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winslow homer

  • Un poète des flots - HOMER Winslow, 1890

     

     

          - Winslow, viens voir ! Vite !

          Cornelia ouvrit la porte et entra fougueusement dans l’atelier du peintre.

          - Je t’ai déjà dit de ne jamais me déranger lorsque je travaille !

          Les soirées sont longues à cette période de l’année. Winslow aimait rester tard le soir dans l’atelier. Il ébauchait sur des toiles les dessins qu’il avait croqués sur le vif dans la journée au cours de ses promenades. Lorsqu'il lui restait du temps, les toiles terminées dans la semaine étaient reprises lentement, amoureusement avant qu’elles ne sèchent.

          Le peintre regarda la fillette avec tendresse. Elle a bien grandi depuis l’été dernier, pensa-t-il ? Cornelia, sa nièce, la fille de son frère Charles, était en vacances chez lui depuis peu. Sa vivacité naturelle, sa spontanéité, et une petite voix fluette qui n’allait pas tarder à s’épanouir, amusaient l’artiste. Elle lui faisait penser à ces jeunes oisillons qu’il apercevait parfois au bord du nid, dans des trous de rochers le long de la côte : fragiles mais déjà prêts à affronter la vie.

         L’artiste, célibataire endurci, appréciait cette jeune présence féminine dont les rires incessants réveillaient la grande maison perdue dans la lande. Comme chaque année, ses parents s’en étaient débarrassés : « On t’envoie à Prout’s Neck, chez ton oncle. L’air marin te fera le plus grand bien. Et, surtout, n’ennuie pas Winslow ! C’est un grand peintre, il a besoin de calme. » 

         Cornelia s’approcha du chevalet et toisa Winslow en se dandinant sur un pied comme elle aimait le faire lorsque elle avait une pensée en tête.

          - Arrête de travailler, oncle ! Tu vois bien qu’il fait nuit. Tu reprendras demain matin. Allez ! Suis-moi !

          Par expérience, Winslow savait que la fillette ne le lâcherait pas tant qu’il n’aurait pas posé son matériel. Aussi têtue que son père cette gamine… De toute façon, elle avait raison, l’obscurité était tombée et il ne distinguait plus les couleurs sur sa palette.

          - Que se passe-t-il de si important ? Tu es entrée comme une furie. Tu as croisé un fantôme… ou le diable…

          - Oncle, cela se passe à la crique rocheuse, face à la mer. Il n’y a jamais personne habituellement… Ce soir…

          - Des rochers ! Tu me déranges en pleine nuit pour aller voir des rochers ! Ta journée passée à courir comme une folle le long de la côte t’a fatiguée ma fille. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Et moi aussi…

          Cornelia attrapa la main de son oncle d’un geste ferme et l’entraîna.

        Winslow maugréa tout le long du chemin sinueux qui descendait vers la mer. Il marchait derrière Cornelia. Sa jupe, cintrée aux hanches, laissait deviner des formes nouvelles qu’il n’avait pas encore remarquées. Il se fit la réflexion que sa nièce devenait une jeune fille. Reviendrait-elle le voir l’année prochaine ? Cette région sauvage de l’Etat du Maine avec ses longues côtes déchiquetées et désertes était peu souriante pour une adolescente qui avait besoin de s’amuser. Occupé toute la journée à croquer la nature environnante, il n’avait guère le temps de s’occuper d’elle.

     

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    Winslow Homer - Nuit d’été, 1890,  Paris, Musée d’Orsay

     
     
     

          L’océan craquait bruyamment. Dans cette région, le climat d’une grande rudesse une bonne partie de l’année, s’était offert une soirée d’une douceur exceptionnelle. La lune, gros phare immobile dans le ciel noir,  éclairait les flots de lueurs scintillantes. Les vagues se soulevaient, balançaient, hésitaient immobiles, puis se cassaient en se fracassant sur les énormes rochers. Des jets d’écume giclaient en l’air.

          Le spectacle était grandiose. La mer était éclairée comme en plein jour. Près du bord, une main invisible agitait l’eau bleutée de tremblements argentés qui se dissolvaient dans les vagues sombres, puis réapparaissaient plus loin dans un mouvement ondulatoire. Ombres chinoises, quelques personnes assises sur les rochers se détachaient dans la lumière.

       Winslow contemplait la scène d’un œil gourmand. Il appréciait en connaisseur chaque nuance de cette étendue liquide qui l’attirait et l’éblouissait.

          - Regarde !

         D’un geste du bras, Cornelia indiqua un grand espace aménagé en terrasse face à la mer. Deux silhouettes fantomatiques semblaient soudées l’une à l’autre : taches floues baignées d’ombre et de lumière.

      Un violon jouait une musique entraînante. Winslow et Cornelia s’approchèrent et s’assirent dans l’herbe.

        Vue de près, les taches se transformaient en jeunes filles. Etroitement enlacées, elles dansaient le long du rivage. Leurs longues robes flottaient autour d’elles, les unissant dans un même drapé.

        Que faisait-elle à cette heure à tourner dans cette lumière crépusculaire, se demanda Winslow ?

          - Alors, oncle ! N’est-ce pas beau ?  

          Winslow ne répondit pas. L’impression visuelle était saisissante. L’océan, comme mu par une force incontrôlable, semblait accompagner les danseuses. Les vagues se soulevaient et redescendaient au même rythme que la musique. Une tendre complicité reliait les puissances de la nature à deux jeunes filles tourbillonnant indéfiniment.

          - Alors, oncle, insista Cornelia !

          - C’est…

         Le peintre fouilla dans sa poche. Il sortit le carnet de croquis qui ne le quittait jamais. Il fallait faire vite.

       Les jeunes femmes, les yeux fermés, étaient seules au monde, transfigurées. Une grâce intérieure irradiait leurs visages. Derrière elles, une vague énorme monta dans le ciel, puis s’élargit d’une auréole d’écume au-dessus de leurs têtes.

          Winslow savait qu’il tenait le tableau de sa vie. En dessinant, il s’efforçait d’imprégner son cerveau des couleurs, de la lumière, des courbes des femmes, qu’il reproduirait demain sur la toile. Retrouverait-il un jour une image d’une telle puissance poétique ?

         Brusquement, le violon cessa de jouer. Le couple continua à tourner un long moment. Puis les yeux s’éveillèrent, les pas ralentirent et s’arrêtèrent. Les femmes se désunirent comme à regret.

        Le mécanisme, un instant déréglé des vagues, reprit un mouvement naturel.

        Winslow rangea son carnet. Il attira sa nièce vers lui et l’embrassa affectueusement.

          - Cornelia… Merci… Je n’oublierai jamais l’image que tu m’as offerte.

          La fillette regardait son oncle, émue et heureuse.

          Winslow murmura :

          - La poésie, Cornelia… La poésie…

     

        

                                                                                                                                  Alain

     

         J’ai une photo de Winslow Homer sous les yeux : bel homme, costume élégant, grosse moustache plantée dans un visage fin, un regard triste, le front effacé par un canotier de dandy. 

         De nos jours, cet artiste est considéré comme un des plus grand peintre des Etats-Unis.

         Difficile de faire plus poétique que la vision de ce couple bercé par les flots. Monet lui-même admira cette peinture qui obtint une médaille d’or à l’Exposition universelle parisienne de 1900. L’Etat français l’acheta et on peut l’admirer aujourd’hui au Musée d’Orsay à Paris.     

    Les aquarelles comptent parmi les plus éclatantes réussites de ce peintre de grand talent.

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    Le Port de Gloucester, 1873, aquarelle et gouache sur papier 24 x 34 cm, Collection privée

    Transparence, fluidité, vibrations lumineuses 

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    Les feux du couchant, 1880, aquarelle sur papier 25 x 34 cm, Greensburg Pensylvanie, Westmoreland Museum of American Art

    Un coucher de soleil incendiaire. Le voilier va-t-il se consumer dans les flammes ?

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    Voilier et feux d’artifice du 4 juillet, 1880, aquarelle et gouache su papier 24 x 35 cm, Cambridge, Harvard University Art Museum

    Le feu d’artifice est devant nous, intense. La fumée envahit le ciel et l’eau, estompant le voilier et l’horizon au loin. Les fusées explosent. Le bruit des détonations raisonne dans nos oreilles. Une symphonie en noir et orange…

     

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    Elles sont vraies ces femmes du village de pêcheurs de Cullercoats en Angleterre. Leurs valeurs sont le travail, le courage, dans une vie de rudesse dont le sort dépend entièrement des ressources de la mer. En les croquant, Homer a du penser aux toiles de paysans peintes par Millet (l’Angélus, les Glaneuses) qu’il connut en 1867 en France.

     

     

     

     

     

     

     

    Jeunes femmes de pêcheurs sur la plage de Tynemouth, 1884, fusain et rehauts de craie 58 x 44 cm, Hardford, Connectitut, Wadsworth Atheneum Museum of Art