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  • VAN GOGH A AUVERS - 5. Martinez

     

    Suite...

     

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    Vincent Van Gogh - L’escalier d’Auvers, mai 1890, City Art Museum, Saint Louis

    Peint rue de la Sansonne, située derrière l’auberge Ravoux

     

    Samedi 24 mai 1890.



          - Vous avez été marchand d’art ?

          Martinez me dévisage, l’air ahuri. Il trifouille sa barbe noire épaisse que quelques poils blancs commencent à manger. Il doit se demander comment ce personnage mal fagoté qui est face à lui, à l’aspect physique aussi peu reluisant, peut avoir exercé ce métier sérieux et apprécié dans le commerce de l’art. Habituellement, j’évitais de parler de cette période de mon existence. Tous ceux à qui je révélais mon ancien métier me regardaient avec le même œil incrédule.

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          - Cela vous étonne, dis-je amusé ? J’avais seize ans lorsque mon oncle Vincent me fit entrer comme commis à la succursale de la galerie Goupil à La Haye dont il était associé. Vous connaissez certainement cette maison... son nom actuel est Boussod, Valadon… Durant près de sept années, j’ai bourlingué dans les différentes succursales de la galerie : La Haye, Paris, Londres, Bruxelles. Ce fut la période la plus enrichissante de ma jeunesse. J’ai élargi mes connaissances en histoire de l’art et profité de ces voyages pour visiter les musées et expositions. Le milieu de l’art, je connais !

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    Oncle Vincent van Gogh

         

     

     

                                                                                                                                               L’intérieur du magasin Goupil à La Haye

     

         Martinez mastique longuement l’énorme bouchée de viande de porc et d’haricots verts qu’il vient d’enfourner. J’avais le sentiment qu’il n’arrivait pas à m’imaginer affublé d’un élégant costume, un sourire commercial bien accroché, proposant mes services éclairés à des clients amateurs d’art. Je sentais qu’il attendait une suite à mon histoire.

     

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    Pa : Pasteur Theodorus Van Gogh, père de Vincent              Moe : Anna Cornelia Van Gogh, mère de Vincent


          - Les conversations familiales portaient essentiellement sur l’art chez les Van Gogh. Trois de mes oncles firent carrière dans le commerce des objets d’art. Mon frère Théo fut également engagé, quelques années après moi, par la galerie Goupil. Aujourd’hui, il a fait carrière. Il dirige le magasin du boulevard Montmartre à Paris qui se spécialise peu à peu dans la peinture moderne, tout en proposant les réalistes, les romantiques et les classiques. Certains impressionnistes sont maintenant reconnus et appréciés. Les peintres du « Grand Boulevard » : Monet, Pissarro, Degas, Renoir, connaissent enfin leur période de gloire après de longues années de vaches maigres... Dernièrement, Théo tentait, non sans succès, de faire connaître les néo-impressionnistes… Ceux comme Seurat et Signac qui pratiquent la touche pointilliste en utilisant les contrastes chromatiques des couleurs. Leurs toiles sont un vrai bonheur !

          Lorsque je parlais de Théo, je devenais intarissable :

          - Mon frère est un des rares commerçants qui osent proposer dans leur galerie des peintres avant-gardistes comme Monticelli ou Gauguin. Je me flatte, modestement, d’en faire partie. C’est ambitieux, d’autant que ses employeurs ne l’encouragent pas. Les goûts ne sont pas encore prêts pour recevoir cette nouvelle peinture… Il faudra que je vous parle un jour de mes modèles en peinture. Il y en a beaucoup, mais Rembrandt, Delacroix et Millet restent mes références.

          Je voyais que mes paroles avaient entamé la défiance de Martinez. Il m’écoutait attentivement.

          - La tranquillité de mon existence a été bouleversée lorsque j’ai quitté les Etablissements Goupil… 14 ans déjà… J’ai exercé ensuite diverses activités : libraire, professeur dans un collège en Angleterre. J’ai même failli devenir pasteur, comme mon père… Evangéliste, Martinez ! J’ai été évangéliste durant six mois dans le borinage du sud de la Belgique ! Il m’arrive encore de faire des cauchemars en repensant à cette population de mineurs vivant dans des conditions de misère et de souffrances inimaginable. Un monde de ténèbres !

      

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                            Vincent Van Gogh – Femmes revenant du terril, 1881, Kröller-Müller Museum, Otterlo

     

         Je m’interromps un instant à cette évocation.

         - Finalement, la religion n’a pas voulu de moi. L’art m’a rattrapé à nouveau pour ne plus me lâcher… Artiste peintre : ma véritable vocation était trouvée ! Si j’étais resté chez Goupil, un avenir professionnel prometteur s’offrait à moi dans le commerce de l’art. Aurais-je connu le bonheur de triturer la pâte fraîche et de l’étaler sur la toile pour transformer la réalité ? Ce plaisir vous connaissez vous aussi ?

          Je n’avais pas commencé mon plat qui refroidissait doucement. L’intérêt évident que Martinez portait à ma conversation ne l’avait pas empêché de vider son assiette goulûment. Il se tamponnait consciencieusement la bouche et la barbe avec sa serviette pour faire disparaître quelques restes de sauce.

