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  • Ronde de nuit en plein jour

     

    REMBRANDT Van Rijn - La ronde de nuit, 1642, Rijksmuseum, Amsterdam

     

     

     

         La Compagnie du capitaine Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch est devenue célèbre sous le nom de "La ronde de nuit". Lors d'une visite en Hollande, il ne faut pas manquer d’aller voir ce chef-d’œuvre de l’un des plus grands artistes de ce 17ème siècle en or de la peinture hollandaise : Rembrandt.   

         Au Rijksmuseum d’Amsterdam, l’imposante toile est accrochée en plein centre de la grande salle du premier étage : point de fuite de l’immense galerie qui mène jusqu’à elle ; phare qui guide les pas pressés des visiteurs.

         Un nettoyage de 1946, en libérant le tableau de ses diverses couches de vernis jaunâtre, a fait disparaître l’ambiance nocturne dans laquelle on pensait que le peintre avait situé son sujet.

     

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  • L'OBSESSION VERMEER - 9. Balade hollandaise

     

     

    Suite…

     

    Mercredi 15 mai – 10 heures

      

          Je viens d’apprécier la peinture des maîtres du siècle d’or hollandais. Les quatre Vermeer appartenant au Rijksmuseum ont déserté les salles : La laitière, La lettre d’amour, La ruelle et La femme en bleu lisant une lettre sont partis pour La Haye. J’ai hâte de les retrouver insérés dans l’exposition que nous visiterons demain.

          En fait, aujourd'hui, je suis venu spécialement pour Rembrandt. Au premier étage du Rijksmuseum, j’ai suivi la foule. Pas besoin de boussole, tout le monde partait dans la même direction. Il faut dire que le point de fuite de l’immense galerie centrale, bordée de petites pièces disséminées de chaque côté, se remarquait dès l’entrée : La ronde de nuit accrochée au fond de la galerie, en plein centre, était le phare qui guidait les pas pressés des visiteurs.

     

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    Rembrandt van Rijn - La ronde de nuit, 1642, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          A distance, la plus fameuse peinture du musée m’apparaissait monumentale. La ronde de nuit est, sans conteste, le tableau le plus célèbre et le plus admiré de Rembrandt. Un portrait collectif : des membres d’une société de tir affublés en gardes civiques, commandés par deux officiers, se mettent en marche.

          Les commanditaires étaient nombreux à cette époque pour ce type de tableau. Chaque personnage souhaitait être représenté à son avantage, la figure bien visible, les traits plus ou moins figés. Je repensais aux photos de mariage de nos jours : les personnes sont alignées sur deux ou trois rangs, les plus petits devant, les grands à l’arrière, les couples formés, la tenue du dimanche, le corps rigide et le sourire « cheese »… « Ne bougez plus le petit oiseau va sortir ! »

          peinture,rembrandt,amsterdamLe peintre n’avait pas respecté la commande, pensai-je ? Il semblait en avoir fait à sa guise. En dehors des deux officiers - eu égard à leur rang peut-être ? - qui étaient superbement représentés, les autres personnages gesticulaient dans tous les sens, regardaient dans des directions opposées, les lances montaient, descendaient, penchaient ; certains, indifférents, s’occupaient de leur mousquet. Pour ajouter à la confusion, Rembrandt avait rajouté au milieu de la troupe unpeinture,rembrandt,amsterdam malheureux chien effrayé par le son du tambour et une fillette, lumineuse en jaune, portant une volaille accrochée à sa ceinture.

          Difficile de faire plus discordant ! Malgré tout, en dehors de l’aspect un peu caricatural des personnages, j’étais bien obligé de reconnaître que la beauté du tableau provenait justement de ce joyeux désordre qui lui donnait son harmonie.

     

     

     

     

          Cette majestueuse toile illuminait la grande salle. Puissance, vivacité des tons, lumière, poésie… C’était Rembrandt jeune, au sommet de sa forme en 1642.

