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24 novembre 2011

L'OBSESSION VERMEER - 13. Gert

 

 

Suite…

 

Vendredi 17 mai - 8 heures.

 

      peinture,vermeerMon sommeil a été agité après l’intense journée de la veille au Mauritshuis. Un rêve me revenait sans cesse. Johannes me parlait. Je voyais, de dos, sa longue chevelure. Je ne percevais pas ce qu’il disait…

       La mine défaite, je descends avec Flo vers le restaurant qui ouvre ses portes dans quelques minutes. Pas de temps à perdre, nous avons un rendez-vous important avec la ville de Delft. Malheureusement il va falloir faire vite puisque nous devons prendre la route du retour pour la France en fin d’après-midi. J’attends beaucoup de cette trop courte dernière journée. Sûrement trop ? Je ne peux repartir sans comprendre…

 

 

 

 

 

      Flo semble remise de sa dure journée d’hier. Elle renifle l’effluve de café. Elle est incapable de commencer sérieusement une journée sans son bol de café frais. Pas celui de la veille, réchauffé. Non ! Uniquement le café qui vient d’être filtré longuement dans l’appareil glougloutant, secoué de hoquets avant de laisser échapper un joyeux sifflement. Je ne peux la déranger tant qu’elle n’a pas trempé ses lèvres dans le savoureux breuvage. Le rituel assouvi, elle déborde d’énergie toute la matinée.

      Mon plateau est déjà bien garni lorsque j’arrive devant la machine à café. Celle-ci est prise d’assaut. J’attends patiemment mon tour intercalé entre un grand blond aux larges épaules et une petite dame âgée aux fines lunettes en écaille. J’entame mon verre de jus d’orange.

      Le grand blond n’en finit pas devant la machine à café. Son profil me dit quelque chose ? Immédiatement, je repense au Mauritshuis. Il s’agit du personnage qui nous dévisageait hier devant les toiles de Vermeer… Que faisait-il ici ?

      Je me fais tout petit, ce qui n’est pas trop difficile derrière sa masse imposante, afin d’éviter qu’il ne me remarque. Il se voûte légèrement pour saisir sa tasse fumante et, de ce fait, se place à ma hauteur. Avant que je ne puisse m’écarter, ses yeux bleus croisent les miens. Sa bouche amorce une ébauche de sourire. Il me lance :

      - Hello ! Je vous ai vu hier chez Vermeer. J’étais sûr que vous étiez au même hôtel que moi !

      - Bonjour ! J’avais bien remarqué votre regard insistant. Je m’interrogeais avec inquiétude en me demandant si notre aspect physique présentait quelque anomalie.

      - Non ! Je vous croisais depuis plusieurs jours au breakfast. J’avais entendu que vous étiez français et j’étais surpris de vous retrouver au Mauritshuis. Je me présente : Gert Van der Groot. Je suis hollandais mais je parle français depuis longtemps et j’adore votre pays.

      Je posai mon plateau. Sa large main secoua durement la mienne.

      - Enchanté ! Moi, c’est Patrice ! Je prends une tasse de café et je me permets de vous inviter à notre table si rien ne vous retient ailleurs. Flo, ma femme, va être soulagée d’apprendre que notre apparence extérieure n’était pas la cause de vos regards indiscrets au musée.

      Un grand éclat de rire éclaira la face de mon nouvel ami. Il s’empresse de soulever son plateau débordant et me suit jusqu’à la table où je le présente à Flo, ravie de retrouver l’homme qui la dévisageait hier. A peine assis, elle l’apostrophe :

      - Vous parlez un français formidable, sans aucun accent !

      - J’essaye. Vous savez chez nous les trois-quarts des personnes sont bilingues et la moitié trilingues. Nous sommes bien obligés, notre langue nationale est peu parlée dans le monde. En ce qui me concerne, j’ai la chance de pouvoir utiliser le français dans ma vie professionnelle en me rendant fréquemment à Paris.

      Flo appréciait de rencontrer une nouvelle fois, après la charmante Claudia du « café brun » dans Amsterdam, un hollandais parlant parfaitement sa langue. Elle s’enhardit et lui demanda de quelle région de Hollande il venait.

      - Den Helder, une petite ville située tout en haut de la province de Noord-Holland, la région la plus septentrionale des Pays-Bas, en bordure de la mer du Nord. Notre côte d’azur à nous ! Des paysages de dunes venteuses, de nombreux moulins, polders et champs de fleurs. La vraie Hollande, quoi ! De Den Helder on aperçoit au loin l’île de Texel qui est la plus grande des îles Wadden, notre petit joyau national, réserve naturelle de plantes et d’oiseaux. Vous ne pouvez vous imaginer la beauté sauvage de ce lieu. L’air y est d’une pureté incroyable !

      Ce Gert me plaisait. Je lui demande :

      - Je suppose que vous êtes descendu à Amsterdam pour l’exposition Vermeer ?

      - Gagné ! J’ai profité de quelques jours de vacances pour venir en touriste. J’apprécie énormément cet artiste hollandais. A chaque fois que je vais à Paris, je ne manque jamais de me rendre au Louvre contempler les deux seuls tableaux que votre pays possède. La réunion au Mauritshuis d’un tel ensemble de peinture de l’artiste n’est pas prête de se représenter… Vous êtes des passionnés de Vermeer ?

      - Je suis un passionné de peinture en général et je peins un peu moi-même, lui répondis-je en trempant délicatement une brioche dorée à point dans mon café. Ma femme ne peut être qualifiée de passionnée, mais cela l’intéresse. Elle était si heureuse de m’accompagner et de découvrir la Hollande.

      Je pressentais que la conversation allait durer. Je reprends :

      - J'apprécie les peintres français du 19ème siècle et la riche période de la renaissance italienne. Vermeer c’est autre chose, articulai-je en avalant ma brioche… Vous n’allez sans doute pas me croire mais je ne le connaissais pratiquement pas il y a encore seulement six mois. Je l’ai découvert en visitant les peintres des Ecoles du Nord de l’Europe dans l’aile Richelieu du Louvre. Je suis tombé par hasard sur les deux petites toiles que vous connaissez. Ce jour-là, j’ai connu le plus grand choc de ma vie d’amateur d’art !

      Le regard bleu de Gert devint insistant.

      - Choc est même un mot faible, dis-je en baissant la voix, pour parler du trouble qui me força carrément à m’asseoir face à La dentellière et L’astronome. Je n’avais encore jamais ressenti cela. J’avais les tripes nouées… Les tripes, vous savez ce que c’est ?

      - Oh oui ! Les boyaux qui se mangent.

      - Voilà ! Mes boyaux s’étaient rigidifiés. Vous comprenez, vous, que l’on puisse se retrouver anéanti, hébété devant deux minuscules tableaux ?

      Gert émet une sorte de bruit de gorge joyeux. Il semblait particulièrement satisfait de ma mine perplexe.

      - La fameuse fascination… Non seulement je vous comprends, mais votre réaction est normale. Contrairement à Rembrandt que l’on admire pour sa technique en clairs-obscurs, la force de ses toiles, Vermeer, lui, il envoûte… Vous n’êtes pas le premier et il y en aura d’autres !

      - Ouf ! Vous me rassurez ! Depuis ma première rencontre au Louvre, j’ai passé beaucoup de temps à étudier Vermeer. Maintenant, je connais tout de lui. Enfin… tout ce qui est visible… Diable d’homme, une énigme ! J’ai examiné ses toiles une par une, presque à la loupe. Et bien, vous savez quoi ? Une sorte d’anxiété diffuse, inexplicable, ne me lâche pas. Et la vision hier de l’essentiel de son œuvre n’a pas arrangé les choses… Chez moi, j’avais même commencé une sorte d’enquête personnelle pour tenter de comprendre le pouvoir qu’exerce cet homme. J’essayais de décrypter son secret… son message… Il y a bien un message, n’est-ce pas ?

      Gert et moi ne mangions plus, crispés sur notre dialogue. Flo, elle-même, paraissait moins détendue.

      Notre invité hollandais réfléchissait. Le silence était pesant. Gert engloutit une large tranche de pain beurré et boit lentement, pensif, la moitié de sa tasse. Il attaque soudain, l’œil plus vif :

      - Le message… Dans vos recherches, vous avez constaté que l’on savait peu de chose sur la vie du peintre. Comme vous, je me suis beaucoup interrogé à son sujet car cette peinture hors du temps me fascine également. Finalement, je suis arrivé à une conclusion.

      Il termine lentement sa tasse de café.

      - Vermeer, et c’est bien pour cela qu’il se distingue des autres, a su introduire de la poésie dans des objets simples, sans éclats ou dans de banales scènes de la vie de tous les jours. Chez lui, les motifs les plus courants dégagent une beauté irréelle… quelque chose d’inexplicable... L’apparente sérénité de ses toiles est presque un défi au temps… En fait, lui seul possède la clef de son monde enchanté. Il ne faut pas se prendre la tête ! Le mieux est de se laisser guider par l’artiste. Il nous prend par la main et… si l’on est réceptif, sensible à sa vision, comme vous Patrice, le monde enchanté peut nous ouvrir ses portes… Voilà ! Le message, il est là !

      J’étais franchement impressionné. Gert m’avait sorti cela d’un trait, avec de légers temps morts entre les mots pour bien faire pénétrer son discours. Il s’était levé. Je voyais son imposante silhouette au fond de la salle se resservir une bonne rasade de breuvage brûlant. Flo était un peu paumée par notre conversation. Je décidais d’aller à mon tour reprendre du rab de café. En revenant, je vis que Gert parlait avec Flo qui lui apprenait que nous partions à Delft pour notre dernière journée en Hollande.

      J’étais soucieux. L’angoisse qui s’était un peu dissipée durant l’intense activité de la semaine, s’était à nouveau infiltrée en moi. Ma nuit difficile n’avait pas arrangé les choses.

      - Vous rentrez bientôt dans votre région de dunes et de polders, dis-je ?

      Gert avait retrouvé le calme apparent qu’il présentait avant que mes interrogations ne le perturbent.

      - J’ai encore tout le week-end. Pas de femme qui m’attend… Pas d’enfants… Libre comme l’air… Peut-être irai-je voir le musée Frans Hals à Haarlem que je vous conseille fortement. Ce peintre est l’un des talents les plus novateurs de la peinture hollandaise, au siècle béni de Rembrandt et Vermeer. Vous possédez au Louvre sa succulente Bohémienne. Vous qui êtes un connaisseur, Patrice, je suis persuadé que vous devez apprécier cet artiste !

      Une pensée furtive me traversait l’esprit. Oserais-je demander à Gert de nous accompagner à Delft ? Quel guide merveilleux il ferait ! L’on devait rentrer en France ce soir, cela nous permettrait d’aller directement à l’essentiel, sans les pertes de temps inhérentes à la découverte d’une ville inconnue.

      J’hésitais à interrompre l’échange passionné qu’il avait entamé avec une Flo bavarde sur les qualités comparées des cuisines hollandaises et françaises. En l’espace d’une heure une amitié spontanée s’était installée entre nous trois. Gert était captivé par la voix chaude de Flo décrivant avec force détails la recette de son soufflé au fromage.

      Elle reprenait péniblement son souffle après sa tirade culinaire. J’en profitai :     

      - Gert, Accepteriez-vous de nous accompagner à Delft aujourd’hui. Cela nous ferait un immense plaisir à moi et à Florence ! Nous repartons en France dans la soirée. Il ne me reste plus que cette journée pour tenter de déchiffrer ce lien mystérieux qui m’attache si profondément à Vermeer. Je dois casser cet envoûtement dont vous parliez il y a instant… l’exorciser… Pour cela je souhaite voir les lieux où il a vécu, peint, sentir les parfums qu’il a humés, fréquenter les rues où il a marché. Une sorte de pèlerinage personnel dans sa ville qu’il ne quitta pratiquement jamais pendant les quarante trois années de son existence.

      Mes yeux s’étaient posés sur la reproduction d’un Rembrandt accrochée au-dessus de Gert. J’attendais sa réponse, fébrile. La voix haute me fit tressaillir.

      - Topez-là Patrice ! Je serais très heureux de vous accompagner. Vous savez que Delft est appelée « la petite Amsterdam ». Un anglais a même écrit : « Delft a autant de ponts que de jours dans l’année, et tout autant de rues et de canaux où vont et viennent les bateaux. » Il ne faut pas trop tarder car le temps va défiler très vite ! Ne fondez pas trop d’espoir sur votre « pèlerinage » Patrice, il ne reste que l’atmosphère du Delft d’autrefois…

      J’avais du mal à dissimuler ma joie. La surprise passée, Flo avale son jus d’orange d’un trait et se lève solennelle : « Mes amis, l’heure est grave ! Vermeer nous attend ! »

 

A suivre…

 

 1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes   13. Gert 

 

10 novembre 2011

L'OBSESSION VERMEER - 12. Les femmes de Johannes

 

 

Suite…

 

Jeudi 16 mai 1996. Mauritshuis. 15 heures 45.

 

      De biais, j’observais La leçon de musique. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et ce magnifique tableau était plus aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon, pensai-je, surpris ?

      Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés semblait étonnée de la discrétion que, cette fois, je m’efforçais de donner à mes commentaires.

peinturevermeer,la haye,mauritshuis,      - Cette toile me ravit, susurrai-je. Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse ! Le miroir au-dessus du visage de la jeune femme est le point de fuite des nombreuses lignes de perspective. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il ne se montre pas, mais il est bien présent !

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      Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.

 

 

 

       Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, occupées à une activité quotidienne.

 

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      En furetant, je trouve un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permet de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La jeune femme à l’aiguière, La femme au collier de perles et, clôturant l’angle de la pièce, La femme à la balance.

      Sur le visage des visiteurs, je discernais une expression d’enchantement. Ils avaient succombé au charme de ces créatures venues d’ailleurs.

      Flo arrivait à pas lents. Elle s’installe à mes côtés etpeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, dévisage les quatre femmes.

 

 

 

 

 

      - Ces portraits rayonnent sur ce mur tristounet verdâtre ! Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?

      Je fis une moue d’ignorance.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      - Elles ont toutes été peintes à la même période, vers 1665. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine que ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans à peine après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles, presque la moitié de la production totale du maître !

      La lumière de Vermeer giclait, enveloppant les femmes d’un même halo lumineux. L’harmonie était totalepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis, entre la perspective, les formes, les couleurs. Un bleu… un jaune…

 

 

 

 

 

      - Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu corpulent qui lui faisait rideau. La femme à la balance, celle qui ressemble à une Vierge sur le côté, semble transpercée par la lueur sortant d’un vitrail dans l’intérieur sombre d’une église. Un petit ventre orangé perce sous sa veste.

      J’hésite à m’éloigner. Le « Ah les femmes de Vermeer ! » lancé par Claudia, notre ami hollandaise rencontrée la veille dans le « café brun » d’Amsterdam, me revenait en mémoire.

 

      Je tends une main moite à Flo et l’entraîne vers une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuit et se termine. Une petite pose serait la bienvenue, mais rien n’a été prévu pour s’asseoir.

      peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies femmes qui lui font les yeux doux. La lumière pénétrant par les fenêtres dessine le beau profil du savant. Quel dommage que le Louvre, en gardant L’Astronome, n’ait pas permis les retrouvailles de ces deux frères à jamais séparés, pensai-je ?

 

 

 

 

 

 

 

 

      Je la devine… Elle est là…

      Je percevais, derrière les crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile depeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière l’expo et, évidemment, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.

      Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclame :

      - Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !

      J’eus un coup de chance : Je sentis la main légère d’un jeune garçon posée sur mon bras. Il me dit dans ma langue : « Allez-y monsieur, j’ai terminé, je vous la laisse ! ». Comment savait-il que j’étais français ?

 

 

 

      De suite, je pense à Lui. A travers l’image de cette jeune femme, c’est lui qui m’accueille. Je resterai éternellement reconnaissant à la jolie brodeuse de m’avoir permis de faire la connaissance de son créateur… Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellièreencore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée…

      Plus rien n’existait autour de moi. Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Jepeinture,vermeer,la haye,mauritshuis,dentellière flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…

 

 

 

      Le face-à-face dure un long moment. La jeune femme au doux visage devait percevoir ma présence car il me semblait percevoir un sourire complice sur ses lèvres. J’étais bien…

       Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.

 

      Des bouffées d’optimisme me submergeaient en quittant la brodeuse. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi.

      J’apercevais Flo m’attendant, appuyée contre un mur. Son visage, en partie estompé, comme la jeune femme que je venais de quitter, m’apparaissait à travers  une brume dorée, irréelle, qui enflammait le mur vert derrière elle…

      Agacée par ma mine éthérée, Flo agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du français binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

      Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près La jeune fille au chapeau rouge qui semble le combler.

      Je m’adresse à Flo :

      - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite. Elle va t’étonner. Elle est conçue comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,      Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

      - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout son talent est condensé dans ce petit portrait.

      - Vous aviez raison tout à l’heure devant la Laitière, balbutia l’homme, le regard accroché sur la jeune fille. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un précurseur des  « impressionnistes », mais il est meilleur qu’eux.

 

 

      Inconsciemment, il saisit mon bras.peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,

 

      - C’est admirablement peint : ce contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur sous le menton… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée… Ce Vermeer est un magicien !

      - Vous êtes entré dans son monde de lumière, dis-je, heureux ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

      Je laisse mon ami extatique et, détendu, me dirige vers Flo quand je remarque, sur ma droite, non loin de nous, un grand blond qui me dévisage avec intérêt. Un vrai nordique, solide, carré, des yeux bleus presque transparents. Déconcerté, je détourne le regard.

      Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

      Son regard clair me fixait, peu lucide.

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      - Imagine-toi que tu es au théâtre, dis-je en riant. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Pour une fois, c’est à  une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La servante apporte une lettre à sa maîtresse et a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Le message d’un amant ? Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?  

      L’aspect définitivement éteint de Flo achève de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je décide de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670. Nous nous dirigeons tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

 

 

 

 

 

 

      En cours de route, je croise à nouveau le regard du grand blond aux yeux transparents. J’ai l’impression qu’il voudrait nous parler mais n’ose pas. Pourquoi un nordique s’intéresse-t-il à d’obscurs touristes français de passage à La Haye ?

     - Ne te retourne pas, un homme nous regarde depuis un moment, murmurai-je à Flo. Il doit faire une confusion avec d’autres personnes ?

      Persuadés qu’il s’agissait d’une grossière erreur, nous décidons de ne plus y faire attention.

 

      La « Joconde du Nord »… La jeune fille qui faisait tressauter de plaisir l’écran de mon ordinateur avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

peinture,vermeer,la haye,mauritshuis,jeune fille à la perle      Jamais une peinture ne m'avait laissé une telle impression de beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! L’amour de Vermeer pour la vie et les êtres s’exprimait ici totalement. Il avait tout donné dans ce portrait. Au top de son art, pensai-je… Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonnait littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donnait un aspect mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégageait… J’y lisais des tonnes de tendresse.

      Les gens autour de nous semblaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais à nouveau mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouvait, un instant, ses forces abandonnées.

      Un silence oppressant régnait dans la pièce. Que dire devant un tel spectacle ? Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

      Flo me jette un regard de détresse.

      Je m’éloigne à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retourne pour la contempler à nouveau : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

 

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      A la sortie de l’exposition, je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux. J’en fais de même.

      Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’avais jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’avais la sensation que Vermeer faisait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Ces chef-d’oeuvres m’appartenaient également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

      Je baignais dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportaient loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

 

 

      Le musée fermant ses portes dans peu de temps, nous entamons la descente du grand escalier recouvert de velours rouge.

      L’euphorie ressentie auparavant retombait. Je n’avais plus le même allant. L’effet euphorisant des toiles de Vermeer s’était dissipé et mon corps explosait de fatigue.

      La visite de l’exposition, qui était le but de mon voyage et de mes recherches, venait de se terminer et, curieusement, un étrange sentiment d’insatisfaction s’insinuait dans mon esprit. En l’espace de quelques heures, chez Vermeer, j’avais eu l’impression d’être dans une famille, la mienne. Je me retrouvais seul, orphelin…

      Une anxiété que je connaissais bien, qui avait disparu en foulant la terre hollandaise, s’installait à nouveau en moi. Flo m’examinait du coin de l’œil, déçue. Elle ressentait mon trouble.

      Des doutes m’envahissaient. Nous repartions demain soir pour la France. Ma joie s’était envolée.

 

A suivre...

 

 

1. Deux petits tableaux   2. Hantise  3. Un peintre sans visage   4. Le siècle d'or   5. Vue de Delft  6. La leçon de musique   7. La Joconde du Nord   8. Amsterdam   9. Balade hollandaise   10. Une lumière dorée   11. Une servante célèbre   12. Les femmes de Johannes