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21 avril 2011

L'OBSESSION VERMEER - 5. Vue de Delft

 

Suite…

 

      Le gel intense de la nuit passée s’accroche encore bien au sol en ce début d’après-midi. Le dicton se vérifie à nouveau : « En avril ne te découvre pas d’un fil ». A travers l’épais voilage nuageux, de discrets rayons solaires tentent quelques timides percées. Le blanc manteau de givre qui recouvre mes massifs dénudés est clairsemé par endroits de petites tâches brunes allongées. 

      J’arrête l’enquête sur l’homme Vermeer que j’ai entamée depuis le début de la semaine. Mes connaissances sur ce peintre énigmatique se sont bien enrichies. Le détective va s’éclipser et laisser parler son cœur devant les oeuvres. Je continuerai à prendre des notes pour mémoire.

      Les outils nécessaires à mon étude me paraissent performants. En route pour le plaisir… 

      J’ai passé la matinée à scanner toutes les toiles que je souhaitais étudier, avant de me confronter avec les originaux dans peu de temps à La Haye. Les unes après les autres, je les ai faites défiler sur mon grand écran sans ordre précis : La Vue de DelftLa femme à la balanceLe géographeLa lettre d’amourLa femme au collier de perlesLa laitièreLa leçon de musique

      La beauté éclatante des tableaux de Vermeer est un véritable défi à l’art ! L’idéal, la perfection paraissent atteints. Certains disent que son œuvre toute de sérénité, de calme, d’intériorité est si personnelle, unique, qu’il est presque impossible de la décrire et de l’expliquer.

 

 

      J’allume l’ordinateur. L’ami Jojo, impatient, réagit immédiatement.

      Je souhaite commencer par la Vue de Delft. Cette toile, la plus célèbre du Mauritshuis à La Haye, fut à l’origine de la redécouverte de Vermeer par le Français Thoré-Bürger qui se déclara « enchanté et ravi » lorsqu’il la vit pour la première fois.

      Proust considérait la Vue de Delft comme le plus beau tableau du monde. Dans son roman « La prisonnière », il fit même mourir son héros d’une indigestion de pommes de terre en pleine contemplation du tableau et de son fameux « petit pan de mur jaune ». Je revoyai cette scène que j’avais relue, amusé : qui était responsable de la mort, les pommes de terre ou Vermeer ?

      Je m’installe dans une position de méditation attentive et clique sur la Vue de Delft qui emplit l’écran.

 

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Johannes Vermeer – Vue de Delft, 1660, Mauritshuis, La Haye

 

      Je me demande ce que vient faire ce tableau dans l’univers habituel de Vermeer ? Ce paysage peint par l’artiste en 1660 est unique dans son œuvre puisqu’il s’agit du seul tableau, avec La ruelle, où il nous montre une scène de la vie se déroulant à l’extérieur.

      peinture,vermeer,delftLa ville de Delft s’allonge devant mes yeux… Un vaste ciel translucide occupe plus de la moitié du tableau. Des petits personnages discutent debout au premier plan sur une bande de sable rosée. A distance, dans l’ombre, les remparts anciens et les deux portes de Rotterdam et de Schiedam se reflètent dans l’eau calme légèrement ridée du port. Quelle heure est-il au cadran de l’horloge au centre de la porte de Schiedam ?

      Une lumière rase enveloppe la ville qui apparaît à moitié baignée d’une lueur dorée, moitié dans l’ombre des nuages. La modulation des couleurs de l’eau glisse lentement de l’ombre vers la lumière.

       Les deux principales églises de Delft dominent la ville : Sur la gauche, au-dessus des toits rouges, l’Oude Kerk (l’ancienne église), sombre et toute petite. En la peignant, Vermeer se doutait-il qu’il y serait enterré quinze ans plus tard ? Plus loin, en pleine lumière, l’imposante tour de la Nieuwe Kerk (la nouvelle église) scintille au soleil, ciselée comme une sculpture.

      A l’extrémité droite de la toile, un bleu sourd recouvre les deux petites tours pointues de la porte de Rotterdam ainsi que le toit de la bastide proche, offrant un puissant contraste avec le jaune doré des toits environnants… Le petit pan de mur jaune quipeinture,vermeer,delft éblouira tant Proust et son héros est probablement un de ces toits, me dis-je, pensif ?