          Rassasié, mon ami adresse un large sourire au loin à madame Ravoux. Elle s’apprêtait à venir vers nous pour apporter les desserts mais comprit en voyant le geste de Martinez pointant mon assiette du doigt que je n’avais pas fini mon plat. Elle retourna s’occuper d’autres clients en riant.

          - Je me posais des questions, Vincent, sur la provenance de votre immense culture artistique. J’en ai plus appris depuis votre arrivée, en seulement cinq jours de discussion avec vous, que depuis le début de ma carrière... Evangéliste ! Quelle curieuse idée ? Vous êtes un étonnant personnage Vincent… Mais pourquoi avoir laissé tomber ce métier de marchand d’art qui devait être exaltant… cela ne vous empêchait pas de peindre ?

          - Je ne m’entendais plus avec mes patrons ! J’avais besoin d’autre chose. Je ne vais pas vous apprendre que la peinture est exigeante. On ne peut s’y consacrer à moitié. Le seul inconvénient est la perte des revenus réguliers que me procurait cette profession… Heureusement, Théo m’aide financièrement…

          Martinez me fixait de son beau regard ténébreux.

          - Martinez, mon travail va bientôt porter ses fruits ! Un journaliste a fait récemment un papier élogieux sur moi et j’ai vendu mon premier tableau en début d’année : une vigne rouge.

     

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                                   Vincent Van Gogh – La vigne rouge, 1888, Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou



          Pourquoi me sentais-je obligé de me mettre en valeur devant cet hidalgo que le père Ravoux m’avait présenté, sans en être sûr, comme un réfugié espagnol venu en France à cause de ses opinions carlistes ? S’il connaissait toutes les difficultés que j’avais rencontrées depuis mon entrée en peinture. Appréciera-t-il mes toiles, me demandai-je ?

          - Je vous souhaite de rencontrer le succès bientôt, Vincent. J’en serais sincèrement heureux pour vous, me dit-il en se levant.

          Je l’observe s’éloignant en direction des carafes de vin disposées sur un petit meuble bas au fond de la salle. C’était vraiment un bel homme : la taille haute, une carrure large, la démarche souple et décidée, la peau hâlée des gens du Sud. Son profil de médaille grecque et sa barbe me rappelait un buste de l’athénien Périclès que j’avais vu dans un musée à Londres. Peintre et graveur, il habitait seul à Auvers où il avait une maison mais préférait prendre ses repas à l’auberge. Il y retrouvait l’ambiance familiale qui lui manquait.

          Je le voyais parler avec forces gestes à la jeune fille au tablier mauve et aux cheveux clairs que madame Ravoux avait engagée pour l’aider dans le service. Depuis mon arrivée il m’appelait Vincent, comme tout le monde ici. Je savais que son prénom était Nicolas mais son assurance et notre différence d’âge, il devait avoir autour de la cinquantaine, m’intimidaient et je continuais à dire Martinez, un raccourcis de son nom de famille : Martinez de Valdivielso.

          J’avais remarqué que madame Ravoux n’était pas insensible à son charme ibérique. Il est vrai que son mari n’avait pas la même allure altière et cette voix haute et puissamment timbrée aux trémolos teintés de soleil. Ils échangeaient des sourires contenus lorsque Ravoux était occupé à servir les clients. C’était discret. Lorsque que nous discutions ensemble à table, la phrase de Martinez restait parfois en suspens et il cessait de m’écouter, absent.

       Madame Ravoux s’était arrangée avec Alice, la jeune servante, pour s’occuper elle-même des tables du fond près du billard. La nôtre était la dernière de la salle, collée contre le mur derrière lequel se trouvait l’étroit escalier menant à ma chambre. Elle conversait avec nous entre chaque plat et imposait sa gracieuse présence à Martinez.

          Dès qu’il la voyait arriver, celui-ci arrêtait de mâchouiller, avalait d’un bloc la bouchée qui le gênait et préparait son meilleur compliment, la mine épanouie. Elle minaudait : « Vous reprendrez bien un peu de rôti monsieur Martinez… il est cuit comme vous l’aimez… pour me faire plaisir. » Elle ne s’adressait pas à moi car elle savait que, mangeant peu, je ne reprenais jamais d’un plat. Evidemment, celui-ci s’empressait d’accepter son offre : « Avec joie madame Ravoux, votre cuisine est délicieuse. » Son regard s’illuminait et pénétrait la jeune femme qui repartait en se trémoussant, toute retournée.

        J’observais leur manège tout en m’amusant des regards courroucés du mari. Elle était beaucoup plus jeune que lui et il ne la quittait guère des yeux tout le temps où elle servait à table. Les regards appuyés que Martinez lançait à son épouse le perturbaient sérieusement. Si elle s’attardait un peu trop longtemps à notre table, il lui arrivait de laisser déborder un verre qu’il remplissait sans le voir ou mettait un temps anormalement long à déboucher une bouteille que le client attendait, impatient.

          - Je vous laisse pour ce soir, dis-je à Martinez lorsqu’il se rassit en posant bruyamment la carafe de vin sur la table. Dites à madame Ravoux que je vous donne mon dessert. J’ai trop mangé. Je ne vous verrai pas demain midi, je suis invité à déjeuner chez un ami. Et ne taquinez pas trop cette brave femme, elle n’a pas encore fini sa journée de travail !

          Je lui adresse une grimace complice et ouvre la porte située à côté de notre table.



    A suivre…

     

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village    5. Martinez

     

       

  • VAN GOGH A AUVERS - 4. L'installation dans le village

     

    Suite…



    Mardi 20 mai 1890.

     

          Gachet ouvre violemment la porte de l’auberge Saint-Aubin.

          Dès qu’il nous voit entrer, le patron du café apostrophe le docteur :
      
          - Bonjour citoyen ! Vous m’amenez le peintre dont vous m’avez parlé ?

          Ma tenue vestimentaire et mon apparence bohême ne semblaient laisser aucun doute sur ma profession.

          Le cafetier avait bu. Sa face était empourprée.

          - C’est bien lui, dit le docteur en me regardant. Il arrive d’aujourd’hui. Votre chambre est toujours disponible j’espère ? Vous allez lui faire un prix ! Les peintres ne sont guère riches !

          L’homme me scrute, cherchant le tarif le plus adéquat à ma position.

          - Je peux vous faire la chambre et les trois repas pour 6 francs par jour me dit-il en déposant deux verres de bière sur le comptoir. Ici, vous serez chez vous. Le coin est tranquille et la campagne environnante regorge de sites pittoresques.

          - C’est trop cher, dis-je d’un ton sec.

          Les deux hommes se regardèrent surpris par la brièveté de ma réponse.

       Le cafetier hésite un instant et reprend d’une voix moins forte que précédemment :

          - Je ne peux descendre en dessous de 6 francs. C’est déjà inférieur à mes prix de pension habituels en cette saison. Mais puisque vous êtes un ami du docteur Gachet… Beaucoup de personnes cherchent un logement en ce moment… Réfléchissez…

          J’attire le docteur un peu à l’écart et lui explique avoir trouvé en venant une auberge en face la mairie pour moitié moins cher. Son allure embarrassée montrait qu’il ne comprenait pas vraiment les raisons de mon choix. Il n’insista pas devant mon regard décidé qui le fixait sombrement et lui laissait comprendre que ma décision était prise. « Si l’essai n’est pas concluant, je pourrais toujours revenir ici, lui dis-je doucement. »

          - Désolé, dis-je laconiquement à l’aubergiste, je ne peux payer cette somme.

          Il me regarde étonné. Sa face rubiconde perle de sueur. Le sourire jovial qu’il arborait à notre arrivée l’avait quitté. Nous finissons nos bières précipitamment et sortons.

          Nous reprenons la route en sens inverse. Je quitte le docteur devant son portail. Il semble contrarié.

          - Je vais tenter de suivre vos recommandations, dis-je sans tenir compte de sa mine renfrognée. Vous avez raison, cette ville me plaît et je crois que toutes les conditions sont réunies pour un séjour réussi. Je suis vraiment heureux de vous avoir rencontré. Merci pour l’invitation de dimanche. J’arriverai vers midi.

          Je redescends la route caillouteuse vers le centre d’Auvers. Je prends le temps de flâner le long des ruelles en repérant au passage mes futurs sites de travail.




          Le soleil s’effaçait derrière la façade du café de la Mairie dont les toits découpaient une ombre orangée sur la route. J’entre à nouveau. Quelques clients attablés me regardent puis reprennent leur conversation. Comme le patron de l’auberge Saint-Aubin tout à l’heure, ils ne semblaient aucunement surpris par ma tenue d’ouvrier maçon et mon allure originale. Les peintres faisaient partie du paysage habituel de ce genre d’établissement.


    sallecaféravoux.jpg      J’enveloppe la salle du regard. Etonnant… Je comprenais pourquoi ce lieu m’avait plu instinctivement lors de ma première visite en début d’après-midi. Il ressemblait à s’y méprendre à l’intérieur du café que j’avais peint un soir à Arles : le comptoir couvert de bouteilles, le poêle sur un côté, les tables longeant le mur, les chaises en paille usagée, de larges lampes au plafond, et puis ce même billard au tapis râpé verdâtre au fond de la salle. Seul les murs ne présentaient pas ce rouge intense que je m’étais régalé à étaler sur la toile.

                            

                 Photo  salle du café vers 1950

     

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      V. Van Gogh - Le café de nuit place Lamartine, Arles, 1888, Yale University Art Gallery, New Haven


          Derrière son comptoir, l’aubergiste est occupé à verser dans un verre arrondi un liquide grenat qui ne peut être que du vin. Je m’approche :

          - J’ai réfléchi. J’accepte les conditions de la pension que vous m’avez proposées à 3,50 francs repas compris. Je n’ai avec moi que mon baluchon et mon matériel de peintre que je reprendrai à la consigne de la gare dans la soirée. Je risque de manquer de place pour entreposer mes toiles et quelques meubles que je dois recevoir bientôt. Mais on verra par la suite…

          L’aubergiste termine de remplir tranquillement plusieurs verres avant de lever les yeux vers moi. Sa figure arrondie exhibe toujours le même sourire :

          - Je suis content de vous compter parmi mes pensionnaires. Vous allez vous plaire chez nous. Je vous mettrai à table avec un autre peintre… vous pourrez échanger. Je m’appelle Ravoux et je ne suis installé comme aubergiste à Auvers que depuis l’année dernière… Ah ! Pendant que j’y pense ! Une recommandation que je fais à tous mes nouveaux clients : je ne sers pas d’absinthe chez moi. Cette boisson cause trop de ravage ! Par contre le vin est à volonté. Celui-là je le connais, il ne fait aucun mal. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre. Le dîner est servi à 19 heures.

    escalierauberge.jpg      Nous traversons la salle jusqu’à la petite porte du fond, derrière le billard. Je le caresse au passage pour sentir la texture du tissu velouté sous mes doigts. L’étroit escalier nous mène au deuxième étage. La chambre, face à l’escalier, est une étroite mansarde qui donne sous le toit en pente. Peu de meubles : une large commode, une chaise, une table en bois recouverte de marbre blanc, une petite glace accrochée au mur, une cuvette et un broc pour la toilette. Le lit en fer ferme l’angle du mur derrière la porte. Face à lui, une lucarne encastrée dans le toit éclaire faiblement. Je me fis la réflexion que je ne pourrais rester bien longtemps dans un lieu aussi étroit.

          - Je vais m’installer, dis-je en posant mon baluchon sur le lit. Comme il est tôt avant de dîner, une promenade dans le centre d’Auvers me mettra en appétit et me permettra de reprendre mon matériel à la gare. C’est drôle ! Votre mairie, en face de l’auberge, me rappelle celle de mon enfance avec son aspect carré et le même clocheton pointu. J’ai presque l’impression d’être chez moi !

          Ravoux redescendit l’escalier. Je lui criai :

          « J’ai oublié de vous dire que je suis hollandais. Je m’appelle Vincent Van Gogh, mais il est plus facile de dire Vincent. »

     

     

     Mercredi 21 mai 1890.



          Un ciel diaphane, bleu pâle, de ce bleu délavé d’Ile-de-France que je retrouve avec plaisir. Perchés au-dessus de moi, de fins cumulus circulent lentement. Je me suis installé dans la plaine face à une colline rocailleuse assez haute. Quelques arbres dressés sur son sommet dentèlent le ciel.

          Je me suis levé tôt ce matin. Le petit déjeuner fut rapidement avalé. J’étais pressé de me remettre au travail. Mes premières peintures dans ma nouvelle région... Le patron de l’auberge m’a indiqué ce lieu-dit appelé le Gré, en plein hameau de Chaponval.

          Pour venir, j’ai pris la route qui passe devant la maison du docteur. Curieux docteur ? Lorsqu’il parle de Lille, sa ville natale, sa figure triste s'éclaire ?  Quelle drôle d'idée de signer ses peintures en utilisant l'ancienne appellation flamande de cette ville : Van Ryssel ? Je resterai ami avec lui…

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    V. Van Gogh – Paysage boisé, mai 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam


          Assis devant mon chevalet, je brosse à grands traits vigoureux la vue qui s’offre à moi. J’en ai déjà fait une esquisse sur papier en arrivant. L’angle de vue était plus éloigné. Sur la toile, j’ai supprimé des arbres par rapport au dessin : au premier plan, un large champ de pois fleuris, du blé ; à distance, quelques maisons paysannes aux vieux toits de chaume moussus comme on en rencontre un peu partout par ici ; en fond, derrière les chaumières, la colline verdoyante amorce son ascension.

        Je vois le Nord avec un œil différent depuis mon retour. Les couleurs environnantes sont très douces, sans agressivité. Rien à voir avec celles du midi si intenses qui m’éblouissaient parfois.

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                                             Vincent Van Gogh – Les chaumières, mai 1890, Musée de l’Ermitage, Leningrad


          J’arrête de peindre. Je me lève, prends du recul par rapport à la toile, la fixe, penche plusieurs fois la tête d’un côté et de l’autre. C’est bien… J’ai volontairement rompu les tons : un jaune pâle mixé de différents verts pour les pois et le blé ; des ocres verdâtres sur les toits de chaume, sauf ceux de droite dont j’ai laissé le rouge orangé franc. J’ai mis un violet clair sur les murs légèrement ombrés des maisons. Comme je les vois bien les violets ici ! Je récupère mon pinceau, attrape du bleu de Prusse sur ma palette et en sabre le haut du ciel par endroit.

         Je lève la tête et examine à nouveau les chaumières. Etonnamment, malgré l’agréable douceur printanière, une spirale fumante s’échappe d’une des cheminées et ondule lentement jusqu’au sommet de la colline. D’une touche légère, je rajoute une traînée de blanc au-dessus de la cheminée et pose le pinceau satisfait du résultat.

          Il y a bien longtemps que je ne me suis senti aussi bien. Une agréable impression de fraîcheur monte dans mon corps, comme si une nouvelle jeunesse s’infiltrait en moi malgré mes 37 ans récents. Ma respiration est ample. J’observe les mouvements de ma poitrine qui monte et descend lentement, régulièrement.

          Le paysage paisible que j’ai devant les yeux me charme. Ces chaumières ont un aspect désuet… pour combien de temps encore ?

          Auvers est d’une beauté surprenante ! Sur le plan de la commune dont je me suis servi pour venir, j’ai vu que la ville s’étirait sur huit kilomètres le long des rives de l’Oise, du hameau de Butry jusqu’à la commune de Pontoise. Tout au long de la route principale, je n’ai vu que des jolies villas, des maisons bourgeoises, des fermes, de vieilles chaumières comme celles dont je viens de terminer le portrait. Et puis la nature, de la vraie campagne qui explose de partout à cette période : arbres en fleurs, vergers, boqueteaux, champs cultivés à perte de vue. C’est vraiment beau…

          Je plie mon chevalet, range mon matériel, accroche la toile humide et observe à nouveau, debout, attentif. Je m’imprègne de ce silence. Partis d’un bosquet sur ma gauche, quelques oiseaux survolent les maisons et s’enfoncent dans un nuage au loin. Quelque chose me dit que je vais faire de grandes choses ici.

          Des parfums circulent. Il y a un bien-être dans l’air… Un calme à la Puvis de Chavannes. J’ai envie de chanter, de libérer mes poumons de cette oppression qui me gêne depuis trop longtemps. Le docteur a raison, je vais m’exprimer totalement dans ce village. Une étrange connivence s’est déjà installée entre lui et moi… Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment, mais ce lieu me plait.

          Je redescends la colline du pas ferme et décidé de celui qui est chez lui, à qui cette terre caillouteuse appartient. Et pourtant, je ne connaissais Auvers que depuis hier…



    A suivre…

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur    4. L'installation dans le village 

     

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 3. Un étrange docteur

     

    Suite...

     

    Mardi 20 mai 1890.

     

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          La grille métallique faiblement entrouverte émet un son lugubre en la poussant. J’entame lentement la auvers11-5-05 062.jpgmontée des marches de l’étroit escalier en pierre. Un long jardin pentu rejoint la maison.

          J’entends les battements de mon cœur que la pente accélère. L’angoisse qui m’avait abandonné depuis mon départ du midi, dès que j’étais monté dans le train à Arles vendredi dernier, était revenue. Je progresse d’un pas mal assuré, peu pressé de rencontrer ce docteur qui allait me confronter à nouveau à ces problèmes que j’aurais voulu oublier.



          Au rez-de-chaussée de la maison, je tire la poignée suspendue à un fil métallique qui actionne une petite clochette, ouvre la porte et pénètre dans un long corridor mal éclairé. Sur la gauche un petit salon sombre semblait attendre les visiteurs. J’entre et m’assois sur une chaise revêtue d’un tissu en velours vert placée juste devant la grande cheminée carrelée en faïence.

                                                                                                                                                                                                                        

          Un véritable bric-à-brac de meubles et objets divers m’apparaît dans le mince filet de lumière qui s’infiltre par les volets entrebâillés. Un grand buffet est encastré entre la fenêtre donnant sur le jardin et la cheminée. Celui-ci est recouvert d’objets hétéroclites : pichets en étain, vases en grès, argenterie, petits pots de toutes tailles. Une table rectangulaire occupe le centre de la pièce. Un grand piano silencieux longe la porte. Les murs sont encombrés de vieilleries : copies de tableaux flamands anciens, assiettes en porcelaine, statuettes diverses.

          Mon regard bute sur un tableau dont je reconnais sans hésiter le style si personnel de mon ami Camille Pissarro. Je me lève et m’approche. Le motif représente un très beau paysage d’hiver sous la neige avec des maisons rouges, quelques arbres dénudés et une femme emmitouflée tenant une fillette par la main. Quelle fraîcheur dans cette petite toile, me dis-je intérieurement ! Camille est un grand…

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     Camille Pissarro – Châtaigniers à Louveciennes, 1872, Musée d’Orsay, Paris


          J’entends un pas léger et une tête de jeune homme s’encadre dans la porte du salon.

          - Je suppose que vous êtes la personne avec laquelle mon père a rendez-vous, murmure le garçon. Sa figure poupine et le son de la voix claire me détendirent et chassèrent momentanément mon angoisse.

          - Oui, dis-je souriant, serrant la lettre que Théo m’avait donnée ce matin avant le départ du train.

          - Il arrive dans un instant, dit-il peu rassuré par mon apparence hirsute.

          Il ressort aussi discrètement qu’il est entré.

     

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     Paul Cézanne – Dahlias, 1873, Musée d’Orsay, Paris


          A côté du Pissarro, une autre petite toile représentant un bouquet de dahlias inséré dans un vase de Delft était mal éclairée.

          - C’est un Cézanne !… Il a beaucoup d’allure, n’est-ce pas ?

          Résonnant dans le calme de la pièce, la voix grave du docteur Gachet me fait sursauter. Je me retourne vivement. La surprise est d’importance. Un autre moi-même, en plus âgé, pénètre dans le salon. De taille moyenne, une figure allongée un peu triste. Son regard bleu vert très clair m’examine avec sympathie. Il est aussi roux que moi, sauf qu’il n’a pas de barbe mais une moustache fournie, ainsi qu’une curieuse touffe de poils suspendue sous la lèvre inférieure. Son front est dégagé et ses cheveux, plaqués en arrière comme des épis de blé par grand vent, encadrent ses tempes. Une redingote cintrée lui enserre le buste et le rend plus mince qu’il ne doit être.

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    Norbert Goeneutte - Le docteur Paul Gachet, 1891, Musée d’Orsay, Paris


          Légèrement décontenancé, je prends place devant le Cézanne et l’observe avec attention. Un mouvement de recul me permet de l’apprécier dans son ensemble. Le docteur attentif guettait ma réponse.

          - Il est effectivement superbe, dis-je, rompant le silence. J’apprécie moins Cézanne que Pissarro, mais c’est un artiste de talent qui a une approche de la peinture originale… Mon frère m’a appris que vous fréquentiez et appréciez beaucoup les impressionnistes. Ces peintres ont complètement modifié ma vision de la peinture et des couleurs. Si j’étais resté en Hollande, j’en serais toujours à peindre dans les tons ocre et sombres de mes débuts.

          Je me rassois sur la chaise en velours vert, face au docteur. Celui-ci s’installe à côté de la table après avoir ouvert la fenêtre pour laisser entrer la lumière solaire. Il m’observait attentivement en silence. Je me décide à engager le dialogue :

          - Théo vous a fait part des raisons de ma venue à Auvers. Je voulais venir vous voir vendredi prochain dans votre cabinet parisien mais, par lassitude, j’ai préféré quitter Paris plus tôt que prévu pour venir vous consulter ici. J’espère que cela ne vous dérange pas ?

          Je lui tends fébrilement la lettre de Théo qu’il lit précipitamment. Il la lance ensuite sur la table d’un geste sec.

          Cet homme me faisait une bonne première impression. Etait-ce son allure bizarre ou notre ressemblance ? Il me demanda de me déshabiller jusqu’à la ceinture et m’ausculta sommairement. Je pris le temps de lui expliquer en détail les troubles qui m’agitaient depuis cette triste soirée de Noël à Arles avec Gauguin. Il m’écoutait attentivement.

          Le médecin se lève et s’installe en contemplation devant le vase de fleurs de Cézanne. Puis, il se retourne subitement et enfonce ses yeux clairs dans les miens.

          - Votre frère m’a beaucoup parlé des difficultés que vous avez rencontrées durant votre séjour en Provence… Je me suis déjà fait une opinion à votre sujet… Il n’y a pas lieu de s’inquiéter !

          Il se rassoit et pose son bras replié sur le bord de la table. Il ajuste sa main sous son menton.

          - Mon garçon, je connais beaucoup de peintres, étant peintre moi-même. Ce sont tous des gens fragiles et sensibles comme vous. Ah les artistes ! J’ai bien connu Daubigny et Daumier qui habitaient non loin d’ici. Manet, Pissarro, Renoir, Monet, Guillaumin, Cézanne, et beaucoup d’autres, sont mes amis. Certains d’entre eux ont déjà profité de mon hospitalité pour venir travailler très souvent dans cette maison. J’en soigne même plusieurs avec leur famille ainsi que de nombreux peintres qui viennent à Auvers à la belle saison. Et bien, je ne sais si ce sont mes remèdes, mes conseils ou le climat de cette ville, mais ils sont tous en bonne forme ! Je vais vous donner un traitement d’une simplicité extrême. Je suis persuadé qu’il suffira à vous remettre sur pied.

          Pensif, il s’approche de la table et redresse une fleur qui penche fortement dans un vase. Je remarque un léger tremblement de sa main lorsqu’il saisit la tige qui s’agite à son contact. Sa barbichette tressaute lorsqu’il se remet à parler.

          - Mon ami, il vous faut une alimentation saine et équilibrée. De la viande, mais pas trop. Beaucoup de légumes, fruits, céréales. Des laitages également… peu le soir. Pas d’alcool, sauf le vin léger de la région ou cet excellent cidre peu alcoolisé que les habitants fabriquent avec un pressoir qui passe de ferme en ferme. Dormir…dormir…dormir… pour vous c’est essentiel à la récupération. Sept heures au minimum chaque nuit. Mais surtout, alors là je vous le conseille sans retenue !, travaillez, occupez-vous l’esprit et le corps à faire ce que vous aimez le plus : peindre. La région est magnifique et les motifs ne manquent pas. Chassez les pensées sombres, celles qui font du mal. Regardez les jeunes femmes, elles sont si belles à cette saison… Vivre sainement et pleinement, c’est le secret de la santé !

          Je l’écoutais. Une sensation joyeuse me gagnait. L’étrange personnage que j’avais devant moi, qui paraissait aussi nerveux et malade que moi, me prescrivait des remèdes auxquels je ne m’attendais nullement. Ma mère ou même un simple paysan de la région auraient pu me conseiller de la même façon. Tout semblait simple pour lui… On voyait qu’il n’avait jamais connu cette affreuse sensation d’avoir la tête coincée dans un étau, un cerveau qui fait mal, qui empêche toute réflexion, qui brouille la vision et rend tout acte insupportable.

          Je retenais difficilement le spasme d’hilarité qui me contractait le ventre. Je finis par émettre un son discret à mi-chemin entre le rire humain et le miaulement animal.

          - Si je suis vos conseils, lui dis-je totalement détendu, je dois observer une bonne hygiène de vie et oublier toutes ces crises que j’ai connues ces derniers mois. La plus récente a été la plus longue de toutes, ponctuée d’hallucinations quotidiennes qui me rendirent incapable de faire quoi que ce soit pendant pratiquement deux mois. Vous savez docteur... cela recommencera !… Quand ?

          - N’y pensez plus ! Cette longue année que vous venez de passer, à votre demande, à l’asile de Saint-Rémy, a été totalement néfaste à votre santé. L’équilibre de l’esprit qui vous manquait ne pouvait s’améliorer dans cet environnement de malheureux, fous ou proches de la folie. Quand aux pratiques de soins utilisées dans ce genre d’établissement, je n’en parlerai pas !... Suivez mes conseils, évacuez tout ce qui peut vous perturber. Peignez… Une nouvelle vie vous attend. L’air d’Auvers fera le reste !

          Le docteur change de conversation.

          - Vous savez que je suis un nordique également me lança le docteur ! Lille ! J’y suis né, non loin du borinage. Je signe d’ailleurs mes peintures, que je vous montrerai, sous le nom de Paul Van Ryssel. Il s’agit de l’appellation flamande de cette ville. Votre frère m’a beaucoup parlé de votre style de peinture qui, paraît-il, est le plus original des peintres actuels. Encore plus libre et plus dépouillé que celui des impressionnistes. Je copie souvent mes amis peintres mais je ne parviendrai jamais à les égaler. Résigné, je me contente de les inviter à venir travailler chez moi pour m’imprégner de leur talent.

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    Paul Cézanne – Une moderne Olympia, 1873, Musée d’Orsay, Paris        

                                                                                                           Paul Van Ryssel (Dr Paul Gachet) – Une moderne Olympia,

                                                                                                                                copie d’après Cézanne, Musée d’Orsay, Paris

     

         Son regard triste s'allume.

          - J’ai souvent participé, autrefois, aux réunions des "modernes" du café Guerbois et, plus tard, aux dîners du mercredi du boulevard Voltaire, chez Mürer. C’étaient des soirées de discussions enfiévrées sur la peinture jusque tard dans la nuit…

          Il s’interrompt, rêveur, puis me fixe en souriant.

          - Ne me considérez plus comme un médecin, mais comme un ami ! Je vous invite à venir souvent me rendre visite durant votre séjour et à peindre chez moi autant que vous le souhaitez… Tenez ! Venez déjeuner dimanche prochain, madame Chevalier, la gouvernante de ma fille Marguerite, est une excellente cuisinière. Amenez quelques échantillons de votre travail… J’y pense… votre frère m’a demandé de vous trouver une auberge pas trop chère à Auvers. L’auberge Saint-Aubin toute proche fera l’affaire. Elle est tenue par un curieux personnage, un peu braillard, mais très jovial. Il envoie des « citoyens » à tous ses clients en souvenir de son père qui fit « son temps » dans la garde républicaine. Une bonne pâte… Venez, il nous attend !

          Je n’étais pas mécontent de me dégourdir les jambes. Avant de sortir, mon nouvel ami me montra d’autres toiles impressionnistes qu’il possédait : un autre vase de fleurs et une vue d’Auvers de Cézanne. J’aperçus dans le couloir un Guillaumin fort beau représentant une femme nue sur un lit. Quel goût avait ce bonhomme ! C’était la première fois que je voyais chez un particulier autant de toiles de peintres modernes français.




          Nous descendons les marches de la maison et nous dirigeons vers l’auberge.



    A suivre… 

    Projet    Mise en oeuvre du projet    1. Le retour de Provence    2. L'auberge Ravoux    3. Un étrange docteur

     

  • VAN GOGH A AUVERS - 2. L'auberge Ravoux

     

    Suite...

     

    Mardi 20 mai 1890.

     

          Installé dans un bien-être somnolent et confortable, je ne me suis même pas rendu compte de notre arrivée dans la petite gare d’Auvers-sur-Oise. Je rassemble mes bagages précipitamment, descends du train et me dirige vers le bâtiment blanchâtre proche.

     DSC00459.JPG     Le docteur m’attend vers 14 heures et je me dois d’être à l’heure pour notre première rencontre, pensai-je. La locomotive toute fine surmontée d’un long tuyau étroit crachait des panaches de vapeur grisâtre. A un autre moment, j’aurais aimé la croquer dans le petit carnet qui ne me quittait jamais. On verra plus tard…

          Je dépose mon matériel de peintre à la consigne et en profite pour me faire repréciser le trajet par l’employé de la gare. Celui-ci, bonasse, heureux de parler à quelqu’un, s’empresse de me renseigner :

          - Vous prenez la Grande Route d’Auvers, de suite sur votre gauche en sortant de la gare. C’est tout droit. Vous passez devant la mairie et montez ensuite par les Vessenots jusqu’au quartier des Rémys. Vous ne pouvez pas manquer la maison du docteur Gachet. C’est la plus haute : une grande bâtisse cubique de deux étages qui domine la route dans la rue des Vessenots. Deux kilomètres de marche seulement ! Et avec ce temps…

          - Vous le connaissez ce docteur Gachet, lui dis-je brusquement ?

          - Oh oui ! C’est un bon docteur. Un peu excentrique ! Il consulte habituellement dans son cabinet à Paris, mais il revient à Auvers en fin de semaine du samedi au mardi. Vous arrivez la bonne journée car demain mercredi il sera reparti.

          Il réfléchit un instant et juge bon de rajouter :

          - Et puis, c’est le médecin de la Compagnie des Chemins de Fer du Nord.

          En sortant de la gare, la chaleur du soleil me surprend. Quelques consommateurs se restaurent autour des tables disposées en plein air devant le café de la Gare. J’y entre et demande si une chambre est disponible pour quelques jours. « Tout est plein, me répond l’aubergiste, laconique ». Je ressors et prends la direction indiquée par l’employé.

          Il est midi passé. La Grande Route est calme à cette heure. On déjeune tôt dans les campagnes. Je marche d’un pas tranquille. La voie est large, gravillonnée, toute en creux et bosses. Je me sens très léger avec mon maigre baluchon. Pas l’habitude… De chaque côté de la route, des maisons bourgeoises à l’aspect accueillant sont entourées de jardins aux couleurs tendres, printanières. J’aspire voluptueusement les effluves odorantes des premières roses. Quelques tilleuls et d’imposants marronniers en pleine floraison blanche et rose lmairie-d-auvers-sur-oise-debut-du-siecle.jpgongent la route.

          La mairie, de construction récente, est posée en plein milieu d’une grande place clôturée de larges bornes reliées entre elles par des chaînes. Son crépi blanc, lumineux, la fait ressembler à un gros champignon des prés fraîchement levé du matin. Un curieux clocheton pointu domine le toit en ardoise et une petite horloge ronde troue le devant de la façade. C’est curieux, pensai-je, elle ressemble à la mairie de mon enfance à Zundert ? Le même aspect carré avec une tour au centre ?

     

            J’allais continuer ma route lorsque mon regard se porte sur un café auberge situé juste en face la mairie. Au-dessous des deux fenêtres de l’étage, je peux lire peint en grosses lettres élégantes : « Commerce de vins Restaurant ». Sur le côté, une écriture plus fine indique : « chambres meublées. » Deux portes vitrées occupent le centre de la devanture. De coquets rideaux brodés de fleurs enjolivent les portes ainsi que les vitres étroites de chaque côté.

                             

    aubergeravoux-EVENE.jpg

    L’auberge Ravoux en 1890 – Auvers-sur-Oise

                  L’aubergiste, Arthur Gustave Ravoux est assis à gauche à côté de sa fille Germaine. Son autre fille, Adeline est au centre avec le bébé Levert.

     


           Je me décide à entrer.

          La grande salle carrelée est agréable et fraîche. Des fresques, peut-être peintes par des artistes de passage, décorent les murs. Un grand comptoir jouxte l’entrée sur la droite. Face à lui, des tables en bois rectangulaires et des chaises en paille sont disposées sur toute la longueur du mur. Un long tuyau peu esthétique sort d’un poêle située au centre de la pièce, survole les tables et s’enfonce dans le plafond. L’imposant billard occupant tout le fond de la salle est délaissé à cette heure. Sur chaque table, une main féminine a déposé un grand verre garni de quelques fleurs des champs.

          Campé derrière son comptoir où quelques habitués étanchent leur soif sans prêter attention à moi, un homme robuste d’une quarantaine d’années, plus large que haut, affublé d’une épaisse moustache à la Tanguy qui lui bouffe le dessus de la lèvre, me regarde. Ses petites lunettes rondes lui donnent une apparence sérieuse qui correspond mal à sa carrure de bon vivant.

          - Je peux vous aider ?

          - Oui ! J’arrive de Paris. Je suis peintre et cherche une auberge pour séjourner quelque temps. Avez-vous des chambres à louer ?

          Les yeux surmontés de sourcils presque aussi touffus que la moustache, me dévisagent. Je sentais que l’homme tentait de se faire une idée sur ma personne. Après une rapide période d’observation, il se décide :

          - J’héberge déjà un peintre dans l’auberge. A cette période de l’année, ils sont nombreux et arrivent d’un peu partout pour colorier notre belle région. Il me reste bien une chambre au deuxième étage, sous les toits, mais elle est plutôt petite… Les artistes de passage s’en contentent habituellement… Nous servons trois repas par jour et le coût de la pension complète est de 3 francs 50 par jour.

          La bonne bouille de cet homme transpirait l’honnêteté. Sa face bien ronde, dont le haut du crâne présentait un début de calvitie, s’éclaira d’un large sourire ce qui eut pour effet de faire curieusement remonter ses sourcils broussailleux qui pointèrent en accent circonflexe.

          Le lieu me plaisait, calme, face à la pittoresque mairie de mon enfance. Et puis, il y avait d’autres peintres…

          - Je dois rencontrer une personne du village qui m’attend. Je repasserai dans la soirée pour vous dire mes intentions. L’auberge me convient. Ne louez pas la chambre avant mon retour, dis-je en lui renvoyant mon meilleur sourire.

          En sortant, la petite place est inondée de soleil. L’horloge de la mairie indique qu’il est 13 heures. Une femme escalade le court escalier placé devant le gros champignon. Je ne m’attarde pas, franchis la rue transversale à l’auberge, et m’engage dans les lacets des Vessenots.

          Quelle jolie ville ! Tout le long du parcours, des fenêtres fleuries égayent les coquettes villas. Des odeurs d’étable s’échappent de fermes aux murs jaunis mais propres. Face à l’imposant château d’Auvers, je prends la rue étroite sur la gauche. Après quelques centaines de mètres d’un pas alerte, je peux déjà apercevoir, à distance, la grande demeure que l’employé de la gare m’a décrite.

                                                                maisongachetcézanne1873Orsay-Wk.jpg

                                                      Paul Cézanne, La maison du docteur Gachet à Auvers, 1873 – Musée d’Orsay, Paris


          Effectivement, on ne pouvait guère manquer cette maison de deux étages, carrée, tout en hauteur, bâtie à flanc de falaise.

          Je ne voyais pas la maison aussi imposante. Elle a belle allure, pensai-je ?



     A suivre…

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