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  • VAN GOGH A AUVERS - 18. Un nouveau locataire

     

     

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    Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers, juin 1890, Kunsthistorisches Museum, Vienne

     

     

     

    RAPPEL HISTORIQUE

     

          Un mois a passé depuis l’installation de Vincent Van Gogh à l’auberge Ravoux dans le petit village d’Auvers-sur-Oise, proche de Paris.

          Vincent suit à la lettre les remèdes de santé très simples du docteur Gachet : oublier son séjour douloureux en Provence, manger sainement, dormir, et, surtout, consacrer son temps à sa passion de peintre.

          Le dimanche 8 juin, Jo, Théo et le bébé Vincent Willem sont venus à Auvers invités à déjeuner par le docteur Gachet et ses enfants Paul et Marguerite. L'atmosphère joyeuse du repas dans le jardin rappelle à Vincent les réunions familiales de son enfance.

          La campagne environnante lui offre de nombreux motifs qu'il peint avec frénésie. 

          Il est impatient de portraiturer bientôt deux jolies jeunes filles : Adeline Ravoux et Marguerite Gachet.

     

     

     

     

     

    Suite...

     

     

    Jeudi 19 juin 1890.  

     

          Ce bruit raisonnant à travers la cloison devenait agaçant.

          A-t-il besoin de faire un boucan pareil, pensai-je ?

          J'aimais bien ce jeune homme arrivé à l'auberge lundi dernier, le jour de mon escapade à la plage de la Grenouillère sur les bords de l'Oise. En mon absence, Ravoux l'avait installé dans la chambre inoccupée à côté de la mienne. « Vous serez proche de votre compatriote, lui avait-il dit. »

          Je l'entendais préparer son matériel de peintre pour la journée. Courageux ce garçon songeai-je ! Moi je ne sors pas avec ce temps pluvieux qui gène la vision et esquinterait mon travail...

          Il passa devant ma porte et descendit l'escalier d'un pas alerte.

     

         

          Pourquoi Théo m'a-il envoyé ce jeune peintre hollandais de 23 ans, ruminai-je ? C'était mon ami Eugène Boch dont j'avais fait le portrait à Arles qui l'avait présenté à Théo : « Recommandez-le auprès de votre frère Vincent à Auvers, il lui sera d'excellents conseils. »

          Comme si je n'avais que cela à faire... Ce garçon paraissait bien trop gentil et pas assez travailleur pour faire de la peinture dans les conditions actuelles ? De nos jours il fallait être téméraire pour se lancer dans cette aventure.

          Le premier soir, à table, j'avais bien essayé de le dissuader : « La peinture est un métier de crève-la-faim, qui apporte, certes, quelques joies mais ne permet pas à un homme de se stabiliser, de faire vivre une famille. Tu es jeune et insouciant. Regarde-moi et imagine-toi, à travers mon apparence, ce que tu seras à mon âge... Pas brillant, n'est-ce pas ? ».

          Il m'avait examiné étrangement.

          J'avais insisté : « Cela fait dix ans que je tente d'exister par la peinture. Dix années de difficultés, de détresse, de moqueries ou d'incompréhensions... Mais pas question de compromission, mon ami ! Je ne peindrai jamais lisse et facile pour me conformer au goût du temps ! De nos jours, les avant-gardistes, ceux qui veulent révolutionner leur art, travaillent dans une dèche continuelle. Ce ne sont que de pauvres bougres qui, comme moi, vivent au café, logent dans des auberges bon marché et ne subsistent qu'au jour le jour. Si mon frère Théo ne m'aidait pas financièrement, je ne serais plus de ce monde... C'est cela ton ambition ? ».

          Il s'était contenté de me regarder bizarrement avec ses yeux de gamin espiègle et avait éclaté de rire, imité par Martinez qui appréciait d'avoir un nouveau compagnon de table plus gai que moi.

          Ces deux là étaient déjà très liés. Ils échangeaient peu de paroles car Hirschig s'exprimait mal en français et parlait le plus souvent en hollandais avec moi. Malgré leur différence d'âge, quatre jours avaient suffi pour qu'ils se reconnaissent comme faisant partie de la même famille, celle des jouisseurs. Ils mangeaient et buvaient avec le même entrain, s'amusaient de tout, se moquaient de moi et ne s'intéressaient qu'aux jupons féminins.

          Anton Hirschig, que tout le monde appelait déjà familièrement Tommy ou Tom, avait cette capacité naturelle à se faire aimer de suite. Dès qu'il ouvrait la bouche, ses erreurs de vocabulaire provoquaient le fou rire à tous les coups. J'enviais sa bonne humeur doublée d'une assurance étonnante pour son jeune âge. En peu de temps, il s'était attiré les faveurs des habitués de l'auberge, du couple Ravoux et, surtout, de la jeune serveuse Alice. Il était beau garçon avec un laisser-aller dans l'allure qui plaisait. Madame Ravoux était aux anges. Elle mitonnait des petits plats spécialement pour notre table. Alice et elle se relayaient pour servir Martinez et Tom dès que leurs assiettes étaient vides, sans me jeter un regard connaissant mon manque d'intérêt pour les choses de la table. Les deux femmes s'étaient transformées en abeilles ouvrières, celles que j'observais parfois dans la campagne planant sans discontinuer autour de la ruche pour y déposer le pollen des fleurs. Elles froufroutaient autour de nous, déposaient les plats, servaient le vin et répondaient aux blagues coquines de mes voisins de table par des éclats de rire interminables qui m'ôtaient toute possibilité de discussions sérieuses.

     

         

        En me levant ce matin, compte tenu du mauvais temps, j'avais pensé mettre de l'ordre dans mes estampes japonaises qui traînaient dans tous les coins de la petite chambre. J'en ramasse deux par terre, sous la lucarne, et les contemple. Ces japonais sont les premiers « modernes » me dis-je une nouvelle fois ? Peu motivé, je repose les gravures au même endroit, enlève mes chaussures et m'allonge sur le lit qui émet un son lugubre.

          La pluie tapait furieusement à l'extérieur sur la lucarne. Tom allait revenir trempé ? La position allongée m'engourdissait les membres.

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    V . Van Gogh – Le jardin de Daubigny, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

          Charmante madame Daubigny ! Avant-hier, elle avait laissé un gentil message à l'auberge pour me dire de passer un après-midi. Le jour même, j'avais esquissé une petite étude carrée de son jardin et de sa maison. « Vous êtes le bienvenu m'avait-elle dit en ouvrant la grille. Le docteur Gachet m'a fait part de votre demande. Je suis toujours heureuse de recevoir des peintres. Peignez tout ce que vous voudrez, monsieur, vous êtes chez vous ! Mon mari aurait aimé vous connaître. » Intimidé, j'avais balbutié une phrase d'admiration pour le maître. Je l'avais préparée sur la route en venant : « la célébrité d'Auvers dont les couleurs et la finesse de touche dans la description des paysages avaient su relier le classicisme et la modernité. »

          Ma phrase un peu pompeuse l'avait fait sourire et elle m'avait remercié courtoisement. Puis elle m'avait laissé peindre le jardin envahi de roses rouges et blanches dont le parfum embaumait l'air. En partant, je lui avais demandé si je pouvais revenir pour peindre une toile plus importante. Elle avait accepté en s'exclamant : « Le décor de ma demeure n'est pas exceptionnel, mais c'est tout ce que je peux vous offrir ! » Enjouée, elle était retournée tailler ses rosiers.

          Un claquement bref me fait sursauter. La jeune Alice devait être en train de faire le ménage.

          C'est décidé... J'ai dit à Adeline d'être prête vers 14 heures demain après-midi : « En travaillant nerveusement, vous devriez pouvoir admirer votre portrait dans la soirée. » Ses parents me disaient encore ce matin, amusés, qu'elle était très excitée à la perspective d'être prise pour modèle. Mignonne Adeline... J'aurais pu avoir une fille de cet âge ? Depuis que je lui avais proposé ce portrait, elle cherchait constamment à me croiser au restaurant ou devant la porte de l'auberge lorsque je rentrais le soir. Elle prenait des poses de dame : le sourire grave, l'œil aguicheur, la poitrine bombée.

          Depuis la récente venue de Théo et Jo dans ma chambre, L'église d'Auvers n'avait pas bougé de son emplacement, coincée entre la commode et le mur, sur une chaise face au lit. Etrange église ? Je n'arrivais pas à percevoir cette église comme un vulgaire édifice de pierre sans vie. Elle avait une apparence humaine. C'est le meilleur portrait que j'ai jamais fait, pensai-je ?

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    V. Van Gogh – Portrait d’Eugène Boch, 1888, Musée d’Orsay, Paris

     

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          Les portraits, c'est ce que je préférais peindre... A Arles, j'avais trouvé des figures dont j'étais vraiment satisfait : Eugène Boch, personnage lunaire au regard rêveur représenté dans un décor de nuit au ciel étoilé ; ce farceur de Roulin en postier triomphant qui avait tant fait rire Jo à Paris le mois dernier ; le sous-lieutenant de zouave Milliet au teint mat, qui venait peindre avec moi dans les champs aux alentours d'Arles. Sans oublier mon amie, madame Ginoux, en costume d'arlésienne noir sur un fond jaune citron.

     

     

    V. Van Gogh – Sous-lieutenant des zouaves Milliet, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

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          Satané soldat ! Que de mal il m'avait donné celui-là pour le croquer ! C'était un jeune soldat du régiment de zouave de Milliet engoncé dans son bel uniforme bleuté. Il avait un cou de taureau et un regard de tigre. Pour le peindre, j'avais utilisé des tons disparates pas facile à mener. Je me souvenais de sa tête bronzée coiffée d'un bonnet garance que j'avais plaquée sur une porte de couleur vert sale. C'était d'un criard... Mais cela me plaisait.

         

                                        

                                                                                                  V. Van Gogh – Le zouave, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

         

          Des effluves parfumés de cuisine s'infiltraient sous ma porte. La pluie avait cessé. Tom n'était pas rentré. Je connaissais par expérience la difficulté de poser ses pinceaux, excité par l'ardeur de la création. A son âge, il peut sauter un repas...

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          Une idée me vient. Je vais donner L'Eglise d'Auvers à Moe. Ma chère mère serait certainement heureuse d'accueillir à Nuenen cette église de campagne au ciel plombé. Les églises, c'était sa vie à Moe. Tout au long de son existence, elle n'avait cessé de suivre mon père dans les paroisses où il officiait comme pasteur. Elle n'avait connu comme habitation que des presbytères : Groot-Zundert, puis Etten et, peu avant la mort de Pa il y avait déjà cinq ans, Nuenen dans le Brabant. Sa grande fierté était d'assister au sermon du dimanche proféré d'une voix solennelle par mon père.

          Je m'imaginais L'église d'Auvers faisant le pendant à celle de Nuenen accrochée au-dessus de la cheminée. Pour la distraire lorsque Moe s'était cassée le fémur, j'avais brossé et lui avais offert son église entourée de fidèles sortant joyeusement de la messe... Pauvre Moe, que de soucis je lui donnais !

     

    V . Van Gogh – Sortie de l’église de Nuenen, 1884, tableau volé au Van Gogh Museum en 2002

         

     

          Le soleil revenu transperçait la lucarne. Il n'était plus temps de rêvasser.

          J'enfile ma tenue de travail, sors et descends l'escalier en pensant à l'après-midi qui m'attendait.

          Demain, je peindrai Adeline...

     

    A suivre...

    Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire