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  • Camille Monet - 1/3 La femme à la robe verte

     

     

    Vétheuil, le vendredi 5 septembre 1879

     

          Un silence glacial avait envahi la petite maison faisant face à la Seine où ils s’étaient installés l’année passée. Les cris habituels des enfants ne raisonnaient plus.

     

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                                                 Claude Monet – Camille Monet sur son lit de mort, 1879, musée d’Orsay, Paris

     

          Il était resté seul à ses côtés. Une lucarne éclairait faiblement la pièce où elle reposait sans vie depuis ce matin.       

          Camille… Ma chère Camille… Enfin elle ne souffre plus…

          Claude Monet contemplait le fin visage devenu rigide de sa femme. Il y avait un instant, le regard mouillé, il avait accroché autour de son cou, sous la parure transparente qui recouvrait le corps et le lit, le médaillon qu’il avait dégagé du mont-de-piété et l’avait ensuite recouvert avec des fleurs. C’était le seul souvenir qu’elle avait conservé.  

          Une mariée… Le voile en tulle qui enveloppait la jeune femme lui rendait l’apparence de la jeune mariée qui souriait à Claude, heureuse, le jour de leur mariage il y avait seulement neuf années.

          La tête de la morte avait été recouverte d’un bonnet qui lui enserrait les joues et le menton. Les yeux clos, elle semblait dormir paisiblement, dans un vague sourire.

          Le peintre s’était surpris à noter machinalement les coloris dégradés que la mort imposait au visage immobile. Il voyait des tonalités de bleu, jaune, gris, mauve. Il estimait les ombres, les endroits précis où la lumière se déposait sur le visage, le voile, le lit. Il percevait la succession des valeurs. La face ravagée de Camille devenait une réflexion picturale.

          C’était plus fort que lui. Un besoin organique qu’il ne maîtrisait pas le submergeait. Il prit une toile vierge suffisamment grande dans le sens de la hauteur et son matériel de peintre.

          La toile se couvrait de touches immatérielles, de hachures colorées, nerveuses, inhumaines. Des formes estompées, floues, se recréaient, redonnaient une apparence à l’image de ce corps éteint. Monet peignait dans une sorte de détachement qui lui donnait la sensation inexplicable d’entrevoir un mystère, celui de la vie.

          La toile fraîche posée contre le mur près du lit, il avait fixé longuement le portrait de la femme qu’il avait peinte si souvent. Etrangement, il ne l’avait jamais sentie aussi près de lui que sur cette toile. Il revoyait la Camille si jolie qui posait inlassablement autrefois : la Femme à la robe verte des débuts de leur rencontre, celle dont l’ombrelle violaçait le visage sur la plage de Trouville, les formes flottantes de sa robe qui foulait les hautes herbes d’une prairie d’Argenteuil piquetée de coquelicots.

          Les traits émaciés de la femme qu’il aimait envahissaient la toile. C’était le plus beau portrait qu’il ait fait d’elle.

          Camille n’était plus morte. Elle existait à nouveau…

     

     

    Eté 1865

     

          Il n’y a personne à cette heure. Claude Monet travaille sur une étude d’arbre dans la forêt de Fontainebleau quand il la voit arriver de loin. Elle s’avance vers lui sans hésiter.

          - Vous êtes monsieur Monet ? Un de vos amis de l’atelier Gleyre m’a fait savoir que vous cherchiez un modèle pour un tableau de plein air. « Avec ce beau temps, allez au pavé de Chailly, il y sera, m’a-t-il dit ! »

          - Vous êtes modèle ?

          - Oui, monsieur ! Je suis arrivée récemment de Lyon avec ma famille. Je pose souvent pour les peintres. Mon physique leur plait… Et puis j’aime ça !

          La jeune fille se tourne vers la toile.

          - C’est beau ce que vous faites ! Moins sombre que vos amis. Quelle clarté ! 

          Elle parlait d’une petite voie d’adolescente. Pendant qu’elle examinait le tableau, le regard de Claude Monet s’attardait sur elle. Charmante, pense-t-il !

          Elle était ravissante avec ses cheveux bruns relevés en chignon, la taille bien prise, un nez droit planté dans un visage à l’ovale parfait et une bouche fine qui s’ourlait discrètement de carmin.

          - Je cherche des modèles pour un projet de composition à plusieurs personnages grandeur nature pique-niquant dans la forêt. J’ai déjà réalisé de nombreuses études en sous-bois. L’esquisse de la toile est bien entamée mais il me manque un personnage féminin. Je souhaite m’inscrire pour le Salon en mars de l’année prochaine… mais je crois que j’ai vu trop grand… J’en deviens fou !

          Monet remballe son matériel.

          Cheveux longs tirés en arrière, le peintre approche de ses 25 ans. La demoiselle lui paraît bien jeune.

          - Si vous êtes libre demain matin, venez à l’atelier que je partage avec mon ami peintre Frédéric Bazille, rue Fürstenberg à Paris. Nous ferons quelques essais de pose.

          - Je viendrai. Je serais heureuse d’être votre modèle monsieur Monet. Je n’ai que 18 ans mais je sais poser. Je m’appelle Camille.  

          Elle lui sourit timidement.

          Monet trouvait les yeux de la jeune fille magnifiques. Ceux-ci s’éclairaient de reflets verts dorés lorsque le soleil s’y mirait.

     

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     Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, fragment central, 1865, musée d’Orsay, Paris

        

      Monet - déjeuner sur l'herbe gauche 1865 orsay.jpg     

     

          La toile définitive appelée Déjeuner sur l'herbe est immense : 27 m2. Les amis de l’atelier Gleyre, Renoir et Sisley, ne souhaitant pas servir de modèles, le grand Bazille parti en province fut sommé d’accourir par Monet afin de poser pour certaines figures. Il arriva en août. 

           Courbet venu voir le travail avait émis des critiques qui déconcertèrent le peintre. Boudin s’était exclamé en voyant l’oeuvre : « Monet termine son énorme tartine qui lui coûte les yeux de la tête ».

          Camille est représentée plusieurs fois au côté de la haute silhouette déhanchée de Frédéric Bazille en chapeau melon. Dans la partie centrale du tableau, elle est la femme en robe de toile bleue cachant son visage par un mouvement des bras pour retirer son chapeau. A gauche de la toile, elle pose en robe mexicaine grise à ceinture rouge, jupons et festons assortis. 

    Claude Monet – Déjeuner sur l’herbe, 1865, fragment gauche, musée d’Orsay, Paris

         

          Satisfait de son nouveau modèle, Monet la peint également dans une étude plus petite en robe grise ornée de broderies noires, coiffée d'un chapeau de même teinte que la robe.

     

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                                                  Claude Monet – Les promeneurs, 1865, National Gallery of Art, Washington

     

          Le tableau par ses effets lumineux nouveaux, l'utilisation de couleurs pures, est un enchantement pour l'oeil.

          Malheureusement, le projet était trop imposant et la date d’inscription au Salon trop proche pour être prêt dans les délais. L'artiste renonce à terminer la toile. Elle ne sera jamais achevée.      

                      

         

          Quelques semaines avant la fin des délais d’inscription au Salon, Monet voulait présenter une toile qui accompagnerait son Pavé de Chailly. Il lui fallait quelque chose de solide, qui plairait au jury. Camille, qu'il avait beaucoup appréciée dans le "Déjeuner", serait à nouveau mise à contribution.

    Monet - camille 1866.JPEG

                                               Claude Monet – Camille ou La femme à la robe verte, 1866, Kunsthalie, Bremen

               

          Il faut faire vite. L’hiver est froid. Il fait poser Camille en intérieur. Quatre jours lui suffisent pour la peindre grandeur réelle debout sur un fond sombre, de dos. Elle se retourne à demi, les yeux baissés, une expression coquette emplit son beau visage régulier, sa main tient la bride de son chapeau. En parisienne élégante, elle porte une élégante veste bordée de fourrure retombant sur une longue robe traînante à bandes noires et vertes qui s’écroule en larges plis souples.

          La toile, dont l’aspect général reste académique, suscite un concert de louanges au Salon. « La jeune femme traîne une magnifique robe de soie verte, éclatante comme les étoffes de Paul Véronèse, écrit un critique. ». Emile Zola commente pour le journal l’Evénement : « Je venais de parcourir les salles, las de ne rencontrer aucun talent nouveau, lorsque j’ai aperçu la Camille de Claude Monet, une jeune femme traînant sa longue robe et s’enfonçant dans le mur comme s’il y avait eu un trou. Je ne connais pas Monsieur Monet. Voilà un tempérament ! Regardez les toiles voisines et voyez quelle piteuse mine elles font à côté de cette fenêtre ouverte sur la nature. Voyez la robe. Elle est souple et solide, elle vit, elle dit tout haut qui est cette femme. »

          La jolie Camille faisait une entrée remarquée dans l’histoire de la peinture. En l’espace de quelques mois, elle était devenue le modèle de Claude Monet mais aussi sa nouvelle compagne. Elle allait devenir sa muse.

     

     A suivre...

                                                                           

                                                                                      Alain