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25 janvier 2011

Camille Monet - 3/3 Argenteuil

 

 

Suite…

 

       - Claude, dépêche-toi !... J’ai froid !

      Monet - mme monet capeline rouge 1872 cleveland.jpgIl neige. Le sol est blanc. Camille jette un regard inquiet vers l’intérieur de la pièce par l’ouverture laissée libre entre les rideaux blancs qui encadrent la porte-fenêtre.

      Monet ne répond pas. Il croque d’un flot de touches nerveuses le fin visage suppliant, interrogateur.

      - Reste tournée vers moi encore un instant, lance-t-il sans pitié pour sa femme grelottante qui ramène sa capeline sur elle des deux mains.

      L’image est si belle. Monet a peint les murs et la porte-fenêtre avec des tonalités grisâtres pour faire mieux ressortir la scène centrale éclairée de l’extérieur. Camille est habillée chaudement d’une veste et d’une jupe assortie gris bleu bordés de fourrure blanche. Sa capeline vermillon sur la tête la fait ressembler à un Père Noël.

 

 

  

  Claude Monet – La capeline rouge, portrait de madame Monet, 1873, The Cleveland Museum of Art, Cleveland

     

 

      Claude Monet se plait à Argenteuil où le couple est installé dans une petite maison depuis l’hiver dernier. Il peint comme jamais jusqu’ici.

      Les années 1870 sont une grande mutation dans son art. Le peintre ne s’intéresse plus qu’à la lumière. Tout devient vibration. Le plein air est son unique atelier, son seul maître devient la nature. Son inventivité est extrême pour saisir le motif sous tous ses aspects, découvrir le ton qu’il n’avait pas perçu. Il pose de simples virgules de couleurs pures directement sur la toile. Son oeil a changé, il recompose le paysage qui est saisi avec les accidents que l’atmosphère lui donne. Il réduit ce paysage à l’essentiel.

      Monet peint quelque chose de nouveau. Sait-il lui-même ce qu’il peint… 

 

 

 Manet - monet peignant dans son bateau-atelier 1874 neue pinakothek munich.JPEG

      Comme Daubigny autrefois sur son atelier flottant le « Botin », il possède, lui aussi, un bateau-atelier qui lui permet de naviguer, de peindre l’eau, les berges, les ponts, les péniches. Tout ce qu’il voit l’inspire et l’éblouit…

 

 

 

 

 

 Edouard Manet – Monet peignant dans son bateau-atelier, 1874, Neue Pinakothek, Munich

 

 

      - Je suis fatiguée Claude ! Je ne sens plus mes jambes ! Tu m’as déjà fait faire un nombre invraisemblable de kilomètres avec tous ces allers-retours !

   monet-promenade à argenteuil 1873 marmottan.jpg  

                                             Claude Monet – Promenade à Argenteuil, 1873, Musée Marmottan, Paris

      Monet sourit. Il avait trouvé une sorte de nouveau jeu. Il obligeait Camille à parcourir les champs fleuris afin de l’insérer au mieux dans le décor. Lorsqu’elle s’approchait, il lui demandait de retourner au loin puis de revenir à nouveau vers lui. La silhouette de la jeune femme se confondait avec les herbes et les fleurs des champs. Sa figure s’estompait dans le paysage.

 Monet - la promenade argenteuil 1875 collection privée.jpg

                             Claude Monet – La promenade Argenteuil, 1875, collection particulière

       - Je veux trouver le meilleur angle pour te croquer, ma chère, disait-il en riant. Plus tard, je rajouterai Jean à tes côtés sur la toile.

       Il plaisantait :

       - Je t’aime tellement Camille… Si tu meurs avant moi, je ferai comme les égyptiens antiques. J’embaumerai ton corps et mettrai tes viscères dans les vases canopes que l’on voit au Louvre. Résurrection assurée !

       Ils s’esclaffaient bruyamment, heureux d’être ensemble, puis Camille, comme toujours, s’exécutait et reprenait sa longue marche sous le soleil.

 

 

Monet - le pont d'argenteuil 1874 orsay.jpg 

       Argenteuil, la Seine, les jardins, fournissent à Monet d’innombrables sources d’émerveillement. Les ciels de l’artiste n’ont jamais été aussi bleus que ceux d’Argenteuil.

  

 

  

 

 

Claude Monet – Le pont d’Argenteuil, 1874, musée d’Orsay, Paris

      

      Camille est sa joie de vivre. Il la surprend partout.

      Dans le jardin avec Jean, se plantant une fleur dans les cheveux... 

  monet - camille et jean monet dans le jardin 1873 collection particulière.jpg

                    Claude Monet – Camille et Jean Monet dans le jardin, 1873, collection particulière

      Seule, au détour d’une allée, à la fin d’une belle journée d’été au moment où les ombres prennent une teinte bleutée...

 Monet - camille monet à Argenteuil 1876, metropolitan new york.jpg                          Monet - le jardin roses trémières 1877 privé.jpg 

 Claude Monet – Camille Monet à Argenteuil, 1876, The Metropolitan Museum of Art, New  York  

                                                               Claude Monet – Jardin aux roses trémières, 1876, collection particulière

          Pensive, dans l'encadrement d'une fenêtre...

   Monet - camille à sa fenêtre1873 privée.jpg                            Claude Monet – Camille Monet à la fenêtre, 1873, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond      

           Brodant devant un massif fleuri éclaboussé de tâches colorées...

   Monet - camille monet et un enfant argenteuil 1875 boston.jpg                                       Claude Monet – Camille Monet et un enfant au jardin, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

       Lisant, assise dans l’herbe sous les lilas, confondue dans la végétation...

  Monet - 1872 la liseuse baltimore.jpg

                                                           Claude Monet – La liseuse, 1872, Walters Art Gallery, Baltimore

       Devant un massif de glaïeuls...

  Monet - les glaieuls 1876 détroit.jpg

                                     Claude Monet – Les glaïeuls, 1876, Institute of Art, Détroit

 

      

       15 avril 1874. C’est un grand jour pour les peintres avant-gardistes !

       Puisque le Salon officiel ignore ces « peintres d’esquisses non finies », le groupe des amis de Monet, ils soMonet - 1873 Impression soleil levant marmottan.jpgnt nombreux, une bonne trentaine, dont Renoir, Sisley, Pissarro, Cézanne, Guillaumin, Degas, décide de créer une Société coopérative d’artistes et d’organiser une exposition collective qui ouvre ses portes dans les locaux du photographe Nadar boulevard des Capucines à Paris. Claude Monet présente une petite toile qu’il a croquée de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Il la nomme Impression, soleil levant. Elle sera moquée par le journaliste du Charivari Louis Leroy : « Puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans ! ». Celui-ci titrera sa chronique : « L’exposition des impressionnistes ».

 

 

 Claude Monet – Impression, soleil levant, 1873, Musée Marmottan, Paris

  Le mot « impressionniste » était né. Il sera adopté par les jeunes peintres et deviendra le nouveau titre et programme pour leur prochaine exposition de groupe. Monet en sera le chef de file.   

 

 

      Les amis de Monet viennent souvent voir le couple à la belle saison dans leur jardin d’Argenteuil. Renoir adore peindre le joli minois de Camille qui l’a déjà inspiré plusieurs fois :

      Allongée sur un divan, habillée d'un peignoir bleu, lisant le Figaro...

 Renoir_-_Mme_Monet 1872 museum of calouste portugal.jpg

           Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1874, Musée Calouste Gulbenkian, Lisbonne

        En buste, un sourire entrouvrant ses lèvres...

  Renoir - portrait-de-camille-monet 1873 marmottan.jpg

                                  Pierre-Auguste Renoir – Portrait de Camille Monet, 1872, Musée Marmottan, Paris

       Une autre fois, toujours en buste, entourée de bleu...

  Renoir - Portrait_of_Madame_Claude_Monet__1872.jpg                             Pierre-Auguste Renoir – Portrait de madame Claude Monet, 1872, collection particulière

       

      Un jour de l’été 1874, Edouard Manet est occupé à peindre La famille Monet dans le jardin d’Argenteuil lorsque Renoir débarque trouvant le motif à son goût. Il s’installe et se met à peindre lui aussi. Manet énervé souffle à Monet : « Il n’a aucun talent ce garçon là ! Vous qui êtes son ami dites-lui de renoncer à la peinture ! ». Manet qui n’avait pas souhaité participer à l’exposition du printemps chez Nadar, se réservant pour le Salon officiel, gardait une rancoeur envers Renoir qui s’était opposé à lui.

renoir-madame-monet et son fils jean à argenteuil 1874 national gallery.jpg

P. A.  Renoir – Camille Monet et son fils Jean à Argenteuil, 1874, National Gallery of Art, Washington

                                                             

Manet - la famille monet dans le jardin d'argenteuil 1874 metropolitan museum of art new york.jpg

                    

                      Edouard Manet – La famille Monet au jardin, 1874, The Metropolitan Museum of Art, New York

 monet - camille monet au travail 1875 - barnes fond..jpg

 

 

 

       L’hiver 1875 est froid. Monet peint Camille à l’intérieur de la maison. Le chevalet planté dans le couloir, il la représente dans la véranda, brodant sur un métier dans l'éclairage de la fenêtre donnant sur le jardin. 

 

  

  

  

Claude Monet – Camille au métier, 1875, Barnes Foundation, Merion

 

 Monet - la femme à l'ombrelle 1875 national gallery.jpg

 

 

 

         Une apparition ascendante peinte en contre-jour éclaboussée du bleu du ciel parcouru de nuages rosés !

      Telle apparaît la gracieuse Camille en ce bel été, debout sur un talus herbeux, tenant une ombrelle qui, comme son voile et sa robe, s’agite dans le vent. Jean à ses côtés semble tout petit.

  

  

  

 

 

                                                Claude Monet – La femme à l’ombrelle, 1875, National Gallery of Art, Washington

 

      monet - la japonaise 1875 boston.jpg« Souris, lance Claude à sa femme ! » La pauvre Camille fait de son mieux. Le peintre l’a affublée d’une somptueuse robe d’acteur japonais rouge brodée de fleurs et de personnages grimaçants. Une parisienne déguisée, coiffée d’une curieuse perruque blonde. Elle tient un éventail tricolore à hauteur du visage et s’efforce de sourire niaisement car elle a plutôt envie de rire tellement sa pose est étrange et son déguisement théâtral.

      Pourquoi Monet peint-il cette Japonaise, tableau détonnant par rapport à son travail habituel ? Une fantaisie… Certains parlent « d’œuvre indécente ». Et ce guerrier grotesque brodé sur les fesses de Camille… « Une déguisée de mardi gras ». Cette « japonaiserie » marque-t-elle un moment de changement psychologique intime chez Monet ?

 

 

 

  

  

Claude Monet – La japonaise, 1875, Museum of Fine Arts, Boston

 

      Un collectionneur du nom d’Ernest Hoschedé a acheté plusieurs tableaux du peintre dont le fameux Impression, soleil levant. Un curieux personnage… L’homme vit au-dessus de ses moyens dans un château à Montgeron avec ses enfants et sa femme Alice.

        Monet rencontre le couple en 1876 et peint plusieurs toiles pour Ernest. La faillite d’Hoschedé est prononcée en août de l’année suivante. Monet éprouve de l’attirance pour sa femme Alice, une femme cultivée et exaltée. Est-ce le début d’une passion amoureuse ?

        Les soucis financiers de l’artiste ont repris. Il a trente-sept ans. Il est couvert de dettes. Camille est malade. On parle d’opération. De plus, elle est enceinte à nouveau ce qui n’arrange pas son état. Elle accouche d’un nouveau garçon, Michel, en mars 1878.

      En septembre de la même année, les deux familles, les Hoschedé et leurs six enfants, le couple Monet et leurs deux enfants, décident de partager pour un temps leur destinée et leurs préoccupations financières. Elles s’installent ensemble à Vétheuil, entassées à quinze personnes avec les trois femmes de service, dans une petite maison.

       La période radieuse d’Argenteuil est terminée. Camille n’a plus qu’un an à vivre…

  

 

  Vétheuil, le dimanche 7 septembre 1879, 13 heures.

 

        Monet regardait une dernière fois la compagne de ses dernières années.

         Les confrères de la charité qui s’occupaient des funérailles n’allaient pas tarder à venir. L’enterrement était prévu pour 14 heures dans une fosse creusée dans un angle du cimetière longeant l’église de Vétheuil, face à  la vallée de la Seine.

  

Monet - église de vétheuil neige 1878 orsay.jpg

                                                           Claude Monet – Eglise de Vétheuil, neige, 1879, Musée d’Orsay

       L’hiver dernier, il neigeait, Camille se sentant mieux ce jour là, il était sorti peindre l’église. Il ne s’imaginait pas que sa chère Camille y reposerait bientôt.

       Monet avait conscience qu’une période importante de son existence se terminait devant le visage glacé de cette morte dont les beaux yeux s’étaient définitivement fermés.

        Il disposa à côté du lit le portrait de Camille en robe de tulle qu’il avait croqué il y a deux jours. Le regard obscurci par les larmes, il la discernait à peine. Il savait qu’il ne peindrait plus jamais de personnages avec la même tendresse.

        Il se leva, saisit la toile et la coinça dans un angle du mur, derrière l’armoire. Il ne la montrerait à personne. Elle lui appartenait pour toujours.

                                                       

                                                                                             Alain

  

  FIN 

 

 

      tombe de Camille Monet à Vétheuil.JPGUn dimanche d'automne récent, j'ai retrouvé à Vétheuil "La femme à la robe verte".

       « Vous trouverez la tombe de madame Monet au fond du cimetière, le long du mur faisant face à l’église, m’avait dit un vieil homme. »

        J’avais cherché un long moment. La haute silhouette du clocher de l’église dominait le petit monument entouré d’un ouvrage en fer forgé. Quelques fleurs tapissaient le rectangle où elle reposait.

       Je me recueillais lorsque je crus entendre une petite voix d’adolescente, celle qui disait timidement à Claude Monet lors de leur première rencontre :

      "Je serais heureuse d'être votre modèle, monsieur Monet. Je n'ai que 18 ans mais je sais poser. Je m'appelle Camille."

 

 Tombe de Camille Monet à Vétheuil (photo de l’auteur)

 

 

1. La femme à la robe verte    2. Femmes au jardin