          Je décide, en repartant, de faire une ultime visite à La fiancée juive considérée comme l’une des œuvres les plus belles de l’artiste. Je la cherche longtemps et finis par la trouver dans la salle contiguë à la grande pièce que je viens de quitter.

     

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    Rembrandt van Rijn – La fiancée juive, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          Pourquoi le nom de Fiancée juive ? L’homme penché vers la jeune femme l’enlace tendrement. Une atmosphère spirituelle se dégageait du tableau brossé dans un clair-obscur habituel chez Rembrandt avec, en pleine lumière, les couleurs fétiches du maître : un rouge puissant sur la robe et de l’or finement répandu sur le personnage. Le tout était synonyme de chef-d’œuvre…

          En revenant vers l’hôtel, je longe le canal. Des bateaux chargés de touristes secouaient l’eau verdâtre qui venait s’écraser sur la berge en gros bouillons. Derrière les embarcations, un profond sillon laissait une trace argentée, puis s’évanouissait.

     

     

    Mercredi 15 mai – 13 heures

     

          En prenant la voiture au garage de l’hôtel, la même petite bise frisquette que ce matin refroidit le soleil printanier. Je referme d’un geste sec le col de mon parka. Du coin de l’œil, j’observe Flo. Notre légère brouille d’hier soir semble oubliée ?

          Avant de partir, la réceptionniste de l’hôtel m’avait signalé que la route des bulbes, de mars à mai, s’étendait sur près de deux cents kilomètres dans la province de Zuid-Holland. Nous laissons l’autoroute. Quelques moulins à vent nous saluent en zébrant le ciel de leurs ailes mouvantes. La terre craquelée crache un magma végétal de fleurs prêtes à être cueillies : tulipes, jacinthes, narcisses, s’éclatent au soleil. Par la vitre avant de la voiture, l’horizon prend une parure violine.

     

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          peinture,hollandeLa chance est avec nous ! A Lisse, le Keukenhof, considéré comme le plus beau et le plus vaste jardin à fleurs du monde, ferme ses portes à la fin de la semaine. Une mer de fleurs de 28 hectares, six millions d’espèces à bulbes s’offraient à nos yeux émerveillés. Un déchaînement de coloris chatoyants s’intercalait entre des arbres séculaires. Un vaste plan d’eau traversé de cygnes majestueux renvoyait des myriades de lueurs irisées. C’était jour de fête pour mon appareil photo.

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          Au retour, nous quittons la route des bulbes et reprenons l’autoroute pour rejoindre plus rapidement Amsterdam.

     

            peinture,amsterdamDans la ville, la méthode la moins rapide mais la plus agréable pour se rendre d’un point à un autre est de profiter de l’omniprésence de l’eau. Nous gagnons les quais de la Beulingstraat où un bateau taxi nous attend. Confortablement installés à l’avant pour jouir de la vue panoramique, nous glissons le long du canal Herengracht, un des plus beaux de la ville.

          Le siècle d’or dérivait lentement au fil de l’eau. Rembrandt devait avoir connu certaines de ces anciennes demeures habilement sculptées, aux pignons découpant le ciel, construites par de riches marchands. Inscrites sur les frontons, les dates de leur implantation remontaient le temps. De vieux ponts étroits caressaient l’eau calme du canal nuancée de tonalités pastel. Une mouette solitaire traversa le ciel et se posa sur le pont du bateau. Le son d’un accordéon au loin… 

          Des vaguelettes secouaient le ventre rebondi des nombreux bateaux accostés le long du théâtre de l’Opéra. Notre promenade fluviale s’arrêtait là.

     

     

          J’indique du doigt à Flo la direction à prendre. Elle avançait, détendue, lorsque, placépeinture,amsterdam quelques mètres derrière elle, j’aperçus le tramway qui fonçait. Mon cri lui fit accélérer le pas, ce qui la sauva in extremis. Paralysée par la frayeur, elle restait plantée au milieu du trottoir n’osant plus bouger. Des cyclistes insouciants débouchaient de partout l’enserrant dans un curieux ballet fait de circonvolutions endiablées. Je fonçai vers elle, lui attrapai le bras et la tirai vers une zone plus calme.

