
Vincent Van Gogh - Sorrow, 1882, The New Art Gallery, Walsall, Angleterre
Sien était celle qui me manquait le plus aujourd’hui.
Lorsque je l’avais rencontrée à La Haye, dans la rue, je lui avais proposé de me servir de modèle. Une pauvre fille malmenée par la vie qui vivait avec sa fille de cinq ans et sa mère. Elle se prostituait. Je l’avais recueillie, enceinte, et nous avions vécu près de deux ans ensemble. Son petit Willem, exubérant, poussait des cris lorsque j’accrochais des études représentant sa mère sur les murs. Faute de modèles, je la dessinais constamment.
Pour la première fois, j’avais une vraie femme à moi. Une famille. J’aimais profondément Sien et ses enfants qui étaient un peu les miens : quelle joie les yeux tendres d’un enfant qui se réveille le matin. J’aurais voulu l’épouser, la sauver de ses mauvais penchants, de son indolence, de sa violence parfois, et de cette mère indigne qui l’incitait à reprendre sa vie de débauche. Le salaire que m’envoyait Théo ne suffisait pas. Je craignais qu’il ne me supprime son aide. Cela ne pouvait durer : j’étais devenu la honte de ma famille. Nos adieux sur un quai de gare furent déchirants…
Extrait du roman QUE LES BLÉS SONT BEAUX - L'ultime voyage de Vincent Van Gogh