      La cité dégage une sensation de présence physique énorme. Je demande à Jojo de zoomer certains détails, ce qu’il fait avec une belle dextérité.

      Le peintre a donné de la texture, de la matière à sa ville. Elle respire… Des empâtements judicieux suggèrent les murs en briques et mortier ainsi que les vieilles pierres déformées des remparts. Dans la partie ombrée de la cité, des petites taches de couleurs de tonalités différentes et des grains de sable mélangés à la pâte pour faire plus rugueux, réveillent la matière inégale des toits de tuiles rouges ondulées.

      Mon œil s’attarde sur les sombres chalands accostés devant la porte de Rotterdam. L’aspect granuleux de leur coque s’oppose fortement à la transparence lisse de l’eau. Je retrouve ces fines touches de couleurs disparates qui m’avaient tant intrigué, au Louvre, sur le corsage de la Dentellière. Les bateaux sombres sont rehaussés d’un bleu vigoureux et des petits points bleu et jaune clair, savamment déposés, reluisent comme des pierres précieuses…

      Comme de nombreux peintres à cette époque, l’artiste se servit certainement de la « chambre noire » ou « caméra obscura » offrant une image quasiment photographique, afin d’élaborer sa propre vision de la lumière et de la couleur. L’utilisation de cet accessoire pourrait expliquer les effets vaporeux ou pointillistes observés sur les bateaux de cette Vue de Delft ainsi que sur plusieurs autres toiles.

 

       L’effet était saisissant. Pour son unique grand paysage, Vermeer avait tapé très fort !

      Outre la densité physique qu’elle dégageait, cette toile baignait dans une lumière magique. Vermeer avait inventé la technique impressionniste deux cents ans avant les Français du 19ème siècle. Monet, Sisley, Pissarro, Seurat lui-même qui savait si bien faire chanter les couleurs avec ses petits points scientifiquement juxtaposés, et tant d’autres qui peignaient des paysages lumineux directement sur le motif, avaient certainement apprécié ce travail à leur époque.

      J’avais besoin de souffler un peu après avoir pris un nombre impressionnant de notes techniques en prévision du jour proche où je serais face à l’original.

      Avais-je le temps de pratiquer une nouvelle méditation devant La laitière, peut-être la toile la plus connue de nos jours, que je m’étais promis d’étudier aujourd’hui ? Je relance Jojo.

 

 

      Je comprends mieux maintenant pourquoi les publicitaires, de nos jours, ont tellement utilisé l’image de cette fabuleuse Laitière ! Elle aurait été peinte un peu avant la Vue de Delft, à la toute fin des années 1650. Ma sensation personnelle est que je suis devant le premier chef-d’œuvre de Vermeer…

 

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Johannes Vermeer – La laitière, 1658, Rijksmuseum, Amsterdam

 

      Les couleurs fétiches du peintre jaillissent : bleu, jaune citron. On ne voit qu’elles : denses, profondes, vives dans les zones éclairées. La lumière venant de la fenêtre envahit le mur gris et triste sur la droite.

       Est-ce une fermière ou une servante ? J’ai lu que Vermeer employait une servante prénommée Tanneke. Comme il sait la mettre en valeur…

      Cette robuste femme du peuple est ennoblie par le peintre. C’est une princesse en tablier qui verse le liquide onctueux dans la jatte. Ses mains et ses bras solides sont comme suspendus pour mieux diriger le mince filet blanc pur. Le côté droit de son visage, sa coiffe chiffonnée et son petit col blanc, sa robe et son tablier en gros drap reprisé, sont littéralement inondés d’une lumière qui fait ressortir sa silhouette massive. Au sol, une chaufferette attend devant une plinthe en carreaux de Delft soulignant le mur gris.  

      peinture,vermeer,delft, laitièreDevant la femme, Vermeer a peint une véritable « nature morte » qui aurait pu être le motif unique d’un tableau : sur une table, la jatte contenant le lait, un pichet bleu très sombre, une corbeille en osier et quelques petits pains.

      Jojo zoome la scène, intéressé… Le mélange optique utilisé sur la coque des chalands dans la Vue de Delft est toujours présent : une multitude de petits globules blancs, des épaisseurs ocres et brunâtres soigneusement répartis sur la miche de pain en font craquer la croûte qui paraît tendre, cuite à point… La cruche vernissée rougeâtre d’où le lait s’échappe et le tablier sont rehaussés également de points lumineux.