          - Fais attention, dis-je énervé ! A Amsterdam, le cycliste et le tramway sont rois. Impossible de flâner le nez en l’air comme chez nous !

          Nous reprenons notre route prudemment.

     

     

          peinture,amsterdamLa maison de Rembrandt ne semblait guère avoir changé depuis l’époque où il y vécut entre 1639 et 1658 : une large façade rognée par de hautes fenêtres, des volets rouges. J’imaginais l’artiste montant le petit escalier devant la maison… Combien de chef-d’œuvres avaient été peints à l’intérieur de ces murs, dont la Ronde de nuit ?

     

     

     

     

     

          D’un commun accord, nous décidons de continuer notre chemin à pied et de musarder dans le centre ville. Silencieuse, Flo ne semblait pas encore remise de l’émotion du tramway. C’était le bon moment pour intervenir.

          - Sais-tu qu’Amsterdam est une des capitales mondiales de la joaillerie, lançai-je, innocemment ? La réputation de ses tailleurs de pierres n’est plus à faire... Je t’offre un diamant, dis-je calmement. Cela te ferait un beau souvenir… non ?  

          Flo possédait toujours en elle cette naïveté naturelle de l’enfance et j’en profitais souvent pour la faire enrager. Elle s’exclama incrédule, consciente de l’énormité de ma proposition :

          - Tu es devenu fou mon pauvre Patrice ! Comme ce malheureux Van Gogh ! Pourtant, ici, le soleil ne cogne pas comme en Provence ! Tu te vois entrer dans une boutique en jean et baskets et dire solennellement au vendeur : « Etant de passage à Amsterdam, je souhaite offrir un diamant à ma femme. »

          Elle prenait un ton précieux, style jet-set, qui m’amusait beaucoup. Je répliquai d’un air grave.

          - J’aperçois une boutique sur le trottoir juste en face qui pourrait faire l’affaire.

          Nous traversons la rue. J’insistai lourdement.

          - Regarde ce collier terminé par une petite pierre taillée en forme de poire. Entourant ton cou gracile, ton succès serait assuré dans tes futures soirées. Agnès va en crever de jalousie.

          Ses yeux verts croisèrent les miens un court instant. Sa moue perplexe libéra l’hilarité que je contenais à grand peine. Nos rires conjoints firent se retourner quelques passants. Nous repartîmes bras dessus, bras dessous, complices.

          Sur les quais du canal Singel, un marché aux fleurs sympa, petit oasis de verdure en plein cœur de la ville, longe les péniches. Un peu plus loin, un jazz rythmé est repris par un orchestre de rue.

          La rue que nous avions prise se terminait en impasse. Nos pas se bloquaient devantpeinture,amsterdam la façade effritée d’un bar mal éclairé. Ne pouvant aller plus loin, je m’apprête à faire demi-tour lorsque je m’aperçois que le hasard avait bien fait les choses. Flo s’éloignait déjà rapidement apeurée par l’aspect sombre, vaguement sinistre, de la ruelle. Je lui lance :

          - Que dirais-tu d’une halte dans ce « café brun » d’apparence très ancienne ? Sais-tu que ces cafés font partie du patrimoine hollandais ?

          Elle hésita un moment. Son désir de repos l’emporta sur ses appréhensions.

     

     

      

          Il n’y avait pas encore grand monde à cette heure. Quelques clients bavards sirotaient je ne sais quoi. Une table carrée dans un angle de la salle semblait nous attendre. Au milieu de celle-ci, une lampe à huile rougeâtre luisait faiblement.

          - J’ai lu que l’ancienneté d’un « café brun » se vérifie au niveau d’incrustation de la nicotine répandue sur les boiseries des murs et des plafonds qui, paraît-il, ne sont jamais nettoyés par souci d’authenticité, dis-je à Flo. Nous sommes bien tombés, les boiseries sont imbibées comme du papier buvard couleur ocre brun.

          Un barman nous apporte divers gâteaux régionaux. Le flair aiguisé de Flo les avait repérés sur une table en entrant. Deux grands verres de bière accompagnaient les pâtisseries.

          J’avalai la bière à petites gorgées. Flo me demanda d’aller prendre des serviettes en papier déposées sur un buffet au fond de la salle.

          D’une démarche qui se voulait souple, je me lève et prends la direction du meuble quand la pointe de ma chaussure de tennis droite a la malchance d’accrocher le pied d’une chaise qui débordait sur le passage. La jambe bloquée, le corps penché, mes bras battent l’air désespérément et je m’étale de tout mon long devant une table proche de la nôtre, manquant de la renverser sur une femme qui lisait tranquillement son journal. Elle se leva précipitamment pour me venir en aide.

          - Vous vous êtes fait mal ?

          - Non, je ne crois pas, balbutiai-je rouge de honte.

          Je me relève le plus vite possible, vais chercher précipitamment quelques serviettes en papier et reviens m’asseoir discrètement à côté de Flo désemparée.

          Notre voisine, la quarantaine joviale, nous regardait compatissante.

          - Vous devriez boire un petit verre de genièvre, cela vous remontera, c’est la spécialité de la maison, me dit-elle dans un français parfait, teinté d’un léger accent local. Vous êtes de passage à Amsterdam ?

          Je me recoiffe d’un geste de la main. Je lui réponds plus détendu :

          - Nous restons jusqu’à vendredi où nous terminerons notre séjour hollandais à Delft. Nous sommes venus spécialement pour l’exposition Vermeer de La Haye où nous allons demain.

          - Vermeer ! Grandiose ! J’y suis allée à l’ouverture en mars. Une foule pas possible ! L’exposition durerait des années qu’il y aurait toujours autant de monde pour admirer ces chef-d’œuvres. Ah, les femmes de Vermeer ! Il est le peintre qui a su le mieux les représenter. Elles sont réservées… et pourtant quelle présence. Elles vivent de l’intérieur… Comment dire ?... Vermeer fait parler leurs âmes…

          Nous nous présentâmes mutuellement. Elle s’appelait Claudia et habitait Amsterdam. Elle était charmante et volubile. Je la fixai soudainement.

          - Claudia, j’ai vraiment hâte d’être à demain au Mauritshuis. Depuis que Vermeer est entré en moi, je n’arrive plus à m’en débarrasser... Il m’a envoûté…

          Claudia souriait. Je goûtai le genièvre.

          - Vous n’êtes pas le premier, dit-elle. Sa peinture trouble la plupart de ceux qui l’approchent. Curieux peintre…

          Flo semblait apprécier la liqueur. Le genièvre venant après la bière allumait une petite flamme dans ses yeux. Je me tourne vers Claudia.

          - J’aime votre pays et plus particulièrement Amsterdam dont l’histoire a été si bien conservée. Ici, impossible d’ignorer l’art, il est partout… Est-il vrai que votre ville possède 42 musées ?

          - C’est exact Patrice. L’art est présent dans la rue comme dans les musées à Amsterdam. Les peintres du siècle d’or sont notre fierté et l’on peut facilement parler peinture avec les hollandais qui en connaissent les subtilités. Notre riche passé nous a appris que, contrairement aux nombreuses matières parfois inutiles enseignées dans les écoles et que l’on oublie vite, l’art, lui, n’est pas volatile. Vous savez bien Patrice que l’art nous aide à transcender notre courte existence…

          La voix chaude de Claudia s’animait. Je ne regrettais pas de m’être flanqué par terre tout à l’heure car nous serions restés chacun dans notre coin, elle à lire son journal et nous à nous gaver de gâteaux.

          L’on était entré dans le vif du sujet. Je repris la parole :

          - Quelle chance vous avez ! Lorsque je tente de parler de peinture en France, qui a un passé artistique aussi riche que le vôtre, j’ai parfois l’impression de passer pour un extraterrestre… L’histoire des arts commence seulement à être enseignée dans les collèges et lycées. Quelques rares émissions de télévision, la plupart du temps tardives, peuvent être vues. Il reste les magazines et livres, souvent trop techniques… Et pourtant, il ne faudrait pas grand chose pour inverser la tendance : les musées sont pleins et il faut poireauter longtemps avant d’entrer dans les grandes expositions.

          Flo montrait des signes de lassitude. Je ne pouvais quand même pas lui commander un deuxième verre de genièvre pour la faire patienter ? Je décide de conclure de façon magistrale :

          - Claudia, comme souvent en matière d’art, seuls les initiés, ceux qui savent, peuvent en tirer un véritable épanouissement personnel. Les autres, si personne ne les a aidés à éveiller leur curiosité, ont difficilement accès, sans d’ailleurs sans rendre compte, à cette connaissance essentielle. Heureusement, je m’aperçois qu’avec les nouveaux médias, comme internet, l’avenir s’annonce meilleur.

          Le noir teintait depuis longtemps les vitres du café. Je pensai d’un seul coup qu’il nous fallait rentrer à pied, notre voiture ayant été déposée au garage en rentrant du Keukenhof.

          Nous remerciâmes Claudia pour tout et surtout le secours qu’elle m’avait apporté dans un moment délicat pour ma fierté personnelle. Les deux femmes s’embrassèrent. Nous échangeâmes nos adresses.

          Dehors, la bise glaciale nous incita à accélérer nos pas. Les paroles d’une chanson trottaient dans ma tête. Je reconnaissais la voix grave :

    « Dans le port d’Amsterdam

    Y a des marins qui chantent

    Les rêves qui les hantent

    Au large d’Amsterdam... »

     

     

    A suivre…

     

           Vous avez dû remarquer, comme moi, que l’été arrive officiellement la semaine prochaine. De nombreuses personnes préparent impatiemment leurs valises pour la grande migration annuelle. Une immense léthargie estivale va envahir notre pays. Pour cette raison, j’ai décidé, moi aussi, de faire un break pendant cette douce saison. Je reprendrai donc le 10ème chapitre de « L’obsession Vermeer » le mardi 27 septembre au retour de mes propres vacances que, par habitude, je prends toujours en septembre.

          Des surprises inattendues attendent Patrice et Flo sur la terre de Vermeer…

          Je publierai, durant les mois de juillet et août, quelques « coups de cœur » de l’été se rapportant à  mes visites d’expositions récentes ou à venir. Il en y en a de superbes cette année dans ma région. J’aurai le plaisir de les partager avec ceux qui ne seront pas occupés à griller sur une plage, à crapahuter vers des cimes inacessibles, ou à naviguer sur une mer fougueuse en rêvant d'horizons quasi inconnus.

          Je vous souhaite d’agréables vacances à venir. A bientôt.

     

    Alain

     

      

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise

     

  • L'OBSESSION VERMEER - 8. Amsterdam

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

          Lors d’une visite au Louvre par une triste journée d’automne, Patrice découvre, par hasard, les deux seuls tableaux de Johannes Vermeer que le musée possède. Peu de temps après, il apprend qu’une exceptionnelle exposition réunissant la plus grande partie des œuvres de Vermeer aura lieu au printemps à La Haye au Pays-Bas. Il persuade Flo, sa femme, de l’accompagner pour une semaine en mai.

          Avant de partir pour la Hollande, Patrice se documente sérieusement sur la vie et l’œuvre du maître de Delft. Il veut tout connaître sur cet artiste dont il admire la maîtrise des couleurs, la lumière, et l’étrange sensibilité qui se dégage de ses scènes d’intérieurs.

          Il a besoin de comprendre pourquoi cette peinture le bouleverse intérieurement…

     

     

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    Maisons d’Amsterdam – photo de l’auteur

    Suite…

     

    Lundi 13 mai - 15 heures.

     

          Le Anne Frank Hotel a belle allure : façade allongée couleur lie-de-vin foncé, typiquement hollandaise, en bordure du Singelgracht l’un des nombreux canaux d’Amsterdam.

          Nous sommes arrivés plus tôt que prévu. Autoroute tout du long jusqu’à la frontière, court passage en Belgique par Gand et Anvers, le sud des Pays-bas, direction Utrecht, et arrivée dans les faubourgs d’Amsterdam en tout début d’après-midi.

          - Est-ce que vous parlez français ? 

          La réceptionniste sourit à ma question. Elle doit avoir l’habitude.

          - Sorry, I only speak english.

        Même si le français est très parlé en Hollande, je m’attendais à cette réponse. Mon anglais reste assez primaire, néanmoins, mes connaissances sont suffisantes pour voyager sans trop de problème. Je hausse volontairement la voix :

          - Hello, I reserved a room for 5 days.

          Après une rapide vérification des réservations, la jeune femme adopte un ton commercial de bon aloi.

          - You are welcome in our hotel. You have the room number 60. Please take your keyroom. Park your car in the hotel’s garage. Have a pleasant stay in Amsterdam.

         Flo ne comprenant pas grand chose et n’ayant pas l’habitude de m’entendre parler une autre langue, m’interroge du regard.

          - Tout va bien, nous avons la chambre 60, lui dis-je en remerciant l’employée distraite par des italiens exubérants s’exprimant par gestes. Nous pouvons garer la voiture dans le garage de l’hôtel proche d’ici.

          Satisfaite, elle s’approprie prestement la précieuse clé. L’ascenseur nous mène au deuxième étage. La chambre est sympa tapissée d’une teinte vieux rose ? J’entends l’eau du canal clapoter à l’extérieur. J’ouvre la fenêtre et hume délicieusement l’air de la Hollande, le même que Vermeer respirait il y a plus de trois siècles…

     

     

    Mardi 14 mai – 21 heures.

     

          Pour notre première journée, nous nous sommes séparés. Notre quête n’était pas la même : Flo souhaitait s’offrir une balade vers le centre ville et moi commencer mes visites culturelles. Quatre jours seront si vite passés ! Vermeer, qui nous attend après-demain à La Haye, ne m’en voudra certainement pas d’avoir consacré ma première visite à l’un de ses compatriotes, Van Gogh, que j’ai redécouvert et apprécié au Van Gogh Museum proche de l’hôtel.

          Un charme fou ! J’ai l’impression d’avoir toujours connu Amsterdam, de l’avoir toujours aimée. Cette ville est étonnante, suspendue entre ciel et eau. En seulement sept ou huit siècles, à force de digues et d’écluses, les habitants ont chassé les anciens marécages pour élever cette cité bâtie au-dessous du niveau de la mer où les maisons reposent sur des pilotis. Une cité lacustre ! C’est une ville d’un autre âge où le passé est constamment présent avec ses maisons à pignons et ses canaux l’enserrant dans une gigantesque toile d’araignée.

          Assis sur le lit, un oreiller calé en bas des reins, j’inscris quelques notes sur mon carnet de voyage. Flo s’efforce de trouver un programme séduisant à la télé. Je l’entends pester : « Impossible de trouver un programme en français dans ce foutu pays ! »

     

          Ce matin, en sortant de l’hôtel, le vent frais tournoyait enveloppant les passants pressés emmitouflés jusqu’au cou. Ici, la voiture est proscrite. On peut très facilement visiter la ville à pied. C’est d’ailleurs préférable car les parcmètres coûtent cher, le sabot de Denver étant une spécialité locale assez dissuasive.

          Une vingtaine de minutes de marche m’avait suffi en suivant la Nassaukade et ensuite la Stadhouderskade pour déboucher devant le vieux Rijksmuseum dont je me réservais la visite pour demain. Je m’étais dirigé vers le moderne Van Gogh Museum situé juste derrière.

          L’aspect chaleureux de l’immense hall saturé de lumière m’avait surpris en entrant. Tout le premier étage était évidemment consacré à Van Gogh. Le rez-de-chaussée présentait une importante sélection de toiles du 19ème siècle. Claude Monet était le plus représenté. Il est vrai qu’il avait fait plusieurs séjours en Hollande dont l’atmosphère et la lumière l’inspiraientpeinture,gauguin.

          Avant d’emprunter l’escalier, j’avais remarqué au passage le portrait bien connu de Van Gogh peignant des tournesols peint à Arles par Gauguin. Cette toile me rappelait cet automne 1888 où la colère l’emporta sur l’amitié de ces deux fortes personnalités.  

     

     

     

     

      Paul Gauguin – Portrait de Van Gogh peignant des tournesols, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Curieusement, ma première rencontre avec Van Gogh au musée d’Orsay à Paris n’avait pas été un franc succès. Etonnante Eglise d’Auvers difforme et grimaçante sous un ciel plombé ! Je ne détestais pas, ce style me déroutait : trop de couleurs, des touches hachurées en pâte épaisse, une peinture directe, sans fioritures.

          A la fin des années 1880, l’artiste exposait avec ses amis du groupe impressionniste. Les peintres impressionnistes étaient finesse, subtilité, lumière, et lui, puissance et couleur. Ses grands traits, appliqués avec des teintes pures, droits, arrondis ou en spirales délirantes, dégageaient une force qui faisait peur. Peu des ses amis le comprenaient vraiment, à part les avant-gardistes Emile Bernard et Toulouse Lautrec. Je ne m’expliquais pas pourquoi ses toiles se négociaient à des prix ahurissants de nos jours, alors qu’il n’avait vendu qu’une seule toile de son vivant. Je comptais sur ma visite au Van Gogh Museum, où l’essentiel de son œuvre était présente, pour faire mieux connaissance avec l’artiste.

          Il ne m’avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre !

          Les toiles étaient présentées suivant un ordre chronologique des différents lieux de séjours du peintre : La Hollande, Paris, Arles, Saint-Rémy et Auvers-sur-Oise. A peine dix années de peinture de 1880 à 1890.

     

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    Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Van gogh m’avait bluffé ! Assis sur la balustrade faisant face au dernier tableau de la collection, Champ de blé aux corbeaux, je me revoyais fixant incrédule les blés torturés. Un chemin tortueux s’éclatait en trois branches agressives. Le ciel orageux, terrifiant, écrasait les blés. Un vol de corbeaux noirs donnait un aspect hallucinant à ce paysage.

          Les mains crispées sur la balustrade où j’étais assis, un visiteur, les yeux écarquillés rivés sur les blés, semblait atteint du même mal que moi.

          - C’est d’une tristesse, avais-je murmuré faiblement.

          -  It’s wonderful… Isn’t it ?

          - Je n’ai jamais aimé les corbeaux. Ce sont des oiseaux de malheur… 

          - What a worrying sky !

          Noyés dans notre rêve personnel, nous conversions inconsciemment dans deux langues différentes sans nous en rendre compte.

          J’avais quitté la balustrade. Mon voisin continuait à parler… seul…

          Je saisissais à présent pourquoi les toiles de Van Gogh me dérangeaient autant au musée d’Orsay. Cette technique tout en force maîtrisée donnait l’impression qu’un fauve s’était jeté sur la toile pour y planter ses griffes ? Ce Champ de blé aux corbeaux peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise était une des dernières toiles de l’artiste avant son geste désespéré. Une folie créatrice en couleurs pures explosait la toile …

          Les tableaux de Vincent que j’avais vus tout au long du parcours dans le musée n’inspiraient pas toujours la profonde tristesse du champ de blé. Son œuvre était multiple.

          J’avais remarqué des toiles étonnantes de fraîcheur : Branches d’amandier en fleurs, Le verger rose, Poirier en fleurs...

     

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    Vincent Van Gogh – Branches d'amandiers en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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    Vincent Van Gogh – Poirier en fleurs, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des coloris somptueux : La mer près des Saintes-Marie-de-la-Mer, Vue sur Arles avec iris, La moisson...

     

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    Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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     Vincent Van Gogh – Vue sur Arles avec Iris, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

          Des autoportraits étonnants : en chapeau de paille, en chapeau de feutre, au chevalet...

     

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    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chavalet, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

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    Vincent Van Gogh – Autoportrait au chapeau de paille, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Des vases de fleurs aux tonalités vives : Glaïeuls, Iris, Les tournesols...

     

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    Vincent Van Gogh – Vase avec iris, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          En deux heures d’exposition, j’avais fait connaissance avec le vrai Vincent Van Gogh. Ce garçon était de la race des génies ! Deux siècles après l’âge d’or hollandais, avec une technique complètement différente, son œuvre était du niveau d’un Rembrandt et même… allez, pourquoi pas !… de Vermeer ?

          Il était déjà tard en sortant du musée. J’étais retourné précipitamment vers l’hôtel. peinture,van gogh,En cours de route mon esprit vagabondait. Je repensais aux Mangeurs de pommes de terre, croqués par Van Gogh dans son village de Nuenen, montrant des paysans aux rudes visages peints dans des teintes sombres aux couleurs terreuses. Je m’étais arrêté longuement devant le premier chef-d’œuvre du peintre.

     

     

    Van Gogh - Les mangeurs de pommes de terre, 1885, Van Gogh Museum, Amsterdam

           Quelle différence avec les toiles ultérieures, à partir de sa venue à Paris ? Cet artiste n’était pas un impressionniste… Rien à voir avec Monet ? Il s’était inspiré de ses amis pour éclaircir ses couleurs et les faire chanter… C’était tout ! Son style personnel s’était ensuite définitivement libéré sous le soleil de Provence. Il allait terminer sa vie à Auvers-sur-Oise, seul, incompris, mais… lui-même… unique.

     

          Je finis de griffonner mes notes, allongé sur le matelas trop raide du lit de l’hôtel. Je remarquai que Flo m’examinait depuis un bon moment, soucieuse. Elle devait en avoir marre des émissions télé en néerlandais ? Durant ma visite chez Van Gogh, madame faisait du shopping ! En une journée entière passée dans le centre ville, elle n’avait réussi à ramener qu’un foulard peinturluré au portrait de Rembrandt pour sa mère et un fanion de l’Ajax d’Amsterdam, le club de football phare de la ville, destiné aux murs du studio parisien de notre fille Agnès, supportrice inconditionnelle du Paris Saint-germain FC.

          - J’essaye de rassembler sur du papier les événements de ma journée, dis-je fatigué. Van Gogh m’a pris dans ses griffes… Ce type  flirtait avec la folie selon certain, mais quel artiste !... Tu aurais dû venir. Tes cadeaux souvenirs d’Amsterdam auraient pu attendre. Pour ce que tu as déniché d’intéressant !

          L’humour de mon dernier trait déplu à Flo qui répliqua agressive :

          - Tu es vraiment misogyne, mon pauvre Patrice ! Comment peux-tu penser que je me suis déplacée à pied dans Amsterdam uniquement pour ramener un foulard et un fanion de club de foot. Quand je suis dans une ville qui a le charme d’Amsterdam, je regarde, et, crois-moi, j’ai passé une excellente journée… Tant pis pour Van Gogh ! Je me réserve pour après-demain chez Vermeer. C’est bien le but de notre voyage, non ? Dépêche-toi de finir ta prose car tu monopolises le lit ! J’ai hâte d’aller me reposer !

          Je n’insistai pas car la conversation risquait de s’éterniser et Flo avait la rancune tenace.

          Je croquai nerveusement le Champ de blé sur mon carnet, me levai et me dirigeai vers la fenêtre. L’eau du canal prenait des tonalités roses orangées. 

     

    A suivre…

     

     

    1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam