se balançaient dans les arbres. Les Ravoux et les locataires de l'auberge avaient été invités au vin d'honneur ce midi. Je m'étais abstenu.

mairie auvers.JPEG

     Vincent Van Gogh – La mairie d’Auvers, 14 juillet 1890, Collection particulière

     

      Je ralentis mon pas à l'approche de l'embarcadère.

    Les jeunes gens bavardaient gaiement en m'attendant. Violette, la paysanne un peu grossière de mon tableau, s'était transformée en une jeune femme ravissante. Sa robe, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d'un col étroit, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures passées sous le soleil avaient noircie. Ses cheveux bruns étaient noués en catogan sur la nuque. Elle dégageait un parfum léger et frais comme celui de sa fleur.

      Tom portait la même chemise que celle qu'il m'avait prêtée. Plus grand que moi, elle lui allait bougrement mieux. Son pantalon clair, assorti à la chemise, lui aurait donné une allure de dandy si une casquette qu'il laissait retomber exprès, bas sur le front, laissait entrevoir un côté voyou.

      Il plaisantait avec Alice qui gloussait à ses facéties. La jeune fille avait troqué sa jupe et son tablier bleu grossièrement tissés de servante pour une jupe légère en flanelle jaune et un corsage blanc très échancré sur la poitrine. Elle paraissait beaucoup plus jeune que son amie. Elle était aussi blonde et pâle que Violette était brune et foncée de peau. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Violette.

      Celle-ci m'apostropha, la mine enjouée :

      -  Pas question de parler peinture aujourd'hui, monsieur le peintre ! C'est fête... Et vous aussi Tom ! Vous serez punis si j'entends le moindre mot se rapportant à votre art !

      Tom acquiesça, l'œil rigolard. Je pensai en examinant son visage d'enfant dissipé qu'il n'avait pas besoin des remontrances de Violette pour oublier la peinture. Surtout un jour de 14 juillet...

    La barque ventrue qui assurait les promenades sur l'Oise accosta. Le passeur tendit galamment la main aux femmes pendant que les hommes sautaient hardiment dans l'esquif.

      Tom, désinvolte et sûr de lui, s'élança d'un bond majestueux. Son pied gauche buta sur le rebord du bateau, il pivota, penché sur l'eau, et s'agrippa maladroitement à mon épaule pour ne pas chuter. « J'ai bien failli louper le départ, dit-il en fixant malicieusement Alice ! ». « Je ne sais pas nager, me souffla-t-il à l'oreille ! ». La barque lourdement chargée s'éloigna du bord.

      Je m'assis à l'avant de la barque, à côté de Violette.

      - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt sur l'eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage. Ce soir, nous les reverrons sur la place de la mairie d'Auvers pour le grand bal organisé par la commune.

     les périssoires78.jpg Effectivement, de nombreuses barques, yoles ou périssoires tirées par des hommes en maillots rayés, certains en costume élégant, se croisaient, s'abordaient en plaisantant. Ils partageaient le même plaisir et ils se devaient de montrer qu'ils appartenaient à la même communauté.

      Nous arrivions au milieu de la rivière. Une yole fonçait droit sur notre barque. Elle ne semblait pas nous voir. Des femmes crièrent. J'attrapai Violette par les épaules afin d'amortir un choc ou une chute éventuelle. « Accrochez-vous à moi, lui dis-je, cela risque de tanguer ! ». La collision semblait imminente lorsque la yole vira brusquement et s'enfuit. En passant près de nous, le canotier qui dirigeait l'engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Une jeune femme habillée de rose vif, assise à l'arrière, nous fit un immense pied de nez. Violette et Alice, qui connaissaient les farces des canotiers, éclatèrent de rire. La yole s'éloigna rapidement accompagnée de clameurs joyeuses.

      Le temps passait vite au fil de l'eau. Je me sentais mal à l'aise au milieu de tous ces jeunes ne pensant qu'à s'amuser.

      La promenade se terminait. Nous accostâmes le long d'un ponton en bois.

