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  • L'OBSESSION VERMEER - 3. Un peintre sans visage

     

     

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               Johannes Vermeer - Jeune femme en jaune écrivant une lettre, 1665, National Gallery of Art, Washington

     

    Suite…

     

          Un doux soleil d’avril réchauffe le décor engourdi du jardin. Le départ pour la Hollande est proche. Plus que trois semaines à patienter avant la confrontation avec Vermeer. L’air de rien, j’ai bien approfondi mes connaissances sur l’artiste. Je pense même être devenu assez savant sur un peintre dont je ne connaissais que le nom avant ma récente visite automnale au Louvre.

          L’importante documentation que j’ai consultée, dont le catalogue de l’exposition de La Haye que je me suis procuré, n’a fait que confirmer ce que je pressentais. Les spécialistes de l’œuvre de Vermeer aboutissent tous à la même conclusion : cet homme demeure encore aujourd’hui un peintre sans visage, sans existence. Il accumule sur lui les questions et ne fournit pas les réponses. Une énigme…

          Singulier personnage que ce Johannes Vermeer de Delft ! Renoir mentionnait : « La Dentellière de Vermeer et L’embarquement pour Cythère de Watteau, sont les plus beaux tableaux du Louvre ». Malraux disait : « Vermeer est un peintre qui donne au monde pour valeur fondamentale la peinture elle-même ». Formidables compliments envers un peintre dont on ne sait pratiquement rien !

          Je feuillette lentement le catalogue de l’exposition de La Haye qui a ouvert ses portes le 1er mars. Je ne regrette pas d’avoir commandé ce bouquin dont les reproductions de tableaux sont superbes ! Il faut que j’en aie la confirmation… Je tourne les pages du catalogue nerveusement. La Dentellière, prêtée par le musée du Louvre, est bien en ce moment à l’exposition. La jeune femme au fin visage a retrouvé, l’espace de trois mois, sa patrie d’origine. Notre rencontre aura bien lieu. Par contre, je remarque l’absence de L’Astronome que le Louvre a conservé égoïstement.

          Le catalogue présente toutes les toiles qui seront exposées. La plupart d’entre elles, que je ne connaissais pas, sont du même niveau de qualité que les deux tableaux du Louvre. Un régal pour les yeux.

          Cette peinture est trop belle, trop finie, trop… L’essentiel m’échappe…

          Je ressens un besoin puissant, presque vital, inexplicable, de comprendre ce qui se cache derrière cet homme et sa peinture trop limpide. Comprendre quoi ? Je ne sais pas vraiment… Un secret ?… Un secret que le temps a enfoui profondément…

          Une pensée m’envahit qui me séduit instantanément. Si je faisais ma propre enquête ? J’ai du temps en cette dernière semaine d’avril. A la lumière de ma copieuse documentation, à la façon d’un enquêteur judiciaire, à mon rythme, en posant mes questions, je pourrais peut-être effleurer un tout petit peu le secret, tout au moins le percevoir ?

          Pas de temps à perdre ! Je décide de m’atteler à la tâche de suite. Le parcours de vie de Vermeer m’interroge en premier. Je commencerai par l’homme, j’appréhenderai sûrement mieux sa peinture ensuite.

     

     

          Je fixe les petits carreaux jaunes de la double porte qui sépare ma pièce de travail du salon. Cette nouvelle motivation m’excite. Je la redoute un peu… Je dois approfondir l’étrange relation qui s’est installée entre moi et cet homme d’un autre temps. Je décide de noter les enseignements de mes recherches sur un carnet.

          Je pose méticuleusement sur toute la largeur du bureau la documentation que je me suis procurée : des livres d’historiens, des revues diverses et, surtout, le superbe catalogue de l’expo.

          Mes outils de travail sont prêts. Sans plus tarder, j’envoie une série de questions. La première me tracasse depuis que mon intérêt pour l’artiste est apparu :

     

          Pourquoi a-t-il fallu attendre deux siècles après la mort de Vermeer pour que son œuvre soit redécouverte et reconnue ?

          peinture,vermeer,thoré bürgerC’est le critique et historien d’art français Thoré-Bürger, en plein 19e siècle, qui redécouvre son œuvre. Il fut ébloui lors d’une visite au Mauritshuis par la Vue de Delft. Fasciné, il passera le reste de sa vie à faire des recherches sur cet artiste qu’il qualifiait de « maître de la lumière ».

          Je m’aperçois dans ma doc que Vermeer n’était pas un inconnu en Hollande de son vivant. Il était considéré comme un artiste éminent à Delft où il jouissait d’un certain succès et où il fut élu par deux fois en 1663 et 1671 comme doyen de la guilde de Saint-Luc. Il était même considéré comme l’égal de Carel Fabritius, le peintre éminent de l’école de Delft. A Amsterdam, ses toiles atteignaient des prix élevés.

       

    Photo de Thoré-Bürger, 1892

         

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     Johannes Vermeer – La femme en bleu lisant une lettre, 1664, Rijksmuseum, Amsterdam

     

          J’examine une planche du catalogue montrant La femme en bleu lisant une lettre. La jeune femme est concentrée sur la lecture d’une lettre qu’elle vient sûrement de recevoir. Elle entrouvre à peine les lèvres, absorbée à la lecture de cette correspondance qui ne peut être qu’une lettre d’amour. Le fort éclairage bleuté du mur lance des reflets chatoyants sur le devant de la veste qui laisse présager un heureux événement. J’aime les bleus du peintre ! Les contours du visage sont estompés, dilués… L’affection de l’artiste pour cette femme est perceptible. Il l'a peinte avec une telle affection, comme une caresse…

          peinture,vermeer,Diverses tentatives d’explications ont été avancées sur le long oubli du peintre après sa mort en 1675 : rareté de ses tableaux, confusion de ses œuvres avec celles d’autres peintres hollandais dont le style était proche, absence de signature sur la plupart de ses toiles.

     

     

    Signature d’artiste de Vermeer

               

          Une pensée me taraudait sournoisement. Je feuillette à nouveau le catalogue, laissant défiler les tableaux un à un, lentement. A l’examen des toiles, j’avais le sentiment intime de toucher du doigt quelque chose d’important concernant Vermeer : 

          La recherche de la beauté, d’une forme d’aboutissement maximum dans son art, n’aurait-elle pas pu être la motivation essentielle du peintre ?

          En détective consciencieux, je note méticuleusement ma réflexion dans mon carnet d’enquête et lance une autre question :

     

          La jeunesse de Vermeer : Le néant ?

          Vermeer naît à Delft et ne s’en éloignera guère. Située entre Rotterdam et La Haye, Delft, au 17ème siècle, est une petite ville de province prospère de plusieurs milliers d’habitants. Son paysage est semblable à la plupart des villes des Provinces-Unies hollandaises : des canaux réguliers et droits qui s’entrecroisent, des rues étroites, une vaste place carrée au centre. Un petit nombre de familles bourgeoises dirigent la cité. Des commerçants, des artisans s’affairent. L’on fait de la géographie, de l’astronomie, de l’optique. Des industries prospèrent : la tapisserie, les vitraux, la bière, l’orfèvrerie, et surtout, la fameuse céramique de Delft de réputation internationale.

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                                                Rangée de carreaux de Delft – Enfants jouant

         

          Rien !… Je m’aperçois que l’on ne connaît rien sur la jeunesse de Vermeer, cette importante tranche de vie comprise entre le jour où ses parents le firent baptiser le 31 octobre 1632 sous le nom de Johannes dans la Nouvelle Eglise de Delft et son mariage le 20 avril 1653 avec Catharina Bolnes originaire de Gouda. 21 ans d’obscurité !

          peinture,vermeer,delftCette enfance se déroule donc dans l’atmosphère bruyante de l’auberge « Mechelen » sur la place du marché de Delft où le père de Vermeer, Reynier, un curieux personnage de tempérament sanguin,  provoquait souvent des rixes dans son auberge.

          L’énigme est totale également sur la formation du peintre… L’auberge de son père, qui faisait commerce d’œuvres d’art et était inscrit à la guilde de Saint-Luc, était fréquentée par de nombreux peintres. Son apprentissage aurait pu se faire chez l’excellent Carel Fabritius qui s’installa à Delft en 1650 alors que le jeune Johannes n’avait que 18 ans ?

     

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    Auberge Mechelen  à Delft – gravure Rademaecker, 1710

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                      Carel Fabritius – Autoportrait, 1648, musée Boymans-van Beuningen, Rotterdam

     

          Johannes avait-il voyagé en Italie ou dans les Flandres, pays dont les maîtres étaient la référence à cette époque et où tout peintre sérieux se devait d’aller afin de compléter sa formation ? L’information est absente…

          Je reste sur ma faim. Cet homme n’a pas eu de jeunesse et sa formation reste inconnue alors que les ateliers des grands maîtres étaient foisons en Hollande…

          Je n’ai rien à noter dans mon carnet d’enquêteur. J’abandonne, déçu, la prime jeunesse de Vermeer.

     

          Sa vie familiale ?

          Il semblerait que Johannes ait connu une vie familiale épanouie et heureuse entre sa tendre épouse Catharina et sa belle-mère Maria Thins, qui appréciait beaucoup son gendre et sa nombreuse progéniture.

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                                 Signatures de Johannes Vermeer et sa femme Catharina Bolnes sur un document notarié

         

          Au début de leur mariage, le couple vécut dans la maison familiale du peintre, au-dessus de l’auberge Mechelen, sur la place du marché de Delft. Ils déménagèrent en 1660 dans la maison de Maria Thins sur le canal Oude Langendijck où Vermeer, installé dans une pièce au premier étage dont deux fenêtres donnaient sur la rue, peignit l’essentiel de son œuvre.

          Etrange homme à vrai dire ! Les événements familiaux ne semblent avoir eu aucune prise sur sa concentration artistique. Ses nombreux enfants qui devaient envahir la maison ne paraissent pas avoir troublé sa quiétude silencieuse, l’incroyable sérénité qui se dégage de sa peinture.

          Je couche rapidement dans le carnet ces quelques informations sur une vie familiale qui paraît sans histoire au sein de la petite bourgeoisie d’une ville de province.

          Ce que je recherche ne peut se trouver dans cette banalité quotidienne, pensai-je ?

          Une réflexion nouvelle se présente :

     

          Vermeer a-t-il transmis son savoir à des élèves ?

          Contrairement aux grands maîtres de l’époque, et malgré le renom de Vermeer à Delft, rien ne laisse penser qu’il ait eu d’éventuels élèves fréquentant son atelier.

           Sur ce point, mon opinion est faite. L’activité lente et réduite de l’artiste ne permet pas d’envisager qu’il ait pu avoir des élèves. La simple vision de son œuvre démontre suffisamment que la méticulosité de ses représentations était incompatible avec d’éventuelles touches malhabiles déposées par de jeunes apprentis.

          Je passe à la question suivante qui me paraît beaucoup plus intéressante :

     

          Pourquoi ce peintre génial a-t-il produit une œuvre si peu abondante ?

          Cette fois, je pressens une interrogation essentielle sur Vermeer. Elle touche à la psychologie même du peintre et à ses rapports ambigus avec l’argent, le marché de la peinture et sa propre philosophie de l’art.

          L’œuvre connue de l’artiste serait d’environ 35 tableaux et son œuvre réelle totale ne dépasserait guère 50 à 60 tableaux. Cette production est extrêmement faible en une vingtaine d’années de peinture si on la compare à la plupart de ses collègues.

          Ma documentation m’éclaire sur le sujet. Vermeer n’avait pas besoin de son art pour vivre. Celui-ci ne lui apportait qu’un revenu complémentaire à un commerce de tableaux et de location de biens. De plus, le riche collectionneur Pieter Claesz van Ruijven, avec qui l’artiste était très lié, lui achetait une bonne moitié de sa production ce qui lui assurait des revenus réguliers. Néanmoins, victime du climat économique désastreux qui suivit l’invasion de la Hollande par Louis XIV en 1672, il mourra ruiné à 43 ans le 15 décembre 1675… Catharina sera même obligée de payer avec deux tableaux les dettes contractées auprès de leur boulanger. J’imaginai un instant La dentellière accrochée dans le fournil d’un boulanger… Bienheureux boulanger !

          J’ai besoin de faire le point... Je réfléchis.

          Insolite Vermeer ! Il peignait peu et lentement (2 à 3 tableaux par an), il manifestait une relative indifférence au marché de l’art officiel en Hollande et ne reprenait, contrairement à ce qui se pratiquait beaucoup à cette époque, jamais les mêmes motifs qui auraient pu lui assurer des succès commerciaux. 

          J’étais au cœur de l’ambiguïté de cet homme si tranquille. La plupart des historiens semblent être d’accord : l’idéal artistique de Vermeer s’élevait au-dessus des contingences bassement matérielles. Son ambition n’était ni sociale, ni commerciale, mais uniquement dirigée vers l’accomplissement dans son art.

          Une bouffée de plaisir m’envahit. Le raisonnement intime, que j’avais déjà noté au début de l’enquête, se vérifiait maintenant. Vermeer ne cherchait pas la reconnaissance extérieure. Il était totalement immergé dans son art. La beauté intemporelle de ses toiles relevait d’une volonté artistique supérieure.

          Mon carnet de note prenait du volume, une consistance qui me plaisait. J’avais le sentiment qu’une partie infime mais essentielle du secret se dévoilait clairement.

     

     

          Je suis en pleine méditation quand l’accent que je connais bien me fait sursauter. J’ai toujours été impressionné par l’aptitude des cordes vocales de Flo à fabriquer ce son puissant et clair, assorti d’une vibration mélodieuse et chaude qui ne peut cacher ses origines.

          - A quoi ça te sert de remuer la vie de ce peintre, Patrice ! Tu t’esquintes le cerveau pour peu de chose !

          - Ce type me bouffe ! J’ai besoin de le connaître lui et son œuvre avant de partir en Hollande. A La Haye, il faudra se contenter de quelques courtes minutes de contemplation devant chaque œuvre. Tu me vois arriver devant La laitière sans avoir auparavant essayé de comprendre, même superficiellement, ce qui s’est passé dans la tête du peintre pour réaliser ce chef-d’œuvre universellement connu !

          - Tu retrouveras d’autres occasions pour revoir ces toiles plus tranquillement.

          - Tu rigoles ! Une expo qui regroupe la quasi-totalité des peintures de Vermeer… Je n’en reverrai pas une autre dans ma courte vie. Toutes ces toiles sont la propriété des plus grands musées dans le monde. Même la reine d’Angleterre en détient une ! La France doit se contenter des deux petits tableaux du Louvre !

          Flo était à court d’argument. Elle lança calmement :

          -  Patrice, tu fais ce que tu veux mais je persiste à penser qu’un peintre ne mérite pas une passion aussi dévastatrice. Je vais finir par être jalouse !

          Sur ces mots énergiques, l’accent quitte mon bureau aussi vite qu’il y est entré.

          Je décide de terminer mon enquête demain. Elle portera sur le siècle d’or hollandais, la période la plus innovante de l’art de ce pays.

     

    A suivre…

                                   

    1. Deux petits tableaux    2. Hantise      3. Un peintre sans visage 

                                                                 

  • L'OBSESSION VERMEER - 2. Hantise

     

     

    Suite…

      

          La peinture me passionne depuis longtemps...

          Un jour d’anniversaire, ma fille Agnès, qui était encore adolescente, m'avait tendu une petite boîte de pastels secs Rembrandt en me disant sur un ton péremptoire : " Papa, tu vas faire de grandes choses ! ". Je ne pouvais pas la décevoir. Je complétais donc ma panoplie de bâtonnets et c'est ainsi que je devins un « peintre du dimanche ».

          Depuis cette date, je peins dans les creux de mes activités. Malgré l’avis défavorable de ma femme Flo, rien n’arrête la prolifération de mes œuvres qui envahissent les murs de la maison. Celle-ci devient une galerie d’art. La mienne… Il m’arrive d’exposer dans des manifestations régionales et je reçois parfois quelques récompenses lors de l’exposition annuelle de ma commune. J’ai gardé les breloques précieusement. La gloire…

          J’ai déjà en tête la toile que je présenterai à la prochaine exposition communale. Au cours de récentes vacances dans le midi, j’étais tombé devant un paysage éclaboussé d’un bleu intense. Les rochers en porphyre rouge plongeaient dans une eau vert émeraude transparente bordant la petite plage ocrée où je m’étais baigné. Quelques hortensias rouge vif offraient un contraste fort. Les pigments avaient été utilisés purs dans une fièvre colorée.

     

     

          Un bon mois s’est écoulé depuis ma visite mouvementée au Louvre. Autour de moi, je n’entends plus parler que des fêtes de Noël proches et des cadeaux à se procurer incessamment.

          peinture,écriture,vermeer,Une étrange angoisse, une sorte d’hantise, s’est introduite en moi. Une tache bleue et jaune en forme de Dentellière s’est incrustée dans ma mémoire et resurgit constamment dans mes pensées. Cette jeune femme d’un autre siècle me poursuit dans la rue, monte dans ma voiture, m’accompagne dans les magasins, dérange des réunions. Parfois, elle s’impose alors que je suis en pleine conversation avec Flo qui, tout à coup, ébahie, me voit bafouiller en plein milieu d’une phrase puis partir piteusement me réfugier dans le silence apaisant de mon bureau.

          Même mes rêves nocturnes sont squattés et je fais d’étranges cauchemars : au lieu de s’intéresser à son ouvrage, la Dentellière me piquette méticuleusement le nez avec une épingle. Celui-ci devient rouge, grossit, me fait mal. Ne supportant plus la douleur, je me réveille fébrile, inquiet. Parfois, à son tour, L’astronome m’apparaît. Il prend ma tête pour un globe céleste et la fait tourner en la caressant délicatement. Cette caresse, agréable au début, se fait insistante, agaçante, insupportable, et je m’éveille hagard.

     

     

          Une question lancinante me taraudait : d’où venait cette émotion soudaine qui m’avait cloué sur place face à la Dentellière en ce lugubre après-midi de novembre au Louvre ?

          Pourtant j’avais déjà eu de nombreux coups de cœur face à des toiles que je découvrais au détour d’une allée, dans un musée, une exposition. Certaines œuvres me pénétraient intimement, j’oubliais vite les autres.

          De merveilleuses toiles contemplées dans les musées français dansaient encore devant mes yeux :

          La légèreté des Danseuses finement pastellées de Degas,

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                                    Edgar Degas – Fin d’arabesque, 1876, musée d’Orsay, Paris

     

          L’émouvant Angélus de Millet,

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                                                             Jean-François Millet – L’angélus, 1858, musée d’Orsay, Paris

          La pureté vaporeuse des atmosphères de Corot,

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                                    Jean-Baptiste Corot – Souvenir de Mortefontaine, 1864, musée du Louvre, Paris

          La délicatesse de la Madone de Lorette de Raphaël croisée au château de Chantilly,

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                                      Raphaël – Madone de Lorette, 1509, musée Condé, Chantilly

     

          L’admirable clair-obscur du Nouveau-né de Georges de La Tour à Rennes.

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                             Georges de La Tour – Le nouveau-né, 1648, musée des Beaux-Arts, Rennes

     

          Et combien d’autres encore…

          Face à Vermeer, l’émotion n’était pas la même… Pourquoi ses toiles me préoccupaient-elles à ce point ? Elles s'octroyaient même le droit de venir déranger l’organisation de mes journées et troubler mes nuits.

          Les tableaux de cet artiste n’ont rien d’exceptionnel, pensai-je ? Ils sont dans la continuité de la peinture de genre intimiste néerlandaise du 17ème siècle hollandais…  Certes, sa technique est excellente, les couleurs superbement agencées, la lumière judicieusement dispensée, mais il s’agit bien du même style de peinture que ses contemporains De Hooch, Ter Borch, Metsu, Dou ou Van Mieris. Rien de plus !

          Il y avait bien une petite flamme bizarre en plus chez Vermeer ?

          Je nageais en pleine confusion mentale. La Dentellière avait même réussi à me faire oublier la visite de l’exposition Chagall du Musée d’Art Moderne de Paris que j’avais programmée depuis longtemps. Celle-ci était commencée depuis octobre et devait se terminer le mois prochain, courant janvier.

     

     

          En ce début d’après-midi, les ampoules étoilées décorant les arbres de l’avenue du Président Wilson attendaient les illuminations du soir pour scintiller de mille feux à deux jours des festivités de Noël.

          Je tente d’évaluer la longueur de la file d’attente bigarrée qui stationne patiemment devant l’entrée du Musée d’Art Moderne. Au moins 300 mètres ? De nombreux retardataires, comme moi, se précipitaient pour ne pas manquer l’exposition. Stoïque, je m’installe derrière un groupe de touristes.

          Dix minutes plus tard, je n’ai avancé que d’une dizaine de mètres. Mes pensées vagabondent… Dans l’univers de l’art moderne de la première moitié du 20e siècle, Marc Chagall est un des peintres qui me touchent le plus. J’aime la naïveté poétique de ses toiles... Pas facile pour les non-initiés de s'y retrouver dans toutes ces écoles et courants de pensée en "isme" : fauvisme, cubisme, expressionnisme, surréalisme, hyperréalisme, symbolisme... Par contre, la peinture contemporaine, celle de mon époque, me perturbe. J’apprécie certains artistes mais je ne comprends guère ce que j'ai eu l'occasion voir à la FIAC ou dans certaines galeries. Cela ne me touche pas...

          Pendant mes réflexions sur l’art, la file a avancé d’une bonne cinquantaine de mètres. Les touristes ont disparu devant moi. Peut-être fatigués d’attendre ?

          peinture,renoirJe repars dans mes pensées… Moi ce que j’aime, ce sont « les impressionnistes », ces peintres de la nature et du mouvement qui peignaient en plein air avec des tons clairs et une touche divisée. La lumière était leur préoccupation essentielle. Je suis toujours ému à chaque vision des Coquelicots de Monet, séduit par les vibrations lumineuses du Moulin de la Galette de Renoir, la sensibilité toute féminine des toiles de Berthe Morisot ou par les limpides paysages de Sisley. Cette peinture me pénètre. 

     

     

    Auguste Renoir – détail Bal du Moulin de la Galette, 1876, musée d’Orsay, Paris

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    Claude Monet, Coquelicots, 1873, musée d’Orsay, Paris 

     peinture,sisley       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

                                              Alfred Sisley – Vue du canal Saint-Martin, 1870, musée d’Orsay, Paris

          Je discerne l'entrée du musée qui grossit progressivement. Ma patience ne devrait pas tarder à être récompensée.

          Subrepticement, la Dentellière, qui me laissait étrangement tranquille depuis quelques jours, prend la place des impressionnistes dans mes pensées. Je la vois légèrement floue, comme lors de ma première vision au Louvre. Elle ne fixe plus son ouvrage. Elle me regarde, souriante, mutine. Je découvre de grands yeux mordorés. Elle me tend la main d’un air de dire : « Viens ! » J’ai envie de saisir ses doigts si fins. Je n’ose pas. Elle est si belle…

          J’accepte inconsciemment un bout de papier qui m’est tendu. Perdu dans mon rêve, je n’avais pas remarqué ce type qui distribuait des prospectus sur toute la longueur de la file d’attente. Négligemment, j’examine l’imprimé. Une agence de voyage propose des séjours avec visites programmées dans différents pays européens à l’occasion des prochaines grandes expositions de peinture qui auront lieu l’année prochaine.

          Je parcours la liste des expositions histoire de passer le temps en attendant Chagall. Brusquement, mon œil se contracte sur le troisième séjour : « Exposition Johannes Vermeer : 1er mars – 2 juin, Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, La Haye, Pays-Bas ».

          Une exposition de la presque totalité de l’œuvre connue de Vermeer avait lieu dans moins de trois mois dans son pays natal. Etrange coïncidence !... Le papier publicitaire m’informant de l’exposition Vermeer m’avait été glissé dans la main au même moment que l’étrange invite que j’avais perçue dans le regard malicieux de la Dentellière. Il y avait obligatoirement un lien entre les deux événements : la troublante vision de la Dentellière et cette exposition totalement imprévue à La Haye ?

          Je réalise mal ce qui m’arrive. L’entrée du musée est proche. Un jeune clarinettiste installé près de la porte d’entrée envoie des sons de musique classique. La Dentellière est toujours présente dans mon esprit. J’en suis sûr, elle y sera ! J’étais certain que la Dentellière serait présente à l’exposition au Pays-Bas. Il ne pouvait en être autrement. Je devais m’y rendre…   

          J’entre perturbé dans le musée.

     

     

          La période des fêtes est enfin passée. Contrairement aux fins d’année, les débuts d’année me réjouissent. Un peu comme si on se dévêtait d’un vieil habit un peu démodé, usé, pour revêtir une nouvelle parure enluminée des perspectives bénéfiques qui nous attendent.

          Ma décision était prise. J’allais me rendre en Hollande, sur les lieux mêmes où le peintre était né, avait vécu, respiré, créé et s’était éteint trop jeune à Delft. L’ébullition qui envahissait ma tête ces derniers temps s’était dissipée d’un coup. La Dentellière avait cessé de m’importuner. Je pensais encore à elle parfois, calmement, avec plaisir. J’allais la revoir très bientôt.

          J’avais pris conscience que la Dentellière et L’Astronome n’étaient que la représentation apparente du travail de Vermeer. C’était lui, le concepteur des œuvres, qui était le responsable de mon obsession, de ma fascination. Je percevais que le trouble procuré par ses toiles si attirantes provenait de quelque chose de profond, d’intime en moi. Peut-être était-ce le fameux mystère Vermeer dont commençaient à parler les journaux ?

     

     

          Puisque le voyage est décidé, il faut l’organiser sans plus attendre. Le temps presse puisque l’expo débute le 1er mars prochain.

          Curieusement, depuis que j’ai appris l’existence de cette exposition et au fur et à mesure que l’événement approche, tout l’univers médiatique s’est approprié ce qui est annoncé comme l’exposition phare de l’année. Même les journaux télévisés, qui ne parlent habituellement de peinture qu’avec parcimonie, arrivent à glisser un peu de Vermeer entre un reportage sur la hausse des ventes de fin d’année dans les grands magasins et le dernier accident de l’autoroute A6.

          Je n’entends plus parler que de cela. Des bouquins sortent. Les toiles les plus connues de cette exposition unique qui présente la quasi-totalité des peintures de l’artiste, comme ma Dentellière et surtout la fameuse Laitière, celle que les pots de Yaourts ont universalisée, sont disséquées et commentées longuement afin que nos cerveaux incultes s’imprègnent du talent envoûtant de l’artiste.

          Flo, que j’avais évidemment mise au courant de mon projet, ne semblait pas enthousiasmée par un voyage culturel dans la patrie de Vermeer. Un matin, elle m’avait lancé avec son accent du Sud-Ouest inimitable : « Patrice, pourquoi ne descendrait-on pas chez moi, la végétation est tellement belle au printemps ! ». Je n’avais pas répondu.

          La demande de billets pour cette exposition unique avait été tellement forte, les agences dévalisées, que je dus me battre pour obtenir les précieux sésames. Après moultes péripéties, j’obtins enfin deux entrées pour le jeudi 16 mai à 14 heures, au Mauritshuis à La Haye, l’exposition se terminant le 2 juin. Nous retînmes une chambre dans un hôtel d’Amsterdam, arrivée le lundi 13 mai, retour le vendredi 17 mai au soir.

          Résignée, Flo finit par penser que les canaux hollandais pouvaient présenter un certain charme et, qu’après tout, cela la changerait des forêts de pins de sa région natale.

          Je pouvais partir à la rencontre de Vermeer…

     

    A suivre…

     

     1. Deux petits tableaux    2. Hantise