      Les frères Goncourt parlaient de « petits empâtements juxtaposés », de « beurre merveilleux », de « picotement bleu ». Que dire de plus !

      A mon insu, le jour s’est estompé définitivement. J’allume ma lampe de bureau qui m’aveugle un court instant. Je reste rêveur devant La laitière…Vermeer a immortalisé cette modeste servante !

      Une émotion venait de très loin en moi. Je me parlais intérieurement : « Mais que t’arrive-t-il ?… Pourquoi l’univers de ce peintre te bouleverse à ce point ? » Je n’arrivais pas à émettre un raisonnement sensé.  « Bon ! Mon petit père, il va falloir te ménager car la suite te réserve certainement beaucoup d’autres surprises ! ».

      Anxieux, j’éteins Jojo. Demain, je ferai ses femmes…

 

 

      Le moment est d’importance. Je vais pénétrer dans la période picturale la plus intime, la plus mystérieuse de Vermeer, celle qui s’impose à l’esprit lorsque l’on évoque son nom : des tableaux de petits formats à un, voire deux personnages, la plupart du temps des femmes, représentés dans des intérieurs bourgeois.

      Au cours des années 1663 – 1665, Vermeer peindra quatre tableaux semblables de femmes seules, debout, pensives, occupées à une activité quotidienne : La femme à la balance, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et La femme en bleu lisant une lettre.

      Je visionne lentement sur écran ces toiles qui seront toutes à La Haye. Je laisse La femme en bleu lisant une lettre que j’ai déjà étudiée précédemment et passe à la toile suivante. Après mûre réflexion, j’arbitre pour La femme à la balance qui m’attire irrésistiblement.

       L’éclairage de lapeinture,vermeer,delft, femme à la balance scène très contrasté créé une atmosphère d’intimité spirituelle envoûtante. Sur la droite, dans la partie éclairée, la jeune femme se détache, sorte d’apparition. Une sainte ? Cela pourrait être la Vierge Marie pesant de l’or comme elle pèserait des âmes…

      La lumière clairsemée éclabousse le devant de la robe bordée d’une fourrure éclatante. Le visage paraît transfiguré. Sa robe laisse pointer une mignonne petite bosse orangée claire. Attend-elle un enfant ? Les plateaux de la balance qu’elle soulève sont vides. Va-t-elle peser les pièces d’or ou les perles disposées sur l’épaisse table devant elle ? Un grand tissu bleu sombre recouvre le bord gauche de la table, créant un puissant contraste avec la blancheur des perles et de la vaporeuse fourrure.

 

 

 

 

Johannes Vermeer – La femme à la balance, 1664, National Gallery of Art, Washington

 

     

      Je cherche des mots suffisamment forts pour exprimer ce que je ressens : délicatesse… harmonie… douceur… sérénité …

      Je me souviens que De Hooch a peint également un tableau intitulé Femme pesantpeinture,de hooch,delft de l’or, très proche de celui de Vermeer qui aurait pu s’en inspirer. Je retrouve la toile dans un bouquin. La ressemblance s’arrête là. Je ne ressens pas dans l’excellente toile de De Hooch la subtilité et l’atmosphère si particulière dégagée dans celle de Vermeer.

 

 

 

 

 

 

 

 

            

                                                    Pieter de Hooch – Femme pesant de l’or, 1664, Gemäldegalerie, Berlin

   

      Le regard absent de La jeune femme à l’aiguière fixe les vitraux de la fenêtre qu’ellepeinture,vermeer,delft,jeune femme à l'aiguière entrouvre. Un jour froid glisse le long de son bras droit, escalade son visage et ses habits et termine sa course sur sa main gauche qui tient une aiguière de vermeil qu’elle saisit à l’anse.

      Les motifs du tapis rouge recouvrant la table se reflètent sur le vase doré et le bassin métallisé dans lequel il repose. Les couleurs et les contrastes sont répartis délicatement par superposition de légers glacis.

      Négligemment, je fixe la fenêtre. C’est suffisamment rare pour être mentionné… Exceptionnellement dans une de ses toiles, le peintre nous renseigne sur le temps qu’il fait à l’extérieur : les petits carreaux finement travaillés de la fenêtre reflètent l’aspect du ciel bleu ennuagé.