G. Caillebotte – Les périssoires, 1878, Musée des Beaux-Arts, Rennes

     

      Je décidai de rentrer seul à l'auberge. Je rappelai à Violette ma récente demande :

      - N'oubliez pas que j'aimerais vous peindre à nouveau prochainement. Vous porterez la robe claire de ce soir qui vous va si bien.

      - J'accepte Vincent... Après les moissons.

      Elle ajouta, souriante :

     - J'ai passé un excellent après-midi en votre compagnie. Dommage que vous ne dansiez pas... Ce soir, c'est valse et polka !

      Avant de rejoindre Tom et Alice, elle me regarda étrangement.

      - Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre !

  

dansebougival.jpg

      

      J'avais ouvert la fenêtre de l'auberge d'où j'avais peint la mairie ce matin. Malgré la nuit, l'air était encore chaud. Je regardais la jeunesse d'Auvers danser sur la place fortement illuminée. Un orchestre de cuivres était installé sur une estrade en bois.

      C'était une valse. J'apercevais Tom avec sa casquette de voyou. Ils formaient, avec Alice, un couple superbe. Enlacés, ils semblaient voltiger indéfiniment. Ce n'était pas des pieds qui les portaient mais des ailes.

      Non loin, Violette était agrippée à un grand blond qui la secouait sérieusement. Je reconnus le jeune faucheur, mon ami Georges dont j'avais fait le portrait avant-hier. Il se débrouillait sacrément bien pour un paysan... Je les enviais.

      Des souvenirs...

 

P.A. Renoir – La danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

      

    balmoulingalette89-TL.jpg

     Henri de Toulouse-Lautrec – Au bal du Moulin de la Galette, 1889, Art Institute of Chicago

     

      Le « Moulin de la Galette »... A Paris, j'allais parfois traîner dans ce bal populaire proche de l'appartement de Théo, rue Lepic. Je ne dansais pas mais j'aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. La piste était entourée d'une barrière en bois la séparant des tables où l'on buvait du vin chaud. Une faune bigarrée fréquentait ce lieu où se mélangeaient des ouvriers en goguette, des filles et leurs souteneurs, des voyous et même quelques mondains venus s'encanailler. J'aimais cette odeur de vice et de débauche.

salonruedesmoulins.jpg

Henri de Toulouse-Lautrec – Au salon de la rue des Moulins, 1894, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

       

      Toulouse-lautrec m'entraînait souvent dans les nombreux cabarets de la Butte. Au « Mirliton »,Bruantdanssoncabaret93-TL.jpg le scandaleux Aristide Bruant officiait, et nous l'écoutions chanter des soirées entières en buvant des bières. Lautrec... Quel joyeux gaillard ce petit bonhomme difforme ! Il buvait sans discontinuer, fréquentait les bordels et crayonnait les pensionnaires qu'il connaissait toutes et qui lui donnaient des petits noms amicaux, familiers. Beaucoup l'appelaient « Monsieur Henri ». Et moi, je le suivais, fumant et buvant de l'absinthe jusqu'au petit matin.

      C'est Lautrec qui m'avait fait connaître la « Fée verte », nom que l'on donnait à l'absinthe, ce breuvage anisé, jaunâtre, aux reflets émeraude. J'avais pris l'habitude d'en boire tout au long de la journée et les doses augmentaient par accoutumance. Mon corps en redemandait sans cesse et le soir, hébété, je pouvais devenir violent.

H de Toulouse Lautrec – Affiche Aristide Bruant, 1893

 

      Curieux petit homme... Lautrec avait une  canne creuse qu'il ne quittait jamais. Il la remplissait d'alcool et, lorsque il était en manque, il s'en servait une rasade. A l'atelier Cormon, où je l'avais connu, il lui arrivait de dessiner d'une main tremblotante sans tenir compte des remontrances amicales du maître. Il lui fallait sa drogue. Il croquait, avec un talent incroyable, tout ce qui se présentait. Un jour que nous traînions au Tambourin, boulevard Clichy, il fit de moi un portrait au pastel, assis devant un verre d'absinthe. Il me le donna en disant : « A la Fée verte et à Vincent, mon meilleur ami ! ».

