Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29 mai 2013

Le roi des ciels - BOUDIN Eugène

 

Faire éclater l’azur

 

 

peinture,boudin,deauville,

Eugène Boudin –  Concert au casino de Deauville, 1863, National Gallery, Washington

 

      « Devant la nature, c’est à méditer qu’il faut s’exercer. De grands ciels puissants, profonds, vaporeux, légers, et, là-dessous, un morceau de la terre ou des bateaux, mais que ce soit grand, idéalisé, comme je l’entrevois. »  

                                                                                                        Eugène Boudin 

 


      « Sans connaître l’homme, je l’avais en grippe ». C’est ce que pensait Claude Monet à 17 ans en voyant la peinture d’Eugène Boudin, son aîné, âgé de 34 ans, un normand comme lui.

      Depuis plusieurs années déjà, Monet dessine, la plupart du temps des personnages qu’il affuble de figures grotesques. En fait, il caricature !  Il s’amuse beaucoup et, talentueux, il vend : 15 ou 20 francs suivant la tête du client. Le succès, si jeune, le grise.

      En 1858, c’est la rencontre.

      Au Havre, le papetier encadreur Gravier exposait conjointement dans sa boutique, les caricatures de Monet dont le talent faisait s’esclaffer toute la ville, et les paysages de Boudin. Il voulait organiser une rencontre entre les deux artistes.

      Boudin entre dans la boutique ou Monet examinait des toiles. Aussitôt l’encadreur fait les présentations. Boudin complimente le jeune Monet :

      - Quel coup de crayon ! Je regarde toujours avec plaisir vos croquis. Vous êtes doué. C’est enlevé, leste. Bravo ! J’espère que vous n’en resterez pas là. Apprenez à voir et à peindre, dessinez, faites du paysage.

      Devant l’obstination de Boudin, Monet, peu convaincu, accepte de venir peindre en plein air aux alentours du Havre, en bordure de mer. Des années plus tard, il racontera : « Quelle révélation ! Je fus illuminé. La lumière venait de jaillir. ». Il avait fait connaissance avec la peinture de l’instantanéité, de la fugacité des choses, de la brièveté du temps.

      « Si je suis devenu un peintre, c’est à Eugène Boudin que je le dois » reconnaîtra Monet.

     

peinture,boudin,trouville

Eugène Boudin –  Plage à Trouville, 1890, National Gallery, Londres

 

      Toute sa vie, Eugène Boudin restera le peintre des bords de mer. En face de la mer et du ciel, il étudie la traduction au plus juste des deux éléments. Il dit : " Nager en plein ciel, arriver aux tendresses des nuages, suspendre des nappes, au fond bien lointaines dans la brume grise, faire éclater l'azur ".

      Un jour, Corot, le peintre des paysages vaporeux, regarde longuement les marines de Boudin et lui dit : « Boudin, vous êtes le roi des ciels ».

 

peinture,boudin,rotterdam

Eugène Boudin –  La Meuse à Rotterdam, 1881, Musée d’Orsay, Paris

 

      Outre Corot et Claude Monet, curieusement, ce peintre de marines peu connu, va être encensé par deux artistes célèbres du moment, un poète, Charles Baudelaire, et un peintre, Gustave Courbet.

      Toujours au Havre, en 1859, comme avec Monet un an auparavant, Courbet découvre chez un marchand les marines de Boudin. Séduit, il demande à le rencontrer. Et le grand Courbet, le peintre de « Bonjour, monsieur Courbet » ou « Un enterrement à Ornans », va se lier d’amitié avec l’humble croqueur de nuages et de ports. Ils vont peindre ensemble sur le littoral des vues de la Manche. Courbet, enthousiaste, s’exclame : « Nom de Dieu ! Boudin, vous êtes un séraphin, il n’y a que vous qui connaissiez le ciel ! ».

 

peinture,boudin,trouville

Eugène Boudin –  L’entrée du port de Trouville, 1888, National Gallery, Londres

 

       Baudelaire est le scandaleux auteur des « Fleurs du mal » qui a été condamné à une amende pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Rien que ça… Ami de Courbet et virulent critique d’art, il va apprécier, au Salon de 1859, les marines pastellés de Boudin, et écrira : « A la fin tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, […] ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, […] toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse… »

 

peinture,boudin,

Eugène Boudin –  Coup de vent devant Frascati, 1896, Musée du Petit Palais, Paris

 

      Même Emile Zola reconnaissait en Boudin " son originalité exquise ". 

 

peinture,boudin,trouville

Eugène Boudin – Baigneurs sur la plage de Trouville, 1869, Musée d’Orsay, Paris

 

      En 1893, Boudin peint « La plage de Tourgéville ". La solitude n’est troublée par aucun premier plan et accroît ainsi l’immensité du ciel.

 

peinture,boudin,tourgéville

Eugène Boudin – La  plage de Tourgéville, 1893, National Gallery, Londres

 

       Eugène Boudin s’essaye à un nouveau genre : les plages de Trouville, Deauville, en peinture,boudin,trouvillefront de mer, avec des élégantes en crinoline, assises sur le sable, s’abritant du soleil sous leurs ombrelles, discutant sur la plage.

 

 

 

 

 

  

 

 

Eugène Boudin – Scène de plage à Trouville, 1863, National Gallery of Arts, Washington

 

       « On aime beaucoup mes petites dames sur la plage » disait-il en riant.

 

peinture,boudin,

 Eugène Boudin – Scène de plage, 1862, National Gallery of Arts, Washington

 

       Le ciel est crépusculaire, rougeoyant, avec toujours la même rangée de personnages en front de mer.

 

peinture,boudin,trouville

Eugène Boudin – Scène de plage à Trouville, 1869, collection Thyssen-Bornemisza, Madrid

 

       Les ports. Lorsqu’il ne peint pas les plages, Boudin aime représenter les ports avec peinture,boudin,le havreleurs ciels houleux et changeants accompagnant de superbes navires toutes voiles dehors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eugène Boudin – Entrée du port du Havre, 1883, National Gallery of Arts, Washington

 

peinture,boudin,

Eugène Boudin – Le bassin de l’Eure au Havre, 1885, Musée de l’ancien évêché, Evreux

 

       1874. Le grande révolution de la peinture impressionniste va naître à l’occasion d’une banale exposition de peintres indépendants, quasi inconnus, organisée dans les locaux du photographe Nadar, boulevard des capucines à Paris.

      Le fameux critique du Charivari, Louis Leroy, se moque d’un petit tableau de Claude peinture,boudin,monet,Le HavreMonet représentant un lever de soleil sur la mer que le peintre avait croqué de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Une charmante toile avec un gros soleil rouge s’infiltrant au milieu des brumes et se reflétant dans l’eau. Monet ne sachant quel titre donner à « cette chose » pour le catalogue de l’exposition l’appela Impression, soleil levant. Ce joyeux critique, se croyant sans doute très drôle, eut ces mots ironiques : « Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… ». Il titra d’ailleurs sa chronique « L’exposition des impressionnistes ».

      Le terme d’impressionniste était né et allait être adopté par les peintres se reconnaissant de cette mouvance. Ces avant-gardistes abandonnent les valeurs de l’art académique : modelé, contour, clair-obscur, perspective, pour peindre sur le motif la lumière changeante, avec des couleurs pures, une touche divisée qui capte les vibrations lumineuses, les émotions troubles, la fugacité des choses. La lumière est le principe actif de leurs œuvres. 

      Cette année là Eugène Boudin expose dans le groupe. Claude Monet l’a invité. Ses couleurs n’ont pas la vivacité de ses jeunes confrères. Ses marines sont peints dans une gamme de gris. Par la suite, il veillera à rester « indépendant », ne relevant pas d’écoles consacrées. Il tracera son sillon en solitaire.

 

      Boudin s’intéresse à la vie des gens simples : paysans, pêcheurs, lavandières. Dans leur vie quotidienne, il retrouvait ses origines modestes de fils de marin de Honfleur.

      peinture,boudin,« Je voudrais déjà être au champ de bataille, courir après les bateaux, suivre les nuages le pinceau à la main, humer le bon air salin des plages et voir la mer monter. […] Nous mangeons du poisson, de la crevette qui sort de l’eau et que de pauvres pêcheuses, trempées dessus et dessous, jupons collés aux jambes, nous apportent en passant. »

 

 

 

 

 

Eugène Boudin – Pêcheuses sur la plage de Berck, 1881, National Gallery of Arts, Washington

 

 

 

      « Fixer quelque chose de ce qui passe », disait Berthe Morisot. Eugène Boudin aurait pu également s’approprier cette phrase.

 

       « J’aurai peut-être eu aussi ma petite part d’influence dans le mouvement qui porte la peinture vers l’étude de la grande lumière, du plein air, de la sincérité dans la reproduction des effets du ciel. »

 

peinture,boudin,trouville

Eugène Boudin – Sur la plage de Trouville, 1887, National Gallery of Arts, Washington

 

 

 

      Le charmant musée parisien Jacquemart-André présente jusqu’au 22 juillet prochain la première rétrospective le l’œuvre d’Eugène Boudin depuis 1899.

      Pour les retardataires, il reste encore pas mal de temps pour s’y rendre et redécouvrir ce maître des plages, des ports, de la mouvance des ciels.

                                                                  

                                                                                                  Alain

 

 

Commentaires

Joli sujet que j'ai traité ce matin ... comme par coïncidence ... Bonne journée !

Écrit par : catherine | 29 mai 2013

L’expo Boudin est superbe. Belle occasion de découvrir ou redécouvrir la qualité de cette peinture qui fit de Claude Monet ce qu’il devint par la suite.
Excellente journée

Écrit par : Alain | 29 mai 2013

"Maître de la mouvance des ciels"
"étude de la grande lumière, du plein air"
j'aime.

Écrit par : jamadrou | 29 mai 2013

Tous ceux qui approchèrent le gentil Boudin l’aimèrent.
Ce « chasseur de nuages » avait le vrai talent des modestes.
Excellente journée

Écrit par : Alain | 29 mai 2013

Je ne connaissais pas.
Pourquoi ?
Car, si je te lis bien, ce peintre de si merveilleux ciels est resté pratiquement inconnu du grand public.
Pourquoi ?


Tout autre chose.
"En 1893, Boudin peint « La plage de Tourgéville ".

Puis cette phrase que je ne comprends pas bien :
"La solitude n’est troublée par aucun premier plan (...)"

Mais si, il y a un premier plan, Alain : avec du sable jaune, des dunes vertes et des gens ...

Écrit par : Richard LEJEUNE | 30 mai 2013

Eugène Boudin n’était pas un inconnu à son époque, surtout dans sa région normande. Les peintres avant-gardistes connaissaient et reconnaissaient sont talent : Courbet, Jongkind, Corot, et surtout Claude Monet qui le considérait comme son maître et disait aussi de lui, comme Corot, qu’il était le roi des ciels.
Boudin participa à la toute première des expositions des peintres impressionnistes, mais c’était un solitaire et essentiellement un peintre de bord de mer. De par sa touche divisée, ses couleurs et sa recherche constante des effets lumineux, il était considéré comme un précurseur de l’impressionnisme. A mes yeux, il les valait. Dans mon article, j’ai mis tout à la fin une toile « Sur la plage de Trouville » qui de par sa qualité picturale me rappelle bigrement la touche enlevée de Berthe Morisot.
Le premier plan… C’est de la technique picturale ou photographique.
Lorsque l’on parle de premier plan en peinture, comme en photographie, il s’agit d’objets, personnages, ou autres, bien visibles, plus détaillés que le reste du motif, avec souvent des valeurs de couleurs plus contrastées. Les premiers plans permettent de donner de la profondeur de champ au tableau.
Dans « La plage de Tourgéville », il n’y a pas véritablement de premier plan : gens minuscules et une longue bande de sable et dunes. Ainsi, l’œil ne regarde pas en premier ce qui est placé devant, ou même en arrière car les personnages sur la plage sont loin, mais ne s’intéresse qu’à ce grand ciel qui, comme dans la plupart des toiles de Boudin, occupe les 2/3 de la toile. Cela me rappelle le ciel de Vermeer, qui à la même importance, dans la « Vue de Delft ».
Il était tant d’exposer à nouveau ce grand peintre qui est très apprécié par ceux qui s'intéressent à la peinture, et le musée Jacquemart-André ne désemplit pas.

Écrit par : Alain | 31 mai 2013

Merci Alain pour toutes ces précisions.

Mais je reste un peu dubitatif quant à la notion de premier plan dans le tableau "La plage de Tourgéville" car, personnellement, mon regard a été attiré par ces taches de couleurs rouges ou brunes, voire noires (ombrelle et vêtements, ça et là) certes minuscules par rapport à l'immensité du ciel nuageux mais qui, néanmoins, ont retenu mon attention dans une oeuvre finalement très pâle.
Peut-être aussi parce que infimes, j'ai cherché à mieux distinguer à quoi elles correspondaient ...
Je ne sais pas; mais c'est en tout cas mon ressenti.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 31 mai 2013

Ton ressenti correspond peut-être à ton regard habitué à analyser et à détailler ce que tu vois.
Personnellement, mon premier regard est pour le ciel, immense. J’ai eu la même impression, au début de l’article, avec « Plage à Trouville » où il n’y a pas véritablement de premier plan structuré. Le ciel est étonnant par la couleur et le mouvement. Comme disait Boudin : « Nager en plein ciel, arriver aux tendresses des nuages ».
Ensuite, comme toi, mon regard s’est intéressé aux petits personnages.
Le regard est souvent complètement différent pour chaque personne.
Je viens de lire ce matin l’article d’hier d’un site que j’apprécie - http://michel.cristofol.over-blog.com/ - et qui, je le pense, te plairait beaucoup car il parle de peinture et beaucoup de littérature et de poésie. Le sujet de l’article était consacré à Claude Monet vu par Octave Mirbeau.
Octave Mirbeau, comme pour Van Gogh et d’autres, parle superbement de l’œuvre de Monet, qui pourrait ressembler à celle de Boudin son initiateur à la peinture de paysage. Il faut lire également la réponse finale de Michel Cristofol à un commentaire de lecteur. Mirbeau donne sa perception d’une œuvre d’art.

Écrit par : Alain | 31 mai 2013

Tu as entièrement raison, Alain : il est certain que le regard porté sur les choses et les êtres diffère suivant la sensibilité de chacun.

Merci pour ce lien vers un blog qui, au travers de tes quelques mots ci-dessus, me semble en effet intéressant.
Je m'y rendrai probablement en fin de journée, occupé que je suis pour l'instant à peaufiner un prochain article consacré au Musée royal de Mariemont.

Écrit par : Richard LEJEUNE | 31 mai 2013

La sensibilité... Comme dit Mirbeau, il ne faudrait pas expliquer une œuvre d’art, mais se laisser guider par ses émotions.
Pas toujours simple, car nous avons souvent un penchant naturel à vouloir interpréter, comprendre.

Écrit par : Alain | 31 mai 2013

Merci Alain de nous avoir exposé tant de merveilleux ciels d'Eugène Boudin!! Oui, les ciels et les jolies dames d'antan sur la plage, personne ne les a aussi bien représenté et je suis d'accord, grâce à lui est né l'impressionnisme! le hasard de la rencontre avec Monet a permis à celui-ci de diriger sa palette vers des ressentis qui ne cessent de nous enchanter!! BISOUS FAN

Écrit par : FAN | 31 mai 2013

Le courant artistique impressionniste est certainement celui qui séduit le plus dans le monde. Il suffit de voir les foules qui se ruent dans les hauts lieux de cette peinture : Giverny et le musée de l’Orangerie pour les nymphéas, Orsay, la Mecque de ces peintres, et toutes les expos temporaires qui ne désemplissent pas.
L’entrée des musées présentant ces peintres de la joie de vivre devrait être remboursée par la Sécurité Sociale pour le bien-être, non chimique, que cela nous donne.
J’espère que les toiles de Boudin t’ont fait du bien Fan.
Excellent week-end, ensoleillé je pense.

Écrit par : Alain | 01 juin 2013

Bonjour Alain

Le soleil a tout de même fini par apparaître ! J’espère que tu en profites bien et que cela te fais autant de bien qu’à moi ;-).

Merci pour cette nouvelle découverte, j’aime particulièrement la "Scène de plage à Trouville" de 1869. J’imagine cette foule, chaque être plongé, réuni - uni ! - dans le silence et le recueillement devant la contemplation de ce crépuscule.

Très belle fin de soirée
Amicalement

Écrit par : Esperiidae | 06 juin 2013

Cette scène de plage à Trouville est effectivement remarquable.
Boudin, comme d’habitude, a voulu essentiellement peindre un ciel au soleil couchant. Le fait d’avoir posé des personnages immobiles dans cette obscurité traversée de lueurs orangées, donne à la toile un aspect religieux, mystique. Un grand peintre qui a beaucoup inspiré Claude Monet !
Je pense bien que le soleil qui nous arrive donne la sensation de revivre ! Sans lui que serions-nous, pauvres humains asservis aux quelques rayons qu’il daigne nous offrir parcimonieusement.
Bon week-end

Écrit par : Alain | 08 juin 2013

Bonjour,
Bel article sur ce peintre délicat.
Je regrette vraiment de n'avoir pas eu le temps de voir l'expo de Marmottan.

Bonne journée
Anne

Écrit par : Parisianne | 15 juillet 2013

Ce n’est pas à Marmottan mais à Jacquemart-André. Ces deux musées sont mes préférés dans Paris pour leur côté romantique et les trésors qu’ils renferment. Il reste encore une semaine pour aller voir l’expo.
Boudin est un grand peintre malheureusement resté dans l’ombre des meilleurs impressionnistes. Il est ainsi réhabilité.
Très bonne journée.

Écrit par : Alain | 16 juillet 2013

Les commentaires sont fermés.