 

 

 

 

 

Johannes Vermeer – La jeune femme à l’aiguière, 1664, Metropolitan Museum of Art, New York

      Rafraîchissant ! Il est vrai qu’à cette époque, le thème de la toilette et du lavement de main était un symbole de la pureté et de l’innocence que l’on retrouve d’ailleurs souvent dans de nombreuses « Annonciations » des siècles précédents.

      Je reste longuement silencieux devant l’écran avant de passer à la dernière jeune femme.

 

 

      peinture,vermeer,delft, femme au collier de perlesJojo, tout émoustillé par le charme des demoiselles que je lui offre, me remercie par quelques vibrations intempestives accompagnées de ce que je perçois comme un clin d’œil complice sur le vaste écran scintillant.

       Je scrute à loisir la dernière toile de femme debout, pensive, de mon étude : La jeune femme au collier de perles.

      De l’or, je perçois de l’or !

      La jeune femme, en train d’ajuster son collier de perles, baigne dans une lumière dorée. Très élégante, elle porte une veste de satin jaune bordée d’hermine duveteuse. Un ruban orangé en étoile égaie sa coiffure. Elle semble être arrêtée au milieu de sa toilette, surprise au moment où ses mains potelées hésitent devant son miroir pour attacher les rubans du collier glissé autour de son cou.

 

 

 

 

Johannes Vermeer – la femme au collier de perles, 1664, Staatliche Museum zu Berlin, Gemäldegalerie

 

      Il n’y a pas de connotations amoureuses dans la scène. L’attache du collier est sa seule préoccupation. Son visage garde une rondeur adolescente. peinture,vermeer,delft

      Je me demandai si une des filles de Vermeer aurait pu incarner cette gracieuse image d’innocence juvénile ? Je calculai. Le premier de ses enfants, Maria, était né en 1654… Trop jeune ! C’était peut-être Maria qui jouait à genoux dans La ruelle ?... A moins qu’elle ne soit la toute jeune fille portant un bébé dans ses bras à l'extrémité gauche de la petite bande de sable rosé dans La vue de Delft ?

 

 

 

 

 

      J’ai terminé l’étude de cette série de toiles de jeunes femmes debout, appliquées à leur besogne.

      Au fond de moi, quelque chose d’inexprimable s’agite…

 

 A suivre…

 

 

1. Deux petits tableaux   2. Hantise     3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft

 

 

 

07 avril 2011

L'OBSESSION VERMEER - 4. Le siècle d'or

 

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Johannes Vermeer – L’officier et la jeune fille riant, 1658, The Frick collection, New York

 

Suite…

 

      Flo a raison ! Cette passion me ronge…

      Je me saisis du gros catalogue de l’exposition qui séjourne imperturbablement à l’extrémité gauche de mon bureau depuis le début de mes recherches. Cet ouvrage est vraiment à la hauteur de l’événement qui se déroule en ce moment à La Haye. Je prends le temps d’apprécier chaque toile, toutes plus belles les unes que les autres. Je vérifie à nouveau la présence de La dentellière. Elle figure en bonne compagnie, coincée entre Le géographe et La lettre d’amour. Penchée sur son travail, sa main gauche tient les fuseaux, concentrée…

      Pénétrer dans l’art de Vermeer me fait l’effet d’entrer en religion : les vanités, les futilités de la vie terrestre s’effacent. Un autre monde se dévoile : silencieux, pur, pudique, presque chaste. Une douce lumière allume des feux tamisés sur les vitraux…

      Je dois continuer mes investigations pour tenter d’élucider ce qui a bien pu se passer durant cette courte période d’une quarantaine d’années dans cette bonne ville de Delft… La vie de l’homme Vermeer m’a déjà fournie quelques renseignements intéressants que je ne mésestime pas mais j’ai parfaitement conscience que « La réponse » est dans sa peinture si dérangeante.

      Je souhaite éclaircir encore deux points essentiels qui me permettront de clore mon étude. Je ressors mon carnet d’enquêteur, le stylo aux aguets. Sans plus attendre, j’interroge :

 

      Vermeer a-t-il été en relation avec les peintres du siècle d’or hollandais ?     

      Le siècle d’or hollandais…

      Lorsque Vermeer meurt en 1675, la Hollande, du fait de guerres incessantes, va vers son déclin. Mais auparavant, quel éclat ! La République des Provinces-Unies est à son apogée et domine l’Europe, aussi bien dans les domaines économique et social, que littéraire, scientifique et artistique. La marine néerlandaise sillonne les routes maritimes mondiales où ses navires de la Compagnie des Indes implantent de nombreux comptoirs commerciaux. A leur retour, les cales sont pleines de pierres précieuses, d’or, de porcelaines, de soieries, d’épices…

      A la veille de l’âge d’or, la peinture italienne est la référence pour les artistes des Pays-Bas du Nord qui partent en Italie pour s’inspirer des plus grands maîtres dont les noms raisonnent encore à nos oreilles : Giotto, Boticelli, Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Véronèse, Titien.

      Ce siècle d’or hollandais du 17e va voir s’épanouir quelques-uns des peintres les plus importants de l’histoire de la peinture. Outre Vermeer, Rembrandt et Frans Hals vont rayonner, accompagnés par de nombreux autres peintres exceptionnels. Le reste de l’Europe ne pourra rivaliser qu’avec quelques talents : la France avec Poussin, La Tour et Claude Gelée dit « Le Lorrain », l’Espagne avec Velasquez et Murillo, la Flandre avec Van Dyck et Rubens.

      En ce début de siècle, le dernier grand peintre religieux italien Le Caravage meurt mystérieusement en 1610 seul et abandonné. Après lui, Le choix des thèmes religieux s’altère et un grand marché de l’art libre s’installe. Le peuple néerlandais est sédentaire et la demeure familiale s’impose comme le modèle idéal pour le pays. Les principaux acheteurs deviennent des bourgeois. Il en résulte une demande accrue de portraits, paysages, natures mortes et peintures de genre qui, de dimensions réduites, s’accrochent plus facilement dans les salons.

      Vermeer va vivre ce bouillonnement artistique exceptionnel. Je cherche dans mes documents les peintres avec lesquels Vermeer aurait pu entrer en relation dans sa bonne ville de Delft qu’il quittera peu.

      peinture,delft,ter borch,Il semble que Leonard Bramer, témoin à son mariage, et Gerrit Ter Borch soient les seuls peintres avec lesquels Vermeer eut un lien certain. Il co-signa d’ailleurs un document avec Ter Borch dont le style était voisin du sien au point que leurs toiles furent souvent confondues.

 

 

 

 

 

 

 

 

Gerrit Ter Borch – Jeune fille en costume de paysanne, 1650, Rijksmuseum, Amsterdam

 

      Carel Fabritius, une personnalité importante de Delft, élève de Rembrandt, inspirapeinture,fabritius, certainement le jeune Johannes à ses débuts et le formera peut-être. Malheureusement, il mourut trop jeune dans l’explosion de la poudrière de Delft en 1654. Vermeer eut-il, par l’intermédiaire de Fabritius, la possibilité de connaître l’immense Rembrandt ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Carel Fabritius - Le chardonneret, 1654, Mauritshuis, La Haye

       peinture,delft,de hoochPieter de Hooch fut le peintre novateur de cette nouvelle peinture de genre hollandaise représentant la vie populaire dans des scènes familiales d’intérieurs bourgeois ouverts sur des cours illuminées où des enfants s’amusent. Il arriva à Delft en 1654 et Vermeer le connut obligatoirement. Cet artiste sera d’ailleurs le peintre hollandais dont la sensibilité sera la plus proche de Vermeer.

 

 

 

 

 

 

 

Pieter de Hooch – La cour d’une maison à Delft, 1658, The national Gallery, Londres

      Johannes a certainement connu aussi Jan Steen cet homme original peignant despeinture,delft,steen, scènes de beuveries et de paillardises du plus grand comique dans ce siècle puritain. Il teint un moment une brasserie à Delft.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jan Steen – La femme malade, 1665, Rijksmuseum, Amsterdam

 

 

      Quel environnement stimulant pour Vermeer, pensai-je ! Même s’il ne fréquentait pas les nombreux artistes de talent travaillant ailleurs qu’à Delft, il devait, en tant que marchand d’art, connaître leur peinture.

      J’inscris quelques notes sur mon carnet. Mon attention se relâche légèrement. Je décide de faire un break.

 

 

      Je vais faire un tour dans mon atelier, en quête de détente.

      Depuis ma nouvelle passion dévorante pour Vermeer, j’ai complètement délaissé mes peintures. Plus envie… De quoi ai-je l’air avec mes petits tableautins à côté de ce génie ?

      Mes boîtes sont bien alignées sur une table, prêtes à servir. Il suffit d’en avoir la volonté… J’en ouvre une.

      La vision de toutes ces couleurs méticuleusement rangées dans un savant dégradé de pimpantes tonalités, me fit du bien. Je me fis la réflexion : « lorsque j’aurai compris Vermeer, j’y reviendrai ! »

 

 

      Requinqué par la vue de mes pastels, je lance la dernière interrogation de mon enquête sur le peintre. J’ai besoin de connaître l’itinéraire pictural, le cheminement qui permettra d’enfanter un jour la gracieuse Dentellière et la magnifique Jeune fille à la perle.

 

Qu’en est-il de l’évolution artistique du peintre ?

      peinture,vermeer,delft,Vers le milieu des années 1650, l’artiste abandonne les scènes bibliques et mythologiques de ses débuts, qui s’inspirent de la manière de peindre caravagesque très en vogue, pour s’adonner à la peinture de genre. J’examine une Sainte Praxède signée et datée de 1655 par Vermeer. Les couleurs éclatent.

 

 

 

 

 

 

 

 

Johannes Vermeer – Sainte Praxède, 1655, The Barbara Piasecka Johnson Collection, Princeton

 

      Je remarque que l’artiste n’aura peint que deux paysages dans toute son oeuvre : lapeinture,vermeer,delft, fameuse Vue de Delft, puis La ruelle, un minuscule tableau dont je me réjouis de constater la présence à La Haye : Une maison en briques roses, quelques personnages dont deux enfants jouant accroupis sur le sol. J’apprends que ce sont les seuls enfants que Vermeer ait représentés dans ses toiles. Cela me paraît presque incroyable pour un homme qui eut une telle progéniture ! Comment se fait-il que les petits minois espiègles de ses propres enfants ne l’aient jamais inspiré ?

 

 

 

 

 

 

 

Johannes Vermeer – La ruelle, 1657, Rijksmuseum, Amsterdam

 

 

      La fin des années 1650 est une période charnière entre les premières peintures de jeunesse et celles à venir de la pleine maturité. Je scrute attentivement deux œuvres significatives des premières années du nouveau langage du peintre dont je possède plusieurs reproductions. Je regrette qu’elles ne soient pas du voyage à La Haye.

 

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       Johannes Vermeer – L’entremetteuse, 1656, Staatliche Kunstsammlungen, Gemäldegalerie, Dresde

      L’entremetteuse nous montre une scène à plusieurs personnages : un jeune hommepeinture,vermeer,delft, hilare et une vieille femme au regard cupide sont très intéressés par le marché qui va se conclure entre un gentilhomme élégant et une jeune femme. Je pense que Vermeer avait dû souvent observer ce genre de scène à l’auberge Mechelen où il vivait. Il est même généralement admis que l’un des entremetteurs, le jeune homme souriant sur la gauche de la toile, aux cheveux longs ondulés, serait un autoportrait du peintre… Mais rien n’est moins sûr avec ce diable de Vermeer !

 

 

 

 

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                Johannes Vermeer – Une jeune femme assoupie, 1657, Metropolitan Museum of Art, New York

peinture,vermeer,delft,      La jeune femme assoupie est la première des nombreuses représentations du peintre d’une jeune femme seule dans une attitude méditative. Son visage ressemble étrangement à celui de la Sainte Praxède des débuts. Assoupie, le corsage légèrement entrouvert, elle semble attendre quelqu’un. La porte derrière elle est entrebâillée. Le silence est troublant, inquiétant…

      J’admire longuement ces deux toiles.

 

 

 

 

 

      A partir de 1660, j’entre dans la période qui m’enchante. Que voit-on ? : Des personnages, peu nombreux, enfermés dans un monde clos où une fenêtre entrouverte ne montre pas l’environnement extérieur. Nous voici pris au piège… Des accessoires, souvent les mêmes : Au premier plan, un tapis, une table, une chaise à tête de lion. Les personnages tiennent un pichet, un verre, une balance. Accroché au mur, un miroir, une carte ou un tableau. Au sol, parfois, un carrelage en damier accentue la perspective. Les gestes sont suspendus, presque arrêtés.

      Je feuillette le catalogue se rapportant à cette période. Le style est délicat, précis, la lumière douce et diffuse, les couleurs tendres. Les formes sont effleurées. Les ombres demeurent transparentes. L’artiste utilise souvent un coloris qui lui est cher : une opposition de jaunes et bleus clairs lumineux sur un fond gris pâle. Il est le premier, avant les futurs impressionnistes, à utiliser une technique pointilliste dans plusieurs de ses tableaux.

      Je m’aperçois que les hommes tiennent peu de place dans la peinture de Vermeer, à l’exception de quelques toiles, peu nombreuses, comme L’astronome du Louvre, un Géographe, L’atelier du peintre ou L'art de la peinture qui est une allégorie de la peinture.

 

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 Johannes Vermeer – L’art de la peinture, 1666, Kunsthistorisches Museum, Vienne

      Dans cette dernière toile, l’artiste, de dos, qui pourrait bien être Vermeer lui-même,peinture,vermeer,delft, se tient au milieu de la toile. Il peint près de la fenêtre une jeune femme, qui joue le rôle de Clio, la muse de la poésie et de l’histoire éclairée par une lumière délicatement colorée. Elle esquisse un curieux sourire…

 

 

 

 

 

 

 

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                        Johannes Vermeer – La maîtresse et la servante, 1667, The Frick collection, New York

      A l’évidence, les rares hommes représentés ne servent que de faire valoir aux femmes de Vermeer. Ses femmes… Elles sont transfigurées, le plus souvent seules, méditatives. Elles ont des occupations toutes simples : elles lisent des lettres ou écrivent sous l’œil d’une servante. Parfois, elles pèsent de l’or sur une balance ou jouent du virginal et même de la guitare. Une laitière verse du lait dans une jatte. Une autre admire son collier de perles dans un miroir ou s’apprête à faire sa toilette. Et voici qu’une jeune fille sourit, séduite par ce gentilhomme au large chapeau. Une perle étincelle…

 

 

      A travers la vitre, j’aperçois Flo plantée devant le massif de tulipes, dont je suis si fier, qu’Agnès m’avait aidé à installer à l’automne. Elle m’interroge ironiquement du regard. Sûr qu’elle se moque encore de ma fièvre Vermeerienne ? Elle voit que je la fixe bizarrement. Prudente, elle s’éclipse.

      Demain, j’attaquerai une investigation plus précise des œuvres de Vermeer. Puisque les deux tiers de ses tableaux connus sont à La Haye, je limiterai celle-ci à quelques-unes des toiles, les plus représentatives de l’art du peintre, celles de la pleine maturité à partir des années 1660.

      Le peintre sera peut-être plus bavard que l’homme ?

      Une idée inattendue apparaît dans mon esprit fatigué… Je pourrais scanner ?

      Je possédais depuis peu un scanner d’excellente qualité que j’utilisais habituellement pour agrandir mes plus belles photos personnelles. Il me suffirait de scanner les meilleures reproductions des toiles de Vermeer que je possédais pour obtenir une image parfaite sur mon grand écran de 19 pouces. De plus, je pourrais zoomer sur certaines parties de la toile afin de mieux comprendre la technique du peintre.

       Aussitôt dit, aussitôt réalisé. Parmi les trois ou quatre photos de La jeune fille à la perle que j’ai sous les yeux, je choisis la plus belle, la plus saturée en couleurs. Le turban bleu et jaune éclabousse. Le regard est troublant. J’hésite à l’enfermer dans l’appareil… Allez, c’est pour son bien ! Je la scanne et allume l’ordinateur. Celui-ci, flambant neuf comme le scanner, répond dès la première sollicitation. Il était temps que je change mon matériel informatique dont la décrépitude faisait peine à voir. Notre complicité est telle dans les moments difficiles où je m’efforce de rattraper l’aspect cadavérique d’une image anémiée que je me suis permis d’appeler familièrement mon ami ordinateur « Jojo ».

      Au bout de quelques instants, la jeune fille envahit l’écran, lumineuse. La grande dimension de l’image numérique est extrêmement confortable à regarder et complète admirablement la qualité des photos sur papier glacé.

      Devant mon bureau, les petits carreaux jaunes de la double porte scintillent. C’est pile l’heure où le soleil, en fin de journée, s’enfonce dans les vitres du colombage donnant dans le salon. Les vitraux s’empourprent incrustés de petites paillettes dorées. Cela me rappelle quelque chose, pensai-je rêveur…

 

A suivre…

 

1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or