  

vangogh87-TL.jpg

     Henri de Toulouse-Lautrec – Portrait de Vincent Van Gogh, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

          

      A chaque fois que je repensais à mes deux années parisiennes, une angoisse me tenaillait. J'avais connu les meilleures années de ma vie dans la capitale...

      C'est bien loin tout ça, me dis-je tristement en fermant la fenêtre et en regagnant ma chambre d'un pas lourd. Ce soir, l'absinthe me ferait du bien... J'en boirais longtemps... jusqu'à l'extase...

      La fête battait son plein à l'extérieur. Le son cadencé de l'orchestre me parvenait. Je reconnaissais le rythme d'une polka, la danse préférée de Violette.

      Demain, Théo et Jo partent pour la Hollande, pensai-je...

      Les éclairs pourpres d'un feu d'artifice illuminèrent violemment la pièce.

 

A suivre...

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet

 

  

 

 

01 juillet 2009

VAN GOGH A AUVERS - 17. La Grenouillère

 

 

canotagesurseine-londres.jpg

Pierre-Auguste Renoir – Bord de Seine à Asnières, 1879, National Gallery, Londres

Suite...

 

Lundi 16 juin 1890.        

 

      Toute la matinée, j'ai marché le long de la berge en griffonnant sur mon carnet de croquis les sites pittoresques rencontrés au bord de l'Oise.

      Je repensais au grand peintre d'Auvers, Daubigny, qui devait connaître autrefois tous ces sites par cœur. J'avais appris qu'il avait acheté un bac auquel il avait adjoint une voile et une cabine pour le transformer en atelier flottant. Il parait que le « Le Botin » avait Corot comme amiral honoraire et son fils comme moussaillon. Joyeux équipage ! Le peintre avait tellement de succès avec ses paysages de rivières qu'il les multipliait en explorant inlassablement les rives de la Seine et de l'Oise... Pourvu que Gachet ait pensé à parler à madame Daubigny de mon projet de peindre son jardin et sa maison, pensai-je.

bateau-atelier-louvre.jpg

Charles-François Daubigny – dessin du bateau-atelier, 1860, Musée du Louvre, Paris

      J'arrive à hauteur d'un large embarcadère monté sur pilotis face à l'île de Vaux. Une grosse barque ventrue attendait le long de celui-ci... La guinguette dont Ravoux m'avait parlé avant de partir devait être sur cette île ? Il s'agissait certainement du lieu d'embarquement pour traverser l'Oise ?

      La berge, encombrée d'arbustes entremêlés, n'étant plus accessible, je décide de continuer à marcher sur l'ancien chemin de halage des péniches aujourd'hui abandonné. A distance, la tête de l'île de Vaux se profilait. La Grenouillère ne devait plus être bien loin.

Sports-LeCanotage.jpg
 

      Deux skifs effilés passèrent en brassant l'eau à grands coups de pelles. A l'intérieur des fines embarcations, quatre solides gaillards coiffés de bonnets de marins, habillés de maillots rayés, étaient assis. Leurs bras hâlés, nus jusqu'aux épaules, les muscles saillants, noueux, tiraient en rythme sur les avirons sous les cris impétueux du barreur qui imprimait la cadence. Je les suivis du regard. Ils disparurent derrière une rangée d'arbres.

      Dans un renfoncement de la rive, des barques et de nombreuses yoles longues et minces, de toutes couleurs, étaient amarrées. Le lieu me plaisait. J'aurais aimé le peindre séance tenante. Je me fis la réflexion qu'il était trop tard, en ce début d'après-midi, pour entamer un tableau que je n'aurais pas le temps de terminer.

      Des clapotis, des sons vagues, des cris sourds me parvenaient. Je ne discernais pas de quoi il s'agissait. Cela ressemblait à des pierres que l'on jette dans quelque chose de liquide. Je me redresse, intrigué. Ces bruits venaient de l'autre côté d'un large bouquet d'arbres.

      Il faisait chaud. Je prends ma gourde et bois longuement l'eau qui était encore assez fraîche.

 

      La Grenouillère était une grande étendue de berge déserte. Le lieu avait été aménagé en plage sablonneuse. Un large ponton en bois s'enfonçait dans la rivière.

      La plage était envahie d'une foule bruyante. La plupart des personnes portaient un maillot pour le bain ; d'autres, habillées, certainement de la famille ou des amis, étaient assises sur des bancs à l'ombre et profitaient du spectacle.

H.Guydo-LaGrenouillère.jpg

Henri Guydo – A la Grenouillère, dessin paru dans Le Rire en 1902

 

      J'avance et m'assois sur un carré d'herbe, sous un arbre. Une jeune fille brune me frôla en courant vers l'eau en costume de bain magenta. Très décolleté, son corsage en étoffe la moulait jusqu'à la taille et s'évasait sur des hanches enserrées dans une culotte s'arrêtant au-dessus des genoux. Le maillot foncé accentuait la blancheur de ses épaules, de ses bras et de ses jambes dénudées que de fines chaussures, tenues par des lacets ficelés aux chevilles, enjolivaient. Elle tentait de semer un petit homme maigrelet, la barbiche en avant, affublé d'un large chapeau de type colonial et d'un maillot crème à manches courtes. Il la poursuivait pieds nus, les mains tendues en avant, l'œil égrillard, en poussant des petits cris d'oiseau. De son caleçon blanc, dépassaient des jambes noueuses aux mollets protubérants. Ils sautèrent dans l'eau qui rejaillit dans une pluie d'éclaboussures.

   grenouillère.JPEG   Quelle pagaille ! La rivière était secouée de tremblements. Des nageurs se croisaient d'une brasse vigoureuse, d'autres escaladaient la courte échelle menant à la plate-forme sur pilotis et piquaient une tête, sans trop se préoccuper des baigneurs aventureux qui passaient par là. Des hommes en profitaient pour apprendre à nager à leurs compagnes. Ils les soulevaient, une main solidement plaquée sous le ventre, pendant que l'autre main tentait de maintenir le fragile équilibre. Elles tiraient l'eau en cœur en faisant de grands cercles avec les bras, sans grande efficacité, leurs mollets et leurs pieds sortant de l'eau battaient l'air derrière elles.

      Quelques baigneurs restaient assis sur le bord et trempaient leurs jambes dans la rivière pour se rafraîchir. Je vis un chien tenter d'attraper des mollets par jeux, pendant qu'au milieu de la plage, gonflant ses pectoraux, un sportif en maillot lançait alternativement ses bras et ses jambes devant lui. Des bébés nus rampaient sur le sable sous le regard attentif des parents.

 Gravure de Miranda – Les grenouilles apprennent à nager aux bains froids de La Grenouillère, L’illustration 1873

     

      Ce joyeux désordre me plaisait. Ces scènes nautiques feraient une peinture originale et drôle, me dis-je ravi du spectacle ?

      Des yoles et des skifs circulaient au milieu de la rivière. Un homme sauta d'un bateau et disparut sous l'eau avant de réapparaître plus loin en hurlant.

      Un groupe de jeunes garçons arrivait. Ils se déshabillèrent rapidement dans les cabines de bain et foncèrent vers l'eau bienfaisante. La plupart d'entre eux portaient un simple caleçon court coupé à mi-cuisse. La poitrine libérée, ils bombaient le torse devant les jeunes filles. Certains, grands comme des échalas ou bedonnants, n'avaient pas grand-chose à montrer et sautaient bêtement dans l'eau en position assise, les pieds en avant, afin de faire jaillir le plus d'eau possible sur les fillettes apeurées.

V.Geruzez-La grenouillère-dessin 1869.jpg

Victor Geruzez dit Crafty – dessin de La Grenouillère de l’île de Croissy, Le Monde Illustré 1869

 

      Je m'allonge, la tête calée sur un tronc d'arbre. Le spectacle devint franchement comique lorsque quatre garçons attrapèrent un de leur camarade qui se débattait et se dirigèrent vers la berge. Arrivés au bord, ils le lâchèrent en le jetant dans la rivière. Les spectateurs habillés, assis derrière moi, lancèrent des cris effrayés à la vision du malheureux garçon, dont seule la tête sortait de l'eau, qui toussait et crachait. Finalement, à l'aide de grands moulinets avec les bras et le secours d'un brave homme, il parvint à  remonter sur la rive.

      Je m'apprêtai à partir. J'eus un dernier regard pour une jeune femme seule au milieu de la rivière, sans bonnet, glissant d'une brasse souple, sa longue chevelure cuivrée caressée par l'onde. J'étais un piètre nageur et je l'enviais. Elle stoppa sa course, se mit en planche, les bras en croix, la tête dans le ciel. Seuls ses seins, son ventre et ses pieds, émergeaient. Soudainement, elle repartit d'une nage plus rythmée vers la rive et sortit de l'eau. Elle était grande et mince, l'allure athlétique. Elle gagna une cabine.

      La nageuse me rappelait Marguerite, la fille du docteur Gachet : finesse des traits du visage, souplesse du corps. Je repensais qu'elle aussi, comme Adeline Ravoux ce matin, m'avait promis de me consacrer une journée pour la peindre en buste jouant du piano. Quelle chance j'avais ! Deux très jolies jeunes filles allaient m'offrir leur fin minois !...

    Tous les ans, Gachet préparait une grande fête à l'occasion de l'anniversaire commun de Paul et Marguerite nés le même jour. J'avais reçu cette semaine un carton d'invitation pour dimanche prochain 22 juin. Je ne pourrais apporter mon matériel de peintre ce jour là, songeai-je ? Peut-être pourrai-je croquer Marguerite le dimanche suivant, le 29 juin... ?

 

      Je serais bien resté des heures en ce lieu mais le soleil entamait sa course descendante. Je souhaitais rentrer au village sans avoir à me presser afin de profiter au maximum du temps radieux. Madame Ravoux me ferait bien réchauffer un plat si je manquais l'heure du repas ?

      Assoiffé, je sors la bouteille de bière qui restait dans ma musette et la bois d'un trait. Je reprends l'ancien chemin de halage en sens inverse et récupère la berge quelques centaines de mètres plus loin.

      Installés en plein soleil, deux pêcheurs surveillaient leurs bouchons. Une minuscule « guêpe » à vapeur, la coque bleue rayée de deux minces fils blancs, remorquait une péniche lourdement chargée en lançant dans le ciel un grand panache de fumée grise. « Guêpe » ?... Curieux nom...

      De violents remous agitèrent la rivière. Un homme en vareuse, coiffée d'une large casquette, s'irrita et se mit à injurier à distance le conducteur de la « guêpe » dont le passage intempestif troublait le silence et la quiétude de son coin de pêche. Son bouchon disparut soudainement, ce qui eut pour effet de calmer sa colère. Il n'eut que le temps de tirer sur la canne et ramena un joli gardon de fond. Il le décrocha, le contempla sans pitié et le jeta dans un seau.  

 

 A suivre...

      Ce 17ème épisode burlesque et nautique aura un avant goût de vacances pour beaucoup d’entre vous.

      Cette période de farniente estival qui s’ouvre est le moment propice pour permettre à Vincent de souffler.

      Pour changer, je publierai quelques nouvelles ou poèmes avant que notre bel été ne file en pente douce en septembre, mois où je prendrai des vacances.

      Ne vous inquiétez pas Vincent va revenir. Il espère seulement que vous avez apprécié le premier mois qui se termine de son aventure à Auvers qui l’a rendu pleinement heureux.

      Il sera fidèle au rendez-vous qu’il vous fixe début octobre pour vous conter la suite de son histoire. Il brûle d’impatience à la seule pensée de peindre bientôt les jolis minois qu’il évoque dans cet épisode…

 

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère